Je ne veux pas finir par une parole amère. Montons et restons dans la

sérénité immuable de la pensée. Nous avons commencé l'affirmation de

la concorde et de la paix; continuons cette affirmation hautaine et

tranquille.

Je l'ai dit ailleurs, et je le répète, toute la sagesse humaine tient

dans ces deux mots: Conciliation et Réconciliation; conciliation pour

les idées, réconciliation pour les hommes.

Messieurs, nous sommes ici entre philosophes, profitons de l'occasion,

ne nous gênons pas, disons des vérités. (_Sourires et marques

d'approbation_.) En voici une, une terrible: le genre humain a une

maladie, la haine. La haine est mère de la guerre; la mère est infâme,

la fille est affreuse.

Rendons-leur coup sur coup. Haine à la haine! Guerre à la guerre!

(_Sensation_.)

Savez-vous ce que c'est que cette parole du Christ: _Aimez-vous les

uns les autres?_ C'est le désarmement universel. C'est la guérison

du genre humain. La vraie rédemption, c'est celle-là. Aimez-vous. On

désarme mieux son ennemi en lui tendant la main qu'en lui montrant

le poing. Ce conseil de Jésus est un ordre de Dieu. Il est bon. Nous

l'acceptons. Nous sommes avec le Christ, nous autres! L'écrivain est

avec l'apôtre; celui qui pense est avec celui qui aime. (_Bravos_.)

Ah! poussons le cri de la civilisation! Non! non! non! nous ne voulons

ni des barbares qui guerroient, ni des sauvages qui assassinent! Nous

ne voulons ni de la guerre de peuple à peuple, ni de la guerre d'homme

à homme. Toute tuerie est non seulement féroce, mais insensée. Le

glaive est absurde et le poignard est imbécile. Nous sommes les

combattants de l'esprit, et nous avons pour devoir d'empêcher le

combat de la matière; notre fonction est de toujours nous jeter entre

les deux armées. Le droit à la vie est inviolable. Nous ne voyons pas

les couronnes, s'il y en a, nous ne voyons que les têtes. Faire grâce,

c'est faire la paix. Quand les heures funestes sonnent, nous demandons

aux rois d'épargner la vie des peuples, et nous demandons aux

républiques d'épargner la vie des empereurs. (_Applaudissements_.)

C'est un beau jour pour le proscrit que le jour où il supplie un

peuple pour un prince, et où il tâche d'user, en faveur d'un empereur,

de ce grand droit de grâce qui est le droit de l'exil.

Oui, concilier et réconcilier. Telle est notre mission, à nous

philosophes. O mes frères de la science, de la poésie et de l'art,

constatons la toute-puissance civilisatrice de la pensée. À chaque pas

que le genre humain fait vers la paix, sentons croître en nous la joie

profonde de la vérité. Ayons le fier consentement du travail utile. La

vérité est une et n'a pas de rayon divergent; elle n'a qu'un synonyme,

la justice. Il n'y a pas deux lumières, il n'y en a qu'une, la raison.

Il n'y a pas deux façons d'être honnête, sensé et vrai. Le rayon

qui est dans l'_Iliade_ est identique à la clarté qui est dans le

_Dictionnaire philosophique_. Cet incorruptible rayon traverse les

siècles avec la droiture de la flèche et la pureté de l'aurore. Ce

rayon triomphera de la nuit, c'est-à-dire de l'antagonisme et de la

haine. C'est là le grand prodige littéraire. Il n'y en a pas de

plus beau. La force déconcertée et stupéfaite devant le droit,

l'arrestation de la guerre par l'esprit, c'est, ô Voltaire, la

violence domptée par la sagesse; c'est ô Homère, Achille pris aux

cheveux par Minerve! (_Longs applaudissements_.)

Et maintenant que je vais finir, permettez-moi un voeu, un voeu qui ne

s'adresse à aucun parti et qui s'adresse à tous les coeurs.

