Lorsqu'il vint siéger au sénat, l'apaisement s'était fait en lui. De

grands malheurs intimes avaient ajouté leur fardeau au poids de ses

tristesses nationales; la sérénité était cependant rentrée dans son

âme. Lui qui avait prophétisé que «la République était la terre

ferme», il la tenait, victorieuse et vivante. Son idéal était réalisé!

Vous le voyez encore, messieurs les sénateurs, sur ce fauteuil que

la piété de ses collègues veut consacrer, les mains croisées sur la

poitrine, son front olympien incliné; attirant tous les regards et

tous les hommages, déjà dans sa pose d'immortalité! La dernière fois

qu'il monta à la tribune, ce fut pour soutenir la cause qui lui était

chère entre toutes, celle du pardon et de l'oubli.

A travers d'apparentes hésitations, il ne faut voir que le travail de

l'esprit en quête des formules définitives de sa foi. Victor Hugo a

constamment poursuivi un idéal supérieur de justice et d'humanité.

Donner la liberté et la lumière à tous, prêcher la fraternité pour les

déshérités et les faibles, revendiquer l'autorité du droit contre

la force, tel fut le labeur de ce noble coeur, de cette grande

intelligence. Son action fut immense sur le moral de la France. Il

dévoila et détruisit les sophismes du crime couronné, releva les

coeurs affolés et rendit aux honnêtes gens dévoyés la notion de la

loi morale un instant méconnue. Sous son souffle inspiré, les âmes

renaissaient à l'espérance: par deux fois, après le 2 décembre, après

1871, il réveilla la conscience de la patrie.

Gloire à ce puissant génie, dont le patriotisme et l'amour du bien

illuminent toutes les oeuvres! Gloire à celui que nous saluons tous

d'une égale reconnaissance et d'une égale admiration! Gloire à Victor

Hugo le Grand!

DISCOURS DE M. FLOQUET

PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

Quelles paroles pourraient égaler la grandeur du spectacle auquel nous

assistons et que l'histoire enregistrera!

Sous cette voûte toute constellée des noms légendaires de tant de

héros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse, apparaît

la dépouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine du

grand homme qui a si longtemps chanté pour la gloire de notre patrie,

combattu pour sa liberté!

Autour de nous les maîtres de tous les arts et de toutes les

sciences, les représentants du peuple français, les délégués de nos

départements, de nos communes, les ambassadeurs volontaires et les

missionnaires spontanés de l'univers civilisé s'inclinent pieusement

devant celui qui fut un souverain de la pensée, un proscrit pour le

droit vaincu et la république trahie, un protecteur persévérant de

toute faiblesse contre toute oppression, le défenseur en titre de

l'humanité dans notre siècle.

Au nom de la nation nous le saluons aujourd'hui non plus dans l'humble

attitude du deuil, mais dans la fierté de la glorification.

Nous le redirons sans cesse, ce ne sont pas des funérailles qui

commencent ici, c'est une apothéose.

Nous pleurons l'homme qui finit, mais nous acclamons l'apôtre

impérissable qui demeure parmi nous et dont le verbe survivant d'âge

en âge nous conduira à la conquête définitive de la liberté, de

l'égalité, de la fraternité dans le monde.

Ce géant immortel aurait été mal à l'aise dans la solitude et

l'obscurité des cryptes souterraines; nous l'avons exposé là-haut

au jugement des hommes et de la nature, sous le grand soleil qui

illuminait sa conscience auguste.

Tout un peuple a voulu réaliser le rêve poétique de ce doux génie:

Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher.

Que ce cercueil entouré de ces fleurs amies et de ce peuple

reconnaissant entre dans le grand Paris que Victor Hugo appelait de

ce nom sacré: la «cité-mère» et dont il a été véritablement le fils

respectueux, le serviteur fidèle et l'élu bien-aimé; que ce cercueil

vénérable qui va à la gloire apporte parmi nous, avec toutes les

lumières qui sortaient d'un cerveau si puissant, toutes les douceurs

que caressait un coeur si tendre; qu'il enseigne à la multitude émue

sur son passage le devoir, la concorde, la paix; que devant lui se

lèvent pour nous éclairer et nous guider les méditations austères

du jeune voyant de 1831, cet acte de foi qui pourrait résumer le

testament du vieux républicain de 1885 et qui constitue l'unité morale

la cette grande vie.

