écoles demandent à voir Victor Hugo. Il paraît à sa fenêtre; une
immense acclamation retentit de toutes ces jeunes voix et de celles de
la foule massée sur les trottoirs. Vive Victor Hugo! vive Victor Hugo!
crient les enfants, en envoyant des baisers au poète.
Les écoles défilent et s'éloignent.
Victor Hugo déjeune alors avec ses petits-enfants et M. et Mme
Lockroy. Déjeuner de famille. Aucun invité.
La foule grossit toujours autour du logis. Lui n'a rien changé à ses
habitudes; il a dû travailler ce matin comme chaque jour, et son
déjeuner a lieu sans aucun apparat.
Une nouvelle députation des écoles arrive. Victor Hugo se montre à la
fenêtre du petit salon de gauche, et salue les enfants de la main avec
son paternel sourire.
A ce moment, apparaît la députation du conseil municipal de Paris,
précédée par deux huissiers.
En tête, MM. Thorel, Sigismond Lacroix, Murat. Tous s'arrêtent, tête
nue, sous la fenêtre de Victor Hugo. Il se fait un grand silence.
Victor Hugo prononce le discours suivant, interrompu à chaque phrase
par les applaudissements et les cris de: Vive Victor Hugo!
Je salue Paris.
Je salue la ville immense.
Je la salue, non en mon nom, car je ne suis rien; mais au nom de tout
ce qui vit, raisonne, pense, aime et espère ici-bas.
Les villes sont des lieux bénis; elles sont les ateliers du travail
divin. Le travail divin, c'est le travail humain. Il reste humain tant
qu'il est individuel; dès qu'il est collectif, dès que son but est
plus grand que son travailleur, il devient divin; le travail des
champs est humain, le travail des villes est divin.
De temps en temps, l'histoire met un signe sur une cité. Ce signe est
unique. L'histoire, en quatre mille ans, marque ainsi trois cités qui
résument tout l'effort de la civilisation. Ce qu'Athènes a été pour
l'antiquité grecque, ce que Rome a été pour l'antiquité romaine, Paris
l'est aujourd'hui pour l'Europe, pour l'Amérique, pour l'univers
civilisé. C'est la ville et c'est le monde. Qui adresse la parole à
Paris adresse la parole au monde entier. _Urbi et orbi_.
Donc, moi, l'humble passant qui n'ai que ma part de votre droit à
tous, au nom des villes, de toutes les villes, des villes d'Europe
et d'Amérique et du monde civilisé, depuis Athènes jusqu'à New-York,
depuis Londres jusqu'à Moscou, en ton nom, Madrid, en ton nom, Rome,
je glorifie avec amour et je salue la ville sacrée, Paris.
Le discours achevé, les chapeaux s'agitent, on crie: bravo! et le
conseil municipal s'éloigne. Quelques flocons de neige tombent, mais
les têtes de la foule sont toujours nues.
A onze heures et demie, on place devant la maison le buste doré de la
République, que le sculpteur Francia vient d'envoyer à Victor Hugo, et
la foule, qui grossit de plus en plus, crie: Vive Victor Hugo! vive la
république!
On commence à apercevoir au loin, du côté de l'Arc de Triomphe, des
masses noires que dominent des bannières.
Les membres du comité d'organisation, avec les commissaires de la
fête, sont à leur poste, Ils ont fait tendre devant la maison des
rubans bleus et roses en guise de barrières, et ils contiennent sur
les trottoirs la foule qui s'y est massée, attendant le défilé.
Pas un sergent de ville dans l'avenue, les commissaires de la fête
font eux-mêmes garder l'avenue libre, et tout se prépare dans le plus
grand ordre.
Le temps est gris, mais un grand souffle de joie et de fête passe sur
tous les fronts.
Les amis, connus et inconnus, de Victor Hugo viennent apporter leurs
cartes, qu'on entasse dans des corbeilles, à côté des fleurs et des
couronnes.
Deux Chinois, en robe bleue, leur parapluie à la main, viennent se
mêler à la foule, plus civilisés certes que ne pouvaient être des
Hurons apportant leur hommage à Voltaire.
Un photographe arrive et installe son objectif devant la maison même,
tandis que les dessinateurs des journaux illustrés prennent des
croquis. Un peintre, M. H. Scott fait, _au fond de la boite_, comme on
dit, debout, le pinceau à la main, malgré le froid, une étude peinte
de l'entassement des fleurs et des couronnes au seuil du logis.
