jour; dans cette oeuvre immense si multiple, si fortement mêlée à
l'art de notre temps qu'elle en semble, à elle seule, l'expression
vivante (_Bravos_), je ne veux ici relever qu'une date.
Le 25 février 1830, il y aura bientôt quarante-huit ans, la
Comédie-Française avait l'honneur de représenter pour la première
fois _Hernani_. Un demi-siècle a passé sur cette oeuvre d'abord si
passionnément contestée et qui souleva tant de tempêtes. Aujourd'hui,
elle est entrée dans la région sereine des chefs-d'oeuvre. Elle est
devenue classique à son tour, car la postérité a commencé pour
elle, et la voilà à mi-chemin de son premier centenaire
(_Applaudissements_.) Dans cinquante ans, aux jours des glorieux
anniversaires, on jouera _Hernani_ comme on joue le _Cid_ et les
_Horaces_. Ils sont tous trois d'une même famille, frères par la mâle
fierté des sentiments, frères par l'incomparable splendeur du langage.
(_Bravos prolongés_.)
Dans cinquante ans, messieurs, bien peu de nous pourront avoir le
bonheur d'applaudir _Hernani_. Mais une génération nouvelle se
chargera de ce soin; elle s'y empressera comme ses aînées, et son
coeur battra comme le nôtre, animé du même enthousiasme, de la même
ardeur.
En portant ce toast à Victor Hugo, à l'auteur d'_Hernani_, je bois,
messieurs, à l'immortelle jeunesse du génie.... (_Bravos_.)
M. de Biéville a pris ensuite la parole:
Très cher et très illustre poète,
C'est comme le plus ancien des critiques dramatiques que quelques-uns
de mes confrères m'ont fait l'honneur de me désigner pour vous porter
un toast.
Quel chemin nous avons fait depuis le jour mémorable de la première
représentation d'_Hernani!_ Alors, cher grand poète, vous comptiez
déjà d'ardents admirateurs parmi les critiques dramatiques, mais vous
y trouviez aussi d'ardents détracteurs; aujourd'hui, l'admiration nous
a tous gagnés.
Au nom de la critique dramatique, je bois à l'auteur d'_Hernani_, au
plus grand poëte de ce siècle, au fondateur de la liberté dramatique
au Théâtre-Français. (_Applaudissements_.)
M. Théodore de Banville s'est levé à son tour, et, tourné vers M.
Victor Hugo, lui a dit, avec une émotion qui se communiquait à tout
l'auditoire:
Maître,
Depuis bien longtemps, on ne compte plus vos chefs-d'oeuvre.
Cependant, vous en avez fait un aujourd'hui qui passe tous les autres:
c'est d'avoir assemblé cent cinquante parisiens animés d'une même
pensée. On dit qu'en ces temps troublés nous ne nous entendons sur
rien; c'est une erreur, puisque nous n'avons tous qu'une seule âme
pour fêter et acclamer votre gloire. Le génie a cela de divin, entre
autres choses, qu'il aplanit les obstacles, fond les dissentiments, et
emporte les esprits dans son sillon de lumière.
Oui, vous nous unissez tous dans un même sentiment de reconnaissance
et de fierté, car c'est grâce à vous que la France est elle-même
vis-à-vis de l'étranger, et que, douloureusement blessée, elle reste
encore victorieuse. Elle le sera toujours, puisqu'elle porte à son
front la clarté de l'idée, et qu'il faut bien la suivre, si l'on ne
veut pas marcher dans la nuit noire. Elle a toujours eu ce privilège
de ravir par l'intelligence, d'entasser les merveilles, et de faire
croire à ses miracles à force de miracles. C'est en quoi, Maître,
vous la représentez parfaitement, car vous avez stupéfait l'envie et
l'admiration elle-même, par le prodige d'une création inépuisable,
qui foisonne comme les feuilles de la forêt et les étoiles du ciel.
L'univers est encore ébloui de votre dernière oeuvre, que déjà vous
l'avez oubliée depuis longtemps et que vous nous étonnez par une
oeuvre nouvelle. Ayant encore le frisson lyrique des _Contemplations_,
nous sommes enchantés et charmés par la flûte des _Chansons des rues
et des bois_.
