M. Martin Nadaud, député, fait l'éloge chaleureux des travailleurs, et

salue, dans Victor Hugo le grand travailleur, le plus grand génie du

siècle.

M. Gambetta prononce à son tour quelques paroles, et dit:

«Cette belle fête a son caractère essentiel, qui est la paix sociale,

comme le disait tout à l'heure celui qui est notre maître à tous,

Victor Hugo. (_Bravos_.)

«Je crois que la pensée unanime de cette réunion peut être exprimée

par le toast que je porte ici: Au génie et au travail! A Victor Hugo!

A Grisel! (_Acclamations_!)

«Beau et grand spectacle! l'homme qui résume les hauteurs du génie

national mettant sa main dans la main du généreux travailleur qui,

depuis vingt-cinq ans, attendait la récompense qu'il n'a jamais

sollicitée.»

Victor Hugo lève la séance.

Au dehors, la foule est innombrable sur le boulevard. Comme à

l'arrivée, Victor Hugo est, à son départ, l'objet d'une ovation

enthousiaste. Il faut toute la vigilance des gardiens de la paix pour

qu'il n'arrive pas d'accidents, tellement la voiture est entourée par

des groupes qui se pressent et s'étouffent.

Enfin les commissaires parviennent à dégager le chemin, et la voiture

part au milieu des cris répétés de: Vive Victor Hugo! vive la

république!

II

OBSÈQUES DE LOUIS BLANC

--12 DÉCEMBRE 1882--

Sur la tombe de Louis Blanc, M. Charles Edmond a lu, au nom de Victor

Hugo, les paroles qui suivent:

Un homme comme Louis Blanc meurt, c'est une lumière qui s'éteint.

On est saisi d'une tristesse qui ressemble à de l'accablement. Mais

l'accablement dure peu; les âmes croyantes sont les âmes fortes. Une

lumière s'est éteinte, la source de la lumière ne s'éteint pas. Les

hommes nécessaires comme Louis Blanc meurent sans disparaître; leur

oeuvre les continue. Elle fait partie de la vie même de l'humanité.

Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes doivent

mourir, c'est la loi terrestre; et ils doivent durer, c'est la loi

céleste. La nature les fait, la république les garde.

Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il

éclairait. Il était éloquent et il était excellent. Son coeur était

à la hauteur de sa pensée. Il avait le double don, et il a fait le

double devoir: il a servi le peuple et il l'a aimé.

1883

BANQUET DU 81e ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE VICTOR HUGO

--27 FÉVRIER--

Extrait du _Rappel_:

Le banquet offert à Victor Hugo pour fêter le quatre-vingt-unième

anniversaire de sa naissance a eu l'éclat qu'on était en droit d'en

attendre.

Dès sept heures, la foule des souscripteurs emplissait le vaste salon

de l'hôtel Continental.

A huit heures on a passé dans la belle salle à manger qui est la salle

des fêtes.

Victor Hugo s'est assis entre Mme Edmond Adam à sa droite et Mme

Édouard Lockroy à sa gauche.

En face, les deux petits-enfants de Victor Hugo, Georges et Jeanne.

A droite de Mme Edmond Adam et à gauche de Mme Édouard Lockroy, le

président de la Société des auteurs dramatiques, M. Camille Doucet, et

le président de la société des gens de lettres, M. Edmond About.