Cependant le cortège en marche s'est approché; la _Marseillaise_
retentit.
Il est midi. Le défilé commence.
Victor Hugo est à sa fenêtre, au premier étage. A ses côtés, personne
autre que Georges et Jeanne.
Et alors c'est un spectacle merveilleux, inouï, unique, et tel qu'on
n'en vit jamais: de midi à la nuit, sans relâche, comme une mer
toujours montante, le flot de la population n'a pas cessé de défiler
devant la maison, en criant: Vive Victor Hugo!
Et tout était mêlé dans cette grande foule, les habits noirs, les
blouses, les casquettes, les chapeaux; des soldats de toutes les
armes, les vieux en uniformes d'invalides; des vieillards, des jeunes
filles; des mères en passant élevaient leurs enfants vers Victor Hugo,
et les enfants lui envoyaient des baisers. Bien des yeux pleuraient;
et c'était le plus beau et le plus attendrissant des spectacles que
celui de ce peuple les mains levées vers ce génie; on sentait toutes
les âmes confondues dans une seule et même pensée.
Plusieurs groupes, en passant devant la maison, après avoir acclamé
et salué le poète, déposent à son seuil leurs couronnes ou leurs
souvenirs.
La chambre où se tient le poète est bientôt remplie d'adresses et
d'écrins; nous y voyons une magnifique plume d'or ciselée, avec cette
dédicace: «A Victor Hugo. Ses admirateurs de Saint-Quentin». Puis une
couronne de chêne en bronze vert, nouée par un ruban d'or massif,
venant du Cercle de la même ville.
Les sociétés de gymnase de la Seine, qui ont pu traverser cette foule
formidable, ont fait remettre une superbe médaille frappée pour
cette circonstance solennelle; elle est soutenue par une large palme
d'argent finement ciselée.
Une admirable couronne porte cette mention: _Les Français de
Californie à Victor Hugo_; une autre: _l'Alliance latine à Victor
Hugo_.
Une médaille est offerte par la Société des anciens élèves des Écoles
nationales des arts et métiers.
Un livre richement relié porte ce titre: _Basni Vicktora Huga_. C'est
un volume de la traduction des ouvres du poète en langue tchèque,
celui de la _Légende des Siècles_.
Dans un buvard riche, à cadre de bronze ciselé, avec coins d'émail
incrusté d'or et d'argent, se trouve une adresse écrite sur parchemin;
c'est celle de la Société des hommes de lettres viennois, la
_Concordia_.
Les sociétés chantantes viennent rendre leur hommage gaulois au plus
grand des Français. Parmi elles nous lisons sur leurs bannières les
noms des Gais parisiens, la société des Épicuriens, et, arborant sans
crainte de leurs femmes leur drapeau, la société des Amis du divorce.
Un drapeau est particulièrement acclamé au passage, après qu'il s'est
incliné devant Victor Hugo, c'est un vieux drapeau fané portant le
faisceau coiffé du bonnet phrygien et l'inscription: Garde nationale
de Thionville, 1792.
Il nous est impossible d'énumérer les bannières des corporations, des
chambres syndicales, des sociétés, des orphéons, des fanfares, qui
durant tout le jour ont défilé.
La Société des gens de lettres ouvrait la marche; puis les élèves de
l'École normale supérieure, apportant une énorme couronne de lauriers,
aux rubans violets, couleur de l'Université.
Une société de jeunes gens, la _Lecture_, apporte une table couverte
de lilas blancs et de roses.
Les élèves des lycées, rangés en compagnies, passent martialement,
marchant au pas dans un ordre admirable; ils sont acclamés. Ils
déposent des couronnes devant la maison; l'une d'elles, de lauriers,
de roses et de bleuets, porte cette inscription: «_Au Père! Ses fils
du Lycée Fontanes_.»
Les élèves de Louis-le-Grand, de Saint-Louis, de Sainte-Barbe, de
Henri IV. Ceux du lycée de Versailles, apportent un immense bouquet.
Du lycée de Valenciennes, une couronne. Tout le défilé de cette
jeunesse est saisissant; l'émotion étrangle les cris. C'est la France
de demain qui passe.