Messieurs, il y a un romain qui est célèbre par une idée fixe, il

disait: Détruisons Carthage! J'ai aussi, moi, une pensée qui m'obsède,

et la voici: Détruisons la haine. Si les lettres humaines ont un

but, c'est celui-là. _Humaniores litterae_. Messieurs, la meilleure

destruction de la haine se fait par le pardon. Ah! que cette grande

année ne s'achève pas sans la pacification définitive, qu'elle se

termine en sagesse et en cordialité, et qu'après avoir éteint la

guerre étrangère, elle éteigne la guerre civile. C'est le souhait

profond de nos âmes. La France à cette heure montre au monde son

hospitalité, qu'elle lui montre aussi sa clémence. La clémence!

mettons sur la tête de la France cette couronne! Toute fête est

fraternelle; une fête qui ne pardonne pas à quelqu'un n'est pas une

fête. (_Vive émotion.--bravos redoublés_.) La logique d'une joie

publique, c'est l'amnistie. Que ce soit là la clôture de cette

admirable solennité, l'Exposition universelle. Réconciliation!

réconciliation! Certes, cette rencontre de tout l'effort commun du

genre humain, ce rendez-vous des merveilles de l'industrie et du

travail, cette salutation des chefs-d'oeuvre entre eux, se confrontant

et se comparant, c'est un spectacle auguste; mais il est un spectacle

plus auguste encore, c'est l'exilé debout à l'horizon et la patrie

ouvrant les bras! (_Longue acclamation; les membres français et

étrangers du congrès qui entourent l'orateur sur l'estrade viennent

le féliciter et lui serrer la main, au milieu des applaudissements

répétés de la salle entière_.)

II

LE DOMAINE PUBLIC PAYANT

SÉANCE DU 21 JUIN

_Présidence de Victor Hugo_.

Puisque vous désirez, messieurs, connaître mon avis, je vais vous le

dire. Ceci, du reste, est une simple conversation.

Messieurs, dans cette grave question de la propriété littéraire il y a

deux unités en présence: l'auteur et la société. Je me sers de ce mot

unité pour abréger; ce sont comme deux personnes distinctes.

Tout à l'heure nous allons aborder la question d'un tiers, l'héritier.

Quant à moi, je n'hésite pas à dire que le droit le plus absolu,

le plus complet, appartient à ces deux unités: l'auteur qui est la

première unité, la société qui est la seconde.

L'auteur donne le livre, la société l'accepte ou ne l'accepte pas. Le

livre est fait par l'auteur, le sort du livre est fait par la société.

L'héritier ne fait pas le livre; il ne peut avoir les droits de

l'auteur. L'héritier ne fait pas le succès; il ne peut avoir le droit

de la société.

Je verrais avec peine le congrès reconnaître une valeur quelconque à

la volonté de l'héritier.

Ne prenons pas de faux points de départ.

L'auteur sait ce qu'il fait; la société sait ce qu'elle fait;

l'héritier, non. Il est neutre et passif.

Examinons d'abord les droits contradictoires de ces deux unités:

l'auteur qui crée le livre, la société qui accepte ou refuse cette

création.

L'auteur a évidemment un droit absolu sur son oeuvre, ce droit est

complet. Il va très loin, car il va jusqu'à la destruction. Mais

entendons-nous bien sur cette destruction.

Avant la publication, l'auteur a un droit incontestable et illimité.

Supposez un homme comme Dante, Molière, Shakespeare. Supposez-le au

moment où il vient de terminer une grande oeuvre. Son manuscrit est

là, devant lui, supposez qu'il ait la fantaisie de le jeter au feu,

personne ne peut l'en empêcher. Shakespeare peut détruire _Hamlet_;

Molière, _Tartuffe_; Dante, l'_Enfer_.

Mais dès que l'oeuvre est publiée l'auteur n'en est plus le maître.

C'est alors l'autre personnage qui s'en empare, appelez-le du nom

que vous voudrez: esprit humain, domaine public, société. C'est ce

personnage-là qui dit: Je suis là, je prends cette oeuvre, j'en fais

ce que je crois devoir en faire, moi esprit humain; je la possède,

elle est à moi désormais. Et, que mon honorable ami M. de Molinari

me permette de le lui dire, l'oeuvre n'appartient plus à l'auteur

lui-même. Il n'en peut désormais rien retrancher; ou bien, à sa mort

tout reparaît. Sa volonté n'y peut rien. Voltaire du fond de son

tombeau voudrait supprimer la _Pucelle_; M. Dupanloup la publierait.

L'homme qui vous parle en ce moment a commencé par être catholique et

monarchiste. Il a subi les conséquences d'une éducation aristocratique

et cléricale. L'a-t-on vu refuser l'autorisation de rééditer des

oeuvres de sa presque enfance? Non. (_Bravo! bravo!_)

J'ai tenu à marquer mon point de départ. J'ai voulu pouvoir dire:

Voilà d'où je suis parti et voilà où je suis arrivé.

