Depuis l'heure où s'était répandue la nouvelle de la mort de Victor

Hugo, et pendant toute la semaine où son corps était resté étendu sur

le lit mortuaire, la douleur avait été immense, comme peut l'être la

douleur d'un peuple.

Les funérailles eurent un tout autre caractère.

On ne sait qui, le premier, prononça le mot «apothéose», mais tout de

suite ce mot fut dans toutes les bouches et dans toutes les pensées.

Après avoir pleuré son poète, la France, dans ces deux journées

suprêmes, ne pensa plus qu'à le glorifier. Ce fut comme une fête

funéraire, qui prit aussitôt les proportions d'un colossal triomphe.

La mise en bière du corps de Victor Hugo avait eu lieu le samedi, à

dix heures et demie du soir, en présence de la famille et d'un petit

nombre d'amis.

On aurait voulu que le transport au catafalque de l'Arc de Triomphe se

fît la nuit et secrètement Mais les vingt maires de Paris demandèrent

à se joindre, dans le trajet, au premier cortège intime. On laissa

du moins ignorer l'heure indiquée: la première heure, cinq heures et

demie du matin. La foule attendit toute la nuit dans la rue.

A six heures, la bière fut descendue de la chambre mortuaire et placée

dans un fourgon des pompes funèbres, qui disparaissait sous les fleurs

et les couronnes.

La famille, les amis, les maires de Paris suivirent, et traversèrent

toute cette population émue et recueillie.

Là fut jeté pour la première fois, et à plusieurs reprises, ce cri

qui devait souvent retentir le lendemain, et qui pouvait paraître

singulier sur le passage d'un mort: Vive Victor Hugo! Pour le peuple,

son poète était toujours vivant. Vive Victor Hugo! cela voulait dire:

Vive son oeuvre et vive sa gloire!

Parmi les amis qui suivaient le convoi, un groupe à part était formé

par des jeunes gens qui avaient réclamé l'honneur de veiller auprès

du corps, pendant le jour et la nuit où il allait rester sous le

catafalque de l'Arc de Triomphe. Quels étaient ces jeunes gens?

Les mêmes qui, quatre ans auparavant, avaient préparé la fête de

l'anniversaire du 27 février 1881. On se rappelle que, ce jour-là,

ils avaient assigné l'Arc de Triomphe comme point de départ au peuple

qu'ils amenaient saluer Victor Hugo; ils amenaient aujourd'hui Victor

Hugo à la rencontre du peuple, au même lieu de rendez-vous.

Rien de plus grandiose que cet aspect: l'Arc de Triomphe en deuil.

Du haut du fronton, un immense crêpe noir tombe en diagonale de la

corniche opposée au groupe de Rude. Le quadrige de Falguière, qui

surmontait alors le monument, apparaissait aussi sous un voile noir.

Aux quatre coins pendent des oriflammes. De longues draperies noires

frangées de blanc, décorées d'écussons où se lisent les titres des

oeuvres du poète, ferment trois des ouvertures. Sur l'une des

faces latérales, l'image de Victor Hugo, portée par deux Renommées

embouchant la trompette lyrique.

Sous la grande arche faisant face à l'avenue des Champs-Elysées se

dresse le catafalque. Il est surélevé de douze marches et touche

presque à la voûte. A la base, un grand médaillon de la République.

Au-dessus, les hautes initiales V. H., que surmonte une sorte de

disque lumineux aux rayons phosphorescents.

Devant le catafalque monumental, le sarcophage où sera déposé le

corps, exhaussé sur un piédestal et recouvert de velours noir semé de

larmes d'argent. Sur les marches, l'entassement des couronnes.

De chaque côté de l'Arc de Triomphe s'élancent deux oriflammes noires

aux étoiles d'argent. Tout autour, sur le rond-point, deux cents

lampadaires et torchères.

Le gaz, allumé en plein jour jette sous les crêpes noirs une lueur

étrange et funèbre.

Un bataillon scolaire, relevé toutes les deux heures, formera la garde

d'honneur. Quatre huissiers du sénat, en grande tenue de cérémonie, se

tiennent aux coins du sarcophage. Deux rangs de cuirassiers en armes

gardent l'entrée.

