Mme Laurent a dû redire les vers de Théodore de Banville.

Alors Victor Hugo s'est levé et a dit:

Je ne dirai que peu de mots.

Tous les remerciements, c'est moi qui les dois. Je ne suis pas

l'auteur du drame, je ne suis que l'auteur du livre.

Mon âge accepte; l'acceptation est une forme de la déférence. Cette

grande poésie qu'on vient d'entendre, cette affection dont on m'a

donné tant d'éloquents témoignages, j'accepte tout, et je m'incline.

Mais acceptez aussi mon émotion et ma reconnaissance. Je les offre à

votre cordialité, messieurs; je les dépose à vos pieds, mesdames.

Je rends à mon admirable ami Paul Meurice ce qui lui est dû.

Chers confrères, chers auxiliaires, donnons à tout ce qui est en

dehors de nous le spectacle utile et doux de notre union profonde.

Cela apaise les colères de voir des sourires.

Qu'au-dessus et au delà des discussions religieuses et des haines

politiques on sente notre intime fraternité littéraire. Nous faisons

de la civilisation.

Il existe une tradition, la plus antique de toutes, ce n'est pas ici

le lieu de la critiquer, mais, dans tous les cas, cette tradition est

un beau symbole, la voici: _Le Verbe a créé le monde_. Eh bien, s'il

est vrai, comme on l'a dit, et comme je le crois, que Dieu et le

Peuple soient d'accord, la littérature est le verbe du peuple.

Insistons-y, c'est la littérature qui fait les nations grandes. Trois

villes, seules dans l'histoire, ont mérité ce nom: _urbs_, qui semble

résumer la totalité de l'esprit humain à un moment donné. Ces trois

villes sont: Athènes, Rome, Paris. Eh bien, c'est par Homère et

Eschyle qu'Athènes existe, c'est par Tacite et Juvénal que Rome

domine, c'est par Rabelais, Molière et Voltaire que Paris règne. Toute

l'Italie s'exprime par ce mot: Dante. Toute l'Angleterre s'exprime par

ce mot: Shakespeare. Saluons ces résultats superbes; ce que le verbe

a commencé, la littérature le continue. Après le fait créateur,

constatons le fait civilisateur.

Je bois à la santé de vous tous, c'est-à-dire je bois à la littérature

française.

1880

I

LE CINQUANTENAIRE D'HERNANI

--26 FÉVRIER--

Extrait du _Rappel:_

Nous sortons d'un banquet dont se souviendront longtemps tous ceux qui

ont eu l'honneur et le bonheur d'y assister.

On rendait à Victor Hugo, à l'occasion du soixante-dix-huitième

anniversaire de sa naissance et du cinquantenaire d'_Hernani_, le

dîner qu'il avait donné à la centième représentation de la dernière

reprise du chef-d'oeuvre qui ne quittera plus le répertoire du

Théâtre-Français.

La plus grande salle de l'hôtel Continental était aussi pleine qu'elle

peut l'être.

Citons, au hasard de la mémoire, les noms des convives qui nous

reviennent.

Victor Hugo avait à sa droite doña Sol, Mlle Sarah Bernhardt.

La Comédie-Française était représentée par Mlle Sarah Bernhardt et par

MM. Mounet-Sully, Worms, Maubant, etc.

L'administrateur général, M. Émile Perrin, avait été retenu par un

deuil de famille.

La politique avait pour représentants: MM. Louis Blanc, Laurent

Pichat, Édouard Lockroy, Clémenceau, Georges Périn, Spuller, Emmanuel

Arago, Émile Deschanel, Camille Sée, Noël Parfait, Laisant, Henri de

Lacretelle, etc.

Le _Rappel_ y était dans la personne de MM. Auguste Vacquerie, Paul

Meurice, Ernest d'Hervilly, Ernest Blum, Émile Blémont.

Les autres journaux avaient pour les représenter MM. Francisque

Sarcey, Jourde, Isambert, Hébrard, Henri Martin, Edmond Texier, Henry

Maret, Camille Pelletan, Jules Claretie, Pierre Véron, Charles Bigot,

Edmond About, de Molinari, Louis Ulbach, Auguste Vitu, Aurélien

Scholl, Dalloz, Adolphe Michel, Escoffier, Léon Bienvenu, Charles

Monselet, Arnold Mortier, Maurice Talmeyr, Armand Gouzien, Le

Reboullet, Alexis Bouvier, Louis Leroy, Charles Canivet, Édouard

Fournier, Stoullig, Paul Foucher, Clément Caraguel, Mayer, Bonboure,

Gaston Bérardi, Dumont, Paul Démény, Jean Walter, Achille Denis, Henri

Salles, Eugène Montrosier, Raoul Toché, Renaut, René de Pontjest,

Émile Abraham, A. Spoll, etc.

