cent mille personnes étaient venues le saluer, debout à sa fenêtre,
nu-tête malgré l'hiver, portant ses soixante-dix-neuf ans comme les
chênes portent leurs branches. Une foule égale va venir l'y chercher;
mais elle ne l'y trouvera plus debout.
Il est couché, immobile, pâle comme le marbre, la figure profondément
sereine. On se dit qu'il est immortel, qu'il est plus vivant que les
vivants, et l'on en a la preuve dans ce grand cri de douloureuse
admiration qui retentit d'un bout du monde à l'autre; on se dit que
c'est beau d'être pleuré par un peuple, et pas par un seul; mais
n'importe, le voir là gisant, pour ceux dont la vie a été pendant
cinquante ans mêlée à la sienne, c'est bien triste.--_Auguste
Vacquerie_.
La nouvelle de la maladie de Victor Hugo ne s'était répandue que dans
la journée du dimanche. Mais, à partir de ce moment, elle avait été
l'unique pensée de Paris.
Le lundi 18 mai, les journaux publiaient ce premier bulletin:
«Victor Hugo, qui souffrait d'une lésion du coeur, a été atteint d'une
congestion pulmonaire.
GERMAIN SÉE. Dr ÉMILE ALLIX.»
Le mardi, il y eut une consultation des docteurs Vulpian, Germain Sée
et Émile Allix. Ils rédigèrent le bulletin suivant:
«L'état ne s'est pas modifié d'une manière notable. De temps à autre,
accès intenses d'oppression.»
Les bulletins se succédèrent ainsi chaque jour, signalant tantôt des
syncopes alarmantes, tantôt un calme relatif et quelque tendance à
l'amélioration. Paris, on pourrait dire la France entière, a passé,
avec les amis et les proches, par des alternatives de crainte et
d'espérance et a suivi, heure par heure, les péripéties de la maladie.
Le soir, sur les boulevards, on s'arrachait les journaux pour y
chercher les bulletins et les nouvelles. A chaque instant, des
voitures s'arrêtaient devant le petit hôtel de l'avenue Victor
Hugo; des personnalités parisiennes, des étrangers, descendaient,
s'informaient avec anxiété, s'inscrivaient ou déposaient leur carte.
Sur les trottoirs, autour de la maison, toute une foule attendait.
Le 22 mai, la fatale nouvelle se répand avec une incroyable rapidité
et jette la consternation dans Paris. Il n'y a qu'un cri: deuil
national!
La chambre des députés ne siégeait pas ce jour-là; mais les députés
y étaient venus en foule pour attendre les nouvelles. A une heure
cinquante minutes, on affichait à la salle des Pas-Perdus, cette
laconique dépêche: «Victor Hugo est mort à une heure et demie.»
L'émotion est profonde. Toutes les commissions convoquées se retirent
sur-le-champ.
Au sénat, à l'ouverture de la séance, M. Le Royer, président, se lève,
et dit, au milieu de l'émotion de tous:
«Messieurs les sénateurs,
«Victor Hugo n'est plus.
«Celui qui, depuis soixante années, provoquait l'admiration du monde
et le légitime orgueil de la France, est entré dans l'immortalité....»
Le président termine en proposant au sénat de lever la séance en signe
de deuil.
La séance est immédiatement levée.
Au conseil municipal de Paris, la nouvelle de la mort de Victor
Hugo est apportée au milieu d'une délibération, qui est aussitôt
interrompue. Le président propose de lever la séance.
M. Pichon demande, de plus, que «le conseil municipal décide qu'il se
rendra en corps, et immédiatement, à la demeure de Victor Hugo, pour
exprimer à la famille du plus grand de tous les poètes les sentiments
de sympathie et de condoléance profonde des représentants de la ville
de Paris.»
La proposition de M. Pichon est unanimement adoptée, et le conseil
municipal se rend en corps à la maison mortuaire.
A l'institut, ce n'était pas le jour de séance de l'académie
française, c'était celui de l'académie des inscriptions et
belles-lettres, et la règle est qu'une classe de l'Institut ne doit
lever la séance en signe de deuil que pour ses propres membres. A la
nouvelle de la mort de Victor Hugo, l'académie des inscriptions lève
aussitôt la sienne.
Le lendemain, l'académie des sciences morales et l'académie des
beaux-arts rendaient à l'illustre mort le même hommage.