C'est un spectacle sans précédent dans l'histoire des honneurs rendus

aux grands hommes que celui qui fut donné par cette journée, veille

des funérailles de Victor Hugo.

A partir du moment où le corps fut exposé sous l'Arc de Triomphe, le

peuple, que le poète aimait, n'a cessé de l'entourer. Paris entier,

non plus, comme en 1881, pendant six heures, mais pendant un jour et

une nuit, a défilé ou s'est tenu devant son cercueil, consacrant

par son hommage unanime l'entrée du maître, non plus dans sa

quatrevingtième année, mais dans son immortalité.

Les boulevards, les rues, les avenues, présentaient, dans Paris, le

même aspect singulier: des groupes et des voitures marchant dans la

même direction, tous n'ayant qu'un unique objectif, l'Arc de Triomphe.

La foule répandue sur les avenues qui aboutissent à l'Étoile

s'arrêtait devant le cordon ininterrompu des cavaliers de la garde

républicaine entourant le monument. Ceux qui voulaient défiler devant

le catafalque prenaient la file sur l'avenue Friedland. Quelle file!

longue de trois cents mètres sur toute la largeur de l'avenue! une

masse compacte, que ni le soleil, ni l'attente, ni la poussière,ne

parvenaient à entamer; des femmes, des vieillards qui ne se

fatiguaient pas; des enfants sur les épaules de leur père, d'autres

mêlés à la cohue et qu'on retirait par instants à demi étouffés.

A sept heures, la foule était aussi épaisse qu'au commencement de

la journée; mais, en vertu des décisions prises, le défilé devait

s'arrêter. Bon nombre de ceux qui avaient attendu pendant deux ou

trois heures voulurent néanmoins passer, malgré les gardes. Il

s'ensuivit un tumulte, qui heureusement n'eut pas de suite. Les

milliers de citoyens venus pour honorer une dernière fois le grand

mort eurent bien vite repris leur attitude calme et digne.

On avait, à ce moment, de la place de la Concorde, un coup d'oeil

saisissant: l'avenue des Champs-Elysées noire et grouillante de foule;

au-dessus du rond-point de Courbevoie, les derniers feux du soleil

couchant empourprant l'horizon, et l'Arc de Triomphe détachant sa

masse sombre sur ce fond d'or et de flamme.

L'exposition nocturne du corps de Victor Hugo fut quelque chose de

plus étonnant encore que tout le reste, et ceux devant lesquels cette

vision a passé ne l'oublieront jamais.

Dans la soirée, la marée de la foule était revenue, plus énorme,

s'il est possible, que dans le jour. A partir de neuf heures, les

Champs-Elysées et toutes les avenues rayonnant autour de l'Étoile

charriaient de véritables fleuves humains.

Ce que cette foule avait sous les yeux était inimaginable.

Par un merveilleux parti pris de lumière et d'ombre, on n'avait

projeté de clarté, une clarté très vive, que sur un seul côté, le

côté droit, de l'Arc de Triomphe. Tout autour, dans les lampadaires

allumés, brûlait une flamme verdâtre. Sur la chaussée, au pied du

cénotaphe déroulant ses profils lamés d'argent sur un ciel gris et

triste, s'ouvrait une double haie de cuirassiers portant des torches.

Reflétées par l'acier et le cuivre des casques et des cuirasses,

toutes ces lueurs tremblantes brillaient et voltigeaient

fantastiquement sur ces cavaliers noirs, superbes dans leur immobilité

de statues. De même, sur la face de pierre impassible et morne de

l'Arc de Triomphe, les longs plis flottants des drapeaux et des

oriflammes se tordaient et s'échevelaient, comme désespérés, dans le

vent.

A la beauté de ce tableau, l'immense bruit que faisait autour le

peuple ajoutait la vie.

De près, il y a de tout dans ce bruit; aux paroles d'admiration,

de bénédiction et de recueillement se mêlent des cris, des appels

vulgaires,--marchands d'oranges, vendeurs et déclamateurs de

prétendues pièces de poésie, camelots colportant des médailles

commémoratives, des photographies, des épingles, loueurs de chaises

et d'échelles, chansons et choeurs improvisés et incohérents; les

entretiens sérieux ou touchants sur les oeuvres et les actes du poète

sont troublés çà et là par des disputes, des quolibets, des huées; de

minuit à deux heures, ce tumulte confus bat son plein; et, quand on

est dans la foule même, toute cette clameur de la foule, pour ceux qui

sont attendris et graves, détonne parfois choquante et grossière.