Je hais l'oppression d'une haine profonde!

Je suis fils de ce siècle. Une erreur chaque année

S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée,

Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté

Qu'à vous, sainte patrie, et sainte liberté.

DISCOURS DE M. GOBLET

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

Messieurs,

Le monde entier honore Victor Hugo, mais c'est à la France qu'il

appartient. Quel que soit le caractère universel de son génie, il est

le nôtre d'abord. Il vient de nous, de nos traditions, de notre

race, et, si nous accueillons avec une émotion reconnaissante les

témoignages d'admiration et de respect que lui envoient à l'envi tous

les peuples, cependant la France justement orgueilleuse le revendique;

elle se glorifie en lui et s'illustre elle-même en lui faisant

aujourd'hui ces funérailles nationales.

Dans le concert d'hommages qui monte vers Victor Hugo, le gouvernement

réclame l'honneur de faire entendre sa voix. Ce ne peut être ni pour

retracer sa carrière, ni pour résumer son oeuvre immense, encore moins

pour le louer comme il convient. Il semble, à la première vue, que

cette oeuvre soit si multiple et si grande, la carrière si vaste et si

diverse, qu'il faille pour une pareille tâche autant d'orateurs que

son art a compté de genres et qu'il y a de phases diverses dans son

existence.

Roman, poème, drame, histoire, philosophie, il a tout abordé; et son

rôle politique et social n'est pas moins considérable que celui qu'il

a occupé dans la littérature moderne.

Et pourtant, messieurs, ce que je voudrais pouvoir montrer ici, comme

je le sens, c'est l'unité du plan qui a présidé à cette vie et à cette

oeuvre, si complexe en apparence.

Je ne sais s'il est vrai que notre siècle portera son nom et qu'on

dira: «le siècle de Victor Hugo» comme on a dit le «siècle de

Voltaire»; mais ce qui nous apparaît dès aujourd'hui avec une pleine

certitude, c'est qu'il en restera la plus haute personnification,

parce qu'il est celui qui résume le mieux l'histoire de ce siècle, ses

contradictions et ses doutes, ses idées et ses aspirations.

Victor Hugo en a été le témoin attentif et passionné. Il en a vu

et jugé les événements avec son génie, il en a suivi toutes les

évolutions; ébloui d'abord par les gloires éphémères des premières

années, séduit par la résurrection de la Liberté que l'ancienne

monarchie semblait ramener avec elle, progressant vers la démocratie

avec la royauté de juillet, maudissant et frappant d'une condamnation

inexorable l'Empire qui, pour la seconde fois, venait faire violence

à ce grand mouvement, jaloux de demeurer exilé pour rendre sa

protestation plus forte, trouvant enfin dans la République triomphante

le refuge et le couronnement de sa vie.

Dans cette longue et constante ascension, son oeuvre l'accompagne.

Poète, Victor Hugo n'a pas seulement chanté ce que chantent les

poètes. Il ne s'est pas contenté de célébrer les harmonies de la

nature, les joies et les tristesses humaines; il ne s'est pas

uniquement appliqué à disséquer son coeur pour en exprimer toutes les

voluptés et les amertumes de la jeunesse en proie à la passion et

au doute. Combien son oeuvre est plus virile, plus haute et plus

impersonnelle!

Ce n'est pas en lui tout d'abord, c'est autour de lui qu'il regarde,

curieux de notre passé, habile à restituer les souvenirs des temps qui

nous ont précédés, à nous faire revivre en plein Paris du moyen âge,

parmi ses monuments et ses rues, comme avec les moeurs, les fêtes, les

gaietés et les colères de nos aïeux.

Puis le poète embrasse tout ce qu'il rencontre sur son chemin, la

gloire des batailles et la pompe des sacres, la liberté, l'amour du

droit, de la justice, la haine de la violence et du parjure, les

malheurs comme les triomphes de la patrie. Rien n'échappe à son regard

dans le domaine des sentiments comme dans celui de la nature. Comme

Homère, il admire les merveilles de l'univers, «la terre, ce poème

éternel», «le ciel superbe et l'océan qui chantent les beautés de la

création». Comme Shakespeare, il pénètre dans les plus profonds replis

de l'âme humaine; il en a scruté toutes les faiblesses et toutes les

grandeurs.