A Rome, la chambre des députés est en séance quand le télégraphe
apporte la triste nouvelle. M. Crispi monte à la tribune: «La mort de
Victor Hugo, dit-il, est un deuil, non seulement pour la France, mais
encore pour le monde civilisé.» Le président de la chambre ajoute: «Le
génie de Victor Hugo n'illustre pas seulement la France, il honore
aussi l'humanité. La douleur de la France est commune à toutes les
nations. L'Italie reconnaissante s'associe au deuil de la nation
française [Note: Voir aux Notes les procès-verbaux de ces séances.].
Est-il besoin de dire la part que, dès ce premier jour, la presse
parisienne et française prit dans le deuil de tous? Plusieurs journaux
du soir parurent encadrés de noir. Tous étaient pleins du souvenir et
de la louange du poète.
A la maison de Victor Hugo, la douleur universelle se traduisait par
l'affluence des visites, des lettres, des dépêches, des adresses.
A une heure et demie, Victorien Sardou, qui connaissait à peine Victor
Hugo, venait prendre des nouvelles, apprenait que tout était fini
et s'en allait en sanglotant. Comment citer tous les noms, tous les
témoignages: le président de la République, les présidents des deux
chambres, les ministres, les députés et les sénateurs en foule, le
bureau du conseil général de la Seine, et tant d'amis qu'il faut
renoncer à les dire.
Et les villes de France,--Montpellier, Nancy, Compiègne,
Saumur, Troyes, Melun, Tarascon, Abbeville, etc.; les maires de
Clermont-Ferrand, de Marseille, de Toul, au nom de leur conseil
municipal, etc.
Et l'étranger,--les maçons italiens de Rome, le cercle Mazzini de
Gênes, la colonie française de Londres, la _Concordia_, association
des littérateurs de Vienne, l'association des écrivains et artistes
de Buda-Pesth, etc. Les journaux de Londres avaient fait des éditions
spéciales; la _Pall Mall Gazette_ donnait, le soir même du 22, un
portrait de Victor Hugo.
Pour les amis inconnus, ils sont innombrables. A minuit et demi on
venait encore s'inscrire en masse sur une petite table, éclairée de
deux lanternes, qui avait été installée devant la maison mortuaire.
Le 2 août 1883, Victor Hugo avait remis à Auguste Vacquerie, dans
une enveloppe non fermée, les lignes testamentaires suivantes, qui
constituaient ses dernières volontés pour le lendemain de sa mort:
Je donne cinquante mille francs aux pauvres.
Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard.
Je refuse l'oraison de toutes les églises; je demande une prière à
toutes les âmes.
Je crois en Dieu.
VICTOR HUGO.
Il fallait concilier la modestie de ces dispositions avec l'éclat que
voulait donner la France à des funérailles qui, dans la pensée de
tous, devaient être telles qu'aucun roi, qu'aucun homme n'en aurait
encore eu de pareilles.
Dès le 22 mai, le président du conseil, M. Henri Brisson, avait
annoncé au sénat, avant la levée de la séance, que le gouvernement
présenterait le lendemain aux chambres, un projet de loi pour faire à
Victor Hugo des funérailles nationales.
Le conseil municipal de Paris avait, le même jour, sur la proposition
de M. Deschamps, émis le voeu «que le Panthéon fût rendu à sa
destination primitive et que le corps de Victor Hugo y fût inhumé.»
Le 23 mai, le président du conseil, à l'ouverture de la séance du
sénat, prononçait sur Victor Hugo de mémorables paroles. Il disait:
«Son génie domine notre siècle. La France, par lui, rayonnait sur le
monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie
et l'humanité, quiconque lit et pense dans l'univers entier ... C'est
tout un peuple qui conduira ses funérailles.»
Et il présentait un projet de loi par lequel des funérailles
nationales seraient faites à Victor Hugo.
L'urgence aussitôt est votée, le rapport rédigé et lu, et le projet de
loi adopté sans discussion.
A la chambre des députés, après un éloquent discours de M. Floquet,
président, les funérailles nationales sont également votées, par 415
voix sur 418 votants.
M. Anatole de La Forge dépose alors la proposition qui suit:
«Le Panthéon sera rendu à sa destination première et légale.
«Le corps de Victor Hugo sera transporté au Panthéon.»
Il demande l'urgence, qui est votée. La discussion est remise au mardi
suivant.