De loin, aux abords du monument, dans le silence qui enveloppe

l'Arc de Triomphe, tous ces bruits se fondent en une tranquille et

souveraine harmonie. Pour voir, il faut être du côté de la foule; il

faut, pour entendre, être du côté du mort. Le poète a bien souvent

comparé et confronté dans sa pensée le peuple et l'océan, qu'il aimait

également tous deux. Cette vaste rumeur du peuple, dans la profonde

paix qui règne autour du cercueil, n'est plus que le calme et grave

retentissement de la mer, berçant pour la dernière fois Victor Hugo

endormi. Et c'est avec cette douceur qu'elle arrive aux oreilles des

jeunes poètes assis sur des chaises de deuil aux angles du catafalque,

qui, religieusement, veillent le père.

La foule, après deux heures, a commencé à s'éclaircir.

Toute la nuit, le ciel est resté gris et sombre. Pas une étoile, sauf

une qui a brillé sur le monument au commencement de la soirée. Un

nuage l'a cachée, et aucune éclaircie ne s'est produite depuis.

A trois heures, le jour point, une blancheur court vers l'orient.

Aussitôt les lampadaires et la ceinture de flamme des urnes

s'éteignent; les cuirassiers soufflent leurs torches et mettent sabre

au clair; la veillée nocturne est terminée.

L'Arc de Triomphe apparaît dans le jour naissant avec des formes

confuses. Paris surgit dans l'indécise clarté de l'aube. Il n'y a plus

d'allumées que les lanternes de quelques voitures et les bougies des

camelots sur les étalages en plein vent.

Des ouvriers se mettent à l'oeuvre pour disposer les banquettes

réservées aux corps officiels et aux invités et la tribune des

orateurs. Des cavaliers de la garde républicaine se portent en avant

pour déblayer les abords de la place, surtout du côté de l'avenue des

Champs-Elysées.

Enfin le jour grandit; une pluie fine tombe pendant un quart d'heure,

puis une déchirure se fait dans le réseau nuageux et un coin de ciel

bleu apparaît.

De larges bandes orangées strient l'horizon du côté du levant; c'est

le soleil.

C'est le réveil pour beaucoup de gens qui de nouveau s'empressent vers

l'Arc de Triomphe. La foule, un moment diminuée, grossit rapidement.

Il n'est que cinq heures, et déjà des sonneries lointaines de clairons

retentissent, des sociétés de gymnastique se dirigent vers leurs

rendez-vous.

L'animation s'accroît peu à peu; les délégations se groupent aux lieux

de réunion désignés par la commission des obsèques. Les musiques

et les fanfares résonnent de tous côtés. De nouveaux porteurs de

couronnes, les unes pendues à une perche, les autres installées sur

des brancards, arrivent ajouter à celles qui jonchent les marches

du catafalque. Les roses, les lilas, les bleuets, les violettes

s'entassent, emmêlant leurs écharpes de soie aux inscriptions d'or.

L'air alentour s'embaume de toute cette montagne de fleurs.

1er JUIN

Les discours.

A onze heures, les canons du mont Valérien, par une salve de vingt et

un coups, annoncent le commencement de la cérémonie.

Les groupes du cortège et la foule emplissent les avenues, mais la

vaste place de l'Étoile est vide.

Devant l'Arc de Triomphe a été réservé un demi-cercle, partagé en deux

moitiés égales par une allée conduisant au catafalque, et garni de

bancs drapés de noir.

A gauche, prennent place: le ministère au complet, M. Henri Brisson

en tête, la grande chancellerie de la Légion d'honneur, la maison

militaire du président de la République, conduite par le général

Pittié, le corps diplomatique; lord Lyons, le prince de Hohenlohe, le

comte Hoyos, le général Menabrea, le comte de Beyens, Nazare-Aga,

sont là, l'uniforme tout chamarré d'or et la poitrine constellée de

décorations. Les bureaux du Sénat et de la Chambre sont aussi de ce

côté, et derrière se pressent les sénateurs et les députés, l'écharpe

tricolore croisée sur la poitrine, les conseillers municipaux avec

l'écharpe bleue et rouge, les membres de l'Institut avec l'habit à

palmes vertes, la cour des comptes et la cour de cassation.

