Cette ouverture étrange, formée de deux croisées jumelles à ogive,

fait partie de la maison voisine; mais elle appartenait alors à

l'appartement du commandant Léopold Hugo, et encore aujourd'hui la

chambre sur laquelle elle s'ouvre est annexée à l'immeuble du présent

propriétaire.

Ainsi, la maison où Victor Hugo est né, située sur l'emplacement d'un

ancien capitole romain, donne la main à une maison contemporaine de

_Notre-Dame de Paris_.

Autre coïncidence: à dix mètres de cette maison illustre se dresse

une magnifique colonnade antique qui a été retrouvée en 1870 avec

plusieurs chapiteaux et fragments de statues antiques. Ces restes d'un

ancien théâtre romain semblent être sortis de terre pour saluer le

glorieux représentant du théâtre moderne.

A quelques pas se dresse un arc de triomphe du temps de Marc-Aurèle.

Le maire, le préfet, les députés, les généraux, les universitaires, le

premier président, Paul Meurice, montent sur l'estrade.

M. Oudet prononce, au milieu des applaudissements, un chaleureux

discours, dont voici les principaux passages:

Le père de Victor Hugo revint de la campagne du Rhin chef de

bataillon; et, dans les premiers mois de 1801, il fut appelé en cette

qualité au commandement du 4e bataillon de la 20e demi-brigade, alors

en garnison à Besançon.

A cette époque, Jacques Delelée, aide de camp de Moreau, était

rentré à Besançon, où il habitait avec sa jeune femme. Peu de nos

contemporains ont connu le commandant Delelée, décédé en 1810, à

l'armée de Portugal, à l'âge de quarante-neuf ans; mais plusieurs de

ceux qui m'entourent se souviennent de sa veuve, Mme Delelée, morte

le 17 mars 1850, et d'un frère de celle-ci, le capitaine Dessirier,

décédé en cette ville depuis quelques mois seulement. Si donc nous

n'avons plus aujourd'hui les témoins des événements que nous allons

raconter, du moins nous en tenons le récit de première main.

Delelée était l'ami du commandant Hugo, qui descendit chez lui et

profita de celle hospitalité pendant deux ou trois mois, d'après

l'affirmation que m'en donnait le capitaine Dessirier lui-même, peu de

temps avant sa mort. Mais le commandant, ayant appelé près de lui

sa femme et ses deux enfants, dut chercher en ville un appartement

suffisant pour installer sa jeune famille. Et c'est ainsi qu'il vint à

louer le premier étage d'une maison appartenant aux enfants Barratte,

située sur la place du Capitole (ancienne place Saint-Quentin, 264).

Cette maison, d'une certaine apparence extérieure, était d'ailleurs

admirablement placée au point de vue de l'hygiène, dans le quartier

le plus salubre de la ville, protégée contre les vents humides et

malsains du sud-ouest par la montagne de la citadelle, et ayant sa

façade largement aérée et tournée au soleil levant, comme la vigne du

chansonnier.

Peu après, s'annonça un troisième enfant. Le père, ayant déjà deux

garçons, désirait une fille. Garçon ou fille, on lui chercha un

parrain; la marraine était toute trouvée, c'était Mme Delelée. Pour

parrain, on pensa au général Lahorie. Il était à Paris, Delelée le

représenta.

La mère fut si rapidement relevée de ses couches, que vingt-deux

jours après elle assistait elle-même, à la mairie de Besançon, à la

rédaction de l'acte de naissance du fils d'un compagnon d'armes de son

mari, acte qui porte la signature de Mme Hugo, et lui donne l'âge de

vingt-cinq ans. Le commandant Hugo en avait alors vingt-huit.

A quelles circonstances extérieures la mère et l'enfant, l'enfant

surtout, venu au monde si chétif, devaient-ils d'avoir surmonté si

facilement, la mère les dangers d'un accouchement précédé d'une

grossesse pénible, l'enfant la délicate constitution avec laquelle

il vint au monde? L'un et l'autre le durent à la salubrité de notre

climat, aux soins affectueux qu'ils reçurent.

Oui, il y a de cela soixante-dix-neuf ans, Victor Hugo naquit dans

cette maison, dans cette chambre au premier étage; oui, il y est né

d'un sang breton et lorrain à la fois; mais il y naquit chétif et

moribond, et s'il survécut, s'il fit mentir les prévisions de la

science, c'est qu'il eut; dès sa première aspiration à la vie, pour se

réchauffer et se revivifier, cet air si pur qui anime toute la nature

dans notre pays, qui fait les constitutions solides, les caractères

bien trempés, les âmes fortes, et qui, dans ses effluves généreuses,

inspire nos artistes et nos poètes.