Ensuite défilent les anciens élèves des Arts et Métiers, avec un
immense bouquet envoyé de Nice. La députation du cercle républicain de
Saint-Quentin apporte une magnifique couronne d'or sur un coussin de
velours rouge. Le journal _la Lanterne_ envoie un superbe trophée
de lilas blanc et de camélias rouges, où s'enroulent des rubans qui
portent le nom des oeuvres du maître.
La société Chevé passe en chantant la _Marseillaise_.--Vive la
république!
Des artilleurs en rang saluent militairement.
Parfois, respectueusement, la foule salue sans rien dire. Des jeunes
gens des clubs élégants passent et ôtent leurs chapeaux correctement.
Et ce n'était pas seulement Paris, c'étaient la France et le monde
entier qui étaient représentés.
L'Association littéraire internationale dépose ses cartes. Elle a
remis à Victor Hugo quatre volumes reliés des adhésions qu'elle a
reçues de tous pays.
L'Union française de la jeunesse, au nombre de 500, avec ses élèves,
ses professeurs, les directeurs de sections, apporte une longue et
éloquente adresse.
Nous n'avons pu lire toutes les inscriptions des bannières des
corporations, des orphéons, des fanfares.
C'est la fanfare d'Ivry, de Levallois-Perret, l'harmonie
d'Arcueil-Cachan, la chambre syndicale des ouvriers boulangers, des
horlogers de Paris, des tourneurs en cuivre, des serruriers, des
gantiers.
Le choral de Belleville chante à Victor Hugo un hymne, imprimé sur
papier tricolore; la foule applaudit, crie: _Bis!_ et le choeur
répète:
Nous donnerons tout le sang de la France
Pour la patrie et pour la liberté!
Une société de récitation, conduite par M. Léon Ricquier, apporte une
magnifique corbeille de fleurs naturelles. On met à côté un bouquet de
deux sous que vient offrir un enfant.
Le choral de la Villette passe en chantant un choeur: _En avant_!
Puis des collégiens encore, et toute une école d'enfants, l'avenir.
Victor Hugo essuie une larme, salue de la main. Les cris de vive
Victor Hugo se font entendre et la foule continue sa marche,
respectueuse, presque recueillie. Puis une fanfare éclate, et les cris
renaissent.
Il est impossible de décrire l'aspect de l'avenue vers deux heures;
les trottoirs sont couverts d'une foule énorme; les maisons sont
pavoisées; les balcons sont couverts de monde, il y en a jusque sur
les toits; on s'entasse sur des estrades établies dans les jardins,
sur les murs, sur les grilles; des enfants sont perchés dans tous les
arbres.
Et le défilé ne cesse pas.
Un instant la foule est tellement compacte qu'un arrêt se produit, les
commissaires se multiplient pour faire avancer et circuler cette foule
qui se succède sans relâche, qui arrive en masses profondes, occupant
toute la largeur de l'avenue, et l'ordre n'est pas troublé un seul
moment; point de tumulte dans ce défilé de toute une ville.
Une jeune femme s'évanouit, on lui apporte une chaise de chez Mme
Lockroy. On la soigne. Elle revient à elle.
Autant qu'il est permis d'évaluer la foule, on peut dire que cent
mille personnes par heure ont passé sous les fenêtres de Victor Hugo,
de midi à six heures du soir.
Le temps froid et neigeux du matin est devenu plus doux. Le poète,
toujours debout à sa fenêtre, contemple silencieusement la foule,
sourit à ces sourires et rend le salut à ces saluts.
Voici la bannière bleue des Félibres; les poètes du Midi acclament
Victor Hugo, la bannière s'incline; Victor Hugo salue. Une délégation
de Rodez remet une couronne avec cette inscription: _Au poète, au
citoyen_! Passent sous leur bannière, les ouvriers galochiers, les
emballeurs, les tonneliers; le cercle de l'Aurore de Marseille envoie
une superbe couronne; voici la fanfare du Xe arrondissement, la
fanfare de Bagneux, le Choral-Français, la fanfare de l'Industrie,
le Choral des Amis de la Seine; tous chantent et jouent aux
applaudissements de la foule. A ce moment on apporte un magnifique
coussin brodé d'or, avec cette inscription: «Au poète, de la part du
prince de Lusignan.»
Le choral d'Alsace-Lorraine, avec sa bannière noire, sur laquelle est
brodée une couronne d'argent surmontant l'écusson des deux provinces,
s'arrête et chante un air patriotique. Les bravos éclatent, des larmes
coulent de bien des yeux.
