continuent les entassements humains jusque sur les toits, sur les
cheminées. Tous les édifices publics et le plus grand nombre des
maisons sont pavoisés de décorations funèbres, de drapeaux mis en
berne ou cravatés d'un crêpe.
Devant l'église Saint-Germain-des-Prés jusqu'au boulevard
Saint-Michel, l'affluence est telle qu'elle a débordé sur la chaussée.
Avant l'arrivée du cortège, la garde républicaine à cheval refoule
lentement cette masse devant elle.
Elle est tumultueuse, cette foule; elle applaudit au passage les
groupes, les journaux, les personnalités qui lui sont sympathiques: le
général Saussier, l'école polytechnique, les bataillons scolaires, les
étudiants, les proscrits, les alsaciens-lorrains.... Mais, quand le
corbillard passe, tout se tait, les fronts se découvrent, il se fait
un religieux silence, que rompt seulement le cri incrédule à la mort:
Vive Victor Hugo!
A deux heures moins vingt minutes, la tête du cortège arrive devant
le Panthéon tendu de noir. La troupe s'est rangée sur la droite du
monument; les bataillons scolaires et les députations des écoles
gardent la gauche.
Les corps constitués ont pris place sur les degrés.
Au Panthéon.
A deux heures, le corbillard arrive à la grille du Panthéon.
Le cercueil est descendu et déposé au pied d'un grand catafalque
dressé sous le porche.
Là, de nouveaux orateurs prennent la parole. Ceux de l'Arc de Triomphe
avaient embrassé dans leur ensemble l'oeuvre et l'action du poète.
Ceux du Panthéon le prennent sous chacun de ses aspects et détaillent,
pour ainsi dire, sa gloire.
Le sénateur Oudet parle au nom de Besançon, à qui nulle autre ville
ne peut disputer l'honneur d'avoir vu naître notre Homère; Henri de
Bornier, au nom des auteurs dramatiques, s'émeut des grands drames,
_Hernani, Ruy Blas, les Burgraves_; Jules Claretie, pour les gens de
lettres, énumère les combats et les victoires du grand lutteur pour
la liberté de la forme et de la pensée; Leconte de l'Isle, voix
autorisée, salue au nom des poètes «le plus grand des poètes, celui
dont la voix sublime ne se taira plus parmi les hommes».
Louis Ulbach, au nom de l'Association littéraire internationale, dit
ce qu'est, à l'étranger, Victor Hugo, «l'écrivain français le plus
admiré hors de France»; Philippe Jourde, pour la presse parisienne,
revendique en Victor Hugo le journaliste, le rédacteur du
_Conservateur littéraire_, le conducteur de _l'Événement_ et du
_Rappel_; Madier de Montjau, au nom des proscrits de 1851, rappelle en
paroles émues comment Victor Hugo fut la consolation et la lumière de
ses compagnons d'exil; le statuaire Guillaume, au nom des artistes
français, glorifie, dans le poète des _Orientales_, «l'artiste le plus
grand du siècle, le maître souverain de l'idée et de la forme». M.
Delcambre, au nom de l'Association des étudiants de Paris, dit comment
Victor Hugo a été «pour tous les jeunes gens, l'initiateur et le bon
guide». Got, le grand comédien, remercie Victor Hugo, au nom de
son théâtre, des grands drames dont il a honoré et enrichi la
Comédie-Française.
C'est le tour des étrangers. M. Tullo Massaroni et M. Raqueni viennent
associer au deuil de la France le deuil de l'Italie; M. Boland, au nom
du peuple de Guernesey, vient dire quelle trace lumineuse et douce
laissera dans l'île la grande mémoire de l'exilé; M. Lemat, un des
défenseurs de Charlestown, apporte le témoignage de «la douloureuse
émotion ressentie d'un bout à l'autre des États-Unis à la nouvelle de
la mort de Victor Hugo, l'homme considérable dont la perte a rempli
d'unanimes regrets l'âme du monde civilisé.» La race noire, dans la
personne de M. Édouard, représentant de la République d'Haïti, «salue
Victor Hugo et la grande nation française», et jette ce cri: «Jamais
Athènes et Rome n'ont été le théâtre d'une si imposante solennité!