J'ai donc le droit de dire que le sang qui a produit ce puissant génie

n'est pas seulement lorrain et breton; il est franc-comtois aussi, et

j'en revendique notre part; le berceau qui a recueilli et réchauffé au

seuil de la vie l'enfant moribond est à nous tout entier!

Arrivé là, ma tâche est finie. Je ne suivrai pas cette longue et

incomparable existence dans les diverses phases de son évolution

littéraire, politique et sociale. Je n'oserais aborder un pareil et

si vaste sujet. Une voix plus jeune, mais aussi plus autorisée par

de savantes études littéraires, vous les fera connaître ou vous les

rappellera tout à l'heure. Un de mes collègues et amis du sénat

disait, il y a quelque temps, à la tribune, en parlant de Victor Hugo:

«Cet homme de génie dont le cerveau a donné l'hospitalité à toutes les

idées généreuses et à tous les progrès de son siècle.» Cet éloge, si

grand qu'il soit, est insuffisant. Victor Hugo fut avant tout le poète

du dix-neuvième siècle. Or, le poète ne reçoit pas les idées, il les

crée, ou plutôt il les devine. Ce n'est point un vulgarisateur, c'est

un prophète. Il ne suit pas, il marche en avant. Tel fut le rôle de

Victor Hugo, tel il est encore.

J'en ai dit assez pour faire comprendre à mes concitoyens pourquoi

j'ai, le 3 mars 1879, proposé au conseil municipal, et pourquoi le

conseil a décidé de donner le nom de Victor Hugo à l'une des rues

de la ville et de poser sur la façade de cette maison une plaque

commémorative de sa naissance.

Vive Victor Hugo! Vive la république!!

Au dernier mot du maire, le voile de velours cramoisi qui cache la

plaque commémorative est enlevé, aux acclamations de la foule.

La plaque est en bronze. Une lyre sur laquelle montent deux branches

de laurier d'or dresse ses cinq cordes au dessus d'une inscription

qui, d'après le désir du poète, se compose uniquement d'un nom et

d'une date:

VICTOR HUGO

26 février 1802.

La lyre est couronnée par la rayonnante figure d'une République

étoilée.

La jeune fille du propriétaire de la maison, Mlle Artauld, apporte

au maire, qui le remet à Paul Meurice, un superbe bouquet destiné à

Victor Hugo.

Puis le cortège se dirige vers le théâtre.

Il y entre par une grande porte de côté qui s'ouvre sur la scène même.

Des gradins recouverts d'un tapis y ont été ménagés pour donner accès

à l'estrade où ont pris place les invités.

Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, est au milieu de la

scène.

Les loges du premier rang, le balcon et l'orchestre étaient déjà

occupés par les personnes admises sur lettres d'invitation. Mais alors

on a ouvert les portes aux premiers arrivants d'une foule énorme qui

se pressait sur la place, et cet admirable public populaire, vivant,

bruyant et chaud, s'est entassé, non sans rumeur et sans clameur, sur

les banquettes des places d'en haut.

Quand le calme s'est un peu rétabli, le maire-sénateur a résumé, dans

une courte allocution, ce qui venait de se dire et de se faire devant

la maison de la place du Capitole.

Il a ensuite donné la parole à M. Rambaud.

Ainsi que M. Rambaud l'a rappelé lui-même, il ne parlait pas seulement

comme délégué du ministre de l'instruction publique, il parlait aussi

comme enfant de Besançon, car il a l'honneur d'être le compatriote de

Victor Hugo.

Il a pu ainsi donner à son éloquent discours une allure plus libre et

moins officielle. Il a esquissé à larges traits la vie du grand poëte

et du grand combattant. Puis, il a parlé de son oeuvre si multiple

et si puissante. Il a dit les luttes du commencement, la bataille

d'_Hernani_, les résistances, les haines, puis la conquête progressive

des esprits et des pensées, l'influence chaque jour grandissante, et

enfin le triomphe éclatant et l'acclamation universelle. Il a raconté

aussi les combats intérieurs et les progrès du penseur et de l'homme

politique, son exil, son duel de dix-huit ans avec l'empire et, là

aussi, sa victoire, qui est la victoire de la république et de la

libre pensée.

