France veut être rassurée. Rassurez-la. On l'ébranle. Raffermissez-la.
Vous êtes le seul pouvoir que ne domine aucun autre. Ces pouvoirs-là
finissent par avoir toute la responsabilité. La chambre relève, de
vous, vous pouvez la dissoudre; le président relève de vous, vous
pouvez le juger. Ayez le respect, je dis plus, l'effroi de votre
toute-puissance, et usez-en pour le bien. Redoutez-vous vous-mêmes, et
prenez garde à ce que vous allez faire. Des corps tels que celui-ci
sauvent ou perdent les nations.
Sauvez votre pays. (_Sensation.--Vifs applaudissements à gauche_.)
Messieurs, la logique de la situation qui nous est faite me ramène à
ce que je vous disais en commençant:
C'est aujourd'hui que la grave question des deux chambres, posée par
la constitution, va être résolue.
Deux chambres sont-elles utiles? Une seule chambre est-elle préférable?
En d'autres termes, faut-il un sénat?
Chose étrange! le gouvernement, en croyant poser la question de la
chambre des députés, a posé la question du sénat. (_Mouvement_.)
Et, chose non moins remarquable, c'est le sénat qui va la résoudre.
(_Approbation à gauche_.)
On vous propose de dissoudre une chambre. Vous pouvez vous faire cette
demande: laquelle? (_Très bien! à gauche_.)
Messieurs, j'y insiste. Il dépend aujourd'hui du sénat de pacifier la
France ou de troubler le monde.
La France est aujourd'hui désarmée en face de toutes les coalitions du
passé. Le sénat est son bouclier. La France, livrée aux aventures,
n'a plus qu'un point d'appui, un seul, le sénat. Ce point d'appui lui
manquera-t-il?
Le sénat, en votant la dissolution, compromet la tranquillité publique
et prouve qu'il est dangereux.
Le sénat, en rejetant la dissolution, rassure la patrie et prouve
qu'il est nécessaire.
Sénateurs, prouvez que vous êtes nécessaires. (_Adhésion à gauche_.)
Je me tourne vers les hommes qui en ce moment gouvernent, et je leur
dis:
Si vous obtenez la dissolution, dans trois mois le suffrage universel
vous renverra cette chambre.
La même.
Pour vous pire. Pourquoi?
Parce qu'elle sera la même. (_Sensation profonde_.)
Souvenez-vous des 221. Ce chiffre sonne comme un écho de précipice.
C'est là que Charles X est tombé. (_Sensation_.)
Le gouvernement fait cette imprudence, l'ouverture de l'inconnu.
Messieurs les sénateurs, vous refuserez la dissolution. Et ainsi
vous rassurerez la France et vous fonderez le sénat. (_Très bien! à
gauche_.)
Deux grands résultats obtenus par un seul vote.
Ce vote, la France l'attend de vous.
Messieurs, le péril de la dissolution, ce pourrait être, ou de nous
jeter avant l'heure, d'un mouvement éperdu et désordonné, dans le
progrès sans transition, et dans ces conditions-là le progrès peut
être un précipice; ou de nous ramener à ce gouffre bien autrement
redoutable, le passé. Dans le premier cas, on tombe la tête la
première; dans le second cas, on tombe à reculons. (_Applaudissements
à gauche, rires à droite_.) Ne pas tomber vaut mieux. Vous aurez la
sagesse que les ministres n'ont pas. Mais n'est-il pas étrange que le
gouvernement en soit là de nous offrir le choix entre deux abîmes!
(_Vive émotion_.)
Nous ne tomberons ni dans l'un ni dans l'autre. Votre prudence
préservera la patrie. On peut dire de la France qu'elle est
insubmersible. S'il y avait un déluge, elle serait l'arche. Oui, dans
un temps donné, la France triomphera de l'ennemi du dedans comme de
l'ennemi du dehors. Ce n'est pas une espérance que j'exprime ici,
c'est une certitude. Qu'est-ce qu'une coalition des partis contre la
souveraine réalité? Quand même un de ces partis voudrait mettre le
droit divin au-dessus du droit public, et l'autre le sabre au-dessus
du vote, et l'autre le dogme au-dessus de la raison, non, une
arrestation de civilisation en plein dix-neuvième siècle n'est pas
possible; une constitution n'est pas une gorge de montagnes où peuvent
s'embusquer des trabucaires; on ne dévalise pas la révolution
française; on ne détrousse pas le progrès humain comme on détrousse
une diligence. Nos ennemis peuvent se liguer. Soit. Leur ligue
est vaine. Au milieu de nos fluctuations et de nos orages, dans
l'obscurité de la lutte profonde, quelqu'un qu'on ne terrasse pas est
dès à présent visible et debout, c'est la loi, l'éternelle loi honnête
et juste qui sort de la conscience publique, et derrière la brume
épaisse où nous combattons il y a un victorieux, l'avenir. (_Vive
sensation.--Applaudissements à gauche_.)
