Maintenant qu'il est bien entendu que l'entrée en possession du

domaine public ne gène pas l'auteur et lui laisse le droit de vendre

la propriété de son oeuvre; maintenant qu'il me semble également

démontré que la concurrence peut s'établir utilement sur les livres,

après la mort de l'auteur aussi bien que pendant sa vie,--revenons à

la chose en elle-même.

Supposons le domaine public payant, immédiat, établi.

Il paie une redevance. J'ai dit que cette redevance devrait être

légère. J'ajoute qu'elle devrait être perpétuelle. Je m'explique.

S'il y a un héritier direct, le domaine public paie à cet héritier

direct la redevance; car remarquez que nous ne stipulons que pour

l'héritier direct, et que tous les arguments qu'on fait valoir au

sujet des héritiers collatéraux et de la difficulté qu'on aurait à les

découvrir, s'évanouissent.

Mais, à l'extinction des héritiers directs, que se passe-t-il?

Le domaine public va-t-il continuer d'exploiter l'oeuvre sans payer de

droits, puisqu'il n'y a plus d'héritiers directs? Non; selon moi, il

continuerait d'exploiter l'oeuvre en continuant de payer la redevance.

A qui?

C'est ici, messieurs, qu'apparaît surtout l'utilité de la redevance

perpétuelle.

Rien ne serait plus utile, en effet, qu'une sorte de fonds commun, un

capital considérable, des revenus solides, appliqués aux besoins de

la littérature en continuelle voie de formation. Il y a beaucoup de

jeunes écrivains, de jeunes esprits, de jeunes auteurs, qui sont

pleins de talent et d'avenir, et qui rencontrent, au début, d'immenses

difficultés. Quelques-uns ne percent pas, l'appui leur a manqué, le

pain leur a manqué. Les gouvernements, je l'ai expliqué dans mes

premières paroles publiques, ont créé le système des pensions,

système stérile pour les écrivains. Mais supposez que la littérature

française, par sa propre force, par ce décime prélevé sur l'immense

produit du domaine public, possède un vaste fonds littéraire,

administré par un syndicat d'écrivains, par cette société des gens de

lettres qui représente le grand mouvement intellectuel de l'époque;

supposez que votre comité ait cette très grande fonction d'administrer

ce que j'appellerai la liste civile de la littérature. Connaissez-vous

rien de plus beau que ceci: toutes les oeuvres qui n'ont plus

d'héritiers directs tombent dans le domaine public payant, et le

produit sert à encourager, à vivifier, à féconder les jeunes esprits!

(_Adhésion unanime_.)

Y aurait-il rien de plus grand que ce secours admirable, que cet

auguste héritage, légué par les illustres écrivains morts aux jeunes

écrivains vivants?

Est-ce que vous ne croyez pas qu'au lieu de recevoir tristement,

petitement, une espèce d'aumône royale, le jeune écrivain entrant dans

la carrière ne se sentirait pas grandi en se voyant soutenu dans

son oeuvre par ces tout-puissants génies, Corneille et Molière?

(_Applaudissements prolongés_.)

C'est là votre indépendance, votre fortune. L'émancipation, la mise

en liberté des écrivains, elle est dans la création de ce glorieux

patrimoine. Nous sommes tous une famille, les morts appartiennent aux

vivants, les vivants doivent être protégés par les morts. Quelle plus

belle protection pourriez-vous souhaiter? (_Explosion de bravos_.)

Je vous demande avec instance de créer le domaine public payant dans

les conditions que j'ai indiquées. Il n'y a aucun motif pour retarder

d'une heure la prise de possession de l'esprit humain (_Longue salve

d'applaudissements_.)

1879

I

DISCOURS POUR L'AMNISTIE SÉANCE DU SÉNAT

DU 28 FÉVRIER 1879

Le 28 janvier 1879, Victor Hugo avait déposé au Sénat une proposition

d'amnistie pleine et entière, ainsi conçue:

«Les soussignés,

«Voulant effacer toutes les traces de la guerre civile, ont l'honneur

de présenter la proposition suivante:

«Article premier.--Sont amnistiés tous les condamnés pour actes

relatifs aux événements de mars, avril et mai 1871. Les poursuites,

pour faits se rapportant aux dits événements, sont et demeurent non

avenues.

«Art. 2.--Cette amnistie pleine et entière est étendue à toutes

condamnations politiques prononcées depuis la dernière amnistie de

1870.