Ainsi va son poème depuis les _Odes et Ballades_, les _Voix

intérieures_, par les _Contemplations_ et par les _Châtiments_,

jusqu'à la _Légende des Siècles_, cette épopée du genre humain,

jusqu'à l'_Année terrible_, ce cri d'amour filial et de pitié.

Le drame s'y vient mêler à la poésie, drame étrange qui semble

inventé en pleine fantaisie, en dehors de toute réalité et de toute

convention.

Quel drame cependant s'empare plus violemment de nos âmes! Où trouver

à la fois des situations plus hardies et plus fortes, plus de charme

ou de grandeur dans les sentiments et dans la pensée, plus de grâce ou

de noblesse dans le langage?

Pour cette oeuvre, il a fait sa langue, ou plutôt il a renouvelé

et transformé notre vieille langue française. En l'arrachant aux

anciennes formules, en la démocratisant, il y a découvert de nouvelles

ressources et lui a donné une souplesse, une vigueur, une magnificence

inconnue jusqu'à lui.

Et c'est pourquoi, malgré les prétentions révolutionnaires de sa

jeunesse, bien qu'il se soit vanté «d'avoir tout saccagé, tout

secoué du haut jusques en bas», Victor Hugo de son vivant est devenu

classique. Il figurait déjà dans la glorieuse pléiade des grands

poètes avec Corneille, Molière, Racine, Voltaire.... Permettez-moi

de ne citer que des gloires françaises; elles suffisent à remplir ce

cénacle d'élus.

Mais il n'est pas seulement égal à eux, il les dépasse par tout ce

que son âme a de plus grand et de plus vaste, cette âme «où sa pensée

habite comme un monde». Le poète en Victor Hugo n'est plus qu'une

partie de l'homme, ou plutôt l'homme a compris à sa manière le rôle du

poète, et cette conception supérieure l'élève et le conduit.

Lui-même l'a dit: «Dans cette mêlée d'hommes, de destinées et

d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des

oeuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction

supérieure. Il faut qu'il jette sur ses contemporains le tranquille

regard que l'histoire jette sur le passé. Il faut qu'il sache se

maintenir au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant,

sachant être tout à la fois irrité comme homme et calme comme poète.»

Ce rôle grandiose, Victor Hugo l'a rempli en effet. Il a été le grand

justicier de son temps. Il a été aussi le témoin auguste de la marche

de ce siècle «que mène un noble instinct....»

Où le bruit du travail, plein de parole humaine,

Se mêle au bruit divin de la création.

Victor Hugo est l'homme de notre temps qui a le mieux compris, le plus

aimé l'humanité dans l'ensemble et dans l'individu. Charitable avant

tout aux petits, aux humbles, aux opprimés, aucune misère morale ou

physique, le vice même ni le crime, ne peuvent rebuter sa magnanimité,

et l'amélioration de la nature humaine, contre les destinées de

l'humanité tout entière, fait l'objet principal de sa contemplation.

«Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, le poète, a-t-il

dit, mettra l'histoire et l'invention, la vie des peuples et des

individus ... il relèvera partout la dignité de la créature humaine en

faisant voir qu'au fond de tout homme, si désespéré et si perdu qu'il

soit, Dieu a mis une étincelle qu'un souffle d'en haut peut toujours

raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n'éteint pas:

l'âme!»

Et maintenant, si l'on demande où est le lien de cette oeuvre et de

cette vie, ce qui en fait l'unité, je répondrai, avec ses propres

vers:

Qu'il fut toujours celui

Qui va droit au devoir dès que l'honnête a lui,

Qui veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Messieurs, c'est par ce côté profondément humain de sa nature que

Victor Hugo a mérité d'être considéré comme le citoyen de toutes les

nations.

C'est par là aussi qu'il s'est élevé à cette idée de Dieu qui emplit

tout son ouvrage. Il croyait à l'âme immortelle. Le génie a des

lumières supérieures. Peut-être a-t-il connu la vérité? Nous qui

demeurons, nous savons seulement qu'il avait conquis l'immortalité sur

la terre, et c'est pourquoi nous le conduisons aujourd'hui avec ce

cortège triomphal dans le temple que la Révolution française avait

consacré aux grands hommes.