Puis c'est la fanfare de Montmartre, le choral de Plaisance; et entre
chacune de ces sociétés un immense flot de peuple continue sans
intervalles à défiler.
Un grand drapeau avec cette inscription «Les étudiants de Paris
à Victor Hugo» est accroché devant la porte. Voici la fanfare de
Saint-Denis, les Enfants de Saint-Denis, l'Union musicale de Paris,
les Enfants de Lutèce, le Choral de la rive gauche, une députation du
département du Nord avec sa couronne, l'Union chorale de Somain avec
sa couronne, le Choral parisien, le Choral de la plaine Saint-Denis.
De la maison du poète c'est, à droite et à gauche dans l'avenue,
à perte de vue, un océan de têtes humaines, au-dessus desquelles
flottent drapeaux et bannières; c'est la fanfare Saint-Gervais, la
fanfare des Quatre-Chemins, la société chorale Alsacienne. Ce n'est
pas tout encore.
Le _Progrès_ de Montreuil envoie une couronne d'or traversée d'une
large plume d'argent. Puis les fanfares des divers arrondissements, du
dix-huitième, du douzième, la fanfare du commerce de Saint-Ouen,
le choral l'Avenir, la Société de prévoyance des Francs-Comtois,
l'harmonie de Clichy; les ouvriers tôliers, les selliers, les
bottiers, les sculpteurs praticiens, les jardiniers, les plombiers,
les charpentiers, les dégraisseurs, les teinturiers, les scieurs
de long, portant sur leur bannière verte cette inscription:
_Conciliation, Union, Vertu,_ les décolteurs, les potiers d'étain,
les chauffeurs-conducteurs-mécaniciens; les chapeliers, qui offrent
à Victor Hugo un superbe bouquet porté par deux jeunes ouvriers; les
fondeurs-typographes.
Le Choral savoisien, l'Union musicale des Batignolles, la fanfare la
Sirène, la Lyre de Belleville; la Société des États-Unis d'Europe
portant une bannière aux couleurs de l'arc-en-ciel; la fanfare de
Courbevoie, les Enfants de Belgique.
Le comité du monument de Garibaldi, à Nice, fait apporter par MM.
Récipon et Chiris, députés, un bouquet merveilleux d'un mètre de
diamètre.
On crie: Vive la France! vive Victor Hugo!
Une députation de la presse républicaine de Nice apporte une couronne.
Viennent ensuite les loges maçonniques, qui ont presque toutes envoyé
des délégués. Les francs-maçons, revêtus de leurs insignes, sont
rangés par quatre et défilent dans le plus grand calme.
Après eux, viennent vingt sociétés de gymnastique, qui sont toutes
réunies sous le même commandement. Chaque société avec ses costumes,
gris, bleus, rouges, blancs, fait un effet très pittoresque. Elles
offrent à Victor Hugo un charmant bouquet.
Les tireurs de France et d'Algérie sont représentés par la section du
20e arrondissement.
Les employés du Commerce et de l'Industrie, venus en très grand
nombre, précédés de la bannière bleu et rouge des drapiers du XIVe
siècle, offrent une magnifique couronne en feuilles de chêne dorées.
Les tourneurs sur bois, les menuisiers offrent une palme dorée.
Et tant d'autres dont nous n'avons pu lire les bannières, et à qui
nous demandons pardon de les omettre.
Quant aux compositeurs typographes, ils formaient les groupes les plus
nombreux.
L'un de ces groupes avait pavoisé un grand char, orné d'écussons
portant les noms des oeuvres de Victor Hugo et, souvenir précieux
et touchant, sur ce char ils avaient établi, entre autres outils
d'imprimerie, tels que rouleaux, clichés et papiers, une vieille
presse à bras, sur laquelle les premiers vers du poète ont été tirés.
Cette presse appartient maintenant à l'imprimerie Kugelmann.
Il faut finir cependant le récit de ce défilé splendide, où tout un
peuple est venu apporter son hommage au génie. Ces cris, ces saluts,
ces bouquets, ces palmes, ces lauriers, ces chants et ces fanfares,
ces centaines de milliers d'hommes, ont fait la plus belle
manifestation pacifique que puisse rêver la pensée humaine.