A droite, la famille et les amis. Derrière eux, les invités de la

littérature et de la presse. Il faudrait citer tous les noms connus

dans les lettres et dans les arts pour nommer ceux qui étaient là. A

côté d'eux, les autorités militaires, un groupe tout resplendissant

de broderies et de panaches, les maires de Paris, les tribunaux, les

avocats.

L'élite de la France est autour du glorieux cercueil.

La musique de la garde républicaine fait entendre la marche funèbre de

Chopin. Aussitôt après les discours officiels sont prononcés.

Une petite tribune tendue de noir passementé d'argent a été dressée à

la travée de droite. C'est là, au milieu de cette foule choisie, avec

la formidable rumeur des sept cent mille personnes entassées dans les

avenues, sous le ciel immense auquel les nuages gris faisaient à ce

moment-là un voile de deuil, devant l'un des plus grands morts que la

France ait jamais pleurés, que les orateurs ont pris la parole.

Le premier discours [Note: Voir les Discours aux Notes.] a été celui

de M. Le Royer, président du Sénat. Il a débuté avec ampleur, se

demandant, «en présence de cette foule immense, de toute une nation

inclinée devant un cercueil, ce que le langage humain, dans son

expression la plus haute, pourrait ajouter aux témoignages de douleur

et d'admiration prodigués à ce prodigieux génie». Il a terminé par ce

cri: Gloire à Victor Hugo le Grand!

Le président de la chambre des députés, Charles Floquet, s'est dit

saisi, lui aussi, par «la grandeur de ce spectacle, que l'histoire

enregistrera: sous la voûte toute constellée des noms légendaires de

tant de héros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse,

apparaît la dépouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine

du grand homme qui a si longtemps chanté pour la gloire de la patrie,

combattu pour sa liberté; autour de nous, les maîtres de tous les arts

et de toutes les sciences, les représentants et les délégués du

peuple français, les ambassadeurs volontaires de l'univers civilisé,

s'inclinent pieusement devant celui qui fut un souverain de la pensée,

un protecteur persévérant de toute faiblesse contre toute oppression,

le défenseur en titre de l'humanité».

M. René Goblet, ministre de l'instruction publique, parlant au nom du

gouvernement, a montré la grande unité de la vie et de l'oeuvre de

celui qui «apparaîtra de plus en plus, dans le lointain des temps,

comme le précurseur du règne de la justice et de l'humanité!»

Émile Augier a pris la parole au nom de l'académie française. Il a

dit:--«Au souverain poète la France rend aujourd'hui les honneurs

souverains ... Ce n'est pas à des funérailles que nous assistons,

c'est à un sacre.»

Au nom de la ville de Paris, M. Michelin, président du conseil

municipal, a dit «quels liens indissolubles unissaient Victor Hugo

à Paris», à Paris qu'il a toujours aimé, célébré, servi, et qui l'a

toujours choisi pour son représentant dans les assemblées. M. Lefèvre,

président du conseil général, a rappelé avec quels sentiments

d'enthousiasme et de reconnaissance pour le justicier des _Châtiments_

et de _l'Année terrible_ le département de la Seine l'a acclamé

sénateur.

Le cortège.

Il est onze heures et demie. Pendant que la musique militaire joue

la _Marseillaise_ et le _Chant du départ_, douze employés des pompes

funèbres, conduits par un officier des cérémonies, viennent chercher

le corps sous le catafalque. Tous les fronts sont découverts. Vingt

jeunes gens de la Jeune France font une escorte d'honneur au cercueil

jusqu'au corbillard.

C'est le corbillard des pauvres, le corbillard demandé par le poète

dans son testament. Pour tout ornement, on pend derrière la simple

voiture noire deux petites couronnes de roses blanches, apportées par

George et Jeanne.

Le cortège se met en marche.