Paris dépasse aujourd'hui Rome et Athènes!»
Pendant tous ces discours, l'immense cortège n'a pas cessé de se
dérouler devant le Panthéon.
Chaque groupe, en passant, laisse sur les marches sa couronne ou
son trophée de fleurs. Les degrés du vaste édifice en sont bientôt
couverts du haut en bas, et jusque sur les faces latérales.
Paris viendra en pèlerinage, pendant bien des jours suivants,
s'émerveiller devant cet amoncellement de fleurs.
Il est six heures et demie quand le dernier groupe a passé.
Le corps de Victor Hugo accompagné par la famille et les amis les plus
proches, est alors descendu dans les cryptes du Panthéon.
Telle fut la splendeur de cette journée, qui restera comme l'une des
plus belles et des plus pures de notre histoire de France.
«Cette journée parisienne, écrit le soir même Albert Wolff, apparaîtra
à la postérité comme une légende invraisemblable. Si loin qu'on
retourne dans le passé, elle n'a pas de précédent, et qui sait si
jamais elle trouvera un pendant? On peut dire que le peuple français
tout entier a conduit aujourd'hui Victor Hugo à sa dernière demeure.
La manifestation est d'une telle grandeur que notre fierté chasse la
mélancolie et que le deuil prend les proportions d'une apothéose. Il
meurt à peine un homme par siècle qui puisse réunir autour de son
cercueil, dans un même sentiment de respect pour son génie, deux
millions d'hommes résumant dans leur ensemble, par la pensée ou le
travail, le génie d'une nation.
«Cette journée n'est pas triste, elle est radieuse! A travers le
deuil des parents et des innombrables amis, elle répand un sourire
de satisfaction sur la grande ville qui a pu faire à Victor Hugo des
funérailles dignes de son nom.»
NOTES DE DEPUIS L'EXIL
1876-1885
NOTE I.
LE CERCLE DES ÉCOLES.
Un cercle des écoles est en voie de formation. Le comité
d'organisation adresse à Victor Hugo la lettre suivante:
Illustre Maître,
«Un grand nombre d'étudiants républicains et anticléricaux ont
résolu de fonder un cercle des écoles, dans le but de s'entr'aider
fraternellement pendant le cours de leurs études.
«Ils croient faire en cela une oeuvre utile et généreuse.
«Dans l'application de cette idée si éminemment républicaine, et
surtout toute de fraternité, ils ont voulu s'assurer un concours:
celui du poète qui, dans les pages palpitantes des _Misérables_, a si
magnifiquement personnifié la jeunesse des écoles.
«Ils sont donc venus à lui.
«En se plaçant sous le haut patronage de son nom, ils veulent bien
préciser les sentiments qui les animent et faire en quelque sorte,
une déclaration de principes. Qui dit Victor Hugo, dit Justice,
république, libre pensée.
«Maître, vous entendrez notre appel!
«Notre oeuvre est en bonne voie; un mot de vous et le succès nous est
assuré.
«Nous vous prions d'agréer, cher et illustré Maître, l'hommage
respectueux de notre profonde admiration.
Ont signé: L. DEMAY, A. DUT, H. GALICHEL, P. HELLET, TOUTÉS.
Victor Hugo a répondu:
Paris, 26 février 1877.
Mes jeunes et chers concitoyens,
Je vous approuve.
Votre fondation est excellente. La fraternité dans la jeunesse, c'est
une force à la fois grande et douce. Cette force, vous l'aurez.
Toute la clarté delà conscience est dans votre généreux âge.
Vous serez la coalition des coeurs droits et des esprits vaillants,
contre le despotisme et le mensonge, pour la liberté et la lumière.