N'était-il pas juste et nécessaire, en effet, qu'il fût rouvert par

lui? La postérité, ratifiant nos hommages, l'y honorera éternellement.

Non, en vérité ses cendres ne sauraient redouter ces retours funestes

dont on les menace. Après plus de cent ans, les noms de Voltaire et de

Rousseau excitent encore les haines et les colères. Mais, depuis

bien des années déjà, Victor Hugo, revenu de l'exil, vivait devant

l'opinion dans une région sereine bien au-dessus de nos passions et

de nos disputes: le grand vieillard, sorti des «jours changeants»,

représentait au milieu de nous l'esprit de tolérance et de paix entre

les hommes, et le respect universel de ses contemporains lui donnait

l'avant-goût de la vénération dont sera entourée sa mémoire.

C'est cette majesté sublime dans laquelle il a terminé sa carrière qui

restera le trait dominant de cette belle vie. Toujours on rejouera

quelques-uns de ces drames, on relira ces poèmes où il a su mettre

«avec les conseils au temps présent les esquisses rêveuses de

l'avenir, le reflet, tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des

événements contemporains, le panthéon, les tombeaux, les ruines,

les souvenirs, la charité pour les pauvres, la tendresse pour les

misérables, les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes,

et les coups d'oeil furtifs dans le sanctuaire de l'âme où l'on

aperçoit sur un autel mystérieux, comme par la porte entr'ouverte

d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, l'espérance, la

poésie, l'amour!»

Mais quelle que soit la gloire du poète, la postérité la connaîtra

sous un plus haut aspect. Elle se rappellera surtout qu'il a dit:

Je suis ... celui qui hâte l'heure

De ce grand lendemain, l'humanité meilleure.

Et s'il est vrai, comme il le croyait et comme nous devons le croire,

que ce monde mû par une force dont il n'a pas conscience, marche

invinciblement vers le progrès, Victor Hugo ira en grandissant dans

la mémoire des hommes, et, à mesure que son image reculera dans le

lointain des temps, il leur apparaîtra de plus en plus comme le

précurseur du règne de la justice et de l'humanité.

DISCOURS DE M. ÉMILE AUGIER

AU NOM DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Messieurs,

Le grand poète que la France vient de perdre voulait bien m'accorder

une place dans son amitié; c'est à quoi j'ai dû l'honneur d'être

choisi par l'Académie française pour apporter ici l'expression d'une

douleur partagée par l'Institut tout entier.

Mais qu'est-ce que notre deuil de famille devant le deuil national qui

fait cortège à notre illustre confrère?

Toute la France est là, cette France dont Victor Hugo restait après

nos désastres le plus légitime orgueil et la plus fière consolation,

car il l'a dit lui-même:

Rien de ces noirs débris ne sort que toi, pensée.

Poésie immortelle, à tous les vents bercée.

Et la sienne est immortelle en effet!

Faut-il vous parler de l'éclat incomparable de son oeuvre? de cette

imagination merveilleuse, de cette magnificence de style, de cette

hauteur de pensée qui font de lui un maître sans pareil? Ses droits à

l'admiration des siècles sont proclamés plus éloquemment que je ne le

saurais faire par cette cérémonie sans précédent, par cette affluence

de populations accourues des quatre points cardinaux à ce pèlerinage

du Génie.

Grand et salutaire spectacle, messieurs. Il est juste, il est beau

qu'une patrie rende en honneurs à ses fils ce qu'elle reçoit d'eux en

illustration.

Au souverain poète, la France rend aujourd'hui les honneurs

souverains.

Elle dresse son catafalque sous cet Arc de Triomphe qu'il a chanté

et sous lequel jusqu'ici elle n'avait encore fait passer qu'un

triomphateur, celui qu'elle a entre tous surnommé le Grand.

Elle n'est pas prodigue de ce beau surnom. Elle en fait presque

l'apanage exclusif des conquérants. Il n'y avait qu'un poète couronné

par elle de cette auréole: il y en aura deux désormais, et comme on

dit le Grand Corneille, on dira le Grand Hugo.