Il semblait que ce fût l'aurore d'une époque nouvelle, du règne de
l'intelligence, de la souveraineté de l'esprit.
Victor Hugo salué, acclamé par les enfants, par les hommes, par les
vieillards, souriant à leurs sourires, c'est un des spectacles les
plus touchants, les plus nobles, que la France nous ait encore donnés,
et, si c'est une date mémorable dans la vie du poète, c'est une date à
jamais illustre dans notre histoire nationale.--_Gustave Rivet_.
Ce qui a été extraordinaire, intraduisible, c'est le dernier moment
de cette inoubliable journée. Lorsque la dernière délégation a eu
défilé,--précédée par deux toutes petites filles en robes blanches
traversées d'écharpes tricolores,--la foule, jusqu'alors entassée
dans les rues avoisinantes et sur les trottoirs de l'avenue, dans un
prodigieux mouvement de houle qui ressemblait à l'arrivée d'un flot
colossal, toute cette mer humaine est arrivée sous la fenêtre du
poète, et là, électriquement, dans un même élan, dans un même cri, a
poussé de ses milliers de poitrines, cette acclamation immense:
--Vive Victor Hugo!
Le spectacle était stupéfiant. Sur cet entassement de têtes nues, un
crépuscule de ciel gris, neigeux, tombait, çà et là piqué des lueurs
claires des becs de gaz que les allumeurs avaient trouvé moyen de
faire flamber jusqu'en cette foule;--on n'apercevait plus, à travers
les branches des arbres, qu'une fourmilière indistincte, des milliers
de points blafards,--faces humaines tournées vers le poète,--et la
lumière argentée du soir emplissait l'avenue: une multitude à la
Delacroix dans un paysage de Corot.--_Jules Claretie_.
_Séance du 4 mars 1881 au sénat_.
La fête du 27 février a eu, le 4 mars, son écho dans la séance du
sénat.
On discutait le tarif des douanes. Tout à coup un mouvement se produit
dans la salle. Victor Hugo, qui n'était pas venu au sénat de la
semaine, entrait en causant avec M. Peyrat. Au moment où il monte à
son fauteuil, l'assemblée se lève et le salue par une triple salve
d'applaudissements. Beaucoup de sénateurs s'empressent autour de lui
et lui serrent la main.
Victor Hugo, très ému, dit alors:
Ce mouvement du sénat est tout à fait inattendu pour moi. Je ne
saurais dire à quel point il m'a touché.
Mon trouble inexprimable est un remerciement. (_Applaudissements_.)
Je l'offre au sénat, et je remercie tous ses membres de cette marque
d'estime et d'affection.
Jamais, jusqu'au dernier jour de ma vie, je n'oublierai l'honneur
qui vient de m'être fait. Je m'assieds profondément ému.
(_Applaudissements répétés_.)
M. LÉON SAY, _président_.--Le génie a pris séance, et le sénat l'a
salué de ses applaudissements. Le sénat reprend sa délibération.
(_Nouveaux applaudissements_.)
II
OBSEQUES DE PAUL DE SAINT-VICTOR
--12 JUILLET 1881--
M. Paul Dalloz a lu, au seuil de l'église Saint-Germain-des-Prés, les
paroles suivantes, envoyées par Victor Hugo:
Je suis accablé. Je pleure. J'aimais Saint-Victor.
Je vais le revoir. Il était de ma famille dans le monde des esprits,
dans ce monde où nous irons tous. Ce n'était pas un esprit ni un coeur
qui peuvent se perdre; la mort de telles âmes est un grandissement de
fonction.
Quel homme c'était, vous le savez. Vous vous rappelez cette rudesse,
généreux défaut d'une nature franche, que recouvrait une grâce
charmante. Pas de délicatesse plus exquise que celle de ce noble
esprit. Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un
chevalier français, vous aurez Saint-Victor.
Qu'il aille où sa place est marquée, parmi les français glorieux.
Qu'il soit une étoile de la patrie. Son oeuvre est une des oeuvres de
ce grand siècle. Elle occupe les sommets suprêmes de l'art.
Parmi d'autres gloires, il a celle-ci, ne l'oublions pas: il a été
fidèle à l'exil. Pendant les plus sombres années de l'empire, l'exil a
entendu cette voix amie, cette voix persistante, cette voix intrépide.
Il a soutenu les combattants, il a couronné les vaincus, il a montré à
tous combien est calme et fière cette habitude des hautes régions.
