sagesse et de la clémence, le jour où l'amnistie sera proclamée, je
l'affirme, là-haut, dans les étoiles, Voltaire sourira. (_Triple salve
d'applaudissements. Cris: Vive l'amnistie!_)
Messieurs, il y a entre deux serviteurs de l'humanité qui ont apparu à
dix-huit cents ans d'intervalle un rapport mystérieux.
Combattre le pharisaïsme, démasquer l'imposture, terrasser les
tyrannies, les usurpations, les préjugés, les mensonges, les
superstitions, démolir le temple, quitte à le rebâtir, c'est-à-dire
à remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature féroce,
attaquer le sacerdoce sanguinaire, prendre un fouet et chasser les
vendeurs du sanctuaire, réclamer l'héritage des déshérités, protéger
les faibles, les pauvres, les souffrants, les accablés, lutter pour
les persécutés et les opprimés; c'est la guerre de Jésus-Christ; et
quel est l'homme qui fait cette guerre? c'est Voltaire. (_Bravos_.)
L'oeuvre évangélique a pour complément l'oeuvre philosophique;
l'esprit de mansuétude a commencé, L'esprit de tolérance a continué;
disons-le avec un sentiment de respect profond, Jésus a pleuré,
Voltaire a souri; c'est de cette larme divine et de ce sourire
humain qu'est faite la douceur de la civilisation actuelle.
(_Applaudissements prolongés_.)
Voltaire a-t-il souri toujours? Non. Il s'est indigné souvent. Vous
l'avez vu dans mes premières paroles.
Certes, messieurs, la mesure, la réserve, la proportion, c'est la
loi suprême de la raison. On peut dire que la modération est la
respiration même du philosophe. L'effort du sage doit être de
condenser dans une sorte de certitude sereine tous les à peu près dont
se compose la philosophie. Mais, à de certains moments, la passion du
vrai se lève puissante et violente, et elle est dans son droit comme
les grands vents qui assainissent. Jamais, j'y insiste, aucun sage
n'ébranlera ces deux augustes points d'appui du labeur social, la
justice et l'espérance, et tous respecteront le juge s'il incarne la
justice, et tous vénéreront le prêtre s'il représente l'espérance.
Mais si la magistrature s'appelle la torture, si l'église s'appelle
l'inquisition, alors l'humanité les regarde en face et dit au juge: Je
ne veux pas de ta loi! et dit au prêtre: Je ne veux pas de ton dogme!
je ne veux pas de ton bûcher sur la terre et de ton enfer dans le
ciel! (_Vive sensation. Applaudissements prolongés_.) Alors le
philosophe courroucé se dresse, et dénonce le juge à la justice, et
dénonce le prêtre à Dieu! (_Les applaudissements redoublent_.)
C'est ce qu'a fait Voltaire. Il est grand.
Ce qu'a été Voltaire, je l'ai dit; ce qu'a été son siècle, je vais le
dire.
Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls; les grands arbres
semblent plus grands quand ils dominent une forêt, ils sont là chez
eux; il y a une forêt d'esprits autour de Voltaire; cette forêt,
c'est le dix-huitième siècle. Parmi ces esprits, il y a des cimes,
Montesquieu, Buffon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus
hautes après Voltaire,--Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris
aux hommes à raisonner; bien raisonner mène à bien agir, la justesse
dans l'esprit devient la justice dans le coeur. Ces ouvriers du
progrès ont utilement travaillé. Buffon a fondé l'histoire naturelle;
Beaumarchais a trouvé, au delà de Molière, une comédie inconnue,
presque la comédie sociale; Montesquieu a fait dans la loi des
fouilles si profondes qu'il a réussi à exhumer le droit. Quant à
Rousseau, quant à Diderot, prononçons ces deux noms à part; Diderot,
vaste intelligence curieuse, coeur tendre altéré de justice, a voulu
donner les notions certaines pour bases aux idées vraies, et a créé
l'_Encyclopédie_. Rousseau a rendu à la femme un admirable service, il
a complété la mère par la nourrice, il a mis l'une auprès de l'autre
ces deux majestés du berceau; Rousseau, écrivain éloquent et
pathétique, profond rêveur oratoire, a souvent deviné et proclamé la
vérité politique; son idéal confine au réel; il a eu cette gloire
d'être le premier en France qui se soit appelé citoyen; la fibre
civique vibre en Rousseau; ce qui vibre en Voltaire, c'est la fibre
universelle. On peut dire que, dans ce fécond dix-huitième siècle,
Rousseau représente le Peuple; Voltaire, plus vaste encore, représente
l'Homme. Ces puissants écrivains ont disparu, mais ils nous ont laissé
leur âme, la Révolution. (_Applaudissements_.)