Il a terminé ainsi:

«....Le génie lyrique de Victor Hugo n'entend pas vivre hors de ce

temps et de ce pays; il s'inspire des sentiments et des passions

de l'homme moderne; il a chanté la Révolution, la république,

la démocratie, et, depuis l'_Ode à la Colonne_ jusqu'à l'_Année

terrible_, rien de ce qui a fait battre les coeurs français ne lui est

resté étranger.

On peut dire qu'il n'est pas un sentiment humain, français, qu'il

n'ait exprimé; et qu'en revanche il n'est pas un de nous qui n'ait

dans l'esprit et dans le coeur quelque empreinte de Victor Hugo, qui,

sous le coup de quelque émotion, de quelque enthousiasme, de quelque

sentiment triste ou joyeux, ne trouve cette émotion ou ce sentiment

déjà formulé en lui avec la frappe que lui a donnée Victor Hugo.

De là cette action prodigieuse qu'il a exercée sur ses contemporains,

pendant les trois générations, si différentes entre elles, qu'il a

traversées. Les hommes du premier tiers de ce siècle se groupent

autour de lui: Balzac a été un des applaudisseurs de son _Hernani_;

Lamartine, Musset, Vigny, Sainte-Beuve, George Sand, Mérimée, ont plus

ou moins ressenti son influence. Paul de Saint-Victor a prophétisé que

sous les pas de celui qu'on appelait le roi des Huns ne repousseraient

jamais «les tristes chardons et les fleurettes artificielles des

pseudo-classiques». Théodore de Banville voit en lui un géant, un

Hercule victorieux, et, dans son merveilleux _Traité de la poésie

française_, justifie toutes les règles de la poétique nouvelle par des

exemples empruntés à celui qu'il appelle tout simplement le _poëte_.

Michelet se défend de toucher au sujet de _Notre-Dame de Paris_, parce

que, dit-il, «il a été marqué de la griffe du lion».

Théophile Gautier, bien des années après la représentation

d'_Hernani_, lui qui a compté parmi les _trois cents Spartiates_,

écrivait ceci:

«Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères

flamboyants ... Cette soirée décida de notre vie. Là, nous reçûmes

l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous

fera marcher jusqu'au bout de la carrière.»

«Cette impulsion n'a pas été donnée à Théophile Gautier seulement;

elle a été donnée à tout un siècle, à tout un monde, qui depuis ce

jour-là est en marche.

«Les Grecs disaient que d'Homère découlait toute poésie. De Victor

Hugo sort aussi une grande source de poésie qui s'est répandue sur

les esprits les plus divers et qui les a vivifiés. Les peintres comme

Delacroix, les musiciens comme Berlioz ont bu à cette source.

«L'action qu'il a exercée sur ses premiers contemporains s'étend

encore sur la génération actuelle. Lorsqu'en 1867, sous l'empire, eut

lieu la première reprise d'_Hernani_, le poëte exilé reçut une adresse

de quelques-uns des noms les plus illustres de la jeune école:

Sully Prudhomme, Coppée, Jean Aicard, Theuriet, Léon Dierx, Armand

Silvestre, Lafenestre. Bien des vaillants qui avaient fait partie des

«vieilles bandes d'Hernani» étaient couchés dans la tombe; une armée

nouvelle sortait de terre, rien qu'à voir frissonner de nouveau les

plis du vieux drapeau; la vieille garde morte, toute une jeune garde

accourait se ranger autour du maître.»

Le public a souvent interrompu par ses applaudissements ce remarquable

discours et les heureuses citations de Victor Hugo que M. Rambaud y a

mêlées. On voulait presque faire bisser un passage du discours sur la

loi de l'enseignement de 1850.

Les artistes du grand théâtre ont ensuite lu ou chanté diverses

poésies de l'oeuvre du maître.

Paul Meurice lit alors ce remerciement de Victor Hugo:

Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde.

Je suis une pierre de la route où marche l'humanité, mais c'est la

bonne route. L'homme n'est le maître ni de sa vie, ni de sa mort.

Il ne peut qu'offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer

la souffrance humaine, et qu'offrir à Dieu sa foi invincible dans

l'accroissement de la liberté.

VICTOR HUGO.

Applaudissements prolongés. On couronne le buste d'un laurier d'or.