Nos enfants auront cet éblouissement. Et, nous aussi, et avec plus
d'assurance que les anciens croisés, nous pouvons dire: Dieu le
veut! Non, le passé ne prévaudra pas. Eût-il la force, nous avons la
justice, et la justice est plus forte que la force. Nous sommes la
philosophie et la liberté. Non, tout le moyen âge condensé dans le
Syllabus n'aura pas raison de Voltaire; non, toute la monarchie,
fût-elle triple, et eût-elle, comme l'hydre, trois têtes, n'aura pas
raison de la république. (_Non! non! non! à gauche_.) Le peuple,
appuyé sur le droit, c'est Hercule appuyé sur la massue.
Et maintenant que la France reste en paix. Que le peuple demeure
tranquille. Pour rassurer la civilisation, Hercule au repos suffit.
Je vote contre la catastrophe.
Je refuse la dissolution.
(_Acclamation unanime et prolongée à gauche.--Les sénateurs de
gauche se lèvent, et M. Victor Hugo, en regagnant sa place, est
chaleureusement félicité par tous ses collègues.--La séance est
suspendue_.)
RÉPONSE AUX OUVRIERS LYONNAIS
La dissolution est prononcée par 349 voix contre 130.
La nation est résolue, le pouvoir est agressif. Le maréchal de
Mac-Mahon, après une revue passée le 1er juillet, adresse à l'armée un
ordre du jour, qui se termine ainsi:
«....Vous m'aiderez, j'en suis certain, à maintenir le respect de
l'autorité et des lois dans l'exercice de la mission qui m'a été
confiée, et que je remplirai jusqu'au bout.»
Une adresse de remerciement à Victor Hugo pour le discours sur les
ouvriers lyonnais avait été votée par le comité d'initiative de
Perrache, et envoyée, le 14 juillet, dans un album splendidement
relié, contenant les noms de tous les signataires et portant sur la
couverture: LA DÉMOCRATIE LYONNAISE A VICTOR HUGO.
Victor Hugo répond:
Paris, 19 juillet 1877.
Mes chers et vaillants concitoyens,
Je reçois avec émotion votre envoi magnifique. J'avais déjà eu un
bonheur, faire mon devoir, et le faire pour vous. Ce bonheur, vous le
complétez. Je vous remercie.
Je continuerai; vous vous appuierez sur moi et je m'appuierai sur
vous.
L'heure actuelle est menaçante; le temps des épreuves va recommencer
peut-être. Ce que nous avons déjà fait, nous le ferons encore. Nous
aussi, nous irons _jusqu'au bout_.
On nous fait, bien malgré nous, hélas! une situation périlleuse.
Puisqu'il le faut, nous l'acceptons. Quant à moi, je ne reculerai
devant aucune des conséquences du devoir. Sortir de l'exil donne le
droit d'y rentrer. Quant au sacrifice de la vie, il est peu de chose à
côté du sacrifice de la patrie.
Mais ne craignons rien. Nous avons pour nous, citoyens libres de la
France libre, la force des choses à laquelle s'ajoute la force des
idées. Ce sont là les deux courants suprêmes de la civilisation.
Aucun doute sur l'avenir n'est possible. La vérité, la raison et la
justice vaincront, et du misérable conflit actuel sortira, par la
toute-puissance du suffrage universel, sans secousse et sans lutte
peut-être, la république prospère, douce et forte.
Le peuple français est l'armée humaine, et la démocratie lyonnaise
en est l'avant-garde. Où va cette armée? à la paix. Où va cette
avant-garde? à la liberté.
Hommes de Lyon, mes frères, je vous salue.
LA PUBLICATION DE L'HISTOIRE D'UN CRIME
--1er OCTOBRE 1877--
Entre les «actes» de Victor Hugo, il faut noter à cette place un
de ceux qui furent le plus efficaces et le plus salutaires--la
publication de l'_Histoire d'un crime_.
Les élections générales avaient été fixées par le gouvernement du 16
mai à la date du 14 octobre.