Nous écoutons avidement le romancier, l'historien, le douloureux
avocat des _Misérables_, quand mille poèmes nouveaux s'éveillent,
ouvrant leurs ailes d'aigle; et, après avoir offert au monde cette
_Légende des Siècles_ qui semble ne pouvoir jamais être égalée, vous
réalisez ce fait inouï de lui donner une soeur qui la surpasse, et de
vous montrer chaque jour pareil et supérieur à vous-même. Et ce qui
fait a force de ce grand Paris que vous adorez, de cette France dont
vous êtes l'orgueil, c'est qu'ils vous suivent, vous comprennent, et
que, si haut que vous montiez, leur âme est à l'unisson de la vôtre.
Le peuple qui se presse à _Hernani_ jette dans la caisse du théâtre
plus d'argent qu'elle n'en peut tenir, et, comprenant en artiste les
beautés du poème, témoigne ainsi qu'il y a entre vous et lui une
solidarité complète. Votre génie est son génie, et c'est pourquoi
j'exprime la pensée de tous en confondant nos plus chers espoirs dans
ce double voeu: Vive la France! vive Victor Hugo!
Ce discours a été interrompu presque à chaque phrase par les
applaudissements de la salle entière.
M. Henri de La Pommeraye s'est fait applaudir à son tour en portant
ce simple toast qui a fait fondre en larmes de joie le petit Georges:
«Aux petits-enfants de Victor Hugo!» Et ce cri cordial a bien terminé
cette fête cordiale.
1878
I
INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN
--24 FÉVRIER--
Les grandes dates évoquent les grandes mémoires. A de certaines
heures, les glorieux souvenirs sont de droit. Le 24 février se
reflète sur la tombe de Ledru-Rollin. Cette date et cette mémoire se
complètent l'une par l'autre; le 24 février est le fait, Ledru-Rollin
est l'homme. Est-il le seul? Non. Ils sont trois. Trois illustres
esprits résument et représentent cette époque mémorable; Louis Blanc
en est l'apôtre, Lamartine en est l'orateur, Ledru-Rollin en est le
tribun.
Personne plus que Ledru-Rollin n'a eu les dons souverains de la parole
humaine. Il avait l'accent, le geste, la hauteur, la probité ferme et
fière, l'impétuosité convaincue, l'affirmation tonnante et superbe.
Quand l'honnête homme parle, une certaine violence oratoire lui sied
et semble la force auguste de la raison. Devant les hypocrisies,
les tyrannies et les abjections, il est nécessaire parfois de faire
éclater l'indignation de l'idéal et d'illuminer la justice par la
colère. (_Applaudissements_.)
Il y a deux sortes d'orateur, l'orateur philosophe et l'orateur
tribun; l'antiquité nous a laissé ces deux types; Cicéron est l'un,
Démosthènes est l'autre. Ces deux types de l'orateur, le philosophe
et le tribun, l'un majestueux et paisible, l'autre fougueux,
s'entr'aident plus qu'ils ne croient; tous deux servent le progrès qui
à besoin du rayonnement continu et tranquille de la sagesse, mais qui
a besoin aussi, dans les occasions suprêmes, des coups de foudre de la
vérité. (_Bravos répétés_.)
De même qu'il a toutes les formes de l'éloquence, Ledru-Rollin a eu
toutes les formes du courage, depuis la bravoure qui soutient la lutte
jusqu'à la patience qui subit l'exil. Ne nous plaignons pas, ce sont
là les lois de la vie sévère; l'amour de la patrie s'affirme par
l'acceptation du bannissement, la conviction se manifeste par la
persévérance; il est bon que la preuve du combattant soit faite par le
proscrit. (_Profonde sensation_.)
Citoyens, c'est une grande chose qu'un grand tribun. C'était il y
a quatrevingt-dix ans Mirabeau; c'était hier Ledru-Rollin; c'est
aujourd'hui Gambetta. Ces puissants orateurs sont les athlètes du
droit. Et, disons-le, dans le grand tribun, il y a un homme d'état.
Ledru-Rollin suffit à le démontrer.
Ici il importe d'insister.