«Ont signé: MM. Victor Hugo, Schoelcher, Peyrat, Corbon,

Laurent-Pichat, Scheurer-Kestner, Barne, Ferrouillat, Romet, Massé,

Demôle, Lelièvre, Combescure, Ronjat, Tolain, Griffe, Ch. Brun, La

Serve.»

Le gouvernement proposa par contre une amnistie partielle.

Le projet de loi vint en discussion à la séance du 28 février.

Victor Hugo prit la parole:

J'occuperai cette tribune peu d'instants. Tout ce qui pouvait être

dit pour ou contre l'amnistie a été dit. Je n'ajouterai rien. Je ne

répéterai rien de ce que vous avez entendu.

Le pouvoir exécutif intervient cette fois, et il vous dit: La grâce

dépend de moi, l'amnistie dépend de vous. Combinez ces deux solutions;

faites des catégories: ici les amnistiés; là les commués; au fond, les

non graciés. La peine d'un côté, l'effacement de l'autre.

Messieurs, composez ainsi le pour et le contre; vous verrez tous ces

demi-pansements s'irriter, toutes ces plaies saigner, toutes ces

douleurs gémir. La question se plaindra jusqu'à ce qu'elle revienne.

Si, au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie,

l'amnistie totale, générale, sans réserve, sans condition, sans

restriction, l'amnistie pleine et entière, alors la paix naîtra, et

vous n'entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la

guerre civile qui se ferme. (_Applaudissements._)

Les guerres civiles ne sont finies qu'apaisées.

En politique, oublier c'est la grande loi.

Un vent fatal a soufflé; des malheureux ont été entraînés, vous les

avez saisis, vous les avez punis. Il y a de cela huit ans.

La guerre civile est une faute. Qui l'a commise? Tout le monde et

personne. (_Bruits à droite._) Sur une vaste faute, il faut un vaste

oubli.

Ce vaste oubli, c'est l'amnistie.

Vous êtes un gouvernement nouveau, établissez-vous par des actes

considérables. Faites voir aux vieux gouvernements comment vous

montez pendant qu'ils descendent; enseignez-leur l'art de sortir des

précipices.

Quel précipice fut plus profond que le vôtre? quelle sortie est plus

éclatante? Continuez cette sortie admirable. Montrez comment un peuple

magnanime sait préférer à la haine la fraternité, à la mort la vie, à

la guerre la paix.

Il est bon qu'après tant de luttes et d'angoisses, une puissante

nation sache prouver au monde qu'elle répond par la grandeur de ses

actes à la grandeur de ses institutions.

Quel mal y aurait-il à ce qu'on pût dire: La France a eu un moment

terrible; il y avait d'un côté la commune, menaçant la magnifique

fondation de 93, l'unité nationale; il y avait de l'autre côté trois

monarchies et le pouvoir clérical; ces forces obscures se sont livré

bataille.... Vous êtes alors intervenus; vous avez saisi les deux

forces et les avez brisées l'une sur l'autre, et vous en avez extrait

la clémence, la vraie clémence,--l'oubli. Et c'est ainsi que, dans

l'ombre et dans la nuit, la république, la république souveraine, la

république toute-puissante, a su, du choc de deux blocs de ténèbres,

faire jaillir la lumière. (_Applaudissements à gauche._)

II

DISCOURS SUR L'AFRIQUE

Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commémoratif de l'abolition de

l'esclavage réunissait, chez Bonvalet, cent vingt convives.

Victor Hugo présidait. Il avait à sa droite MM. Schoelcher, l'auteur

principal du décret de 1848 abolissant l'esclavage, et Emmanuel Arago,

fils du grand savant républicain qui l'a signé comme ministre de la

marine; à sa gauche, MM. Crémieux et Jules Simon.

On remarquait dans l'assistance des sénateurs, des députés, des

journalistes, des artistes.

Il y a eu un incident touchant. Un nègre aveugle s'est fait conduire à

Victor Hugo. C'est un nègre qui a été esclave et qui doit à la France

d'être un homme.

Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes:

Cher grand Victor Hugo,

La bienveillance de mes amis, en me donnant la présidence honoraire du

comité organisateur de notre fête de famille, m'a réservé un honneur

et un plaisir bien précieux pour moi, l'honneur et le plaisir de vous

exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accepté de

nous présider. Au nom de tous ceux qui viennent d'acclamer si

chaleureusement votre entrée, au nom des vétérans anglais et français

de l'abolition de l'esclavage, des créoles blancs qui se sont

noblement affranchis des vieux préjugés de leur caste, des créoles

noirs et de couleur qui peuplent nos écoles ou qui sont déjà lancés

dans la carrière, au nom de ces hommes de toute classe, réunis pour

célébrer fraternellement l'anniversaire de l'émancipation,--je vous

remercie d'avoir bien voulu répondre à notre appel.