Oui, la Révolution française est leur âme. Elle est leur émanation
rayonnante. Elle vient d'eux; on les retrouve partout dans cette
catastrophe bénie et superbe qui a fait la clôture du passé et
l'ouverture de l'avenir. Dans cette transparence qui est propre aux
révolutions, et qui à travers les causes laisse apercevoir les effets
et à travers le premier plan le second, on voit derrière Diderot
Danton, derrière Rousseau Robespierre, et derrière Voltaire Mirabeau.
Ceux-ci ont fait ceux-là.
Messieurs, résumer des époques dans des noms d'hommes, nommer des
siècles, en faire en quelque sorte des personnages humains, cela n'a
été donné qu'à trois peuples, la Grèce, l'Italie, la France. On dit
le siècle de Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X, le
siècle de Louis XIV, le siècle de Voltaire. Ces appellations ont un
grand sens. Ce privilège, donner des noms à des siècles, exclusivement
propre à la Grèce, à l'Italie et à la France, est la plus haute marque
de civilisation. Jusqu'à Voltaire, ce sont des noms de chefs d'états;
Voltaire est plus qu'un chef d'états, c'est un chef d'idées. A
Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que désormais la suprême
puissance gouvernante du genre humain sera la pensée. La civilisation
obéissait à la force, elle obéira à l'idéal. C'est la rupture du
sceptre et du glaive remplacés par le rayon; c'est-à-dire l'autorité
transfigurée en liberté. Plus d'autre souveraineté que la loi pour le
peuple et la conscience pour l'individu. Pour chacun de nous, les deux
aspects du progrès se dégagent nettement, et les voici: exercer
son droit, c'est-à-dire, être un homme; accomplir son devoir,
c'est-à-dire, être un citoyen.
Telle est la signification de ce mot, le siècle de Voltaire; tel est
le sens de cet événement auguste la Révolution française.
Les deux siècles mémorables qui ont précédé le dix-huitième l'avaient
préparé; Rabelais avertit la royauté dans _Gargantua_, et Molière
avertit l'église dans _Tartuffe_. La haine de la force et le respect
du droit sont visibles dans ces deux illustres esprits.
Quiconque dit aujourd'hui: _la force prime le droit_, fait acte
de moyen âge, et parle aux hommes de trois cents ans en arrière.
(_Applaudissements répétés_.)
Messieurs, le dix-neuvième siècle glorifie le dix-huitième siècle. Le
dix-huitième propose; le dix-neuvième conclut. Et ma dernière parole
sera la constatation tranquille, mais inflexible du progrès.
Les temps sont venus. Le droit a trouvé sa formule: la fédération
humaine.
Aujourd'hui la force s'appelle la violence et commence à être jugée,
la guerre est mise en accusation; la civilisation, sur la plainte du
genre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel
des conquérants et des capitaines. (_Mouvement_.) Ce témoin,
l'histoire, est appelé. La réalité apparaît. Les éblouissements
factices se dissipent. Dans beaucoup de cas, le héros est une variété
de l'assassin. (_Applaudissements._) Les peuples en viennent à
comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait être la
diminution, que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas être
la circonstance atténuante (_Rires et bravos_); que si voler est
une honte, envahir ne saurait être une gloire (_Applaudissements
répétés_); que les Tedeums n'y font pas grand'chose; que l'homicide
est l'homicide, que le sang versé est le sang versé, que cela ne sert
à rien de s'appeler César ou Napoléon, et qu'aux yeux du Dieu éternel
on ne change pas la figure du meurtre parce qu'au lieu d'un bonnet
de forçat on lui met sur la tête une couronne d'empereur. (_Longue
acclamation. Triple salve d'applaudissements_.)