Vous continuerez et vous achèverez la grande oeuvre de nos pères: la
délivrance humaine.
Courage!
Soyez les serviteurs du droit et les esclaves du devoir.
Votre ami,
VICTOR HUGO.
NOTE II.
LE DROIT DE LA FEMME.
Victor Hugo écrit à M. Léon Richer, à l'occasion de son livre, _la
Femme libre_.
5 août 1877.
Mon cher confrère,
J'ai enfin, malgré les préoccupations et les travaux de nos heures
troublées, pu lire votre livre excellent. Vous avez fait oeuvre de
talent et de courage.
Il faut du courage, en effet, cela est triste à dire, pour être juste,
hélas! envers le faible. L'être faible, c'est la femme. Notre société
mal équilibrée semble vouloir lui retirer tout ce que la nature lui
a donné. Dans nos codes, il y a une chose à refaire, c'est ce que
j'appelle «la loi de la femme».
L'homme a sa loi; il se l'est faite à lui-même; la femme n'a pas
d'autre loi que la loi de l'homme. La femme est civilement mineure et
moralement esclave. Son éducation est frappée de ce double caractère
d'infériorité. De là tant de souffrances, dont l'homme a sa part; ce
qui est juste.
Une réforme est nécessaire. Elle se fera au profit de la civilisation,
de la vérité et de la lumière. Les livres sérieux et forts comme le
vôtre y aideront puissamment; je vous remercie de vos nobles travaux,
en ma qualité de philosophe, et je vous serre la main, mon cher
confrère.
VICTOR HUGO.
NOTE III.
MEETING POUR LA PAIX.
Un meeting pour la paix est tenu à Paris, sur l'initiative de
l'Association anglaise pour la paix.
M. Tolain, président, lit cette lettre, que Victor Hugo adresse de
Guernesey au meeting:
Guernesey, 20 août 1878.
Mes chers compatriotes d'Europe,
Je ne puis en ce moment, à mon grand regret, aller vous présider.
Je demande ce que vous demandez. Je veux ce que vous voulez. Notre
alliance est le commencement de l'unité.
Hors de nous, les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de
ce qu'ils tâchent de faire ne réussira contre votre décision, contre
votre liberté, contre votre souveraineté. Regardez-les faire sans
inquiétude, toujours avec douceur, quelquefois avec un sourire. Le
suprême avenir est en vous.
Tout ce qu'on fait, même contre vous, vous servira. Continuez de
marcher, de travailler et de penser. Vous êtes un seul peuple,
l'Europe, et vous voulez une seule chose, la Paix.
Votre ami,
VICTOR HUGO.
NOTE IV.
UN JOURNAL POUR LE PEUPLE.
Victor Hugo adresse la lettre suivante aux rédacteurs du journal _le
Petit Nord_, qui se publie à Lille:
Paris, 29 novembre 1878.
Messieurs,
Je vous vois avec joie entrer dans la grande cause, comme des
combattants de tous les jours.
Vous avez le talent, vous aurez le succès.
Servir le pauvre, aider le faible, renseigner le citoyen, affermir la
République, en un mot, agrandir la France, déjà si grande, tel sera
votre but; d'avance j'applaudis.
Donnez au peuple tout l'appui paternel qu'il réclame et qu'il mérite;
traitez-le doucement, car il est souffrant, et grandement, car il est
souverain.
_Suaviter et granditer_, cette vieille loi des anciennes républiques
est toute neuve pour les jeunes démocraties.
Je vous envoie tous mes voeux de succès.
VICTOR HUGO.
NOTE V.
LA VILLE DE SAINT-QUENTIN.
La lettre qui suit est adressée par Victor Hugo au Cercle républicain
de Saint-Quentin:
Paris, le 17 janvier 1880.