Nous n'avons garde d'oublier MM. Émile Augier, Paul de Saint-Victor,

Théodore de Banville, François Coppée, Alphonse Daudet, Henri de

Bornier, Arsène et Henri Houssaye, Édouard Thierry, Calmann Lévy, A.

Quantin, Lemerre, Méaulle, Jacques Normand, Voillemot, Catulle Mendès,

Hetzel, Carjat, Eugène Ritt, Paul Deroulède, le comte d'Ideville, le

prince Lubomirsky, Pierre Elzéar, Jean Aicard, Benjamin Constant,

Alfred Gassier, Philippe Burty, Émile Allix, Lecanu, Paul Viguier,

Édouard Blau, E. Wittmann, Moreau-Châlon, Léon Bocher, Georges Peyrat,

de Reinach, Gustave Rivet, Paul Bourdon, Clovis Hugues, Alfred Talon,

Adolfo Calzado, Bertie Marriott, Crawford, Alphonse Duchemin, Duret,

Campbell-Clarke, Mme Edmond Adam.

En face de Victor Hugo était son petit-fils Georges, avec Pierre

et Jacques Lefèvre, les deux fils d'Ernest Lefèvre et les deux

petits-neveux d'Auguste Vacquerie.

Au dessert, M. Émile Augier s'est levé et a prononcé le toast suivant:

Cher et glorieux maître,

Combien, parmi ceux qui vous offrent cette fête, combien n'avaient

pas atteint l'âge d'homme, combien même n'étaient pas nés le jour

où éclatait sur la scène française l'oeuvre immortelle dont nous

célébrons aujourd'hui le cinquantième anniversaire.

Les premiers artistes qui ont eu l'honneur de l'interpréter ont

tous disparu; ils ont été deux fois et brillamment remplacés; les

générations se sont succédé, les gouvernements sont tombés, les

révolutions se sont multipliées; l'oeuvre a survécu à tout et à tous,

de plus en plus acclamée, de plus en plus jeune....

Et il semble qu'elle ait communiqué au poète quelque chose de son

éternelle jeunesse! Le temps n'a pas pas de prise sur vous, cher

maître; vous ne connaissez pas de déclin; vous traversez tous les âges

de la vie sans sortir de l'âge viril; l'imperturbable fécondité de

votre génie, depuis un demi-siècle et plus, a couvert le monde de sa

marée toujours montante; les résistances furieuses de la première

heure, les aigres rébellions de la seconde se sont fondues dans une

admiration universelle; les derniers réfractaires sont rentrés au

giron; et vous donnez aujourd'hui ce rare et magnifique spectacle d'un

grand homme assistant à sa propre apothéose et conduisant lui-même le

char du triomphe définitif que ne poursuit plus l'insulteur.

Quand La Bruyère, en pleine Académie, saluait Bossuet père de

l'Église, il parlait d'avance le langage de la postérité; vous, cher

maître, c'est la postérité même qui vous entoure ici, c'est elle qui

vous salue et vous porte ce toast:

Au père!

Il nous serait impossible de rendre l'émotion produite par ces belles

et généreuses paroles. Quand l'auteur de tant d'oeuvres applaudies, et

si justement, a si modestement et si dignement parlé des «réfractaires

rentrés au giron», il y a eu, dans l'explosion des applaudissements,

en même temps qu'une vive admiration pour l'orateur, une profonde

cordialité pour l'homme.

Le deuxième toast a été porté, au nom de la Comédie-Française, par M.

Delaunay:

Messieurs,

En l'absence du notre administrateur général, retenu par un deuil de

famille, permettez-moi, comme l'un des doyens de la compagnie, de

prendre la parole au nom de la Comédie-Française et de porter un toast

à l'hôte illustre qui a bien voulu se rendre à notre appel.

Que souhaiter à M. Victor Hugo? Il a lassé la renommée, on a épuisé

pour lui toutes les formules de la louange, il a touché à tous les

sommets. Qu'il ajoute de longues années à cette longue et prodigieuse

carrière faite de gloire et de génie! Tel doit être le seul voeu de

tous nos coeurs.