Ah! proclamons les vérités absolues. Déshonorons la guerre. Non, la
gloire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'est
pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie
travaille pour la mort. Non, ô mères qui m'entourez, il ne se peut pas
que la guerre, cette voleuse, continue à vous prendre vos enfants.
Non, il ne se peut pas, que la femme enfante dans la douleur, que les
hommes naissent, que les peuples labourent et sèment, que le paysan
fertilise les champs et, que l'ouvrier féconde les villes, que les
penseurs méditent, que l'industrie fasse des merveilles, que le
génie fasse des prodiges, que la vaste activité humaine multiplie en
présence du ciel étoilé les efforts et les créations, pour aboutir à
cette épouvantable exposition internationale qu'on appelle un champ
de bataille! (_Profonde sensation. Tous les assistants sont debout et
acclament l'orateur_.)
Le vrai champ de bataille, le voici. C'est ce rendez-vous des
chefs-d'oeuvre du travail humain que Paris offre au monde en ce
moment.
La vraie victoire, c'est la victoire de Paris. (_Applaudissements_.)
Hélas! on ne peut se le dissimuler, l'heure actuelle, si digne qu'elle
soit d'admiration et de respect, a encore des côtés funèbres, il y a
encore des ténèbres sur l'horizon; la tragédie des peuples n'est
pas finie; la guerre, la guerre scélérate, est encore là, et elle a
l'audace de lever la tête à travers cette fête auguste de la paix. Les
princes, depuis deux ans, s'obstinent à un contre-sens funeste, leur
discorde fait obstacle à notre concorde, et ils sont mal inspirés de
nous condamner à la constatation d'un tel contraste.
Que ce contraste nous ramène à Voltaire. En présence des éventualités
menaçantes, soyons plus pacifiques que jamais. Tournons-nous vers ce
grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous
devant les sépulcres vénérables. Demandons conseil à celui dont la vie
utile aux hommes s'est éteinte il y a cent ans, mais dont l'oeuvre
est immortelle. Demandons conseil aux autres puissants penseurs, aux
auxiliaires de ce glorieux Voltaire, à Jean-Jacques, à Diderot, à
Montesquieu. Donnons la parole à ces grandes voix. Arrêtons l'effusion
du sang humain. Assez! assez, despotes! Ah! la barbarie persiste,
eh bien, que la philosophie proteste. Le glaive s'acharne, que la
civilisation s'indigne. Que le dix-huitième siècle vienne au secours
du dix-neuvième; les philosophes nos prédécesseurs sont les apôtres
du vrai, invoquons ces illustres fantômes; que, devant les monarchies
rêvant les guerres, ils proclament le droit de l'homme à la vie, le
droit de la conscience à la liberté, la souveraineté de la raison, la
sainteté du travail, la bonté de la paix; et, puisque la nuit sort des
trônes, que la lumière sorte des tombeaux! (_Acclamation unanime et
prolongée. De toutes parts éclate le cri: Vive Victor Hugo!_)
A la suite du centenaire de Voltaire, les journaux cléricaux
publièrent une lettre adressée à Victor Hugo par M. Dupanloup.
Victor Hugo fit à cette lettre la réponse que voici:
A M. L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
Paris, 3 juin 1873
Monsieur,
Vous faites une imprudence.
Vous rappelez, à ceux qui ont pu l'oublier, que j'ai été élevé par un
homme d'église, et que, si ma vie a commencé par le préjugé et
par l'erreur, c'est la faute des prêtres, et non la mienne. Cette
éducation est tellement funeste qu'à près de «quarante ans», vous le
constatez, j'en subissais encore l'influence. Tout cela a été dit. Je
n'y insiste pas. Je dédaigne un peu les choses inutiles.
Vous insultez Voltaire, et vous me faites l'honneur de m'injurier.
C'est votre affaire.
Nous sommes, vous et moi, deux hommes quelconques. L'avenir jugera.
Vous dites que je suis vieux, et vous me faites entendre que vous êtes
jeune. Je le crois.
Le sens moral est encore si peu formé chez vous, que vous faites «une
honte» de ce qui est mon honneur.
Vous prétendez, monsieur, me faire la leçon. De quel droit? Qui
êtes-vous? Allons au fait. Le fait le voici: Qu'est-ce que c'est que
votre conscience, et qu'est-ce que c'est la mienne?