Que toute cette gloire lui revienne aujourd'hui; qu'il entre dans la
sérénité souveraine, et qu'il aille s'asseoir parmi ces hommes rares
qui ont eu ce double don, la profondeur du grand artiste et la
splendeur du grand écrivain.
1882
LE BANQUET GRISEL
--10 MAI--
Le 10 mai 1882, un banquet était offert par les mécaniciens de France
à leur camarade Grisel, qui venait d'être décoré pour avoir autrefois
sauvé un train en marche, avec un courage et un sang-froid qui
n'auraient pas dû attendre si longtemps leur récompense. La république
avait tenu à payer cette dette du second empire.
Victor Hugo, sollicité par une députation parlant au nom de l'immense
corporation des chemins de fer, avait accepté la présidence effective
de cette fête du travail.
Le banquet a eu lieu dans la salle de l'Élysée-Montmartre,
magnifiquement décorée de drapeaux, de fleurs et de plantes exotiques.
Dans la grande salle, douze tables de cent couverts avaient été
dressées. Avec les tables des salles du jardin et de la galerie, les
convives étaient au nombre de 1,400 environ.
La table d'honneur, élevée en avant de l'orchestre, était dominée
par un splendide trophée encadrant un beau buste en bronze de la
République.
Les représentants de la presse, les membres du comité, les délégués
anglais, les membres de l'Association fraternelle, occupaient le haut
des tables, près de la table d'honneur. Les députés, les sénateurs,
les conseillers municipaux venaient ensuite au nombre de près de trois
cents.
La voiture qui amenait Victor Hugo est signalée. Un mouvement prolongé
se manifeste dans la foule.
Lorsque Victor Hugo descend et paraît sur les marches de
l'Élysée-Montmartre, les cris de: Vive Victor Hugo! vive la
république! retentissent de toutes parts. Le poète, nu-tête, se
retourne et salue la foule, qui fait entendre de nouveaux vivats.
Les commissaires reçoivent au haut de l'escalier Victor Hugo, très ému
de l'ovation dont il vient d'être l'objet.
Victor Hugo s'assied entre le mécanicien Grisel à sa droite et M.
Raynal, ministre du commerce, à sa gauche. M. Gambetta président du
Conseil, est en face d'eux.
Au dessert, Victor Hugo se lève (_Acclamations_) et prononce les
paroles suivantes:
Il y a deux sortes de réunions publiques: les réunions politiques et
les réunions sociales.
La réunion politique vit de la lutte, si utile au progrès; la réunion
sociale a pour base la paix, si nécessaire aux sociétés.
La paix, c'est ici le mot de tous. Cette réunion est une réunion
sociale, c'est une fête.
Le héros de cette fête se nomme Grisel. C'est un ouvrier, c'est un
mécanicien. Grisel a donné toute sa vie,--cette vie qui unit le bras
laborieux au cerveau intelligent,--il l'a donnée au grand travail des
chemins de fer. Un jour, il dirigeait un convoi. A un point de la
route, il s'arrête.--Avancez! ordonne le chef de train.--Il refuse.
Ce refus c'était sa révocation, c'était la radiation de tous ses
services, c'était l'effacement de sa vie entière. Il persiste. Au
moment où ce refus définitif et absolu le perd, un pont sur lequel il
n'a pas voulu précipiter le convoi s'écroule. Qu'a-t-il donc refusé?
Il a refusé une catastrophe.
Cet acte a été superbe. Cette protection donnée par l'humble et
vaillant ouvrier, n'oubliant que lui-même, à toutes les existences
humaines mêlées à ce convoi, voilà ce que la République glorifie.
En honorant cet homme, elle honore les deux cent mille travailleurs
des chemins de fer de France, que Grisel représente.
Maintenant, qui a fait cet homme? C'est le travail. Qui a fait cette
fête? C'est la République.
Citoyens, vive la République!
Cette allocution est suivie d'applaudissements prolongés et des cris
de: Vive Victor Hugo!
Les membres du comité apportent un buste de la République et prient
Victor Hugo de le remettre à Grisel.--Je le fais de grand coeur, dit
le poète; et il serre la main de Grisel, qui, ému, répond:
--Au nom des mécaniciens de France, je remercie Victor Hugo, le poète
immortel, d'avoir bien voulu présider cette fête fraternelle et
démocratique.