J'ai dit cela dans l'exil: Je suis parti de la condition heureuse

et je suis monté jusqu'au malheur qui est la conséquence du devoir

accompli, de la conscience obéie. (_Applaudissements_.) Je ne veux pas

supprimer les premières années de ma vie.

Mais je vais bien plus loin, je dis: il ne dépend pas de l'auteur de

faire une rature dans son oeuvre quand il l'a publiée. Il peut

faire une correction de style, il ne peut pas faire une rature de

conscience. Pourquoi? Parce que l'autre personnage, le public, a pris

possession de son oeuvre.

Il m'est arrivé quelquefois d'écrire des paroles sévères, que plus

tard j'aurais voulu, par un sentiment de mansuétude, effacer. Il m'est

arrivé un jour ... je puis vous dire cela, de flétrir le nom d'un

homme très coupable; et j'ai certes bien fait de flétrir ce nom. Cet

homme avait un fils. Ce fils a eu une fin héroïque, il est mort pour

son pays. Alors j'ai usé de mon droit, j'ai interdit que ce nom fût

prononcé sur les théâtres de Paris où on lisait publiquement les

pièces dont je viens de vous parler. Mais il n'a pas été en mon

pouvoir d'effacer de l'oeuvre le nom déshonoré. L'héroïsme du fils n'a

pas pu effacer la faute du père. (_Bravos_.)

Je voudrais le faire, je ne le pourrais pas. Si je l'avais pu, je

l'aurais fait.

Vous voyez donc à quel point le public, la conscience humaine,

l'intelligence humaine, l'esprit humain, cet autre personnage qui est

en présence de l'auteur, a un droit absolu, droit auquel on ne peut

toucher. Tout ce que l'auteur peut faire, c'est d'écrire loyalement.

Quant à moi, j'ai la paix et la sérénité de la conscience. Cela me

suffit. (_Applaudissements_.)

Laissons notre devoir et laissons l'avenir juger. Une fois l'auteur

mort, une fois l'auteur disparu, son oeuvre n'appartient plus qu'à sa

mémoire, qu'elle flétrira ou glorifiera. (_C'est vrai! Très bien!_)

Je déclare, que s'il me fallait choisir entre le droit de l'écrivain

et le droit du domaine public, je choisirais le droit du domaine

public. Avant tout, nous sommes des hommes de dévouement et de

sacrifice. Nous devons travailler pour tous avant de travailler pour

nous.

Cela dit, arrive un troisième personnage, une troisième unité à

laquelle je prends le plus profond intérêt; c'est l'héritier, c'est

l'enfant. Ici se pose la question très délicate, très curieuse, très

intéressante, de l'hérédité littéraire, et de la forme qu'elle devrait

avoir.

Je vous demande la permission de vous soumettre rapidement, à ce

nouveau point de vue, les idées qui me paraissent résulter de l'examen

attentif que j'ai fait de cette question.

L'auteur a donné le livre.

La société l'a accepté.

L'héritier n'a pas à intervenir. Cela ne le regarde pas.

Joseph de Maistre, héritier de Voltaire, n'aurait pas le droit de

dire: Je m'y connais.

L'héritier n'a pas le droit de faire une rature, de supprimer une

ligne; il n'a pas le droit de retarder d'une minute ni d'amoindrir

d'un exemplaire la publication de l'oeuvre de son ascendant. (_Bravo!

bravo! Très bien!_)

Il n'a qu'un droit: vivre de la part d'héritage que son ascendant lui

a léguée.

Messieurs, je le dis tout net, je considère toutes les formes de la

législation actuelle qui constituent le droit de l'héritier pour un

temps déterminé comme détestables. Elles lui accordent une autorité

qu'elles n'ont pas le droit de lui donner, et elles lui accordent le

droit de publication pour un temps limité; ce qui est en partie sans

utilité: la loi est très aisément éludée.

L'héritier, selon moi, n'a qu'un droit, je le répète: vivre de

l'oeuvre de son ascendant; ce droit est sacré, et certes il ne serait

pas facile de me faire déshériter nos enfants et nos petits-enfants.

Nous travaillons d'abord pour tous les hommes, ensuite pour nos

enfants.