Deux actes mémorables dominent la vie de Ledru-Rollin; ce sont deux
actes de haute politique: la liberté romaine défendue, le suffrage
universel proclamé.
Ces deux actes considérables, si divers en apparence, ont au fond le
même but, la paix. Je le prouve.
Prendre, dans un moment critique, la défense de Rome, c'était cimenter
à jamais l'amitié de la France et de l'Italie; c'était garder en
réserve cette amitié, force immense de l'avenir. C'était accoupler,
dans une sorte de rayonnement fraternel, l'âme de Rome et l'âme de
Paris, ces deux lumières du monde. C'était offrir aux peuples ce
magnifique et rassurant spectacle, les deux cités qui sont le double
centre des hommes, les deux capitales-soeurs de la civilisation,
étroitement unies pour la liberté et pour le progrès, faisant cause
commune, et se protégeant l'une l'autre contre le nord d'où vient la
guerre et contre la nuit d'où vient le fanatisme. (_Acclamations_.)
Nous traversons en ce moment une heure solennelle. Deux personnes
nouvelles, un pape et un roi, font leur entrée dans la destinée de
l'Italie. Puisqu'il m'est donné, dans un pareil instant, d'élever la
voix, laissez-moi, citoyens, envoyer, au nom de ce grand Paris, un
voeu de gloire et de bonheur à cette grande Rome. Laissez-moi dire à
cette nation illustre qu'il y a entre elle et nous parenté sacrée, que
nous voulons ce qu'elle veut (_Oui! oui!_), que son unité nous importe
autant qu'à elle-même, que sa liberté fait partie de notre délivrance,
et que sa puissance fait partie de notre prospérité. Laissez-moi dire
enfin qu'il y a, à cette heure, une bonne façon d'être patriote,
c'est, pour un italien, d'aimer la France, et, pour un français,
d'aimer l'Italie. (_Vive l'Italie! vive la France!_)
Certes, Ledru-Rollin avait un magnanime sentiment du droit et en même
temps une féconde pensée politique quand il prenait fait et cause
pour Rome; sa pensée n'était pas moins profonde quand il décrétait le
suffrage universel. Là encore il travaillait, je viens de le dire,
à l'apaisement de l'avenir. Qu'est-ce en effet que le suffrage
universel? C'est l'évidence faite sur la volonté nationale, c'est la
loi seule souveraine, c'est l'impulsion à la marche en avant, c'est le
frein à la marche en arrière, c'est la solution cordiale et simple
des contradictions et des problèmes, c'est la fin à l'amiable des
révolutions et des haines. (_Bravos_.) 1792 a créé le règne du peuple,
c'est-à-dire la république; 1848 a créé l'instrument du règne,
c'est-à-dire le suffrage universel. De cette façon l'oeuvre est
indestructible, une révolution couronne l'autre, et le Droit de
l'homme a pour point d'appui le Vote du peuple.
La loi d'équilibre est trouvée. Désormais nulle négation possible,
nulle lutte possible, nulle émeute possible, pas plus du côté du
pouvoir que du côté du peuple. Conciliation, telle est la fin de tout.
C'est là un progrès suprême. Ledru-Rollin en a sa part, et ce sera son
impérissable honneur d'avoir attaché son nom à ce suffrage universel
qui contient en germe la pacification universelle. (_Vive adhésion._)
Pacification! O mes concitoyens, communions dans cette pensée divine;
que ce mot soit le mot du dix-neuvième siècle comme tolérance a été le
mot du dix-huitième. Que la fraternité devienne et reste la première
passion de l'homme. Hélas! les rois s'acharnent à la guerre; nous les
peuples, acharnons-nous à l'amour.
La croissance de la paix, c'est là toute la civilisation. Tout ce qui
augmente la paix augmente la certitude humaine; adoucir les coeurs,
c'est assurer l'avenir; apaiser, c'est fonder.
Ne nous lassons pas de répéter parmi les peuples et parmi les hommes
ces mots sacrés: Union, oubli, pardon, concorde, harmonie.