Comparons-les.
Un rapprochement suffira.
Monsieur, la France vient de traverser une épreuve. La France était
libre, un homme l'a prise en traître, la nuit, l'a terrassée et
garrottée. Si l'on tuait un peuple, cet homme eût tué la France. Il
l'a faite assez morte pour pouvoir régner sur elle. Il a commencé son
règne, puisque c'est un règne, par le parjure, le guet-apens et le
massacre. Il l'a continué par l'oppression, par la tyrannie, par le
despotisme, par une inqualifiable parodie de religion et de justice.
Il était monstrueux et petit. On lui chantait _Te Deum, Magnificat,
Salvum fac, Gloria tibi_, etc. Qui chantait cela? Interrogez-vous. La
loi lui livrait le peuple, l'église lui livrait Dieu. Sous cet homme
s'étaient effondrés le droit, l'honneur, la patrie; il avait sous
ses pieds le serment, l'équité, la probité, la gloire du drapeau, la
dignité des hommes, la liberté des citoyens; la prospérité de cet
homme déconcertait la conscience humaine. Cela a duré dix-neuf ans.
Pendant ce temps-là, vous étiez dans un palais, j'étais en exil.
Je vous plains, monsieur.
Victor Hugo.
III
CONGRÈS LITTÉRAIRE INTERNATIONAL
I
DISCOURS D'OUVERTURE
SÉANCE PUBLIQUE DU 17 JUIN 1878
Messieurs,
Ce qui fait la grandeur de la mémorable année où nous sommes, c'est
que, souverainement, par-dessus les rumeurs et les clameurs, imposant
une interruption majestueuse aux hostilités étonnées, elle donne la
parole à la civilisation. On peut dire d'elle: c'est une année obéie.
Ce qu'elle a voulu faire, elle le fait. Elle remplace l'ancien ordre
du jour, la guerre, par un ordre du jour nouveau, le progrès. Elle a
raison des résistances. Les menaces grondent, mais l'union des peuples
sourit. L'oeuvre de l'année 1878 sera indestructible et complète. Rien
de provisoire. On sent dans tout ce qui se fait je ne sais quoi de
définitif. Cette glorieuse année proclame, par l'exposition de Paris,
l'alliance des industries; par le centenaire de Voltaire, l'alliance
des philosophies; par le congrès ici rassemblé, l'alliance des
littératures (_Applaudissements_); vaste fédération du travail sous
toutes les formes; auguste édifice de la fraternité humaine, qui
a pour base les paysans et les ouvriers et pour couronnement les
esprits. (_Bravos_.)
L'industrie cherche l'utile, la philosophie cherche le vrai, la
littérature cherche le beau. L'utile, le vrai, le beau, voilà le
triple but de tout l'effort humain; et le triomphe de ce sublime
effort, c'est, messieurs, la civilisation entre les peuples et la paix
entre les hommes.
C'est pour constater ce triomphe que, de tous les points du monde
civilisé, vous êtes accourus ici. Vous êtes les intelligences
considérables que les nations aiment et vénèrent, vous êtes les
talents célèbres, les généreuses voix écoutées, les âmes en travail de
progrès. Vous êtes les combattants pacificateurs. Vous apportez ici
le rayonnement des renommées. Vous êtes les ambassadeurs de l'esprit
humain dans ce grand Paris. Soyez les bienvenus. Ecrivains, orateurs,
poëtes, philosophes, penseurs, lutteurs, la France vous salue.
(_Applaudissements prolongés_.)
Vous et nous, nous sommes les concitoyens de la cité universelle.
Tous, la main dans la main, affirmons notre unité et notre alliance.
Entrons, tous ensemble, dans la grande patrie sereine, dans l'absolu,
qui est la justice, dans l'idéal, qui est la vérité.
Ce n'est pas pour un intérêt personnel ou restreint que vous êtes
réunis ici; c'est pour l'intérêt universel. Qu'est-ce que la
littérature? C'est la mise en marche de l'esprit humain. Qu'est-ce que
la civilisation? C'est la perpétuelle découverte que fait à chaque
pas l'esprit humain en marche; de là le mot Progrès. On peut dire que
littérature et civilisation sont identiques.