Chers citoyens de Saint Quentin,
M. Anatole de La Forge va vous revoir; il va constater une fois de
plus la profonde adoption qui le lie à votre cité. Votre cité, dans
une occasion suprême, a trouvé en lui, dans l'écrivain et dans le
préfet, les deux hommes nécessaires aux temps sérieux où nous vivons:
l'homme éloquent et l'homme vaillant.
Votre nom et le sien sont liés ensemble, et glorieusement, aux jours
terribles de l'invasion vandale.
Il va vous parler de moi. Je ne puis l'en empêcher; d'ailleurs,
j'appartiens à tous, et le peu que je vaux vient de là. Qu'il
accomplisse donc sa pensée; mais, quelle que soit la puissance de
sa parole, jamais il ne vous dira assez combien j'honore en vous le
double sentiment qui fait de votre cité une ville charmante parmi les
villes littéraires, et une ville héroïque parmi les villes patriotes.
Je presse vos mains cordiales,
VICTOR HUGO.
NOTE VI.
CONTRE L'EXTRADITION D'HARTMANN.
Le gouvernement russe réclamait du gouvernement français l'extradition
du nihiliste Hartmann.
Victor Hugo intervient:
AU GOUVERNEMENT FRANÇAIS
Vous êtes un gouvernement loyal. Vous ne pouvez pas livrer cet homme.
La loi est entre vous et lui.
Et, au-dessus de la loi, il y a le droit.
Le despotisme et le nihilisme sont les deux aspects monstrueux du même
fait, qui est un fait politique. Les Lois d'extradition s'arrêtent
devant les faits politiques. Ces lois, toutes les nations les
observent; la France les observera.
Vous ne livrerez pas cet homme.
27 février 1880.
NOTE VII.
LE CENTENAIRE DE CAMOËNS.
A l'occasion du centenaire de Camoëns, Victor Hugo, sollicité par la
comité des fêtes d'apporter son témoignage au poète portugais, répond
ce qui suit:
Paris, le 2 juin 1880
Camoëns est le poète du Portugal. Camoëns est la plus haute expression
de ce peuple extraordinaire qui, à peine compté sur le globe, a su
se faire compter dans l'histoire, qui a su saisir la terre comme
l'Espagne et la mer comme l'Angleterre, qui n'a reculé devant aucune
aventure et fléchi devant aucun obstacle, et qui, parti de peu, a su
faire la conquête de tout.
Nous saluons Camoëns.
VICTOR HUGO.
NOTE VIII.
LA TOUR DE VERTBOIS.
Un architecte de la Ville veut démolir la tour du Vertbois, à Paris.
M. Romain-Boulenger appelle au secours de l'édifice menacé l'auteur de
_Guerre aux démolisseurs_, qui lui répond:
5 octobre 1880.
Démolir la tour? Non. Démolir l'architecte? Oui. Cet homme doit
être immédiatement changé. Il ne comprend rien à l'histoire et, par
conséquent, rien à l'architecture.
Sur pied la tour! à terre l'architecte! Telle est ma réponse à votre
question, monsieur.
La tour Saint-Jacques de Nicolas Flamel a, elle aussi, été condamnée.
Arago me l'a signalée. Je l'ai sauvée. Me le reproche-t-on
aujourd'hui?
Je suis en proie à des travaux qui dépassent mes forces et auxquels
je ne puis rien ajouter. Mais vous, monsieur, faites, continuez; vous
avez prouvé votre compétence par votre excellent travail sur les
_Musées_, qui est un vrai livre.
Prenez cette base: tous les vieux vestiges de Paris doivent être
conservés désormais.
Paris est la ville de l'avenir. Pourquoi? Parce qu'il est la ville du
passé.
VICTOR HUGO.
NOTE IX.
LES MORTS DE MENTANA.
Milan donne de grandes fêtes pour recevoir Garibaldi et pour inaugurer
le monument consacré aux «tombes de Mentana.»
Le Comité convie à ces fêtes Victor Hugo, qui répond:
Paris, 29 octobre 1880.