En attendant, une commission est nommée par le ministre de
l'intérieur, sous la présidence de M. Turquet, sous-secrétaire d'état
à l'instruction publique, pour organiser les funérailles nationales.
La commission se compose de MM. Bonnat, Bouguereau, Dalou, Garnier,
Guillaume, Mercié, Michelin, président du conseil municipal, Peyrat,
Ernest Renan et Auguste Vacquerie.
MM. Alphand, Bartet et de Lacroix sont adjoints à la commission pour
exécuter ses décisions.
Comme si le génie de Victor Hugo dictait, une idée nouvelle et grande
se présente à tous:
La commission décide: Le corps de Victor Hugo sera exposé sous l'Arc
de Triomphe. Il partira de là pour le lieu de sa sépulture.
La commission choisit, dans sa seconde séance, le projet de décoration
de l'Arc de Triomphe présenté par M. Garnier.
Mais où serait inhumé Victor Hugo?
L'Assemblée nationale de 1791 avait décidé que le Panthéon «serait
destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque
de la liberté française»; elle avait fait inscrire sur le fronton: AUX
GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE; et elle avait immédiatement
décerné à Mirabeau l'honneur de cette sépulture. Une ordonnance
de Louis-Philippe avait, en 1830, confirmé la loi de l'assemblée
nationale. Il est vrai que deux décrets des deux Napoléon avaient
rétabli le culte au Panthéon, mais ces décrets n'avaient jamais été
exécutés.
Le gouvernement de la République jugea que, pour restituer le
Panthéon aux grands hommes, une loi n'était pas nécessaire; un décret
suffisait.
Le 26 mai 1885, deux décrets du président de la République étaient
insérés au _Journal officiel_. Le premier rendait le Panthéon «à sa
destination primitive et légale». Le second décidait que le corps de
Victor Hugo serait déposé au Panthéon.
Ainsi le corps de Victor Hugo irait reposer au Panthéon, après être
parti de l'Arc de Triomphe. On ne pouvait, jusqu'ici, rien rêver de
plus grand.
La décoration de l'Arc de Triomphe ne devait pas être terminée avant
le samedi 30 mai.
La date des funérailles fut fixée au lundi 1er juin, onze heures du
matin.
Le corps de Victor Hugo serait exposé sous l'Arc de Triomphe pendant
la journée du dimanche 31 mai.
L'itinéraire du cortège funèbre fut ainsi réglé par le conseil des
ministres: il descendrait les Champs-Elysées jusqu'à la place de la
Concorde, traverserait le pont, suivrait le boulevard Saint-Germain,
prendrait le boulevard Saint-Michel et arriverait au Panthéon par la
rue Soufflot.
A l'Arc de Triomphe, des discours seraient prononcés au nom des
corps constitués: le sénat, la chambre des députés, le gouvernement,
l'académie française, le conseil municipal de Paris, le conseil
général de la Seine. Les autres discours seraient prononcés au
Panthéon.
Le lundi 1er juin, jour des funérailles nationales, serait comme un
jour férié. Toutes les écoles et toutes les administrations publiques
seraient fermées.
Le samedi 23 mai, le corps de Victor Hugo avait été embaumé et
reposait maintenant sur son lit couvert de fleurs.
Le visage du poète était tout empreint d'un calme et d'une majesté
suprêmes.
Le sculpteur Dalou modela la tête de Victor Hugo. MM. Bonnat,
Falguière, Clairin, Léopold Flameng et Guillaumet firent des croquis.
M. Léon Glaize peignit la chambre.
Pendant toute la semaine, une foule innombrable et sans cesse
renouvelée vint s'inscrire à la maison mortuaire. Des gardiens de
la paix maintenaient la double file. Un lierre qui tapisse le mur
à l'intérieur du jardin déborde un peu au sommet; c'était à qui en
atteindrait une feuille.
Le lundi, les étudiants des diverses facultés de Paris se rendirent en
corps auprès de la famille, si nombreux que la plupart durent rester
dehors. L'un d'eux prit la parole et exprima éloquemment la douleur
causée aux élèves des écoles «par la perte du grand poète qui a si
admirablement traduit tous les sentiments chers à la jeunesse».
Les ouvriers et leurs délégations n'étaient pas les moins empressés et
les moins affligés.