Mais ce que nous voulons fermement, c'est que le droit de publication

reste absolu et entier à la société. C'est le droit de l'intelligence

humaine.

C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'années--je suis de ceux qui ont

la tristesse de remonter loin dans leurs souvenirs--j'ai proposé un

mécanisme très simple qui me paraissait, et me paraît encore, avoir

l'avantage de concilier tous les droits des trois personnages,

l'auteur, le domaine public, l'héritier. Voici ce système: L'auteur

mort, son livre appartient au domaine public; n'importe qui peut le

publier immédiatement, en pleine liberté, car je suis pour la liberté.

A quelles conditions? Je vais vous le dire.

Il existe dans nos lois un article qui n'a pas de sanction, ce qui

fait qu'il a été très souvent violé. C'est un article qui exige que

tout éditeur, avant de publier une oeuvre, fasse à la direction de la

librairie, au ministère de l'intérieur, une déclaration portant sur

les points que voici:

Quel est le livre qu'il va publier;

Quel en est l'imprimeur;

Quel sera le format;

Quel est le nom de l'auteur.

Ici s'arrête la déclaration exigée par la loi. Je voudrais qu'on y

ajoutât deux autres indications que je vais vous dire.

L'éditeur serait tenu de déclarer quel serait le prix de revient pour

chaque exemplaire du livre qu'il entend publier et quel est le prix

auquel il entend le vendre. Entre ces deux prix, dans cet intervalle,

est inclus le bénéfice de l'éditeur.

Cela étant, vous avez des données certaines: le nombre d'exemplaires,

le prix de revient et le prix de vente, et vous pouvez, de la façon la

plus simple, évaluer le bénéfice.

Ici on va me dire: Vous établissez le bénéfice de l'éditeur sur sa

simple déclaration et sans savoir s'il vendra son édition? Non, je

veux que la loi soit absolument juste. Je veux même qu'elle incline

plutôt en faveur du domaine public que des héritiers. Aussi je vous

dis: l'éditeur ne sera tenu de rendre compte du bénéfice qu'il aura

fait que lorsqu'il viendra déposer une nouvelle déclaration. Alors on

lui dit: Vous avez vendu la première édition, puisque vous voulez en

publier une seconde, vous devez aux héritiers leurs droits. Ce droit,

messieurs, ne l'oubliez pas, doit être très modéré, car il faut que

jamais le droit de l'héritier ne puisse être une entrave au droit

du domaine public, une entrave à la diffusion des livres. Je ne

demanderais qu'une redevance de cinq ou dix pour cent sur le bénéfice

réalisé.

Aucune objection possible. L'éditeur ne peut pas trouver onéreuse

une condition qui s'applique à des bénéfices acquis et d'une telle

modération; car s'il a gagné mille francs on ne lui demande que cent

francs et on lui laisse neuf cents francs. Vous voyez à quel point lui

est avantageuse la loi que je propose et que je voudrais voir voter.

Je répète que ceci est une simple conversation. Je cherche, nous

cherchons tous, mutuellement, à nous éclairer. J'ai beaucoup étudié

cette question dans l'intérêt de la lumière et de la liberté.

Y a-t-il des objections? j'avoue que je ne les trouve pas. Je vois

s'écrouler toutes les objections à l'ancien système; tout ce qui a

été dit sur la volonté bonne ou mauvaise d'un héritier, sur un évêque

confisquant Voltaire, cela a été excellemment dit, cela était juste

dans l'ancien système; dans le mien cela s'évanouit.

L'héritier n'existe que comme partie prenante, prélevant une redevance

très faible sur le produit de l'oeuvre de son ascendant. Sauf les

concessions faites et stipulées par l'auteur de son vivant, contrats

qui font loi, sauf ces réserves, l'éditeur peut publier l'oeuvre à

autant d'exemplaires qu'il lui convient, dans le format qu'il lui

plaît; il fait sa déclaration, il paie la redevance et tout est dit.

Ici une objection, c'est que notre loi a une lacune. Il y a dans

cette assemblée des jurisconsultes; ils savent qu'il n'y a pas

de prescription sans sanction; or, la prescription relative à la

déclaration n'a pas de sanction. L'éditeur fait la déclaration qui lui

est imposée par la loi, s'il le veut. De là beaucoup de fraudes dont

les auteurs dès à présent sont victimes. Il faudrait que la loi

attachât une sanction à cette obligation.