Il y a dans la plus haute renommée une partie caduque dont elle se

dégage par la mort.

Il semble alors qu'elle s'élance avec l'âme du mourant, secouant ainsi

une sorte de dépouille mortelle, pour planer radieuse au dessus de la

dispute humaine.

La renommée, ce jour-là s'appelle la Gloire, et la postérité commence.

Elle a commencé pour Victor Hugo. Ce n'est pas à des funérailles que

nous assistons, c'est à un sacre. On est tenté d'appliquer au poète

ces beaux vers qu'il adressait à son glorieux prédécesseur sous

l'arche triomphale:

Maître, en ce moment-là vous aurez pour royaume

Tous les fronts, tous les coeurs qui battront sous le ciel;

Les nations feront asseoir votre fantôme

Au trône universel.

Les nuages auront passé dans votre gloire.

Rien ne troublera plus son rayonnement pur;

Elle se posera sur toute notre histoire

Comme un dôme d'azur.

DISCOURS DE M. MICHELIN

PRÉSIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS.

Au nom de la Ville de Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,

Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,

saluer Victor Hugo et adresser un suprême adieu au poète incomparable,

à l'homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a été

si bien remplie au profit de l'humanité.

Je laisse à d'autres le soin de célébrer le génie littéraire du poète

de _la Légende des Siècles_, d'_Hernani_ et des _Châtiments_.

Il ne m'appartient pas de retracer le rôle politique de Victor Hugo.

Je me contente de rappeler que l'auteur de _Napoléon le Petit_ et des

_Misérables_ a désiré et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le

triomphe de la liberté, de la vérité et de la justice.

Je veux simplement et en quelques mots constater le lien indissoluble

qui unit Paris à Victor Hugo.

Notre grand poète national professait pour notre grande cité un

sentiment d'admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune

de ses oeuvres.

Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris:

Oh! Paris est la Cité mère!

Paris est le lieu solennel

Où le tourbillon éphémère

Tourne sur un centre éternel

Frère des Memphis et des Romes,

Il bâtit au siècle où nous sommes

Une Babel pour tous les hommes,

Un Panthéon pour tous les dieux.

Toujours Paris s'écrie et gronde.

Nul ne sait, question profonde,

Ce que perdrait le bruit du monde

Le jour où Paris se tairait.

En mai 1867, alors qu'il était en exil, éloigné de Paris depuis le

crime du 2 Décembre, notre grand et illustre citoyen, examinant le

rôle de notre chère cité par le monde, s'exprime ainsi: «La fonction

de Paris, c'est la dispersion de l'idée, secouant sur le monde

l'inépuisable poignée des vérités; c'est là son devoir, et il le

remplit. Faire son devoir est un droit. Paris est un semeur. Où

sème-t-il? Dans les ténèbres. Que sème-t-il? Des étincelles. Tout ce

qui, dans les intelligences éparses sur cette terre, prend feu çà et

là et pétille est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès,

c'est Paris qui l'attise. Il y travaille sans relâche. Il y jette

ce combustible: les superstitions, les fanatismes, les haines, les

sottises, les préjugés. Toute cette nuit fait de la flamme, et grâce à

Paris, chauffeur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De

là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que

Paris triomphe dans ce lumineux épanouissement de la raison et qu'il

prodigue la libre pensée aux hommes: au seizième siècle, par Rabelais;

au dix-septième, par Molière; au dix-huitième, par Voltaire.

«Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison: Rabelais,

le père; Molière, le fils; Voltaire, l'esprit; ce triple éclat de

rire: gaulois au seizième siècle, romain au dix-septième, cosmopolite

au dix-huitième, c'est Paris.»

Qu'il me soit permis de compléter l'énumération faite par notre grand

poète, et d'ajouter son nom à ceux de Rabelais, de Molière et de

Voltaire. Ce nom de Victor Hugo sera évidemment donné à notre siècle

par l'histoire.

Le dix-neuvième siècle s'appellera le siècle de Victor Hugo.

Après la chute de l'empire, au lendemain du désastre de Sedan et à

la veille du siège, Victor Hugo s'empresse de rentrer à Paris pour

partager ses souffrances et ses dangers. Nous nous rappelons tous son

arrivée le 5 septembre au soir. Quelle joie! Quel enthousiasme dans

la population parisienne! Elle revoyait enfin celui qui était absent

depuis dix-neuf ans!