De toutes parts ne cessaient d'arriver à la famille et aux amis les
condoléances et les hommages des représentants les plus autorisés et
les plus illustres de la France et du monde. On ne peut que citer
pêle-mêle et comme au hasard: Émile Augier, M. et Mme Rattazzi,
Benjamin Bright, Jules Simon, Clemenceau, Gounod, la Chambre nationale
du Mexique, le roi de Grèce, Antoine, député de Metz, Zorilla,
la maison de Lar et Lara d'Espagne, le gouvernement roumain, les
représentants de l'île de Crète, le prince Torlonia, syndic de Rome,
Paul Bert, les artistes et le directeur de la Porte-Saint-Martin,
Georges Perrot, directeur de l'École normale, Gréard, Camille
Saint-Saëns, Menotti Garibaldi, la veuve d'Edgar Quinet, le père de
Gambetta, le fils de Canaris, le fils de Miçkiewicz, Benito Juarez,
Sacher Masoch, Mounet-Sully, etc. Tous envoyaient les lettres et les
télégrammes les plus émus et les plus touchants.
Nombre de villes d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique, de
Portugal, du Trentin, etc., firent parvenir des adresses: «Le peuple
grec, écrivait M. Théodore Delyannis, pleure en Victor Hugo le plus
ancien, le plus généreux et le plus constant des philhellènes.» Toute
l'Europe partageait le deuil de la France.
Durant toute la semaine, les journaux, sans distinction d'opinion,
furent remplis chaque jour du nom et de la gloire de Victor Hugo. Il
faut pardonner, en les omettant, quelques basses insultes cléricales.
Partout ailleurs concert unanime de douleur et d'admiration.
Ernest Renan:
Victor Hugo a été une des preuves de l'unité de notre conscience
française. L'admiration qui entourait ses dernières années a montré
qu'il y a encore des points sur lesquels nous sommes d'accord.
Sans distinction de classes, de partis, de sectes, d'opinions
littéraires, la France, depuis quelques jours, a été suspendue aux
récits navrants de son agonie, et maintenant il n'est personne qui ne
sente au coeur de la patrie un grand vide.
Il était un membre essentiel de l'église en la communion de laquelle
nous vivons; on dirait que la flèche de cette vieille cathédrale s'est
écroulée avec la noble existence qui a porté le plus haut en notre
siècle le drapeau de l'idéal.
Leconte de l'Isle:
Dors, Maître, dans la paix de ta gloire! Repose,
Cerveau prodigieux, d'où, pendant soixante ans,
Jaillit l'éruption des concerts éclatants.
Va! la mort vénérable est ton apothéose:
Ton esprit immortel chante à travers les temps!
Pour planer à jamais dans la vie infinie,
Il brise comme un Dieu les tombeaux clos et sourde,
Il emplit l'avenir des voix de ton génie,
Et la terre entendra ce torrent d'harmonie
Rouler de siècle en siècle en grandissant toujours!
Edmond Schérer:
Le monde civilisé tout entier portera le deuil du grand poète; il
sentira qu'une grande lumière s'est éteinte, et que le plus glorieux
des fils de la France moderne est entré définitivement par la mort
dans cette immortalité dont, vivant, il avait déjà connu les prémices.
Victor Hugo a ouvert dans noire histoire littéraire une époque. Il a
été à la fois très fort et très nouveau. On n'a longtemps voulu
voir en lui qu'un chef d'école; il a été plus et mieux que cela, un
créateur, un initiateur. Je ne vois personne à lui comparer en ce
genre, ni Ronsard, ni Corneille, ni Voltaire. Ajoutons qu'il a été
plus extraordinaire que les plus grands; Victor Hugo n'a pas été
seulement un génie, il a été un phénomène.
Arsène Houssaye:
Un siècle après la mort de Voltaire, nous saluons la même apothéose
pour Victor Hugo. Ils ne se ressemblent pas par le génie, ce poète et
ce philosophe, ces deux conteurs merveilleux; ils se ressemblent par
l'amour de l'humanité. Ce sont deux papes de l'esprit humain.
Henri Fouquier:
Victor Hugo a été le poète du siècle.
Pas un homme, dans le monde entier contemporain, ne pourrait songer un
instant à opposer son oeuvre à l'oeuvre immense de Victor Hugo.
Il n'est pas une forme de la pensée humaine qu'il n'ait abordée,
toujours avec supériorité, le plus souvent avec génie. Sa lyre avait
toutes les cordes; il a été sans effort de la chanson d'Anacréon au
poème épique de Dante. Il a tout compris de l'humanité, tout aimé,
tout chanté.