Mes chers et vaillants amis,
Je vous remercie. Votre généreux appel me va au coeur. Je ne puis
quitter Paris en ce moment, mais je serai moralement à Milan, et mon
âme s'unit aux vôtres.
Nous sommes tous, France, Italie, Espagne, la même famille. Les
enfants de ces nobles pays sont frères; ils ont la même mère:
l'antique République romaine.
Je serre vos mains cordiales,
VICTOR HUGO.
NOTE X.
LES ARÈNES DE LUTÈCE.
Il y a doute et débat sur la conservation des Arènes de Lutèce Victor
Hugo invoqué écrit au conseil municipal de Paris:
Monsieur le Président du conseil municipal,
Il n'est pas possible que Paris, la ville de l'avenir, renonce à
la preuve vivante qu'elle a été la ville du passé. Le passé amène
l'avenir.
Les Arènes sont l'antique marque de la grande ville. Elles sont un
monument unique. Le conseil municipal qui les détruirait se détruirait
en quelque sorte lui-même.
Conservez les Arènes de Lutèce. Conservez-les à tout prix. Vous ferez
une action utile, et, ce qui vaut mieux, vous donnerez un grand
exemple.
VICTOR HUGO.
27 juillet 1883.
NOTE XI.
DEMANDE EN GRACE POUR O'DONNELL.
L'irlandais O'Donnell est condamné pour avoir frappé un traître et
s'être fait justicier par patriotisme.
Victor Hugo demande sa grâce à la reine d'Angleterre.
Paris, 14 décembre 1883.
La reine d'Angleterre a montré plus d'une fois la grandeur de son
coeur. La reine d'Angleterre fera grâce de la vie au condamné
O'Donnell, et acceptera le remerciement unanime et profond du monde
civilisé.
VICTOR HUGO.
L'appel n'a pas été entendu, O'Donnell a été exécuté.
NOTE XII.
LE MONT SAINT-MICHEL.
Le mont Saint-Michel, s'il n'est consolidé et restauré, est menacé de
ruine et par le temps et par l'océan.
Victor Hugo proteste:
Le mont Saint-Michel est pour la France ce que la grande pyramide est
pour l'Egypte.
Il faut le préserver de toute mutilation.
Il faut que le mont Saint-Michel reste une île.
Il faut conserver à tout prix cette double oeuvre de la nature et de
l'art.
VICTOR HUGO.
14 janvier 1884.
NOTE XIII.
L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE AU BRÉSIL.
Dans un banquet présidé par Victor Schoelcher, on fête l'abolition de
l'esclavage dans une province brésilienne, Victor Hugo écrit:
Une province du Brésil vient de déclarer l'esclavage aboli.
C'est là une grande nouvelle.
L'esclavage, c'est l'homme remplacé dans l'homme par la bête; ce qui
peut rester d'intelligence humaine dans cette vie animale de l'homme
appartient au maître, selon sa volonté et son caprice. De là des
circonstances horribles.
Le Brésil a porté à l'esclavage un coup décisif. Le Brésil a un
empereur; cet empereur est plus qu'un empereur, il est un homme. Nous
le félicitons et nous l'honorons. Avant la fin du siècle l'esclavage
aura disparu de la terre.
VICTOR HUGO.
25 mars 1884.
NOTE XIV.
ANNIVERSAIRE DE LA DELIVRANCE DE LA GRÈCE.
A l'occasion d'un banquet donné pour célébrer le soixante-troisième
anniversaire de la délivrance de la Grèce, Victor Hugo écrit:
5 avril 1884.
Je serai par le coeur avec vous. Personne ne peut manquer à la
célébration de la délivrance des Grecs. Il y a des titres sacrés.
J'ai autrefois, dans les jours de combat, fait ce vers dont le
souvenir me revient au jour de la victoire:
L'Italie est la mère et la Grèce est l'aïeule.
VICTOR HUGO.
NOTE XV.
INAUGURATION DE LA STATUE DE GEORGE SAND.