Je désirerais que les jurisconsultes voulussent bien l'indiquer

eux-mêmes. Il me semble qu'on pourrait assimiler la fausse déclaration

faite par un éditeur à un faux en écriture publique ou privée. Ce qui

est certain, c'est qu'il faut une sanction; ce n'est, à mon sens, qu'à

cette condition qu'on pourra utiliser le système que j'ai l'honneur de

vous expliquer, et que j'ai proposé il y a de longues années.

Ce système a été repris avec beaucoup de loyauté et de compétence par

un éditeur distingué que je regrette de ne pas voir ici, M. Hetzel; il

a publié sur ce sujet un excellent écrit.

Une telle loi à mon avis serait utile. Je ne dispose certainement pas

de l'opinion des écrivains très considérables qui m'écoutent, mais il

serait très utile que dans leurs résolutions ils se préoccupassent de

ce que j'ai eu l'honneur de leur dire:

1° Il n'y a que deux intéressés véritables: l'écrivain et la société;

l'intérêt de l'héritier, quoique très respectable, doit passer après.

2° L'intérêt de l'héritier doit être sauvegardé, mais dans des

conditions tellement modérées que, dans aucun cas, cet intérêt ne

passe avant l'intérêt social.

Je suis sûr que l'avenir appartient à la solution que je vous ai

proposée.

Si vous ne l'acceptez pas, l'avenir est patient, il a le temps,

il attendra. (_Applaudissements prolongés.--L'assemblée vote, à

l'unanimité, l'impression de ce discours._)

SÉANCE DU 25 JUIN

_Présidence de Victor Hugo._

Messieurs, permettez-moi d'entrer en toute liberté dans la discussion.

Je ne comprends rien à la déclaration de guerre qu'on fait au domaine

public.

Comment! on ne publie donc pas les oeuvres de Corneille, de La

Fontaine, de Racine, de Molière? Le domaine public n'existe donc pas?

Où sont, dans le présent, ces inconvénients, ces dangers, tout ce dont

le Cercle de la librairie nous menace pour l'avenir?

Toutes, ces objections, on peut les faire au domaine public tel qu'il

existe aujourd'hui.

Le domaine public est détestable, dit-on, à la mort de l'auteur, mais

il est excellent aussitôt qu'arrivé l'expiration ... de quoi? De la

plus étrange rêverie que jamais des législateurs aient appliquée à un

mode de propriété, du délai fixé pour l'expropriation d'un livre.

Vous entrez là dans la fantaisie irréfléchie de gens qui ne s'y

connaissent pas. Je parle des législateurs, et j'ai le droit d'en

parler avec quelque liberté. Les hommes qui font des lois quelquefois

s'y connaissent; ils ne s'y connaissent pas en matière littéraire.

(_Rires approbatifs_.)

Sont-ils d'accord au moins entre eux? Non. Le délai de protection

qu'ils accordent est ici de dix ans, là de vingt ans, plus loin de

cinquante ans; ils vont même jusqu'à quatrevingts ans. Pourquoi? Ils

n'en savent rien. Je les défie de donner une raison.

Et c'est sur cette ignorance absolue des législateurs que vous voulez

fonder, vous qui vous y connaissez, une législation! Vous qui êtes

compétents, vous accepterez l'arrêt rendu par des incompétents!

Qui expliquera les motifs pour lesquels, dans tous les pays civilisés,

la législation attribue à l'héritier, après la mort de son auteur, un

laps de temps variable, pendant lequel l'héritier, absolu maître de

l'oeuvre, peut la publier ou ne pas la publier? Qui expliquera l'écart

que les diverses législations ont mis entre la mort de l'auteur et

l'entrée en possession du domaine public?

Il s'agit de détruire cette capricieuse et bizarre invention de

législateurs ignorants. C'est à vous, législateurs indirects mais

compétents, qu'il appartient d'accomplir cette tâche.

En réalité, qu'ont-ils considéré, ces législateurs qui, avec une

légèreté incompréhensible, ont légiféré sur ces matières? Qu'ont-ils

pensé? Ont-ils cru entrevoir que l'héritier du sang était l'héritier

de l'esprit? Ont-ils cru entrevoir que l'héritier du sang devait avoir

la connaissance de la chose dont il héritait, et que, par conséquent,

en lui remettant le droit d'en disposer, ils faisaient une loi juste

et intelligente?