Le 1er octobre, l'_Histoire d'un crime_ parut, précédée de ces deux
simples lignes:
Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent.
Je le publie.
III
LES ÉLECTIONS
_Discours pour la candidature de M. Jules Grévy_.
Le pouvoir personnel s'était affirmé, dans les discours et manifestes
du président de la république, par des paroles imprudentes: «Mon nom
... ma pensée ... ma politique ... ma volonté.»
Le 12 octobre, avant-veille des élections, une réunion électorale eut
lieu au gymnase Paz, pour soutenir, dans le neuvième arrondissement de
Paris, la candidature de M. Jules Grévy, qui fut élu, le surlendemain,
à l'immense majorité de 12,372 voix.
Victor Hugo prit la parole dans cette réunion, et dit:
Messieurs,
Un homme éminent se présente à vos suffrages. Nous appuyons sa
candidature.
Vous le nommerez; car le nommer c'est réélire en lui la chambre dont
il fut le président.
Le pays va rappeler cette chambre si étrangement congédiée. Il va la
réélire, avec sévérité pour ceux qui l'ont dissoute.
Nommer Jules Grévy, c'est faire réparation au passé et donner un gage
à l'avenir.
Je n'ajouterai rien à tout ce qui vient de vous être dit sur cet homme
qui réalise la définition de Cicéron: éloquent et honnête.
Je me bornerai à exposer devant vous, avec une brièveté et une réserve
que vous apprécierez, quelques idées, utiles peut-être en ce moment.
Électeurs,
Vous allez exercer le grand droit et remplir le grand devoir du
citoyen.
Vous allez nommer un législateur.
C'est-à-dire incarner dans un homme votre souveraineté.
C'est là, citoyens, un choix considérable.
Le législateur est la plus haute expression de la volonté nationale.
Sa fonction domine toutes les autres fonctions. Pourquoi? C'est que
c'est de sa conscience que sort la loi. La conscience est la loi
intérieure; la loi est la conscience extérieure. De là le religieux
respect qui lui est dû. Le respect de la loi, c'est le devoir de la
magistrature, l'obligation du clergé, l'honneur de l'armée. La loi est
le dogme du juge, la limite du prêtre, la consigne du soldat. Le mot
_hors la loi_ exprime à la fois le plus grand des crimes et le plus
terrible des châtiments. D'où vient cette suprématie de la loi? C'est,
je le répète, que la loi est pour le peuple ce qu'est pour l'homme la
conscience. Rien en dehors d'elle, rien au-dessus d'elle. De là, dans
les états bien réglés, la subordination du pouvoir exécutif au pouvoir
législatif. (_Vive adhésion_.)
Cette subordination est étroite, absolue, nécessaire.
Toute résistance du pouvoir exécutif au pouvoir législatif est un
empiétement; toute violation du pouvoir législatif par le pouvoir
exécutif est un crime. La force contre le droit, c'est là un tel
forfait que le Dix-huit-Brumaire suffit pour effacer la gloire
d'Austerlitz, et que le Deux-Décembre suffit pour engloutir le nom de
Bonaparte. Dans le Dix-huit-Brumaire et dans le Deux-Décembre, ce qui
a naufragé, ce n'est pas la France, c'est Napoléon.
Si je prononce en ce moment ce nom, Napoléon, c'est uniquement parce
qu'il est toujours utile de rappeler les faits et d'invoquer les
principes; mais il va sans dire que ce nom tient trop de place
dans l'histoire pour que je songe à le rapprocher des noms de nos
gouvernants actuels. Je ne veux blesser aucune modestie. (_Bravos et
rires_.)
Ce que je veux affirmer, et affirmer inflexiblement, c'est le profond
respect dû par le pouvoir à la loi, et au législateur qui fait la loi,
et au suffrage universel qui fait le législateur.
Vous le voyez, messieurs, d'échelon en échelon, c'est au suffrage
universel qu'il faut remonter. Il est le point de départ et le point
d'arrivée; il a le premier et le dernier mot.
Messieurs, le suffrage universel va parler, et ce qu'il dira sera
souverain et définitif. La parole suprême que va prononcer l'auguste
voix de la France sera à la fois un décret et un arrêt, décret pour
la république, arrêt contre la monarchie. (_Oui!
oui!--Applaudissements_.)