Faisons la paix. Faisons-la sous toutes les formes; car toutes les
formes de la paix sont bonnes. La paix a une ressemblance avec la
clémence. N'oublions pas que l'idée de fraternité est une; n'oublions
pas que la paix n'est féconde qu'à la condition d'être complète et de
s'appeler après les guerres étrangères Alliance, et après les guerres
civiles Amnistie. (_Acclamations prolongées._)
Je veux terminer ce que j'ai à dire par une parole de certitude et de
foi, et j'ajoute, par une parole civique et humaine. Citoyens, j'en
atteste le grand mort que nous honorons, la république vivra. C'est
devant la mort qu'il faut affirmer la vie, car la mort n'est autre
chose qu'une vie plus haute et meilleure. La république vivra parce
qu'elle est le droit, et parce qu'elle sera la concorde. La république
vivra parce que nous serons cléments, pacifiques et fraternels. Ici
la majesté des morts nous environne, et j'ai, quant à moi, le respect
profond de cet horizon sombre et sublime. Les paroles qui constatent
le progrès humain ne troublent pas ce lieu auguste et sont à leur
place parmi les tombeaux. O vivants, mes frères, que la tombe soit
pour nous calmante et lumineuse! Qu'elle nous donne de bons conseils!
Qu'elle éteigne les haines, les guerres et les colères! Certes, c'est
en présence du tombeau qu'il convient de dire aux hommes: Aimez-vous
les uns les autres, et ayez foi dans l'avenir! Car il est simple
et juste d'invoquer la paix là ou elle est éternelle et de puiser
l'espérance là où elle est infinie. (_Acclamation immense. Cris de:
Vive l'amnistie! vive Victor Hugo! vive la république!_)
II
LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE
--30 MAI 1878.--
Il y a cent ans aujourdhui un homme mourait. Il mourait immortel.
Il s'en allait chargé d'années, chargé d'oeuvres, chargé de la
plus illustre et de la plus redoutable des responsabilités, la
responsabilité de la conscience humaine avertie et rectifiée. Il s'en
allait maudit et béni, maudit par le passé, béni par l'avenir, et ce
sont là, messieurs, les deux formes superbes de la gloire. Il avait à
son lit de mort, d'un côté l'acclamation des contemporains et de la
postérité, de l'autre ce triomphe de huée et de haine que l'implacable
passé fait à ceux qui l'ont combattu. Il était plus qu'un homme, il
était un siècle. Il avait exercé une fonction et rempli une mission.
Il avait été évidemment élu pour l'oeuvre qu'il avait faite par la
suprême volonté qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la
destinée que dans les lois de la nature. Les quatrevingt-quatre ans
que cet homme a vécu occupent l'intervalle qui sépare la monarchie à
son apogée de la révolution à son aurore. Quand il naquit Louis XIV
régnait encore, quand il mourut Louis XVI régnait déjà, de sorte
que son berceau put voir les derniers rayons du grand trône et son
cercueil les premières lueurs du grand abîme. (_Applaudissements_.)
Avant d'aller plus loin, entendons-nous, messieurs, sur le mot abîme;
il y a de bons abîmes: ce sont les abîmes où s'écroule le mal.
(_Bravo!_)
Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complète
ma pensée. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononcée ici.
Nous sommes ici pour faire acte de civilisation. Nous sommes ici pour
faire l'affirmation du progrès, pour donner réception aux philosophes
des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitième siècle
le témoignage du dix-neuvième, pour honorer les magnanimes combattants
et les bons serviteurs, pour féliciter le noble effort des peuples,
l'industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail,
pour cimenter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la
paix, cette sublime volonté universelle. La paix est la vertu de la
civilisation, la guerre en est le crime (_Applaudissements_). Nous
sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour
nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au
monde qui écoute la France, ceci: Il n'y a qu'une puissance, la
conscience au service de la justice; et il n'y a qu'une gloire, le
génie au service de la vérité. (_Mouvement_).
Cela dit, je continue.
Avant la Révolution, messieurs, la construction sociale était ceci:
En bas, le peuple;
Au-dessus du peuple, la religion représentée par le clergé;
A côté de la religion, la justice représentée par la magistrature.
Et, à ce moment de la société humaine, qu'était-ce que le peuple?
C'était l'ignorance. Qu'était-ce que la religion? C'était
l'intolérance. Et qu'était-ce que la justice? C'était l'injustice.
Vais-je trop loin dans mes paroles? Jugez-en.