Vous, Victor Hugo, qui avez survécu à la race des géants, vous le

grand poète et le grand prosateur, chef de la littérature moderne,

vous êtes aussi le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous

les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du

droit sacré du genre humain. La cause des nègres que nous soutenons,

et envers lesquels les nations chrétiennes ont tant à se reprocher,

devait avoir votre sympathie; nous vous sommes reconnaissants de

l'attester par votre présence au milieu de nous.

Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous

entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir.

Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier; de cette

étroite enceinte où nous sommes enfermés, elle pénétrera jusqu'au

coeur de l'Afrique, sur les routes qu'y fraient incessamment

d'intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations

encore dans l'enfance, et leur enseigner la liberté, l'horreur de

l'esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine; votre

parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation; elle aidera

ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant

aujourd'hui l'intérêt de l'Europe vers le pays des hommes noirs,

vouloir y réparer le mal qu'elle lui a fait. Ce mouvement sera une

gloire de plus pour le dix-neuvième siècle, ce siècle qui vous a vu

naître, qui a établi la république en France, et qui ne finira pas

sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines.

Victor Hugo, cher hôte vénéré et admiré, nous saluons encore votre

bienvenue ici, avec émotion.

Après ces paroles, dont l'impression a été profonde, Victor Hugo s'est

levé et une immense acclamation a salué longtemps celui qui a toujours

mis son génie au service de toutes les souffrances.

Le silence s'est fait, et Victor Hugo a prononcé les paroles qui

suivent:

Messieurs,

Je préside, c'est-à-dire j'obéis; le vrai président d'une réunion

comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l'homme qui a eu

l'immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine

blanche pour dire à la race humaine noire: Tu es libre. Cet homme,

vous le nommez tous, messieurs, c'est Schoelcher. Si je suis à cette

place, c'est lui qui l'a voulu. Je lui ai obéi.

Du reste, une douceur est mêlée à cette obéissance, la douceur de me

trouver au milieu de vous. C'est une joie pour moi de pouvoir presser

en ce moment les mains de tant d'hommes considérables qui ont laissé

un bon souvenir dans la mémorable libération humaine que nous

célébrons.

Messieurs, le moment actuel sera compté dans ce siècle. C'est un point

d'arrivée, c'est un point de départ. Il a sa physionomie: au nord

le despotisme, au sud la liberté; au nord la tempête, au sud

l'apaisement.

Quant à nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai,

puisque nous sommes des songeurs, des écrivains, des philosophes

attentifs; puisque nous sommes assemblés ici autour d'une pensée

unique, l'amélioration de la race humaine; puisque nous sommes, en

un mot, des hommes passionnément occupés de ce grand sujet, l'homme,

profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l'avenir;

demandons-nous ce que fera le vingtième siècle. (_Mouvement

d'attention._)

Politiquement, vous le pressentez, je n'ai pas besoin de vous le dire.

Géographiquement,--permettez que je me borne à cette indication,--la

destinée des hommes est au sud.

Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement: il

faut être un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer à

l'Europe qu'elle a à côté d'elle l'Afrique. Le moment est venu de dire

aux quatre nations d'où sort l'histoire moderne, la Grèce, l'Italie,

l'Espagne, la France, qu'elles sont toujours là, que leur mission

s'est modifiée sans se transformer, qu'elles ont toujours la même

situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et

que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été

entrevu par Virgile et qui s'est montré digne de ce grand regard,

l'Angleterre, on a, à peu près, tout l'effort de l'antique genre

humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l'unité, qui est

la vie.

La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n'est certes pas pour

rien que la Méditerranée a sur l'un de ses bords le vieil univers

et sur l'autre l'univers ignoré, c'est-à-dire d'un côté toute la

civilisation et de l'autre toute la barbarie.

Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations:

Unissez-vous! allez au sud.

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est là, devant vous, ce

bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis

six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux

Cham qui arrête Sem par son énormité,--l'Afrique.

Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a

son histoire, l'Australie elle-même a son histoire; l'Afrique n'a pas

d'histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l'enveloppe. Rome

l'a touchée, pour la supprimer; et, quand elle s'est crue délivrée de

l'Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes

qui ne se traduisent pas: _Africa portentosa!_ (_Applaudissements._)

C'est plus et moins que le prodige. C'est ce qui est absolu dans

l'horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c'est l'Afrique. Il

semble que voir l'Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil

est un excès de nuit.