Cris: Vive Victor Hugo! vive la république!

La fête de jour s'est brillamment terminée par le chant de la

_Marseillaise_, qui a été exécuté avec une verve toute patriotique par

les artistes et l'orchestre du théâtre.

Le soir, à sept heures et demie, un magnifique banquet a été donné

dans la grande salle du palais Granvelle, admirablement décorée pour

la circonstance par le jeune et habile architecte auquel on doit le

dessin de la plaque commémorative. Sur un fond rouge se détachaient en

lettres d'or les initiales R.F. et V.H.

Plus de cent convives assistaient à ce banquet, qui réunissait les

représentants de la presse parisienne et locale, les autorités

civiles, municipales, universitaires et militaires du département.

Divers toasts ont été portés:

Le maire: Au président de la République.

A. Rambaud: A Victor Hugo, poète des États-Unis du monde.

Ad. Pelleport: A Garibaldi, qui empêcha l'ennemi d'envahir Besançon.

Le général Wolf: Au génie, dans la personne de Victor Hugo.

Paul Meurice: A la ville de Besançon.

M. Beauquier, député: A Victor Hugo, président de la république des

lettres.

Après les toasts, de beaux vers de M. Grandmougin, enfant de Besançon

comme Victor Hugo, lus par M. le recteur, ont été salués d'unanimes

applaudissements.

On a passé dans un jardin d'hiver qui avait été improvisé dans une

autre salle du palais Granvelle.

De beaux arbustes verts portaient des lanternes vénitiennes d'un effet

charmant, l'hôtel de ville et la maison où est né Victor Hugo étaient

brillamment illuminés.

La foule répandue dans les rues participait à la fête par sa joie et

ses nombreux vivats auxquels faisait écho la musique militaire.--_Ad.

Pelleport._

1881

I

LA FÊTE DU 27 FÉVRIER 1881

Le 12 février 1881, un nombre de jeunes gens, écrivains et artistes,

se réunissaient au Grand-Orient, sur la convocation de MM. Edmond

Bazire et Louis Jeannin. Louis Blanc et Anatole de la Forge

présidaient. Il s'agissait de convoquer Paris, les écoles, les

associations ouvrières, pour célébrer, par une grande manifestation

populaire, l'entrée de Victor Hugo dans sa quatrevingtième année.

La date de la manifestation serait fixée au dimanche 27 février. On

partirait de l'Arc de Triomphe et on irait, par rangs de douze ou

quinze, défiler devant les fenêtres de Victor Hugo. Ce serait comme

une immense revue que passerait de tout le peuple de Paris le grand

poète de la France.

En même temps, une fête littéraire serait donnée dans la salle du

Trocadéro, où des vers de Victor Hugo seraient dits par les acteurs de

la Comédie-Française [Note: Voir aux Notes.].

Un comité d'organisation fut élu. Il se composait de MM. Edmond

Bazire, Alfred Barbou, Emile Blémont, Delarue, Alfred Étiévant, Flor

O'Squarr, Paul Foucher, Alfred Gassier, Ernest d'Hervilly, Louis

Jeannin, Lemarquand, Eugène Mayer, Catulle Mendès, Bertrand

Millanvoye, Joseph Montet, Adolphe Pelleport, Félix Régamey, Gustave

Rivet, A. Simon, Spoll, Paul Strauss, Maurice Talmeyr et Troimaux.

Le projet de la manifestation pouvait paraître risqué; la saison

était froide et brumeuse, la neige ou la pluie allait tout empêcher

peut-être. La généreuse initiative de ces jeunes gens ne s'arrêta

à aucune objection. Leur idée prit comme une traînée de poudre. De

toutes parts les adhésions arrivaient, les adresses pleuvaient, les

délégations se formaient. Le comité d'organisation, heureux d'être

ainsi débordé, annonçait qu'il s'était borné à proposer un programme,

mais qu'il n'entendait en aucune façon se substituer à l'initiative de

la population parisienne.

Le 25 février, au soir, M. Jules Ferry, président du conseil, se

présentait chez Victor Hugo, lui apportant, au nom du gouvernement,

un magnifique vase de Sèvres peint par Fragonard. «--Les manufactures

nationales, lui disait-il, ont été instituées à l'origine pour offrir

des présents aux souverains. La République offre aujourd'hui ce vase à

un souverain de l'esprit.»