Le 10 août 1884, la statue de George Sand est inaugurée à La Châtre.
Paul Meurice lit, à la cérémonie de l'inauguration, cette lettre de
Victor Hugo:
Il y a quelque vingt-cinq ans, la grande et illustre femme que nous
célébrons aujourd'hui fut un moment l'objet des attaques les plus
vives et les plus imméritées. J'eus alors l'occasion d'écrire à notre
ami commun Jules Hetzel une lettre, qu'il fit reproduire dans un
journal du temps, et où je lui disais:
«Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d'avoir
glorifié George Sand, cette belle renommée, cet éminent esprit, ce
noble et illustre écrivain.
«George Sand est un coeur lumineux, une belle âme, un généreux
combattant du progrès, une flamme dans notre temps. C'est un bien plus
vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus
ou moins fameux du quart d'heure que nous traversons. Et voilà ce
penseur, ce poëte, cette femme, en proie à je ne sais quelle aveugle
réaction. Quant à moi, je n'ai jamais plus senti le besoin d'honorer
George Sand qu'à cette heure où on l'insulte.»
J'écrivais cela en 1859. Ce que je disais à l'heure où on insultait
George Sand, il m'a semblé que je n'avais qu'à le répéter à l'heure où
on la glorifie.
VICTOR HUGO.
NOTE XVI.
FÊTE DU 27 FÉVRIER 1881
LA MATINÉE DU TROCADÉRO
Dans la grande journée du 27 février 1881, à côté de la fête
populaire, la fête littéraire se poursuivait au Trocadéro.
Dès six heures du matin la place est envahie par une foule énorme
massée autour du bassin et devant la façade du palais. Toutes les
avenues voisines sont en fête. Maisons pavoisées et décorées de
drapeaux, de fleurs et d'emblèmes. On achète de petites médailles
frappées à l'effigie du poète et chacun en orne sa boutonnière.
A une heure, les portes du palais sont ouvertes. On s'y précipite,
et le vaste édifice est bientôt rempli. À deux heures, la salle est
comble. On n'eût pas trouvé un coin inoccupé.
Le coup d'oeil offert par la salle est splendide. Sur l'estrade,
décorée de trophées aux armes de la République, autour du buste
couronné de Victor Hugo, ont pris place les membres d'honneur du
comité, les représentants de la presse, les délégués de la province et
de l'étranger.
Louis Blanc préside. A côté de lui, M. Salmon, ancien président de la
République espagnole.
Louis Blanc se lève, salué par de très vifs applaudissements, et
prononce l'allocution suivante:
«Il a été donné à peu de grands hommes d'entrer vivants dans leur
immortalité. Voltaire a eu ce bonheur dans le dix-huitième siècle,
Victor Hugo dans le dix neuvième, et tous les deux l'ont bien mérité;
l'un pour avoir déshonoré à jamais l'intolérance religieuse; l'autre
pour avoir, avec un éclat incomparable, servi l'humanité.
«Les membres du comité d'organisation ont compris ce que doit être
le caractère de cette fête, lorsqu'ils ont appelé à y concourir des
hommes appartenant à des opinions diverses. Que la pratique de la vie
publique donne naissance à des divisions profondes, il ne faut ni s'en
étonner ni s'en plaindre; la justice et la vérité ont plus à y gagner
qu'à y perdre. Mais c'est la puissance du génie employé au bien, de
réunir dans un même sentiment d'admiration reconnaissante les hommes
qui, sous d'autres rapports, auraient le plus de peine à s'accorder,
et rien n'est plus propre à mettre en relief cette puissance que des
solennités semblables à celle d'aujourd'hui.
«L'idée d'union est, en effet, inséparable de toute grande fête.
«C'est cette idée qu'exprimaient dans la Grèce antique les fêtes de
Minerve, de Cérès, de Bacchus, et ces jeux célèbres dont les Grecs
firent le signal de la _trêve olympique_, et qui étaient considérés
comme un lien presque aussi fort que la race et le langage.