Puis citons--au hasard de la mémoire--MM. Got, Auguste Vitu, Emile

Augier, Francisque Sarcey, Auguste Vacquerie, John Lemoinne, Ernest

Renan, Albert Wolff, Henri Rochefort, Paul Meurice, Jules Claretie,

Clémenceau, Ernest Lefèvre, Pierre et Jacques Lefèvre, Georges Périn,

Lafontaine, Mounet-Sully, Henry de Pène, Charles Bigot, François

Coppée, Arnold Mortier, Henry Fouquier, Jehan Valter, Édouard

Thierry, La Pommeraye, Paul Foucher, Louis Ulbach, Charles Canivet,

Lepelletier, Edmond Stoullig, Émile Bergerat, Anatole de la Forge,

Pierre Véron, Edmond Texier, Firmin Javel, Émile Blémont, Massenet,

Léo Delibes, Ludovic Halévy, Léon Bienvenu, Ritt, Ganderax, Léon

Glaize, Charles Monselet, Henri de Bornier, Edmond Lepelletier,

Georges Ohnet, Gaulier, Frédéric Montargis, Destrem, Rodin, Louis

Leroy, Raoul Toché, Déroulède, Ernest Blum, Bazin, Lecomte, Lafont de

Saint-Mur, Gramont, Henri Houssaye, Oscar Comettant, Méaulle,

Armand Gouzien, Eugène Montrosier, H. Renault, de Fontarabie, Sully

Prud'homme, Henri Becque, Richebourg, Théry, H. Bauer, J. Allard,

Millanvoye, Ch. Martel, Robineau, J. Reinach, Montlouis, A. Goupil,

Étiévant, Ludovic Halévy, Aurélien Scholl, J. Laffitte, comte

Ciezkowsky, E. Blavet, Hébert, Maurice Talmeyr, R. Pictet, Gaston

Carle, R. de la Vallée, Louis Besson, Nadar, Duquesnel, Calmann Lévy,

Louis Jeannin, Louis Dépret, Émile Abraham, Cassigneul, Dreyfus,

Crawford, Gaillard, Lemerre, Gustave Rivet, Émile Mendel, Escoffier,

Edmond Bazire, Bertol-Graivil, etc.--Mmes Favart, Émilie Broisat,

Alice Lody, Hadamard, Nancy Martel, etc.

Le dîner a été plein d'animation et de cordialité.

Au dessert, M. Camille Doucet s'est levé et, en quelques mots très

heureux, a passé la parole à Edmond About, président de la Société des

gens de lettres, et à M. Got, doyen--par l'âge, mais encore plus

par le talent--des artistes qui ont eu l'honneur d'interpréter les

chefs-d'oeuvre de celui qu'on fêtait.

Alors Edmond About a prononcé le discours suivant:

Messieurs,

Au nom de la grande famille des lettres, qui comprend les poètes, les

auteurs dramatiques, les romanciers, les critiques, les publicistes,

je remercie Victor Hugo de l'honneur qu'il nous fait et de la

bienveillance qu'il nous témoigne en venant inaugurer parmi nous la

82e année de sa gloire. Les jeunes gens qui sont ici n'oublieront

jamais cette soirée; les hommes mûrs en garderont à l'hôte illustre du

27 février une profonde reconnaissance.

Mais ce n'est pas seulement aujourd'hui, c'est tous les jours depuis

soixante ans que Victor Hugo nous honore, tous tant que nous sommes,

et par l'éclat de son génie, et par l'inépuisable rayonnement de sa

bonté. Celui que Chateaubriand saluait à son aurore du nom d'enfant

sublime, est devenu un sublime vieillard, sans que l'on ait pu

signaler, dans sa longue et magnifique carrière, soit une défaillance

du génie, soit un refroidissement du coeur.

Ce n'est pas une médiocre satisfaction pour nous, petits et grands

écrivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de

notre siècle, le plus admiré, le plus applaudi, le plus aimé, n'est ni

un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d'argent, mais

un homme de lettres.

Je ne vous dirai rien de son oeuvre: c'est un monde. Et les mondes

ne s'analysent pas au dessert entre la poire et le fromage. Parlons

plutôt de la fonction sociale qu'il a remplie et qu'il remplira

longtemps encore, j'aime à le croire, au milieu de nous.

Dès son avènement, ce roi de la littérature a été un roi paternel. Il

a laissé venir à lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison

patriarcale, il laissait venir à lui nos enfants. Qui de nous ne lui

a pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit,

vers ou prose? A qui n'a-t-il pas répondu par une noble et généreuse

parole? Qui n'a pas conservé, dans l'écrin de ses souvenirs, quelques

lignes de cette puissante et caressante main? Des écrivains qu'il a

encouragés on formerait, non pas une légion, mais une armée.

Notre pays, messieurs, avait toujours été rebelle à l'admiration. On

ne pouvait pas lui reprocher de gâter ses grands hommes. La médiocrité

se vengeait du génie en lui tressant des couronnes où les épines

ne manquaient pas. Tandis que nos voisins d'Europe mettaient une

complaisance visible à idéaliser leurs idoles de chair et d'os,

nous prenions un malin plaisir, c'est-à-dire un plaisir national, à

martyriser les nôtres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu,

non seulement le génie de Victor Hugo elles acclamations du monde

entier, mais encore l'action du temps et la longueur d'une existence

bien remplie. On dit en Italie: «Chi dura vince.» Victor Hugo a vaincu

parce qu'il a duré. C'est depuis quelques années seulement que

ses concitoyens se sont décidés, non sans efforts, à célébrer son

apothéose. Cette résolution, un peu tardive, mais sincère, nous a

relevés aux yeux du monde, peut-être même à nos propres yeux. Nous

nous sentons meilleurs depuis que nous sommes plus justes. Ces

querelles d'écoles, dont les hommes de mon âge n'ont pas oublié la

fureur, se sont apaisées par miracle devant l'ancien généralissime

des romantiques, assis, à côté de Corneille, dans l'Olympe de la

littérature classique.