Les peuples se mesurent à leur littérature. Une armée de deux millions
d'hommes passe, une Iliade reste; Xercès a l'armée, l'épopée lui
manque, Xercès s'évanouit. La Grèce est petite par le territoire et
grande par Eschyle. (_Mouvement_.) Rome n'est qu'une ville; mais par
Tacite, Lucrèce, Virgile, Horace et Juvénal, cette ville emplit le
monde. Si vous évoquez l'Espagne, Cervantes surgit; si vous parlez de
l'Italie, Dante se dresse; si vous nommez l'Angleterre, Shakespeare
apparaît. A de certains moments, la France se résume dans un génie, et
le resplendissement de Paris se confond avec la clarté de Voltaire.
(_Bravos répétés_.)
Messieurs, votre mission est haute. Vous êtes une sorte d'assemblée
constituante de la littérature. Vous avez qualité, sinon pour voter
des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, énoncez
des idées vraies, et si, par impossible, vous n'êtes pas écoutés, eh
bien, vous mettrez la législation dans son tort.
Vous allez faire une fondation, la propriété littéraire. Elle est dans
le droit, vous allez l'introduire dans le code. Car, je l'affirme, il
sera tenu compte de vos solutions et de vos conseils.
Vous allez faire comprendre aux législateurs qui voudraient réduire la
littérature à n'être qu'un fait local, que la littérature est un fait
universel. La littérature, c'est le gouvernement du genre humain par
l'esprit humain, (_Bravo!_)
La propriété littéraire est d'utilité générale. Toutes les vieilles
législations monarchiques ont nié et nient encore la propriété
littéraire. Dans quel but? Dans un but d'asservissement. L'écrivain
propriétaire, c'est l'écrivain libre. Lui ôter la propriété, c'est
lui ôter l'indépendance. On l'espère du moins. De là ce sophisme
singulier, qui serait puéril s'il n'était perfide: la pensée
appartient à tous, donc elle ne peut être propriété, donc la propriété
littéraire n'existe pas. Confusion étrange, d'abord, de la faculté de
penser, qui est générale, avec la pensée, qui est individuelle;
la pensée, c'est le moi; ensuite, confusion de la pensée, chose
abstraite, avec le livre, chose matérielle. La pensée de l'écrivain,
en tant que pensée, échappe à toute main qui voudrait la saisir; elle
s'envole d'âme en âme; elle a ce don et cette force, _virum volitare
per ora_; mais le livre est distinct de la pensée; comme livre, il est
saisissable, tellement saisissable qu'il est quelquefois saisi. (_On
rit_.) Le livre, produit de l'imprimerie, appartient à l'industrie et
détermine, sous toutes ses formes, un vaste mouvement commercial;
il se vend et s'achète; il est une propriété, valeur créée et non
acquise, richesse ajoutée par l'écrivain à la richesse nationale,
et certes, à tous les points de vue, la plus incontestable des
propriétés. Cette propriété inviolable, les gouvernements despotiques
la violent; ils confisquent le livre, espérant ainsi confisquer
l'écrivain. De là le système des pensions royales. Prendre tout et
rendre un peu. Spoliation et sujétion de l'écrivain. On le vole, puis
on l'achète. Effort inutile, du reste. L'écrivain échappe. On le fait
pauvre, il reste libre. (_Applaudissements_.) Qui pourrait acheter ces
consciences superbes, Rabelais, Molière, Pascal? Mais la tentative
n'en est pas moins faite, et le résultat est lugubre. La monarchie est
on ne sait quelle succion terrible des forces vitales d'une nation;
les historiographes donnent aux rois les titres de _pères de la
nation_ et de _pères des lettres_; tout se tient dans le funeste
ensemble monarchique; Dangeau, flatteur, le constate d'un côté;
Vauban, sévère, le constate de l'autre; et, pour ce qu'on appelle «le
grand siècle», par exemple, la façon dont les rois sont pères de la
nation et pères des lettres aboutit à ces deux faits sinistres: le
peuple sans pain, Corneille sans souliers. (_Longs applaudissements_.)
Quelle sombre rature au grand règne!