«C'est cette idée d'union qui rendit si touchante la plus mémorable
des fêtes de la Révolution française: la Fédération. Assez de jours
dans l'année sont donnés à ce qui sépare les hommes; il est bon qu'on
donne quelques heures à ce qui les rapproche. Et quelle plus belle
occasion pour cela que la fête de celui qui est, en même temps qu'un
poète sans égal, le plus éloquent apôtre de la fraternité humaine!
Car, si grand que soit le génie de Victor Hugo, il y a quelque chose
de plus grand encore que son génie, c'est l'emploi qu'il en a fait, et
l'unité de sa vie est dans l'ascension continuelle de son esprit vers
la lumière.»
M. Coquelin dit alors, ces belles strophes de Théodore de Banville:
Père! doux au malheur, au deuil, à la souffrance!
A l'ombre du laurier dans la lutte conquis,
Viens sentir sur tes mains le baiser de la France,
Heureuse de fêter le jour où tu naquis!
Victor Hugo! la voix de la Lyre étouffée
Se réveilla par toi, plaignant les maux soufferts,
Et tu connus, ainsi que ton aïeul Orphée,
L'âpre exil, et ton chant ravit les noirs enfers.
Mais tu vis à présent dans la sereine gloire,
Calme, heureux, contemplé par le ciel souriant,
Ainsi qu'Homère assis sur son trône d'ivoire,
Rayonnant et les yeux tournés vers l'orient.
Et tu vois à tes pieds la fille de Pindare,
L'Ode qui vole et plane au fond des firmaments,
L'Épopée et l'éclair de son glaive barbare,
Et la Satire, aux yeux pleins de fiers châtiments;
Et le Drame, charmeur de la foule pensive,
Qui, du peuple agitant et contenant les flots,
Sur tous les parias répand, comme une eau vive,
Sa plainte gémissante et ses amers sanglots.
Mais, ô consolateur de tous les misérables!
Tu détournes les yeux du crime châtié,
Pour ne plus voir que l'Ange aux larmes adorables
Qu'au ciel et sur la terre on nomme: la Pitié!
O Père! s'envolant sur le divin Pégase
A travers l'infini sublime et radieux,
Ce génie effrayant, ta Pensée en extase,
A tout vu, le passé, les mystères, les Dieux;
Elle a vu le charnier funèbre de l'Histoire,
Les sages poursuivant le but essentiel,
Et les démons forgeant dans leur caverne noire,
Les brasiers de l'aurore et les saphirs du ciel;
Elle a vu les combats, les horreurs, les désastres,
Les exilés pleurant les paradis perdus,
Et les fouets acharnés sur le troupeau des astres;
Et, lorsqu'elle revient des gouffres éperdus,
Lorsque nous lui disons: «Parle. Que faut-il faire?
Enseigne-nous le vrai chemin. D'où vient le jour?
Pour nous sauver, faut-il qu'on lutte ou qu'on diffère?»
Elle répond: «Le mot du problème est Amour!
«Aimez-vous!» Ces deux mots qui changèrent le monde
Et vainquirent le Mal et ses rébellions,
Comme autrefois, redits avec ta voix profonde,
Émeuvent les rochers et domptent les lions.
Oh! parle! que ton chant merveilleux retentisse!
Dis-nous en tes récits, pleins de charmants effrois,
Comment quelque Roland armé pour la justice
Pour sauver un enfant égorge un tas de rois!
O maître bien-aimé, qui sans cesse t'élèves,
La France acclame en toi le plus grand de ses fils!
Elle bénit ton front plein d'espoir et de rêves!
Et tes cheveux pareils à la neige des lys!
Ton oeuvre, dont le Temps a soulevé les voiles,
S'est déroulée ainsi que de riches colliers,
Comme, après des milliers et des milliers d'étoiles,
Des étoiles au ciel s'allument par milliers.