Il en est bien encore un autre! Mais j'ose à peine le formuler,

messieurs, et pourtant il aurait, j'en suis sûr, votre approbation

unanime. Aux drames merveilleux, à ces chefs-d'oeuvre qui sont dans

toutes les mémoires, le maître en a ajouté d'autres qu'il tient

secrets et qu'il dérobe à notre admiration. Qu'il entende au moins une

fois l'immense cri de joie qui saluerait l'apparition d'une nouvelle

oeuvre dramatique signée de ce nom resplendissant: _Victor Hugo!_

Voulez-vous vous unir à moi, messieurs? C'est peut-être un moment

unique et favorable pour lui demander, pour le supplier d'ouvrir, ne

fût-ce qu'une fois, la porte de son trésor.

Les applaudissements ont associé tout l'auditoire au voeu si bien

exprimé par l'éminent comédien qui a tant de titres à parler au nom de

la Comédie-Française.

Les battements de mains n'avaient pas cessé, lorsque M. Francisque

Sarcey a repris pour son compte le voeu que venaient d'exprimer M.

Delaunay par son discours et tous les assistants par leurs battements

de mains.

Nous regrettons de n'avoir pas le texte du discours de l'éminent

critique du _Temps_. Disons seulement qu'il a été spirituellement bon

enfant quand il a reconnu avoir été un de ces réfractaires dont avait

parlé Émile Augier, et qu'il a eu des paroles émues et touchantes

quand il a déclaré que sa conviction, pour avoir été tardive, n'en

était que plus raisonnée et plus inébranlable.

Après l'éloquente causerie de M. Francisque Sarcey, Mlle Sarah

Bernhardt a redit les beaux vers de François Coppée, la _Bataille

d'Hernani_, qui ont eu à l'hôtel Continental le même succès qu'ils

venaient d'avoir au Théâtre-Français.

On a acclamé ces vers si vrais:

Désormais tu confonds Chimène et doña Sol,

Et tu sais bien, alors qu'un chef-d'oeuvre se trouve,

Que Molière sourit et que Corneille approuve.

Au firmament de l'art où tu les mets tous deux,

Hugo depuis longtemps rayonne à côté d'eux.

Les applaudissements ont redoublé à ce beau vers:

Vieux chêne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches!

Et à celui-ci:

Ton front marmoréen et fait pour le laurier.

Victor Hugo a pris alors la parole:

J'ai devant moi la grande presse française.

Les hommes considérables qui la représentent ici ont voulu prouver sa

concorde souveraine et montrer son indestructible unité. Vous vous

ralliez tous pour serrer la main du vieux combattant qui a commencé

avec le siècle et qui continue avec lui. Je suis profondément ému. Je

remercie.

Toutes ces grandes et nobles paroles que vous venez d'entendre

ajoutent encore à mon émotion.

Les journaux, dans ces derniers jours, ont souvent répété certaines

dates.--26 _février_ 1802, naissance de l'homme qui parle à cette

heure; 25 _février_ 1830, bataille d'_Hernani_; 26 _février_ 1880, la

date actuelle. Autrefois, il y a cinquante ans, l'homme qui vous parle

était haï; il était hué, exécré, maudit. Aujourd'hui ... aujourd'hui,

il remercie.

Quel a été, dans cette longue lutte, son grand et puissant auxiliaire?

C'est la presse française.

Messieurs, la presse française est une des maîtresses de l'esprit

humain. Sa tâche est quotidienne, son oeuvre est colossale. Elle agit

à la fois et à toute minute sur toutes les parties du monde civilisé;

ses luttes, ses querelles, ses colères se résolvent en progrès, en

harmonie et en paix. Dans ses préméditations, elle veut la vérité; par

ses polémiques, elle fait étinceler la lumière.

Je bois à la presse française, qui rend de si grands services et qui

remplit de si grands devoirs.

Les acclamations et les cris de: Vive Victor Hugo! qui avaient

interrompu plusieurs fois le grand poète populaire et national,

ont éclaté alors avec une énergie incomparable, et n'ont cessé que

lorsqu'il a fallu se lever de table pour passer dans les salons, dont

un était moins un salon qu'un jardin; M. Alphand, voulant participer

à l'hommage qu'on rendait au génie, l'avait magnifiquement et

artistement empli d'admirables fleurs.

On a complimenté les orateurs, on a causé, et ainsi s'est terminé ce

banquet, qui est plus qu'un banquet exceptionnel, qui est un banquet

unique.