Voilà où mène la confiscation de la propriété née du travail, soit
que cette confiscation pèse sur le peuple, soit qu'elle pèse sur
l'écrivain.
Messieurs, rentrons dans le principe: le respect de la propriété.
Constatons la propriété littéraire, mais, en même temps, fondons le
domaine public. Allons plus loin. Agrandissons-le. Que la loi donne à
tous les éditeurs le droit de publier tous les livres après la mort
des auteurs, à la seule condition de payer aux héritiers directs une
redevance très faible, qui ne dépasse en aucun cas cinq ou dix
pour cent du bénéfice net. Ce système très simple, qui concilie
la propriété incontestable de l'écrivain avec le droit non moins
incontestable du domaine public, a été indiqué; dans la commission
de 1836, par celui qui vous parle en ce moment; et l'on peut trouver
cette solution, avec tous ses développements, dans les procès-verbaux
de la commission, publiés alors par le ministère de l'intérieur.
Le principe est double, ne l'oublions pas. Le livre, comme livre,
appartient à l'auteur, mais comme pensée, il appartient--le mot n'est
pas trop vaste--au genre humain. Toutes les intelligences y ont
droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'écrivain et le droit de
l'esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de
l'écrivain, car l'intérêt public est notre préoccupation unique, et
tous, je le déclare, doivent passer avant nous. (_Marques nombreuses
d'approbation_.)
Mais, je viens de le dire, ce sacrifice n'est pas nécessaire.
Ah! la lumière! la lumière toujours! la lumière partout! Le besoin de
tout c'est la lumière. La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre
tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez
qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des
livres partout; enseignez, montrez, démontrez; multipliez les écoles;
les écoles sont les points lumineux de la civilisation.
Vous avez soin de vos villes, vous voulez être en sûreté dans vos
demeures, vous êtes préoccupés de ce péril, laisser la rue obscure;
songez à ce péril plus grand encore, laisser obscur l'esprit humain.
Les intelligences sont des routes ouvertes; elles ont des allants et
venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnés, elles
peuvent avoir des passants funestes; une mauvaise pensée est identique
à un voleur de nuit, l'âme a des malfaiteurs; faites le jour partout;
ne laissez pas dans l'intelligence humaine de ces coins ténébreux où
peut se blottir la superstition, où peut se cacher l'erreur, où peut
s'embusquer le mensonge. L'ignorance est un crépuscule; le mal y
rôde. Songez à l'éclairage des rues, soit; mais songez aussi, songez
surtout, à l'éclairage des esprits. (_Applaudissements prolongés_.)
Il faut pour cela, certes, une prodigieuse dépense de lumière. C'est à
cette dépense de lumière que depuis trois siècles la France s'emploie.
Messieurs, laissez-moi dire une parole filiale, qui du reste est dans
vos coeurs comme dans le mien: rien ne prévaudra contre la France. La
France est d'intérêt public. La France s'élève sur l'horizon de tous
les peuples. Ah! disent-ils, il fait jour, la France est là! (_Oui!
oui! Bravos répétés_.)
Qu'il puisse y avoir des objections à la France, cela étonne; il y en
a pourtant; la France a des ennemis. Ce sont les ennemis mêmes de la
civilisation, les ennemis du livre, les ennemis de la pensée libre,
les ennemis de l'émancipation, de l'examen, de la délivrance; ceux
qui voient dans le dogme un éternel maître et dans le genre humain un
éternel mineur. Mais ils perdent leur peine, le passé est passé, les
nations ne reviennent pas à leur vomissement, les aveuglements ont
une fin, les dimensions de l'ignorance et de l'erreur sont limitées.
Prenez-en votre parti, hommes du passé, nous ne vous craignons pas!
allez, faites, nous vous regardons avec curiosité! essayez vos forces,
insultez 89, découronnez Paris, dites anathème à la liberté de
conscience, à la liberté de la presse, à la liberté de la tribune,
anathème à la loi civile, anathème à la révolution, anathème à la
tolérance, anathème à la science, anathème au progrès! ne vous lassez
pas! rêvez, pendant que vous y êtes, un syllabus assez grand pour
la France et un éteignoir assez grand pour le soleil! (_Acclamation
unanime. Triple salve d'applaudissements_.)