Eh bien, cet effroi va disparaître.

Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples

libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la

tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est

et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail

colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des

peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle

suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle,

et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un

cinquième du globe paralysé.

De hardis pionniers se s'ont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce

sol étrange est apparu réel; ces paysages lunaires deviennent des

paysages terrestres. La France est prête à y apporter une mer. Cette

Afrique farouche n'a que deux aspects: peuplée, c'est la barbarie;

déserte, c'est la sauvagerie; mais elle ne se dérobe plus; les lieux

réputés inhabitables sont des climats possibles; on trouve partout

des fleuves navigables; des forêts se dressent, de vastes branchages

encombrent çà et là l'horizon; quelle sera l'attitude de la

civilisation devant cette faune et cette flore inconnues? Des lacs

sont aperçus, qui sait? peut-être cette mer Nagaïn dont parle la

Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont préparés par la

nature et attendent l'homme; on voit les points où germeront des

villes; on devine les communications; des chaînes de montagnes se

dessinent; des cols, des passages, des détroits sont praticables; cet

univers, qui effrayait les romains, attire les français.

Remarquez avec quelle majesté les grandes choses s'accomplissent. Les

obstacles existent; comme je l'ai dit déjà, ils font leur devoir, qui

est de se laisser vaincre. Ce n'est pas sans difficulté.

Au nord, j'y insiste, un mouvement s'opère, le _divide ut regnes_

exécute un colossal effort, les suprêmes phénomènes monarchiques se

produisent. L'empire germanique unit contre ce qu'il suppose l'esprit

moderne toutes ses forces; l'empire moscovite offre un tableau plus

émouvant encore. A l'autorité sans borne résiste quelque chose qui

n'a pas non plus de limite; au despotisme omnipotent qui livre des

millions d'hommes à l'individu, qui crie: Je veux tout, je prends

tout! j'ai tout!--le gouffre fait cette réponse terrible: _Nihil_. Et

aujourd'hui nous assistons à la lutte épouvantable de ce Rien avec ce

Tout. (_Sensation_.)

Spectacle digne de méditation! le néant engendrant le chaos.

La question sociale n'a jamais été posée d'une façon si tragique, mais

la fureur n'est pas une solution. Aussi espérons-nous que le vaste

souffle du dix-neuvième siècle se fera sentir jusque dans ces régions

lointaines, et substituera à la convulsion belliqueuse la conclusion

pacifique.

Cependant, si le nord est inquiétant, le midi est rassurant. Au sud,

un lien étroit s'accroît et se fortifie entre la France, l'Italie et

l'Espagne. C'est au fond le même peuple, et la Grèce s'y rattache, car

à l'origine latine se superpose l'origine grecque. Ces nations ont la

Méditerranée, et l'Angleterre a trop besoin de la Méditerranée pour se

séparer des quatre peuples qui en sont maîtres. Déjà les États-Unis du

Sud s'esquissent ébauche évidente des États-Unis d'Europe. (_Bravos._)

Nulle haine, nulle violence, nulle colère. C'est la grande marche

tranquille vers l'harmonie, la fraternité et la paix.

Aux faits populaires viennent s'ajouter les faits humains; la forme

définitive s'entrevoit; le groupe gigantesque se devine; et, pour ne

pas sortir des frontières que vous vous tracez à vous-mêmes, pour

rester dans l'ordre des choses où il convient que je m'enferme, je me

borne, et ce sera mon dernier mot, à constater ce détail, qui n'est

qu'un détail, mais qui est immense: au dix-neuvième siècle, le blanc a

fait du noir un homme; au vingtième siècle, l'Europe fera de l'Afrique

un monde. (_Applaudissements._)

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la

civilisation, tel est le problème. L'Europe le résoudra.

Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui? à

personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes,

Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient

la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais

pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la

bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquête, mais pour la

fraternité. (_Applaudissements prolongés_.)

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez

vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires.

Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes;

croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre,

de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l'Esprit divin

s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberté!

Ce discours, constamment couvert d'applaudissements enthousiastes,

a été suivi d'une explosion de cris de: Vive Victor Hugo! vive la

république!