L'oeuvre de pacification ne s'arrête pas là. Il s'est produit, grâce

à l'illustre maître, une détente sensible dans le monde orageux de

la politique; j'en atteste les hommes de tous les partis qu'une même

pensée, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochés

ici, qui s'y sont assis coude à coude, qui ont rompu le pain ensemble

et qui, entre les luttes d'hier et les batailles de demain, célèbrent

aujourd'hui la trêve de Victor Hugo.

Aimons-nous en Victor Hugo! et n'oublions jamais, dans nos

dissentiments, hélas inévitables, que le 27 février 1883 nous avons bu

tous ensemble à sa santé. A la santé de Victor Hugo!

Quand les applaudissements se sont apaisés, M. Got a soulevé à son

tour les bravos dont il a l'habitude en portant le toast suivant:

Messieurs,

C'est un grand honneur pour moi d'avoir été appelé à prendre la parole

dans ce banquet.

Je ne le dois qu'à mon âge et à mon rang d'ancienneté; mais, tout

périlleux qu'il me semble d'élever la voix sur un tel sujet et devant

une pareille assemblée, je n'ai pas voulu me soustraire à ce devoir,

puisqu'il me permet de saluer, en personne, le Maître, au nom de ceux

qui représentent ici le théâtre.

Un autre a pu apprécier dignement l'ensemble de son oeuvre puissante,

au nom des gens de lettres, et vos applaudissements ont prouvé qu'il

avait dit--et dit à merveille--notre pensée à tous.

Mais la corde dramatique n'est-elle pas, sinon la première, du moins

la plus retentissante de celle lyre incomparable qui, depuis soixante

années, vibre sans trêve à tous les grands souffles de la passion et

de l'idéal?

Permettez-nous donc, messieurs, à nous autres comédiens, porte-voix de

chaque jour et intermédiaires vivants entre le poète et la foule, de

vous dire avec quelle joie pieuse nous avons senti monter par degrés

l'admiration et le respect autour de ces drames immortels.

Heureux ceux d'entre nous qui ont pu s'élever à la hauteur de ses

inspirations! Heureux même ceux dont sa bonté sereine a daigné

encourager le dévouement et soutenir les défaillances.

Et c'est ma gratitude qui vous porte ce toast, cher et vénéré maître.

A Victor Hugo!

Victor Hugo s'est levé et a dit:

C'est avec une profonde émotion que je remercie ceux qui viennent de

m'adresser des paroles si cordiales, et que je vous remercie tous, mes

chers confrères. Et dans le mot confrères il y a le mot frères.

Je vous serre la main à tous avec une fraternelle reconnaissance.

Une longue acclamation a remercié le grand poète de son remerciement.

Puis, on est revenu dans le salon où, jusqu'à minuit s'est prolongée

la belle fête, que tous les assistants espèrent bien renouveler encore

bien des années.

1884

I

LE DÉJEUNER DES ENFANTS DE VEULES

--25 SEPTEMBRE.--

Chaque automne, depuis trois ans, Victor Hugo veut bien accepter

l'hospitalité chez Paul Meurice, à Veules, près Saint-Valéry-en-Caux,

tout au bord de la mer. Dans le village il est connu, vénéré, aimé;

aimé des enfants surtout, qu'il a gagnés par son sourire.

En 1884, il veut faire pour les enfants de Veules ce qu'il faisait

pour les enfants de Guernesey. Avant de partir, il donnera un banquet

aux cent petits les plus pauvres de la commune. Ceux qui n'ont pas

trois ans n'en participeront pas moins à la fête; il auront un billet

pour la tombola de cinq cents francs qui suivra le repas. Tous les

billets gagneront; les moins heureux auront une pièce de vingt sous

toute neuve; les autres 2 francs, 5 francs, 10 francs, 20 francs. Il y

aura un gros lot de cent francs.

Le 25 septembre, pendant que la musique de Veules exécute la

_Marseillaise_, Victor Hugo fait son entrée à l'hôtel Pelletier. Deux

tables ont été dressées parallèlement dans la grande salle, et les

murs disparaissent sous les guirlandes et les drapeaux. M. Bellemère,

le maire de Veules, adresse au poète, en quelques phrases simples et

émues, le remerciement qui est dans tous les coeurs. L'instituteur, M.