Henry Houssaye:
Le génie de Victor Hugo rayonne sur la France depuis soixante ans.
Cinq générations d'écrivains l'ont salué vivant comme un maître
souverain. Ce siècle est plein de lui, de ses oeuvres, de ses paroles,
de sa langue, de ses conceptions, de la musique de ses vers, de la
lumière de ses idées. De Sainte-Hélène à l'île de Chio, tous les
vaincus ont trouvé sa voix d'airain pour les glorifier. Immense a été
et est encore son action sur les lettres françaises. Tous ceux qui
tiennent une plume aujourd'hui, les prosateurs comme les poètes, les
journalistes comme les auteurs dramatiques, procèdent plus ou moins de
lui. Ils se servent d'épithètes et d'images, ils ont des alliances de
termes et des surprises de rimes, des tours de phrases et des formes
de pensée, qui sont des réminiscences inconscientes de Victor Hugo. Le
style moderne est marqué à son empreinte. Son oeuvre écrite passe par
le nombre des volumes celle même de Voltaire et égale par la puissance
et l'éclat celle des plus grands poètes.
On ne peut pas dire de Victor Hugo qu'il meurt pour entrer dans
l'immortalité, car son immortalité avait commencé lui vivant. Depuis
quinze ans et plus, il assistait à son apothéose. Ses adversaires
mêmes, ceux de la politique et ceux des lettres, se taisaient devant
sa glorieuse vieillesse. Et, avec le vingtième siècle, viendra la
vraie postérité, non point cette postérité des premières années,
soumise à tant de modes et à tant de variations, mais la grande,
l'éternelle, l'immuable postérité, celle où sont dans le rayonnement
suprême Eschyle, Dante, Shakespeare et le grand Corneille.
Camille Pelletan:
Quelle vie et quelle oeuvre! Ce siècle en est rempli.--Peut-on parler
du poète qui a fait vibrer toutes les émotions, qui a donné à la
strophe son plus prodigieux coup d'aile, et dont on ne peut résumer
l'oeuvre que par le titre qu'il a écrit sur une de ses oeuvres: «Toute
la Lyre?»
Faut-il parler de l'écrivain;--du plus prodigieux manieur de la langue
française qui ait jamais existé;--du Maître qui n'a pas seulement
produit les plus étonnants chefs-d'oeuvre, mais qui a encore créé le
style et l'école littéraire du dix-neuvième siècle?
Faut-il parler du génie profond, qui a donné de nouveaux accents à la
pitié humaine, qui a traduit, par ce qu'il y a de plus puissant dans
la langue, ce qu'il y a de plus profond dans la miséricorde pour tout
ce qui souffre;--de l'auteur de _Claude Gueux_ et des _Misérables_, du
poète qui a chanté, toutes les déchéances?
Faut-il enfin parler du combattant? Faut-il rappeler comment l'homme,
à qui il était si aisé et si glorieux de jouir d'une admiration
incontestée, s'est jeté dans la bataille, du côté où il voyait
l'idéal, le droit, le peuple, l'avenir? Faut-il rappeler le proscrit,
Titan enchaîné sur un rocher de l'océan, et défiant, écrasant de là le
despote? Faut-il rappeler ce grand coeur, qui seul, dans la hideuse
folie de la guerre civile, plus encore, après la défaite, à l'heure
de l'immense déroute qui charriait dans ses flots irrésistibles les
derniers sentiments d'humanité ..., faut-il rappeler l'homme qui
alors, en pleine terreur, livra son front glorieux aux huées, se mit
en travers des furieux et couvrit les proscrits de sa poitrine?....
Comme Voltaire, il a remué le monde, parce qu'il l'a aimé.
Auguste Vitu:
C'en est fait, Victor Hugo «entré vivant dans la postérité», entre
aujourd'hui glorieusement dans la mort.
Environné de l'admiration publique, consolé de ses épreuves passées
et de ses douleurs domestiques par une popularité prodigieuse et sans
exemple dans notre pays, Victor Hugo n'apparaissait plus que comme le
symbole radieux du génie de la France.