II

DEUXIÈME DISCOURS POUR L'AMNISTIE

SÉANCE DU SÉNAT DU 3 JUILLET

Je ne veux dire qu'un mot.

J'ai souvent parlé de l'amnistie, et mes paroles ne sont peut-être pas

complètement effacées de vos esprits; je ne les répéterai point.

Je vous laisse vous redire à vous-mêmes ce qui a été dit, dans tous

les temps, contre l'amnistie et pour l'amnistie, dans les deux ordres

de faits, dans l'ordre politique et dans l'ordre moral.--Dans l'ordre

politique, toujours les mêmes crimes reprochés par un côté à l'autre

côté; toujours, à toutes les époques, quels que soient les accusés,

quels que soient les juges, les mêmes condamnations, sur lesquelles

on entrevoit au fond de l'ombre ce mot tranquille et sinistre: les

vainqueurs jugent les vaincus.--Dans l'ordre moral, toujours le

même gémissement, toujours la même invocation, toujours les mêmes

éloquences, irritées ou attendries, et, ce qui dépasse toute

éloquence, des femmes qui lèvent les mains au ciel, des mères qui

pleurent. (_Sensation_.)

J'appellerai seulement votre attention sur un fait.

Messieurs, le 14 juillet est la grande fête; votre vote aujourd'hui

touche à cette fête.

Cette fête est une fête populaire; voyez la joie qui rayonne sur tous

les visages, écoutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est

plus qu'une fête populaire, c'est une fête nationale; regardez

ces bannières, entendez ces acclamations. C'est plus qu'une fête

nationale, c'est une fête universelle; constatez sur tous les fronts,

anglais, hongrois, espagnols, italiens, le même enthousiasme; il n'y a

plus d'étrangers.

Messieurs, le 14 juillet, c'est la fête humaine.

Cette gloire est donnée à la France, que la grande fête française,

c'est la fête de toutes les nations.

Fête unique.

Ce jour-là, le 14 juillet, au-dessus de l'assemblée nationale,

au-dessus de Paris victorieux, s'est dressée, dans un resplendissement

suprême, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande que toi,

Patrie,--l'Humanité! (_Applaudissements_.)

Oui, la chute de cette Bastille, c'était la chute de toutes les

bastilles. L'écroulement de cette citadelle, c'était l'écroulement

de toutes les tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les

oppressions. C'était la délivrance, la mise en lumière, toute la terre

tirée de toute la nuit. C'était l'éclosion de l'homme. La destruction

de cet édifice du mal, c'était la construction de l'édifice du bien.

Ce jour-là, après un long supplice, après tant de siècles de torture,

l'immense et vénérable Humanité s'est levée, avec ses chaînes sous ses

pieds et sa couronne sur sa tête.

Le 14 juillet a marqué la fin de tous les esclavages. Ce grand effort

humain a été un effort divin. Quand on comprendra, pour employer les

mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une action

divine, alors tout sera dit, le monde n'aura plus qu'à marcher dans le

progrès tranquille vers l'avenir superbe.

Eh bien, messieurs, ce jour-là, on vous demande de le célébrer, cette

année, de deux façons, toutes deux augustes. Vous ne manquerez ni à

l'une ni à l'autre. Vous donnerez à l'armée le drapeau, qui exprime à

la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez à

la nation l'amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et

qui, là-haut, dans la lumière, place au-dessus de la guerre civile la

paix civile. (_Très bien!--Bravos_.)

Oui, ce sera un double don de paix que vous ferez à ce grand pays:

le drapeau, qui exprime la fraternité du peuple et de l'armée;

l'amnistie, qui exprime la fraternité de la France et de l'humanité.

Quant à moi,--laissez-moi terminer par ce souvenir,--il y a

trente-quatre ans, je débutais à la tribune française,--à cette

tribune. Dieu permettait que mes premières paroles fussent pour

la marche en avant et pour la vérité; il permet aujourd'hui que

celles-ci,--les dernières, si je songe à mon âge, que je prononcerai

parmi vous peut-être,--soient pour la clémence et pour la justice.

(_Profonde émotion et vifs applaudissements_.)

III

L'INSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE

--1er AOUT--

La Société pour l'instruction élémentaire (enseignement laïque),

fondée en 1814 par J.-B. Say et Carnot, distribuait, dans la salle du

Trocadéro, ses prix et récompenses, et célébrait en même temps son 65e

anniversaire.