Deschamps, s'avance vers Victor Hugo, à la tête de ses élèves, et lui

dit:

J'apporte à votre coeur, interprète soumis,

Doux et vénéré maître à qui l'enfance est chère,

Les hommages, les voeux de vos jeunes amis,

Et je viens présenter les enfants au grand-père.

Tous un jour ils diront: Je l'ai vu! De vos yeux

A leurs fronts peut jaillir une secrète flamme

Et pour eux votre vue être un éveil des cieux.

Je leur apprends les mots, vous leur enseignez l'âme.

Victor Hugo serre la main de l'excellent maître d'école, et dit à son

tour:

Mes chers enfants,

A Veules, je suis chez vous; accueillez-moi donc comme m'accueillent

chez moi mes petits-enfants Georges et Jeanne. Vous aussi, vous êtes

des petits-enfants, et, au milieu de vous, qu'est-ce que je veux être

et qu'est-ce que je suis? Le grand-père.

Vous êtes petits, vous êtes gais, vous riez, vous jouez, c'est l'âge

heureux. Eh bien, voulez-vous--je ne dis pas être toujours heureux,

vous verrez plus tard que ce n'est pas facile--mais voulez-vous n'être

jamais tout à fait malheureux? Il ne faut pour ça que deux choses,

deux choses très simples: aimer et travailler.

Aimez bien qui vous aime; aimez aujourd'hui vos parents, aimez votre

mère; ce qui vous apprendra doucement à aimer votre patrie, à aimer la

France, notre mère à tous.

Et puis travaillez. Pour le présent, vous travaillez à vous instruire,

à devenir des hommes, et, quand vous avez bien travaillé et que vous

avez contenté vos maîtres, est-ce que vous n'êtes pas plus légers,

plus dispos? est-ce que vous ne jouez pas avec plus d'entrain? C'est

toujours ainsi; travaillez, et vous aurez la conscience satisfaite.

Et quand la conscience est satisfaite et que le coeur est content, on

ne peut pas être entièrement malheureux.

Pour le moment, mes chers petits convives, ne pensons qu'à nous

réjouir d'être ensemble, et faites, je vous prie, honneur à mon

déjeuner de tout votre appétit. Je désire que vous soyez seulement

aussi contents d'être avec moi que je suis heureux d'être avec vous.

Toutes les petites mains battent joyeusement. Victor Hugo s'assied,

seule «grande personne», au milieu de ses soixante-quatorze jeunes

convives, garçons et petites filles, qui sont servis par Mlles

Pelletier et par les trois filles de Paul Meurice.

Après le repas, la loterie. Le sort a été intelligent; le gros lot est

gagné par une pauvre femme restée veuve avec quatre enfants, qui vient

en pleurant de joie recevoir le lot de sa petite fille endormie dans

ses bras.

II

VISITE A LA STATUE DE LA LIBERTÉ

--29 NOVEMBRE 1884.--

Extrait du _Temps_:

Victor Hugo est allé visiter les ateliers de la rue de Chazelles où se

dresse, achevée maintenant et prête à partir, en mai, sur le bateau

_l'Isère_, la gigantesque statue de Bartholdi destinée à la rade de

New-York. Quelques amis étaient seuls présents à cette visite de

l'illustre poète, mais le sculpteur, prévenu depuis la veille, avait

fait placer dans un écrin et graver un fragment du cuivre de la

statue, et les ouvriers de l'usine Gaget-Gauthier attendaient, fort

émus, l'arrivée de Victor Hugo.

Il est venu accompagné de Mme Édouard Lockroy et de sa petite-fille,

Mlle Jeanne Hugo. Bartholdi l'a reçu à la porte de l'usine et

l'a conduit dans une pièce du rez-de-chaussée pavoisée, pour la

circonstance, de drapeaux français mariés aux couleurs américaines.

Là, le sculpteur lui a présenté Mme Bartholdi, sa mère, plus âgée

d'une année que Victor Hugo, et, avec cette politesse d'autrefois qui

le caractérise, le poète a porté à ses lèvres la main tremblante de

l'octogénaire, son aînée, toute fière de cette visite solennelle à

l'oeuvre de son fils. Mme Bartholdi jeune, M. le comte de Latour,

chargé d'affaires d'Amérique, puis le secrétaire du comité de l'Union

franco-américaine ont été présentés à Victor Hugo, qui a trouvé pour

tous un mot aimable et cordial. Et, tête nue devant tout ce monde,

malgré le temps aigre, Victor Hugo a passé devant les ouvriers massés

là et le saluant avec un touchant respect.