Je me bornerai à citer deux faits, mais décisifs.
A Toulouse, le 13 octobre 1761, on trouve dans la salle basse d'une
maison un jeune homme pendu. La foule s'ameute, le clergé fulmine, la
magistrature informe. C'est un suicide, on en fait un assassinat. Dans
quel intérêt? Dans l'intérêt de la religion. Et qui accuse-t-on? Le
père. C'est un huguenot, et il a voulu empêcher son fils de se faire
catholique. Il y a monstruosité morale et impossibilité matérielle;
n'importe! ce père a tué son fils! ce vieillard a pendu ce jeune
homme. La justice travaille, et voici le dénouement. Le 9 mars 1762,
un homme en cheveux blancs, Jean Calas, est amené sur une place
publique, on le met nu, on l'étend sur une roue, les membres liés en
porte-à-faux, la tête pendante. Trois hommes sont là, sur l'échafaud,
un capitoul, nommé David, chargé de soigner le supplice, un prêtre,
qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer à la main. Le
patient, stupéfait et terrible, ne regarde pas le prêtre et regarde le
bourreau. Le bourreau lève la barre de fer et lui brise un bras. Le
patient hurle et s'évanouit. Le capitoul s'empresse, on fait respirer
des sels au condamné, il revient à la vie; alors nouveau coup de
barre, nouveau hurlement; Calas perd connaissance; on le ranime, et le
bourreau recommence; et comme chaque membre, devant être rompu en
deux endroits, reçoit deux coups, cela fait huit supplices. Après le
huitième évanouissement, le prêtre lui offre le crucifix à baiser,
Calas détourne la tête, et le bourreau lui donne le coup de grâce,
c'est-à-dire lui écrase la poitrine avec le gros bout de la barre de
fer. Ainsi expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Après sa mort,
l'évidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait été commis.
Par qui? Par les juges. (_Vive sensation. Applaudissements_.)
Autre fait. Après le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en
1765, à Abbeville, le lendemain d'une nuit d'orage et de grand vent,
on ramasse à terre sur le pavé d'un pont un vieux crucifix de bois
vermoulu qui depuis trois siècles était scellé au parapet. Qui a jeté
bas ce crucifix? Qui a commis ce sacrilège? On ne sait. Peut-être un
passant. Peut-être le vent. Qui est le coupable? L'évêque d'Amiens
lance un monitoire. Voici ce que c'est qu'un monitoire: c'est un ordre
à tous les fidèles, sous peine de l'enfer, de dire ce qu'ils savent ou
croient savoir de tel ou tel fait; injonction meurtrière du
fanatisme à l'ignorance. Le monitoire de l'évêque d'Amiens opère; le
grossissement des commérages prend les proportions de la dénonciation.
La justice découvre, ou croit découvrir, que, dans la nuit où le
crucifix a été jeté à terre, deux hommes, deux officiers, nommés l'un
La Barre, l'autre d'Étallonde, ont passé sur le pont d'Abbeville,
qu'ils étaient ivres, et qu'ils ont chanté une chanson de corps de
garde. Le tribunal, c'est la sénéchaussée d'Abbeville. Les sénéchaux
d'Abbeville valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins
justes. On décerne deux mandats d'arrêt. D'Étallonde s'échappe, La
Barre est pris. On le livre à l'instruction judiciaire. Il nie avoir
passé sur le pont, il avoue avoir chanté la chanson. La sénéchaussée
d'Abbeville le condamne; il fait appel au parlement de Paris. On
l'amène à Paris, la sentence est trouvée bonne et confirmée. On le
ramène à Abbeville, enchaîné. J'abrége. L'heure monstrueuse arrive.
On commence par soumettre le chevalier de La Barre à la question
ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices;
complices de quoi? d'être passé sur un pont et d'avoir chanté une
chanson; on lui brise un genou dans la torture; son confesseur, en
entendant craquer les os, s'évanouit; le lendemain, le 5 juin 1766, on
traîne La Barre dans, la grande place d'Abbeville; là flambe un bûcher
ardent; on lit sa sentence à La Barre, puis on lui coupe le poing,
puis on lui arrache la langue avec une tenaille de fer, puis, par
grâce, on lui tranche la tête, et on le jette dans le bûcher. Ainsi
mourut le chevalier de La Barre. Il avait dix-neuf ans. (_Longue et
profonde sensation_.)