M. Jules Simon, invité par l'assemblée à remercier son glorieux

président, s'est acquitté de la tâche dans une improvisation, d'abord

familière et spirituelle, et qui s'est élevée à une vraie éloquence

lorsqu'il a dit que c'était aux émancipés, qui avaient tant souffert

du préjugé et de l'oppression, à combattre plus que personne à

l'avant-garde de la vérité et du droit.

III

LA 100e REPRÉSENTATION DE NOTRE-DAME DE PARIS

--13 OCTOBRE--

Extrait du _Rappel_:

La centième représentation de _Notre-Dame de Paris_ a eu l'éclat de la

première. On savait que Victor Hugo y assisterait, et la foule était

accourue au théâtre des Nations avec un double empressement pour le

drame et pour le poète. Les artistes ont joué avec leur talent, et

on peut dire de tout leur coeur. Jamais Mme Laurent n'avait été plus

tragique dans la Sachette, jamais Mlle Alice Lody plus charmante dans

la Esmeralda, jamais Lacressonnière plus profondément touchant dans

Quasimodo. Après le dernier acte, la toile s'est relevée, tous les

acteurs de la pièce, petits et grands, étaient en scène, et Mme

Laurent a dit ces beaux vers de Théodore de Banville:

O peuple frissonnant, ému comme une femme

Heureux de savourer la douleur et l'effroi.

Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame

Où l'âme de Hugo pleure et gémit sur toi.

Esmeralda, si belle en sa parure folle

Que les anges du ciel la regardent marcher,

Domptant les noirs truands par sa douce parole

Et dévorant des yeux Phoebus, le bel archer;

Esmeralda, rayon, chant, vision, chimère!

Jeune fille sur qui la lumière tombait,

Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mère

Pour l'unir, éperdue, avec l'affreux gibet!

Le prêtre méditant son infâme caresse,

Et le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr;

Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,

Masse difforme ayant en elle de l'azur;

Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles,

Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours

D'où s'enfuit à l'aurore un vol de tourterelles,

Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;

Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime,

Et qui semble un miroir magique où tu te vois,

O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-même,

Et ton espoir immense a passé dans sa voix.

C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne.

Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.

Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne.

Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!

Lui! le chanteur divin béni par les érables

Et les chênes touffus dans la noire forêt,

Il dit: «Laissez venir à moi les misérables!»

Et son front calme et doux comme un lys apparaît.

Il vient coller sa lèvre a toute âme tuée;

Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi,

Relever le laquais et la prostituée,

Et dire au mendiant: «Mon frère, embrasse-moi.»

O Job mourant, sa bouche a baisé ton ulcère!

Et cependant un jour, parmi les deuils amers,

L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serre

Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.

Il méditait, privé de la douce patrie;

Et, lui que cette France avait vu triomphant,

Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie,

S'agenouiller dans l'herbe où dormait son enfant!

A ses côtés pourtant, invisible et farouche,

Némésis, au courroux redoutable et serein,

Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,

Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain

Mais, le jour où la Guerre entoura nos murailles,

Où le vaillant Paris, agonisant enfin,

Succombait et sentait le vide en ses entrailles,

Il revint, il voulut comme nous avoir faim!

Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,

Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,

Proie auguste, servit de pâture à l'histoire,

On revit parmi nous sa face de lion.

Et puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes!

Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté,

Et, frémissante encor, de nouveau nous revîmes

Fleurir la poésie avec la liberté.

Et ce fut une joie immense, un pur délire,

Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas!

Reparurent divins, avec leur chant de lyre,

Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas!

Et nous-mêmes, dont l'âme à la Muse se livre,

Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix,

Nous avons évoqué le drame et le grand livre

Que tu viens d'applaudir pour la centième fois.

O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,

Charment, quand ton Orphée, avec ses rimes d'or,

Te prodigue l'ivresse adorable, savoure

Cette ambroisie, et toi, poète, chante encor!

Homère d'un héros vivant, plus grand qu'Achille,

Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux,

Chante! et console encor ton Prométhée, Eschyle,

Sur le rocher sanglant où l'insultent les dieux!

Parle! toi qui toujours soutenant ce qui penche,

Opposas la Justice à la Fatalité,

Toi qui sous le laurier lèves ta tête blanche,

Génie entré vivant dans l'immortalité!

Une demi-heure après, la fête était au Grand-Hôtel, où un souper

réunissait les artistes et les représentants de la presse théâtrale,

sans distinction d'opinion.

Au dessert, le directeur du théâtre des Nations, M. Bertrand, a

remercié en paroles émues l'auteur de _Notre-Dame de Paris_.

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 6 / 24 段