Marche triomphale! Le soleil, juste à ce moment-là, fend les nuages et

donne au prodigieux tableau tout son éclat. Par intervalles le canon

tonne.

En tête, le général Saussier, gouverneur de Paris, avec un brillant

état-major, précédé d'un escadron de la garde municipale et suivi d'un

régiment de cuirassiers, dont les casques, les cuirasses polies et les

sabres resplendissent au soleil.

Puis viennent les tambours des trois régiments qui font la haie

le long du parcours, leurs tambours voilés de crêpes et battant

lugubrement.

Onze chars à quatre et six chevaux, conduits à la main par des

piqueurs, et chargés des couronnes et des trophées de fleurs. C'est un

éblouissement.

Les chars sont encadrés par les enfants des lycées et des écoles.

Vient la députation de la ville de Besançon, avec une belle couronne,

violettes et muguet. Suivent les délégations de la presse; chaque

journal est représenté par sa couronne; les journalistes ont donné

la première place au _Rappel_, dont la couronne est faite de palmes

vertes et dorées, avec un semé d'orchidées. La Société des auteurs

dramatiques et les théâtres ont aussi chacun leur couronne; la

Comédie-Française apporte une lyre d'argent aux cordes d'or, oeuvre de

Froment-Meurice. La Société des gens de lettres ferme cette première

partie du cortège, qu'escortent dans un ordre parfait, sur deux haies

par rangs de quatre, les jeunes gens des bataillons scolaires.

Le corbillard.

Autour du corbillard, six amis désignés; à droite, MM. Catulle Mendès,

Gustave Rivet, Gustave Ollendorf; à gauche, MM. Amaury de Lacretelle,

George Payelle et Pierre Lefèvre.

Derrière le corbillard, George Hugo.

A quelque distance, les parents et les amis.

La maison militaire du président de la République.

Les autorités militaires, auxquelles se sont joints quantité

d'officiers, parmi lesquels beaucoup d'officiers de l'armée

territoriale.

Le conseil d'état, précédé de ses huissiers, en gilet rouge.

Les membres de l'Institut, en habit à palmes vertes; M. de Lesseps à

leur tête.

Cent quatrevingt-cinq délégations de municipalités de Paris et de

la province. La couronne du seizième arrondissement de Paris est si

grosse qu'il a fallu la faire porter sur un char. Toulouse a envoyé

une grande lyre faite avec des roses. Saint-Étienne a fait sa couronne

avec ses rubans de soie, Calais avec ses dentelles. Les enfants de

Veules ont envoyé une immense gerbe de toutes les roses du pays,

célèbre par ses roses.

Les délégations des colonies. Le char de l'Algérie porte une couronne

énorme entourant une urne funéraire, de laquelle s'échappent des

flammes rouges et vertes; sur les trois faces du char, les armes des

trois grandes villes de l'Algérie, Alger, Constantine, Oran. Des

arabes tiennent les cordons du char. Un arabe en turban marche devant,

portant un étendard.

Les proscrits de 1851. Une couronne portée sur un socle rouge. On

lit sur leur bannière: _Histoire d'un crime, Napoléon le Petit, les

Châtiments_.

La Ligue des patriotes, avec un étendard portant en

guise d'inscription: 1870-18 ... Une nombreuse délégation

d'alsaciens-lorrains, très émus, très émouvants. Le drapeau de

Thionville 1792, qui a figuré à la fête du 27 février 1881.

Cent sept sociétés de tir et de gymnastique défilent au son des

clairons et des tambours. Leurs couleurs variées sont de l'effet le

plus pittoresque.

Les délégations des écoles. Les élèves de l'École polytechnique

ouvrent la marche; viennent ensuite l'École normale supérieure,

l'École centrale, les étudiants. Les étudiantes polonaises portent une

couronne d'immortelles.

Les six Facultés sont représentées par des porteurs de palmes vertes.

Les couronnes des institutrices et de la Société pour l'instruction

élémentaire, dont Victor Hugo était le président d'honneur, sont

portées par des jeunes filles.