Victor Hugo présidait. Il a prononcé, en ouvrant la séance, le

discours qui suit:

Il y a un combat qui dure encore, un combat désespéré, un combat

suprême, entre deux enseignements, l'enseignement ecclésiastique et

l'enseignement universitaire. J'ai proposé, il y a trente ans, à la

tribune de l'Assemblée législative, une solution du problème. Cette

solution, qui était la vraie, a été repoussée par la réaction, qui a

dû en partie peut-être à ce refus son désastreux triomphe.

Aujourd'hui, messieurs, je veux rester dans le calme philosophique.

Vous avez pu remarquer que, pour caractériser les deux enseignements

qui se querellent, je n'ai voulu employer que les qualificatifs dont

ils se désignent eux-mêmes: ecclésiastique, universitaire; j'ai laissé

de côté, vieux combattant, ces expressions vivement populaires dont la

polémique actuelle se sert avec tant d'éclat. Ne mettons pas de colère

dans les mots, il y a assez de colère dans les choses. L'avenir

avance, le passé résiste; la lutte est violente, les efforts sont

quelquefois excessifs; modérons-les. La certitude du triomphe se

mesure à la dignité du combat; la victoire est d'autant plus certaine

qu'elle est plus tranquille. (_Bravos_.)

Quelle fête célébrons-nous ici? La fête d'une société pour

l'enseignement élémentaire.

Qu'est-ce que cette société? Je vais tâcher de vous le dire.

Elle s'occupe peu de ce qui occupe particulièrement l'école

ecclésiastique dont je viens de vous parler; cette société est

absorbée, d'abord par ce premier art, lire et écrire, puis par

l'histoire, la géographie, la morale, la littérature, la cosmographie,

l'hygiène, l'arithmétique, la géométrie, le droit usuel, la chimie,

la physique, la musique. Pendant que l'enseignement ecclésiastique,

inquiet pour l'erreur dont il est l'apôtre, entre en folie et pousse

des cris de guerre et de rage, cette société, profondément calme,

se tourne vers les enfants, les mères et les familles, et se laisse

pénétrer par la sérénité céleste des choses nécessaires; elle

travaille. (_Applaudissements_.)

Elle travaille; elle élève des esprits. Elle n'enseigne rien de ce

qu'il faudra plus tard oublier; elle laisse blanche la page où la

conscience, éclairée par la vie, écrira, quand l'heure sera venue.

(_Bravos répétés_.)

Elle travaille. Que produit-elle? Écoutez, messieurs. Elle va donner,

cette année:

Trois médailles de vermeil,

Trente-cinq médailles d'argent,

Cent dix médailles de bronze,

Deux cent dix-huit mentions honorables,

Et quinze cent quatrevingt-dix certificats d'études.

Ici, j'entends un cri unanime: Grand succès! Messieurs, j'aime mieux

dire: Grand effort!

Ce mot, grand effort, fait mieux que satisfaire l'amour-propre, il

engage l'avenir.

Oui, un noble, puissant et généreux effort! Et aucune bonne volonté

n'est inutile à la marche de l'humanité. La somme du progrès,

qu'est-ce? le total de nos efforts.

Je suis un de ces passants qui vont partout où il y a un conseil

à donner ou à recevoir, et qui s'arrêtent émus devant ces choses

saintes, l'enfance, la jeunesse, l'espérance, le travail. On se sent

satisfait et tranquillisé, quand on est de ceux qui s'en vont, de

pouvoir, de ce point extrême de la vie, jeter au loin les yeux sur

l'horizon, et dire aux hommes:

«Tout va bien. Vous êtes dans la bonne voie. Le mal est derrière

vous, le bien est devant vous. Continuez. Les volontés suprêmes

s'accomplissent.» (_Vive sensation_.)

Messieurs, nous achevons un grand siècle.

Ce siècle a vaillamment et ardemment produit les premiers fruits

de cette immense révolution qui, même lorsqu'elle sera devenue la

révolution humaine, s'appellera toujours la Révolution française.

(_Bravos prolongés_.)

La vieille Europe est finie; une nouvelle Europe commence.

L'Europe nouvelle sera une Europe de paix, de labeur, de concorde,

de bonne volonté. Elle apprendra, elle saura. Elle marchera à ce but

superbe: l'homme sachant ce qu'il veut, l'homme voulant ce qu'il peut.

(_Applaudissements_.)