Désormais Victor Hugo est resté parmi nous toujours prêt à défendre

les droits de notre grande cité.

Devant l'Assemblée de Bordeaux, il défend Paris en ces termes: «Paris

espérait votre reconnaissance et il obtient votre suspicion! Mais

qu'est-ce donc qu'il vous a fait? Ce qu'il vous a fait, je vais vous

le dire: Dans la défaillance universelle, il a levé la tête; quand il

a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfiguré en

armée; il a espéré quand tout désespérait; après Phalsbourg tombée,

après Toul tombée, après Strasbourg tombée, après Metz tombée, Paris

est resté debout. Un million de vandales ne l'a pas étonné. Paris

s'est dévoué pour tous, il a été la ville superbe du sacrifice. Voici

ce qu'il vous a fait. Il a plus que sauvé la vie à la France, il lui a

sauvé l'honneur.»

Voilà comment Victor Hugo parlait de Paris. Vous voyez que j'ai

raison de dire que le lien entre notre grand citoyen et Paris est

indissoluble. Mon affirmation est confirmée par la population

parisienne, qui se presse pour assister à ses magnifiques funérailles.

En rappelant ici les services considérables rendus à Paris par Victor

Hugo, j'honore sa mémoire et je lui apporte la reconnaissance et la

gratitude de notre grande cité.

Après les événements terribles de mai 1871, Victor Hugo est le premier

à parler de concorde et d'apaisement et à réclamer l'amnistie. A

Bruxelles, il offre un asile aux Parisiens vaincus, obligés de

s'expatrier pour échapper aux rigueurs des conseils de guerre.

Il conseille la clémence alors que la répression et la vengeance sont

à l'ordre du jour.

Au point de vue municipal, Paris est encore placé sous un régime

d'exception. Il y a longtemps que Victor Hugo a réclamé la

reconnaissance des droits municipaux de Paris, et voici en quels

termes: «Le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus

nécessaire de toutes comme la plus illustre. Paris commune est le

résultat de la France république. Comment! Londres est une commune

et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et

Paris, sous la démocratie, n'existerait pas! La monarchie respecte

Londres et la monarchie violerait Paris! Énoncer de telles choses

suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France

est de droit république.»

Je remercie Victor Hugo d'avoir réclamé les droits de Paris. Je suis

heureux de rappeler ces paroles en présence des pouvoirs publics.

Qu'ils me permettent d'espérer qu'ils voudront bien se souvenir que

Paris vit encore sous un régime d'exception, et qu'il est digne

cependant d'obtenir enfin ses libertés communales, son autonomie

municipale qu'il réclame depuis si longtemps.

La reconnaissance de Paris envers Victor Hugo sera éternelle.

Paris s'est honoré en envoyant Victor Hugo le représenter dans les

assemblées législatives. Le conseil municipal, par trois fois, l'a

élu délégué sénatorial et a attaché son nom à l'une des plus belles

avenues de Paris. Dès que le bruit de sa mort s'est répandu dans

la ville, le conseil municipal a cru qu'il était de son devoir de

demander pour Victor Hugo le triomphe du Panthéon. Il s'est empressé,

avant de lever sa séance en signe de deuil, d'émettre un voeu tendant

à restituer le Panthéon aux grands hommes. Le gouvernement a donné

satisfaction à ce voeu de la population parisienne, et Victor Hugo va

reposer au Panthéon, au milieu de la jeunesse des écoles, qui professe

pour lui la plus grande vénération.

Je résume en ces mots la vie de Victor Hugo: Grandeur d'âme, bonté,

clémence, fraternité, civilisation.

Paris, reconnaissant à Victor Hugo, s'associe aujourd'hui à l'univers

entier pour pleurer un mort et pour saluer un immortel. Le travailleur

s'en est allé, mais son travail subsiste impérissable.

Honneur et gloire à Victor Hugo, le génie de l'humanité!

DISCOURS DE M. LEFÈVRE

VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.

Messieurs,

Dans ce jour de deuil, au nom du conseil général de la Seine, je viens

rendre un suprême hommage à Victor Hugo.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 15 / 24 段