Le 26, le conseil municipal de Paris, le conseil général de la Seine

délèguent leurs bureaux pour les représenter à la fête du lendemain.

Les cercles, les lycées, les associations, les orphéons, les loges

maçonniques prennent leurs rendez-vous.

La Ville fait dresser, à l'entrée de l'avenue d'Eylau, deux mâts

vénitiens de vingt mètres de hauteur, exécutés sur les dessins de M.

Alphand, et qui sont d'un caractère charmant et superbe. Au sommet,

les initiales R. F. Quatre écussons étagés sur chaque face portent

les titres des ouvrages du poète. Chaque mât est orné de faisceaux de

drapeaux et de lances dorées, avec bannières bleues et roses. Les mâts

sont reliés par une grande draperie rose frangée d'or, où se lit en

grands caractères cette inscription:

VICTOR HUGO

NÉ LE 26 FÉVRIER 1802

1881

Des palmes, des guirlandes de feuilles de chêne, de sapin et de buis,

des arbustes, des plantes et des fleurs s'entremêlent dans cette

élégante décoration.

Dans cette soirée du 26, inauguration, au théâtre de la Gaîté, de la

nouvelle direction Larochelle-Debruyère par une éclatante reprise de

_Lucrèce Borgia_, avec Mme Favart et M. Dumaine.

Tout est prêt pour le lendemain.

Il faut donner l'impression de cette grande journée dans les récits,

pris sur le vif, de Jules Claretie et de Gustave Rivet, dans le

_Rappel_ et dans le _Temps_.

Extrait du _Temps_:

C'est aujourd'hui une journée historique.

Paris,--et, avec Paris, la nation entière, les députations de

l'étranger, la jeunesse, cette _France en fleur_, a dit Victor Hugo

lui-même,--tout un peuple fêtant l'entrée de Victor Hugo dans ses

quatrevingts ans, un tel spectacle est de ceux qui se gravent pour

l'avenir dans la mémoire des hommes, et en couronnant l'oeuvre et la

vie de son grand poète, la France aura ajouté une admirable page à son

histoire.

Il semble que, sur les bannières qui ont flotté aujourd'hui devant les

fenêtres de l'avenue d'Eylau, on eût pu écrire: _La Patrie à Victor

Hugo_. C'est la patrie, en effet, qui a célébré le poète patriote; ce

sont les générations reconnaissantes envers cet homme de toutes les

émotions, de toutes les joies qu'il leur a données, de toutes les

nobles pensées qu'il a fait éclore en elles, de toute la gloire que sa

gloire personnelle a fait rejaillir sur le pays.

Le peuple, pendant toute une journée, a défilé devant la maison de

Victor Hugo en acclamant son nom. Et quand je dis peuple, toutes les

classes, tous les rangs, tous les âges étaient confondus dans ce flot

humain qui se déroulait des Tuileries à l'Arc de Triomphe et de l'Arc

de Triomphe à l'avenue d'Eylau.

N'y a-t-il pas dans la destinée du poète quelque chose de prédestiné?

N'était-ce pas de l'Arc de Triomphe, qu'il a si souvent et si

magnifiquement chanté, que devait nécessairement partir l'immense

cortège qui a passé en saluant devant les fenêtres de Victor Hugo?

C'est aujourd'hui surtout qu'il pourrait crier au «monument sublime»:

Entre tes quatre pieds toute la ville abonde,

Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant!

Que de monde! Et qu'est-ce, à côté d'un tel concours de population,

que le triomphe théâtral de Pétrarque, le front encadré d'un camail

rouge, porté sur son char triomphal avec les Muses et les Grâces,

escorté par les écuyers, les pages, les seigneurs blasonnés et les

cardinaux?

Qu'est-ce que le triomphe de Voltaire, acclamé par une foule où,

déguisée, le coeur battant bien fort, Marie-Antoinette se cachait,

curieuse de voir passer l'auteur de _Candide_,--la jeune reine saluant

le vieillard roi?

La fête de Victor Hugo, c'est l'acclamation qui saluait Voltaire

centuplée par le télégraphe, le téléphone, le fil électrique qui

envoie au poète le salut de l'Amérique; c'est le peuple courant à son

poète, comme la reine au philosophe; c'est le triomphe de Voltaire

multiplié par les forces du dix-neuvième siècle.--_Jules Claretie_.