Quelquefois, messieurs, cela se voit dans l'histoire, les factions
s'emparent du gouvernement. Elles créent ce qu'on pourrait appeler des
crises de fantaisie, qui sont les plus fatales de toutes. Ces crises
sont d'autant plus redoutables qu'elles sont vaines; la raison leur
manque; elles ont l'inconscience de l'ignorance et l'irascibilité du
caprice. Brusquement, violemment, sans motif, car tel est leur bon
plaisir, elles arrêtent le travail, l'industrie, le commerce,
les échanges, les idées, déconcertent les intérêts, entravent la
circulation, bâillonnent la pensée, inquiètent jusqu'à la liberté
d'aller et de venir. Elles ont la hardiesse de s'annoncer elles-mêmes
comme ne voulant pas finir, et posent leurs conditions. Leur
persistance frappe de stupeur le pays amoindri et appauvri. On peut
dire de certains gouvernements qu'ils font un noeud à la prospérité
publique. Ce noeud peut être tranché ou dénoué: il est tranché par
les révolutions; il est dénoué par le suffrage universel.
(_Applaudissements_.)
Tout dénouer, ne rien trancher, telle est, citoyens, l'excellence du
suffrage universel.
Le peuple gouverne par le vote, c'est l'ordre, et règne par le scrutin,
c'est la paix.
Il faut donc que le suffrage universel soit obéi. Il le sera. Ce qu'il
veut est voulu d'en haut. Le peuple, c'est la souveraineté; la France,
c'est la lumière. On ne parle en maître ni au peuple, ni à la France.
Il arrive quelquefois qu'un gouvernement, peu éclairé, semble oublier
les proportions; le suffrage universel les lui rappelle. La France est
majeure; elle sait qui elle est, elle fait ce qui convient; elle régit
la civilisation par sa raison, par sa philosophie, par sa logique, par
ses chefs-d'oeuvre, par ses héroïsmes; elle a la majesté des choses
nécessaires, elle est l'objet d'une sorte de contemplation des peuples
et il lui suffit de marcher pour se montrer déesse. Qui que nous
soyons, mesurons nos paroles quand nous avons l'immense honneur de
lui parler. Cette France est si illustre que les plus hautes statures
s'inclinent devant elle. Devant sa grandeur, les plus grands demeurent
interdits. Montesquieu hésiterait à lui dire: «Ma politique», et,
certes, Washington n'oserait pas lui dire: «Ma volonté». (_Rires
approbatifs_.)
Citoyens, le suffrage universel vaincra. Le nuage actuel s'évanouira.
La France donnera ses ordres, et n'importe qui obéira. Je ne fais à
personne l'injure de douter de cette obéissance. La victoire sera
complète. Dès à présent nous sommes pleins de pensées de paix, et nous
sentons quelque pitié. Nous ne pousserons pas notre victoire jusqu'à
ses limites logiques, mais le triomphe du droit et de la loi est
certain. L'avenir vaincra le passé! (_Assentiment unanime_.)
Citoyens, ayons foi dans la patrie. Ne désespérons jamais. La France
est une prédestinée. Elle a charge de peuples, elle est la nation
utile, elle ne peut ni décliner ni décroître, elle couvre ses
mutilations de son rayonnement. A l'heure qu'il est, sanglante,
démembrée, rançonnée, livrée aux factions du passé, contestée,
discutée, mise en question, elle sourit superbement, et le monde
l'admire. C'est qu'elle a la conscience de sa nécessité. Comment
craindrait-elle les pygmées, elle qui a eu raison des géants? Elle
fait des miracles dans l'ordre des idées, elle fait des prodiges dans
l'ordre des événements; elle emploie, dans sa toute-puissance, même
les cataclysmes à fonder l'avenir; et--ce sera mon dernier mot--oui,
citoyens, on peut tout attendre de cette France qui a su faire sortir
du plus formidable des orages, la révolution, le plus stable des
gouvernements, la république. (_Applaudissements prolongés_.)
III
ANNIVERSAIRE DE MENTANA
La lettre suivante, adressée par Victor Hugo au municipe de Rome, a
été lue à la cérémonie funèbre de l'anniversaire de Mentana:
Versailles, 22 novembre 1877.
Un fils de la France envoie un salut aux fils de l'Italie. Mentana est
une des hontes de Louis Bonaparte et une des gloires de Garibaldi. La
fraternité des peuples proteste contre ce délit de l'empire, qui est
un deuil pour la France.
Pour nous français, l'Italie est une patrie aussi bien que la France,
et Paris, où vit l'esprit moderne, tend la main à Rome, où vit l'âme
antique. Peuples, aimons-nous.
Paix aux hommes, lumière aux esprits.