On admire le bouquet monumental des jardiniers, la couronne en

camélias blancs des étudiants hellènes, dont le ruban azur porte: «A

l'auteur des _Orientales_»; les couronnes de la république d'Haïti,

de la colonie italienne; la couronne des Monuments historiques;

la couronne des éditeurs Hetzel et Quantin et celle de l'Édition

nationale; la couronne des belges, avec cette inscription: «A Victor

Hugo, les Belges protestant contre l'arrêté royal de 1871»; la

couronne blanche de la Franche-Comté, portée par quatre enfants; une

couronne de roses blanches, avec cette inscription: «Les femmes et les

mères de France à Victor Hugo».

Il faut clore ce dénombrement homérique. On a calculé que Paris et la

France avaient dépensé, ce jour-là, un, million en fleurs.

Le défilé des corporations venait à la fin, innombrable. L'armée de

Paris et un escadron de garde républicaine fermaient le cortège.

Il était quatre heures quand cette troupe a défilé devant le

catafalque. Le corbillard était arrivé depuis deux heures au Panthéon.

Le défilé

Paris s'est versé tout entier sur le parcours du cortège. Le reste

de la grande ville est un désert. De rares passants dans les rues

silencieuses; pas de voitures; les boutiques fermées; sur la devanture

de la plupart, un écriteau porte: «Fermé pour deuil national».

De l'Étoile, c'était un prodigieux panorama de contempler, tout le

long de l'avenue, cet énorme cortège, tout bigarré de couleurs vives

par les fleurs et les dorures, tout étincelant des reflets dont le

soleil pique l'acier des armes.

De chaque côté de l'avenue se presse le flot du peuple, maintenu

par la ligne et les escouades des gardiens de la paix. C'est un

fourmillement de têtes. Au-dessus s'étagent d'autres groupes, juchés

sur des pliants, sur les degrés des échelles, sur des estrades faites

à la hâte, le long des colonnes des réverbères, aux saillies des

fontaines Wallace, sur les branches des arbres de l'avenue, formant

partout de véritables grappes humaines. Toutes les fenêtres de chaque

côté de l'avenue sont garnies de spectateurs; les toits, les cheminées

mêmes en sont bondés. C'est un tableau vertigineux.

L'affluence est plus considérable au débouché des rues. La rue Balzac

est une avalanche vivante. Les voitures, les tapissières ont été

arrêtées, réquisitionnées, envahies.

Détail curieux: les agents qui maintiennent la foule sont espacés de

vingt en vingt mètres; quoique compacte et pressée, la masse ne tente

sur aucun point de dépasser la ligne qui lui est assignée.

Une maison en réparation, en face de la rue de La Boëtie, a été prise

d'assaut. Les échafaudages sont couverts de gens en veston et en

blouse. Rue Marbeuf, la foule s'étend sur une largeur de plus de vingt

mètres.

Au rond-point des Champs Élysées, toutes les avenues qui y débouchent

sont littéralement obstruées; les balcons des cafés et des restaurants

sont combles; il n'est pas jusqu'aux vasques des squares qui ne soient

occupées. La toiture du Cirque et celle du Diorama sont diaprées de

groupes humains émergeant du feuillage vert des arbres.

Un incident émouvant se produit au moment où le corbillard passe

devant le Palais de l'Industrie. Sur la place, se dresse le groupe de

l'_Immortalité_, tout enguirlandé de fleurs et de feuillages, et au

pied duquel trois couronnes d'immortelles, cravatées de crêpe, ont

été déposées; autour du monument, des cuirassiers forment la

garde d'honneur. Le corbillard s'arrête une minute. La figure de

l'Immortalité semble tendre sa palme au poète; les clairons sonnent

aux champs; une grande rumeur court parmi la foule qui, respectueuse,

se découvre.

Sur la place de la Concorde, deux pelotons de dragons, sabre au clair,

mousquet au dos, forment la haie. Le tableau ici est indescriptible.

Les statues des villes sont voilées bien moins par les crêpes dont

on les a couvertes que par les groupes des spectateurs qui s'y sont

hissés. Les bassins pleins d'eau sont mêmes envahis.

Au pont de la Concorde, cent cinquante pigeons sont mis en liberté

et s'envolent à tire-d'aile au-dessus du cortège; gracieuse idée

de Léopold Hugo, le neveu du poète, en souvenir de l'affection que

portait le maître aux pigeons messagers, depuis le siège de Paris.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 12 / 24 段