Nous ne ferons entendre que des paroles de conciliation. Nous sommes

les ennemis du massacre qui est dans la guerre, de l'échafaud qui est

dans la pénalité, de l'enfer qui est dans le dogme; mais notre haine

ne va pas jusqu'aux hommes. Nous plaignons le soldat, nous plaignons

le juge, nous plaignons le prêtre. Grâce au glorieux drapeau du 14

juillet, le soldat est désormais hors de notre inquiétude, car il est

réservé aux seules guerres nationales; on ne ment pas au drapeau.

Notre pitié reste sur le prêtre et sur le juge. Qu'ils nous fassent la

guerre, nous leur offrons la paix. Ils veulent obscurcir notre âme,

nous voulons éclairer la leur. Toute notre revanche, c'est la lumière.

(_Longue acclamation_.)

Allez donc, je ne me lasserai pas de le redire, allez, et

efforcez-vous, vous tous, mes contemporains! Que personne ne se

ménage, que personne ne s'épargne! Faites chacun ce que vous pouvez

faire. L'Être immense sera content. Il égalise l'importance des

résultats devant l'énergie des intentions. L'effort du plus petit est

aussi vénérable que l'effort du plus grand. (_Bravos_.)

Allez, marchez, avancez. Ayez dans les yeux la clarté de l'aurore.

Ayez en vous la vision du droit, la bonne résolution, la volonté

ferme, la conscience, qui est le grand conseil. Ayez en vous--c'est

par là que je termine--ces deux choses, qui toutes deux sont

l'expression du plus court chemin de l'homme à la vérité, la

rectitude dans l'esprit, la droiture dans le coeur. (_Triple salve

d'applaudissements. Cri unanime de: Vive Victor Hugo! Toute la salle

se lève et fait une ovation à l'orateur_.)

IV

LA FÊTE DE BESANÇON

--27 DÉCEMBRE 1880--

En mai 1879, M. le sénateur Oudet, maire de Besançon, transmettait

à Victor Hugo un extrait d'une délibération du conseil municipal de

Besançon, lequel décidait:

«Une plaque en bronze sera placée sur la façade et contre le jambage

séparatif des deux fenêtres de la chambre où est né Victor Hugo,

au premier étage de la maison Arthaud; cette plaque portant une

inscription qui rappellera la naissance de notre illustre compatriote.

«La rue du Rondot-Saint-Quentin recevra à l'avenir le nom de rue

Victor Hugo.»

En conséquence de cette décision, la ville de Besançon célébrait,

le 27 décembre 1880, par une fête en l'honneur de Victor Hugo,

l'inauguration de la plaque commémorative.

A une heure, le cortège officiel se réunissait à l'hôtel de ville: le

maire, M. Beauquier, député, M. Alfred Rambaud, délégué du ministre de

l'instruction publique, les professeurs, les magistrats, les généraux,

etc.

Paul Meurice, venu de Paris, représentait Victor Hugo.

Le cortège s'est dirigé vers la maison natale de Victor Hugo.

Le _Rappel_ donne ce récit de la journée:

... La foule est immense sur la place du Capitole, sur les balcons,

aux fenêtres.

Une vaste estrade a été dressée, toute fleurie d'arbustes charmants.

Elle est recouverte d'un haut pavillon, constellé des initiales V.H.

sur fond d'or.

En face de l'estrade, la maison où est né Victor Hugo.

Cette maison, qu'habitait en 1802 le commandant Hugo, père du poète de

la _Légende des Siècles_, s'élève dans la Grande-Rue qui conduit à

la citadelle. Une place, ornée d'une fontaine, monumentale, s'étend

devant la maison célèbre.

La maison a deux étages et cinq fenêtres de front. Les deux fenêtres,

à droite de la porte d'entrée, au premier étage, éclairent une vaste

chambre, celle où Victor Hugo est né.

Le large toit flamand a deux rangées de mansardes espagnoles,

surmontées de frontons terminés par des boules de pierre. L'une de ces

boules, celle du milieu, se termine par trois feuilles de chêne en

granit sculpté. Celui qui a sculpté ces feuilles de chêne savait-il

quel grand front elles couronneraient?

Les fenêtres sont aujourd'hui remplies de larges camélias en fleurs

et surmontées d'écussons peints et dorés sur lesquels on lit:

_Hernani--Ruy Blas--Les Orientales_, etc.

Une immense guirlande de bois émaillée de roses brode la frise et la

corniche du toit et encadre en retombant la sixième croisée du premier

étage, qui est du quinzième siècle.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 7 / 24 段