IV
LE DÎNER D'HERNANI
Victor Hugo, touché de l'accueil fait par la presse unanime de toutes
les opinions à la reprise d'_Hernani_, offrait, le 11 décembre 1877,
au Grand-Hôtel, un dîner aux journalistes, et en même temps aux
comédiens qui jouaient _Hernani_.
Victor Hugo avait à sa droite Mlle Sarah Bernhardt, et à sa gauche M.
Perrin, administrateur général de la Comédie-Française.
En face de Victor Hugo était son petit-fils Georges, à droite duquel
étaient Émile Augier, et à gauche M. Ernest Legouvé.
A la droite de Victor Hugo, après Mlle Sarah Bernhardt, étaient:
MM. Émile de Girardin, Paul Meurice, Théodore de Banville, Maubant,
Leconte de Lisle, Arsène Houssaye, Duquesnel, Henri de Pène, Alphonse
Daudet, Blowitz, du _Times_, La Rounat, Jean-Paul Laurens, etc.
A sa gauche après M. Perrin, étaient: MM. Auguste Vacquerie, Paul de
Saint-Victor, Bapst, Adrien Hébrard, Philippe Jourde, Texier, Grenier,
Duportal, Magnier, Monselet, Émile Deschanel, Ernest Lefèvre, I.
Rousset, Pierre Véron, Crawford, du _Daily News_, etc.
A la droite de Georges Hugo, après M. Émile Augier: MM. Worms,
Caraguel, de Biéville, Hostein, de La Pommeraye, Larochelle, Calmann
Lévy, Louis Ulbach, Catulle Mendès, etc.
A sa gauche, après M. Ernest Legouvé: MM. Lockroy, Spuller,
Mounet-Sully, Ritt, Alexandre Rey, Émile Bayard, etc.
Le dîner a commencé à neuf heures. La table, dressée en fer à cheval
et adossée à la cheminée monumentale de la salle du Zodiaque, occupait
tout l'espace de la vaste rotonde, splendidement illuminée. Un
admirable massif de plantes exotiques se dressait dans l'espace
réservé du fer à cheval.
Au dessert, Victor Hugo s'est levé; un profond silence s'est aussitôt
établi. D'une voix émue, et qui pourtant se faisait entendre jusqu'aux
extrémités de la salle, Victor Hugo a dit:
Je demande à mes convives la permission de boire à leur santé.
Je suis ici le débiteur de tous, et je commence par un remerciement.
Je remercie de leur présence, de leur concours, de leur sympathique
adhésion, les grands talents, les nobles esprits, les généreux
écrivains, les hautes renommées qui m'entourent. Je remercie, dans la
personne de son honorable directeur, ce magnifique théâtre national
auquel se rattache, par ses deux extrémités, un demi-siècle de ma
vie. Je remercie mes chers et vaillants auxiliaires, ces excellents
artistes que le public tous les soirs couvre de ses applaudissements.
(_Bravos_.)
Je ne prononcerai aucun nom, car il faudrait les nommer tous. Pourtant
(_Victor Hugo se tourne vers Mlle Sarah Bernhardt_), permettez-moi,
madame, une exception que votre sexe autorise. Je dis plus, commande.
Vous venez de vous montrer non seulement la rivale, mais l'égale des
trois grandes actrices, Mlle Mars, Mme Dorval, Mlle Favart, qui vous
ont précédée dans ce rôle de doña Sol.
Je vais plus loin; j'ai le droit de le dire, moi qui ai vu, hélas! la
représentation de 1830 (_Rires d'approbation_), vous avez dépassé et
éclipsé Mlle Mars. Ceci est de la gloire; vous vous êtes vous-même
couronnée reine, reine deux fois, reine par la beauté, reine par le
talent.
Victor Hugo se penche et baise la main de Mlle Sarah Bernhardt en
disant:
Je vous remercie, madame! (_Vifs applaudissements_.)
Messieurs, qu'est-ce que cette réunion? c'est une simple fête
toute cordiale et toute littéraire; ces fêtes-là sont toujours les
bienvenues, même et surtout dans les jours orageux et difficiles.
Il ne sera pas dit ici une seule parole qui puisse faire une allusion
quelconque à une autre passion que celle de l'idéal et de l'absolu,
dont nous sommes tous animés.
Nous sommes dans la région sereine. Nous nous rencontrons sur le calme
sommet des purs esprits. Il y a des orages autour de nous, il n'y en a
pas en nous. (_Applaudissements_.)