Devant la gigantesque statue de la Liberté, deux écussons aux

étendards de France et d'Amérique portaient les noms de La Fayette et

de Rochambeau. Victor Hugo regarde, contemple cette géante de cuivre

et de fer, dit: C'est superbe! et entre dans les ateliers. M.

Bartholdi, sur les fragments demeurés là, lui explique la façon dont

le cuivre a été battu, estampé, dans la seule usine qui pût mener à

bien un tel travail.

Victor Hugo regarde le lumineux diorama de Lavastre, qui montre la

_Liberté éclairant le monde_ telle qu'elle sera dressée sur son

piédestal, en face de Long-Island. Le spectateur est placé sur le pont

d'un steamer, et, devant lui, a le panorama de New-York, de Brooklyn,

de l'Hudson. C'est un petit chef-d'oeuvre.

Au moment de quitter l'atelier, Bartholdi demande à Victor Hugo la

permission de lui présenter «son vieux collaborateur», Simon.

Timidement perdu dans la foule, M. Simon, que son maître Bartholdi

appelle, s'avance, très ému, devant Victor Hugo, qui lui tend la main:

--Ah! monsieur Victor Hugo, je ne vous avais pas vu depuis l'atelier

de David!

Victor Hugo sourit:

--Ah! vous étiez de l'atelier de David?

--Oui, monsieur, et je vous vois encore venir poser pour votre buste!

--David! ... Un beau souvenir!

Derrière moi, le docteur Maximin Legrand raconte qu'il n'a pas vu,

lui, Victor Hugo depuis l'enterrement de Chateaubriand.

Hugo est pour nous comme de l'histoire vivante.

Et voici Henri Cernuschi qui, lui,--chose incroyable;--n'a jamais

parlé à Victor Hugo. Bartholdi le nomme au poète, charmé.

Cernuschi, montrant la statue géante de la Liberté, dit à Victor Hugo

de sa voix mâle:

--Je vois deux colosses qui s'entre-regardent.

Ce qui a surtout frappé Victor Hugo et ce qui frappera tout le monde,

c'est l'intérieur de cette figure de quarante-six mètres de hauteur

c'est en la regardant intérieurement qu'on se rend compte de

sa taille, qui ne paraît pas écrasante parce que la statue est

harmonieuse.--Victor Hugo a gravi lestement deux des étages intérieurs

de la statue.

--Je peux bien monter les dix! fait-il en riant.

C'est Mme Lockroy qui l'en empêche:--Non, dit-elle avec sa bonne grâce

charmante, je serais fatiguée.

--Claude Frollo, disons-nous à Victor Hugo, se tuerait tout aussi bien

en tombant de là-haut que précipité des tours de Notre-Dame.

Avant de partir, debout devant cette gigantesque image de la Liberté,

le poète reste un moment comme en contemplation, voyant devant lui se

dresser un gage immense de ce qu'il a toujours rêvé: l'union.

Il est là, silencieux, les mains dans ses poches, comme s'il était

seul. Puis, d'une voix forte, lentement, il dit en regardant la statue

colosse,--ces deux cent mille kilos de métal qui feront face à la

France, là-bas:

--_La mer, cette grande agitée, constate l'union des deux grandes

terres, apaisées_!

Et comme quelqu'un le prie de dicter ces mots lapidaires, qu'on veut

garder, il ajoute doucement, vraiment ému devant cette image de fer et

de cuivre de la concorde:

--Oui, cette belle oeuvre tend à ce que j'ai toujours aimé, appelé: la

paix. Entre l'Amérique et la France--la France qui est l'Europe--ce

gage de paix demeurera permanent. Il était bon que cela fût fait.

Ensuite, saluant, salué, appuyé au bras de Mme Lockroy et suivi de sa

petite-fille, Victor Hugo regagne sa voiture, emportant le fragment de

la statue, sur lequel M. Bartholdi a fait graver en hâte la date de

cette journée, le souvenir de cette glorieuse visite, avec cette

inscription:

A VICTOR HUGO

_Les Travailleurs de l'Union franco-américaine_

Fragment de la statue colossale de la Liberté

présenté à l'illustre apôtre

de la Paix, de la Liberté, du Progrès

VICTOR HUGO

le jour où il a honoré de sa visite

l'oeuvre de l'Union franco-américaine.