Nulle royauté littéraire n'égala jamais la sienne. Voltaire régnait à
d'autres titres. On a dit de Voltaire qu'il était le second dans tous
les genres. Victor Hugo, au contraire, est et demeurera le premier
dans plusieurs. Ni dans ce siècle, ni dans nul des siècles qui l'ont
précédé, la France n'a possédé un poète de cette hauteur, de cette
abondance et de cette envergure. Il est pour nous ce que Dante,
Pétrarque, le Tasse et l'Arioste réunis furent pour l'Italie; c'est le
chêne immense dont les robustes frondaisons couvrent depuis soixante
ans de leur ombre les floraisons sans cesse renaissantes de la pensée
française.
Henry Maret:
Ne vous semble-t-il pas que ce soit là un coucher d'astre, et que nous
entrions dans je ne sais quelles ténèbres?
Comme Voltaire, mourant presque au même âge, presque au même jour,
il donnera son nom au siècle qu'il a illuminé de son génie, qu'il a
éclairé de sa bonté.
Deuil national, deuil universel, deuil avant tout de ce Paris qu'il
a tant aimé. La cité, qu'il a baptisée capitale du monde, fera a
son poète de splendides funérailles; l'atelier chômera, le théâtre
fermera, les passions s'apaiseront, et les partisans des vieux trônes
se joindront aux fils de la Révolution pour accompagner, tristes et
recueillis, les restes du chantre sublime de toutes les gloires et de
tous les malheurs.
Henri Rochefort:
Le grand amnistieur, c'est sous ce nom et avec ce caractère que le
souvenir de Victor Hugo restera vivant parmi le peuple. Il n'est allé
rendre visite aux souverains que pour demander la grâce de quelque
proscrit. Lorsqu'en 1869 j'allai voir à La Have l'illustre Armand
Barbès, j'aperçus dans sa chambre à coucher un portrait de Victor
Hugo:
«Est-il ressemblant?» me demanda-t-il; et il ajouta: «Comprenez-vous
que sans lui j'aurais eu certainement la tête coupée, et que je ne
l'ai jamais vu?»
Après la Commune, la première voix qui cria: Amnistie! fut la voix
de Victor Hugo; comme ce fut sa porte qui s'ouvrit la première aux
échappés de la Semaine sanglante.
Victor Hugo, depuis, a demandé la grâce du patriote Oberdank à
l'empereur d'Autriche, la grâce du justicier de l'espion James Carey à
la reine d'Angleterre....
Émile Augier:
La France perd le plus illustre de ses fils.
Vous perdez, Meurice et vous, mon cher Vacquerie, le meilleur et le
plus glorieux des pères.
Émile Zola, à George Hugo:
... Victor Hugo a été ma jeunesse, je me souviens de ce que je lui
dois. Il n'y a plus de discussion possible en un pareil jour; toutes
les mains doivent s'unir, tous les écrivains français doivent se lever
pour honorer un maître et pour affirmer l'absolu triomphe du génie.
Théodore de Banville:
... Ah! le deuil n'est pas seulement pour Paris, pour la France, pour
l'Europe; il est pour le monde entier, car la patrie du plus grand des
poètes était partout, et il laisse des orphelins partout. Ceux qui
perdent en lui un père, ce ne sont pas seulement les poètes, les
écrivains, les artistes, les penseurs; ce sont les humbles, tous les
souffrants, tons les petits, tous les misérables, tout le peuple, dont
il pansait et baisait les blessures; ce sont les riches, les heureux,
les triomphants, les rois du monde, dont il élevait les coeurs vers la
charité et vers l'idéal; ce sont toutes les patries, à qui il tendait
les branches d'olivier pacifiques, en leur disant de sa voix attendrie
et dominatrice: Aimez-vous les uns les autres!
Oui, l'âme de Victor Hugo est avec ses pareils, avec Homère, avec
Pindare, avec Eschyle, avec Dante, avec Shakespeare; mais aussi elle
est, elle sera vue toujours vivante parmi nous; et longtemps après que
les petits-fils de nos fils seront couchés sous le gazon, c'est
elle, c'est cette âme qui continuera à éclairer les hommes, et à les
embraser des feux de l'immense amour. Tout ce qui sera fait de grand,
de beau, d'héroïque, sera nécessairement fait en son nom. Victor
Hugo sera présent, il sera visible parmi nous toutes les fois que la
vieillesse sera honorée, que la femme sera déifiée, que la misère
sera consolée; toutes les fois que retentira un noble chant de lyre,
faisant s'ouvrir mystérieusement les portes du ciel....
II
LES FUNÉRAILLES
3l MAI
A l'Arc de Triomphe.