Alors, ô Voltaire, tu poussas un cri d'horreur, et ce sera ta gloire
éternelle! (_Explosion d'applaudissements_.)
Alors tu commenças l'épouvantable procès du passé, tu plaidas contre
les tyrans et les monstres la cause du genre humain, et tu la gagnas.
Grand homme, sois à jamais béni! (_Nouveaux applaudissements_.)
Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler
s'accomplissaient au milieu d'une société polie; la vie était gaie
et légère, on allait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni
au-dessous de soi, l'indifférence se résolvait en insouciance, de
gracieux poëtes, Saint-Aulaire, Boufflers, Gentil-Bernard, faisaient
de jolis vers, la cour était pleine de fêtes, Versailles rayonnait,
Paris ignorait; et pendant ce temps-là, par férocité religieuse,
les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue et les prêtres
arrachaient la langue à un enfant pour une chanson. (_Vive émotion.
Applaudissements_.)
En présence de cette société frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant
là sous ses yeux toutes ces forces réunies, la cour, la noblesse, la
finance; cette puissance inconsciente, la multitude aveugle; cette
effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au maître,
écrasant et flattant, à genoux sur le peuple devant le roi (_Bravo!_);
ce clergé sinistrement mélangé d'hypocrisie et de fanatisme, Voltaire,
seul, je le répète, déclara la guerre à cette coalition de toutes les
iniquités sociales, à ce monde énorme et terrible, et il accepta la
bataille. Et quelle était son arme? celle qui a la légèreté du vent et
la puissance de la foudre. Une plume. (_Applaudissements_.)
Avec cette arme il a combattu, avec cette arme il a vaincu.
Messieurs, saluons cette mémoire.
Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre
d'un seul contre tous, c'est-à-dire la grande guerre. La guerre de la
pensée contre la matière, la guerre de la raison contre le préjugé,
la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprimé contre
l'oppresseur, la guerre de la bonté, la guerre de la douceur. Il a eu
la tendresse d'une femme et la colère d'un héros. Il a été un grand
esprit et un immense coeur. (_Bravos_.)
Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur
féodal, le juge gothique, le prêtre romain. Il a élevé la populace
à la dignité de peuple. Il a enseigné, pacifié et civilisé. Il a
combattu pour Siryen et Montbailly comme pour Calas et La Barre; il
a accepté toutes les menaces, tous les outrages, toutes les
persécutions, la calomnie, l'exil. Il a été infatigable et
inébranlable. Il a vaincu la violence par le sourire, le despotisme
par le sarcasme, l'infaillibilité par l'ironie, l'opiniâtreté par la
persévérance, l'ignorance par la vérité.
Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m'y arrête. Le sourire,
c'est Voltaire.
Disons-le, messieurs, car l'apaisement est le grand côté du
philosophe, dans Voltaire l'équilibre finit toujours par se rétablir.
Quelle que soit sa juste colère, elle passe, et le Voltaire irrité
fait toujours place au Voltaire calmé. Alors, dans cet oeil profond,
le sourire apparaît.
Ce sourire, c'est la sagesse. Ce sourire, je le répète, c'est
Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse
philosophique le tempère. Du côté des forts, il est moqueur; du côté
des faibles, il est caressant. Il inquiète l'oppresseur et rassure
l'opprimé. Contre les grands, la raillerie; pour les petits, la pitié.
Ah! soyons émus de ce sourire. Il a eu des clartés d'aurore. Il a
illuminé le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honnête dans
l'utile; il a éclairé l'intérieur des superstitions; ces laideurs sont
bonnes à voir, il les a montrées. Étant lumineux, il a été fécond.
La société nouvelle, le désir d'égalité et de concession et ce
commencement de fraternité qui s'appelle la tolérance, la bonne
volonté réciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la
raison reconnue loi suprême, l'effacement des préjugés et des partis
pris, la sérénité des âmes, l'esprit d'indulgence et de pardon,
l'harmonie, la paix, voilà ce qui est sorti de ce grand sourire.