Il est bon que le monde littéraire jette son reflet lumineux et sans
nuage sur le monde politique. Il est bon que notre région paisible
donne aux régions troublées ce grand exemple, la concorde, et ce beau
spectacle, la fraternité. (_Triple salve d'applaudissements_.)
Je comptais m'arrêter ici, mais vos applaudissements m'encouragent à
continuer; je dirai donc quelques mots encore.
Messieurs, à mon âge, il est rare qu'on n'ait pas, qu'on ne finisse
pas par avoir une idée fixe. L'idée fixe ressemble à l'étoile fixe;
plus la nuit est noire, plus l'étoile brille. (_Sensation_.)
Il en est de même de l'idée. Mon idée m'apparaît avec d'autant plus
d'éclat que le moment est plus ténébreux. Cette idée fixe, je vais
vous la dire:--C'est la paix.
Depuis que j'existe, dès les commencements de ma jeunesse jusqu'à cet
achèvement qui est ma vieillesse, je n'ai jamais eu qu'un but, la
pacification; la pacification des esprits, la pacification des âmes,
la pacification des coeurs. Mon rêve aurait été: plus de guerre, plus
de haine; les peuples uniquement occupés de travail, d'industrie, de
bien-être, de progrès, la prospérité par la tranquillité. (_Mouvement.
Applaudissements_.)
Ce rêve, quelles que soient les épreuves passées ou futures, je le
continuerai, et je tâcherai de le réaliser sans me lasser jamais,
jusqu'à mon dernier souffle.
Corneille, le vieux Corneille, le grand Corneille, se sentant près de
mourir, jetait cette superbe aspiration vers la gloire, ce grand et
dernier cri, dans ce vers:
Au moment d'expirer, je tâche d'éblouir.
Eh bien! messieurs, si l'on avait droit de parler après Corneille, et
s'il m'était donné d'exprimer mon voeu suprême, je dirais, moi:
Au moment d'expirer, je tâche d'apaiser.
(_Applaudissements prolongés, profonde émotion_.)
Telle est, messieurs, la signification, tel est le sens, tel est le
but de cette réunion, de cette agape fraternelle, dans laquelle il n'y
a aucun sous-entendu, aucun malentendu. Rien que de grand, de bon, de
généreux. (_Salve d'applaudissements.--Oui! oui!_)
Nous tous qui sommes ici, poètes, philosophes, écrivains, artistes,
nous avons deux patries, l'une la France, l'autre l'art. (_Vifs
applaudissements_.)
Oui, l'art est une patrie; c'est une cité que celle qui a pour
citoyens éternels ces hommes lumineux, Homère, Eschyle, Sophocle,
Aristophane, Théocrite, Plaute, Lucrèce, Virgile, Horace, Juvénal,
Dante, Shakespeare, Rabelais, Molière, Corneille, Voltaire.... (_Cri
unanime:--... Victor Hugo!_)
Et c'est une cité moins vaste, mais aussi grande, celle que nous
pouvons appeler notre histoire nationale, et qui compte des hommes non
moins grands: Charlemagne, Roland, Duguesclin, Bayard, Turenne, Condé,
Villars, Vauban, Hoche, Marceau, Kléber, Mirabeau. (_Applaudissements
répétés_.)
Eh bien, mes chers confrères, mes chers hôtes, nous appartenons à ces
deux cités. Soyons-en fiers, et permettez-moi de vous dire, en buvant
à votre santé, que je bois à la santé de nos deux patries:--A la santé
de la grande France! et à la santé du grand art!
Plusieurs salves d'applaudissements ont suivi le discours de Victor
Hugo. Tous les convives étaient debout, saluant et acclamant le poète.
M. Émile Perrin s'est alors levé et a dit:
Messieurs,
Puisque cet honneur m'est réservé de répondre à l'hôte illustre qui
noue a conviés, puisque je dois prendre la parole après la vois que
vous venez d'entendre, devant vous, messieurs, qui représentez ici
une des gloires de notre pays, une de ses forces les plus expansives,
l'art dramatique en France, vous, ses auteurs, ses interprètes et ses
juges, permettez-moi de parler au nom de la Comédie-Française. C'est
au nom de tout ce qui constitue notre maison, au nom de ses souvenirs,
de son présent, de son avenir, au nom de ses grands poètes qui ont
fondé son existence et formé son patrimoine, au nom de cette longue
suite d'artistes célèbres qui sont les ancêtres et les conseillers de
ceux d'aujourd'hui, que je vous demande, messieurs, de porter ce toast
à M. Victor Hugo. (_Applaudissements_.)