29 novembre 1884

Au moment où Victor Hugo montait en voiture, tous les fronts se sont

découverts et toutes les voix ont crié: Vive Victor Hugo!

Une Américaine a crié avec un accent saxon, entrecoupé par l'émotion:

--Vive Victor Hugo! le plus grand poète de la France!

--Vous pourriez dire du monde, a ajouté le sculpteur.

Tout cela s'est passé sans fracas, dans l'intimité touchante d'une

réception familière, et cependant--les Américains ne s'y tromperont

pas--cela est une date, une date désormais historique.

Voltaire, un jour, baptisa le petit-fils de Franklin. Victor Hugo a

fait mieux: il a salué la statue qui, pendant des siècles, éclairera

les navires abordant dans la grande cité des petits-neveux de Benjamin

Franklin.--_Jules Claretie_.

1885

MORT DE VICTOR HUGO

--22 MAI--

Extrait du _Rappel_:

Victor Hugo est mort.

Il est mort aujourd'hui vendredi 22 mai 1885, à une heure vingt-sept

minutes de l'après-midi.

Il était né le 26 février 1802.

Il est mort à quatrevingt-trois ans trois mois moins quatre jours.

Né avec le siècle, il semblait devoir mourir avec lui. Il l'avait

tellement personnifié qu'on ne les séparait pas et qu'on s'attendait à

les voir partir ensemble. Le voilà parti le premier.

Il y a huit jours, nous l'avions quitté aussi bien portant que

d'habitude. On avait dîné gaiement. On était nombreux, et il avait

fallu faire une petite table. Il avait, outre ses habitués du jeudi,

M. de Lesseps et ses enfants. Enfants, jeunes filles, jeunes femmes

avaient ajouté à son sourire ordinaire, et il s'était mêlé souvent à

la conversation. Nous n'étions pas plus tôt sortis que la maladie le

saisissait.

Elle l'a attaque à deux endroits, au poumon et au coeur. C'a été une

lutte terrible. Il était si fortement constitué que par moments le mal

cédait, mais pour reprendre aussitôt. Ceux qui le soignaient ont passé

par des alternatives incessantes d'espérances et d'angoisses, croyant

un instant qu'il n'avait plus qu'un quart d'heure à vivre, et

l'instant d'après qu'il allait guérir.

Lui, il ne s'est pas fait illusion.

Dès le premier jour, il disait à Mme Lockroy que c'était la fin.

Samedi, il me prenait la main, la serrait et souriait.

--Vous vous sentez mieux! lui dis-je.

--Je suis mort.

--Allons donc! Vous êtes très vivant, au contraire!

--Vivant en vous.

Lundi, il disait à Paul Meurice:

--Cher ami, comme on a de la peine à mourir!

--Mais vous ne mourez pas!

--Si! c'est la mort. Et il ajouta en espagnol:--Et elle sera la très

bien venue.

Il acceptait la mort avec la plus entière tranquillité. Toute sa vieil

l'avait regardée en face, comme celui qui n'a rien à craindre d'elle.

Il avait d'ailleurs une telle foi dans l'immortalité de l'âme que la

mort n'était pour lui qu'un changement d'existence, et la tombe que la

porte d'un monde supérieur.

Mardi, il y a eu un semblant de mieux, et nous avions tant besoin

d'espérer que nous avons repris courage. Mercredi, notre confiance est

tombée.

Hier, jeudi, la journée a été moitié oppression et moitié prostration.

Le malade, quand on lui parlait, ne répondait plus et ne paraissait

pas entendre. Nous désespérions encore une fois.

Tout à coup, vers cinq heures et demie, il a eu comme une résurrection.

Il a répondu aux questions avec sa voix de santé, a demandé à boire,

s'est dit soulagé, a embrassé ses petits-enfants et les deux amis qui

étaient là. Et nous avons eu encore l'illusion d'une guérison possible.

Hélas! c'était la dernière clarté que la lampe jette en s'éteignant.

Il a dit: Adieu, Jeanne! Et la prostration l'a repris. Puis, dans la

nuit, des accès d'agitation que ne parvenaient plus à calmer les

injections de morphine. Le matin, l'agonie a commencé.

Les médecins disaient qu'il ne souffrait pas, mais le râle était

douloureux pour ceux qui l'entendaient. C'était d'abord un bruit

rauque qui ressemblait à celui de la mer sur les galets, puis le bruit

s'est affaibli, puis il a cessé.

Victor Hugo était mort.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 10 / 24 段