Voilà où ils se sont largement trompés. L'héritier du sang est

l'héritier du sang. L'écrivain, en tant qu'écrivain, n'a qu'un

héritier, c'est l'héritier de l'esprit, c'est l'esprit humain, c'est

le domaine public. Voilà la vérité absolue.

Les législateurs ont attribué à l'héritier du sang une faculté qui est

pleine d'inconvénients, celle d'administrer une propriété qu'il ne

connaît pas, ou du moins qu'il peut ne pas connaître. L'héritier du

sang est le plus souvent à la discrétion de son éditeur. Que l'on

conserve à l'héritier du sang son droit, et que l'on donne à

l'héritier de l'esprit ce qui lui appartient, en établissant le

domaine public payant, immédiat.

Eh quoi! immédiat?--Ici arrive une objection, qui n'en est pas une.

Ceux qui l'ont faite n'avaient pas entendu mes paroles. On me dit:

Comment! le domaine public s'emparera immédiatement de l'oeuvre? Mais

si l'auteur l'a vendue pour dix ans, pour vingt ans, celui qui l'a

achetée va donc être dépossédé? Aucun éditeur ne voudra plus acheter

une oeuvre.

J'avais dit précisément le contraire, le texte est là. J'avais dit:

«Sauf réserve des concessions faites par l'auteur de son vivant, et

des contrats qu'il aura signés.»

Il en résulte que si vous avez vendu à un éditeur pour un laps de

temps déterminé la propriété d'une de vos oeuvres, le domaine public

ne prendra possession de cette oeuvre qu'après le délai fixé par vous.

Mais ce délai peut-il être illimité? Non. Vous savez, messieurs, que

la propriété, toute sacrée qu'elle est, admet cependant des limites.

Je vous dis une chose élémentaire en vous disant: on ne possède pas

une maison comme on possède une mine, une forêt, comme un littoral, un

cours d'eau, comme un champ. La propriété, il y a des jurisconsultes

qui m'entendent, est limitée selon que l'objet appartient, dans

une mesure plus ou moins grande, à l'intérêt général. Eh bien, la

propriété littéraire appartient plus que toute autre à l'intérêt

général; elle doit subir aussi des limites. La loi peut très bien

interdire la vente absolue, et accorder à l'auteur, par exemple, au

maximum cinquante ans. Je crois qu'il n'y a pas d'auteur qui ne se

contente d'une possession de cinquante ans.

Voilà donc un argument qui s'écroule. Le domaine public payant

immédiat ne supprime pas la faculté qu'un auteur a de vendre son livre

pour un temps déterminé; l'auteur conserve tous ses droits.

Second argument: Le domaine public payant immédiat, en créant une

concurrence énorme, nuira à la fois aux auteurs et aux éditeurs. Les

livres ne trouveront plus d'éditeurs sérieux.

Je suis étonné que les honorables représentants de la librairie qui

sont ici soutiennent une thèse semblable et fassent «comme s'ils ne

savaient pas». Je vais leur rappeler ce qu'ils savent très bien,

ce qui arrive tous les jours. Un auteur vend, de son vivant,

l'exploitation d'un livre, sous telle forme, à tel nombre

d'exemplaires, pendant tel temps, et stipule le format et quelquefois

même le prix de vente du livre. En même temps, à un autre éditeur, il

vend un autre format, dans d'autres conditions. A un autre, un mode de

publication différent; par exemple, une édition illustrée à deux sous.

Il y a quelqu'un qui vous parle ici et qui a sept éditeurs.

Aussi, quand j'entends des hommes que je sais compétents, des hommes

que j'honore et que j'estime, quand je les entends dire:--On ne

trouvera pas d'éditeurs, en présence de la concurrence et de la

liberté illimitée de publication, pour acheter et éditer un livre,

--je m'étonne. Je n'ai proposé rien de nouveau; tous les jours, on a

vu, on voit, du vivant de l'auteur et de son consentement, plusieurs

éditeurs, sans se nuire entre eux, et même en se servant entre eux,

publier le même livre. Et ces concurrences profitent à tous, au

public, aux écrivains, aux libraires.

Est-ce que vous voyez une interruption dans la publication des grandes

oeuvres des grands écrivains français? Est-ce que ce n'est pas là le

domaine le plus exploité de la librairie? (_Marques d'approbation_.)

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 5 / 24 段