Extrait du _Rappel_:

Dès le matin, toute l'avenue d'Eylau était déjà pleine d'une foule

animée; on pavoisait les fenêtres, on établissait des estrades, on se

massait devant la maison du poète, décorée avec un goût exquis par les

soins du comité et de la Ville de Paris. M. Alphand avait envoyé ses

plus belles fleurs.

Devant la porte, sur un piédestal aux couleurs bleues et roses

frangées d'or, un grand laurier d'or dont la pointe touche au premier

étage.

Aux deux côtés de la maison, de grandes estrades couvertes de fleurs

et de plantes vertes font un décor de printemps; des palmes sont

attachées aux arbres; et, devant la maison, aux pointes de fer de

la marquise, aux fenêtres, devant la porte, sont accrochées des

couronnes, sont amoncelés des palmes et des lauriers envoyés pas les

villes des départements.

Il nous a été impossible de noter les inscriptions de toutes les

couronnes; citons au hasard: de Marseille, la couronne de l'Athénée

méridional, avec cette inscription: «_Au poète, au philosophe, au

grand justicier de la cause des peuples_»; le Cercle de la Fédération

a envoyé une grande couronne d'or et d'argent; le Cercle de l'Aurore

une superbe palme d'or et d'argent; la société le Réveil social, une

palme d'or.

A chaque instant, une délégation des départements vient apporter des

fleurs; des bouquets merveilleux arrivent du Midi, de Nice, de Toulon;

l'un d'eux, tout entier de myosotis, avec ces mots en fleurs rouges:

_A Victor Hugo_. Un autre, énorme, fait de superbes violettes, avec

les initiales du poète tracées en fleurs de jasmin blanc.

L'intérieur de la maison est aussi tout fleuri; depuis la veille,

chaque heure apporte une foule de bouquets qui décorent le salon, la

salle à manger, la véranda. Partout, partout de la verdure et des

fleurs. Une couronne immense a été envoyée par la Comédie-Française,

faite de roses blanches et roses, avec les titres, brodés sur

des drapelets de soie rouge, des drames du poète représentés au

Théâtre-français: _Hernani, Le Roi s'amuse, Angelo, Les Burgraves,

Marion de Lorme, Ruy Blas_.

A dix heures et demie, dans une maison qui fait face à celle du poète,

s'organise le cortège de petits enfants qui doivent dire un compliment

au Maître. Une bannière bleue et rose, avec cette inscription: _L'Art

d'être grand-père_, est tenue par une petite fille, ayant à ses côtés

des enfants qui portent des bouquets et tiennent les rubans de la

bannière.

Au dehors, s'est organisé le défilé des enfants des écoles, qu'on

a amenés à cette heure pour qu'ils ne courent aucun danger dans la

foule; les petites filles bleues et roses prennent la tête du cortège,

accompagnées des membres du comité.

La députation est introduite dans le salon, et Victor Hugo embrasse

d'abord la plus petite, en disant:--Je vous embrasse tous en elle, mes

chers enfants.--Comme ils sont charmants! ajoute le poète; et il dit:

Je veux embrasser aussi la porte-bannière.

L'enfant, qui est la fille de notre confrère Étiévant, récite avec une

grâce émue ces jolies strophes de Catulle Mendès:

Nous sommes les petits pinsons,

Les fauvettes au vol espiègle

Qui viennent chanter des chansons

A l'Aigle.

Il est terrible! mais très doux,

Et sans que son courroux s'allume

On peut fourrer sa tête sous

Sa Plume.

Nous sommes, en bouton encor,

Les fleurs de l'aurore prochaine,

Qui parfument les mousses d'or

Du Chêne.

....Nous sommes les petits enfants

Qui viennent gais, vifs, heureux d'être,

Fêter de rires triomphants

L'Ancêtre.

Si Jeanne et George sont jaloux,

Tant pis pour eux! c'est leur affaire....

Et maintenant embrassez-nous,

Grand-Père!

On applaudit, Victor Hugo serre la main à ses amis et reçoit les

bouquets que lui offrent les enfants.

«Je les accepte pour vous les offrir», dit le poète à Mmes Léon Cladel

et Gustave Rivet, qui reçoivent avec émotion ces souvenirs précieux.

Arrive M. Hérold, préfet de la Seine. Il présente au poète ses enfants

qui portent un bouquet. Victor Hugo offre à Mme Édouard Lockroy le

bouquet de M. Hérold.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 8 / 24 段