Eh bien, la réalité, c'est que nous traversons une heure red

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ACTES ET PAROLES IV par VICTOR HUGO

DEPUIS L'EXIL 1876-1885

1876

I

POUR LA SERBIE

Il devient nécessaire d'appeler l'attention des gouvernements

européens sur un fait tellement petit, à ce qu'il paraît, que les

gouvernements semblent ne point l'apercevoir. Ce fait, le voici: on

assassine un peuple. Où? En Europe. Ce fait a-t-il des témoins? Un

témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils? Non.

Les nations ont au-dessus d'elles quelque chose qui est au-dessous

d'elles les gouvernements. A de certains moments, ce contre-sens

éclate: la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les

gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue? Non; elle est simplement

professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements

l'ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu'à

travers cette myopie, la raison d'état; le genre humain regarde avec

un autre oeil, la conscience.

Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une

chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas

plus permis à un gouvernement qu'à un individu d'être un assassin,

c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en

Europe est fait par l'Europe, c'est que, s'il existe un gouvernement

bête fauve, il doit être traité en bête fauve; c'est qu'à l'heure

qu'il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on

incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on

vend les petites filles et les petits garçons; c'est que, les enfants

trop petits pour être vendus, on les fend en deux d'un coup de sabre;

c'est qu'on brûle les familles dans les maisons; c'est que telle

ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille

habitants à treize cents; c'est que les cimetières sont encombrés de

plus de cadavres qu'on n'en peut enterrer, de sorte qu'aux vivants qui

leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est

bien fait; nous apprenons aux gouvernements d'Europe ceci, c'est qu'on

ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles,

c'est qu'il y a dans les places publiques des tas de squelettes de

femmes ayant la trace de l'éventrement, c'est que les chiens rongent

dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c'est que tout cela

est horrible, c'est qu'il suffirait d'un geste des gouvernements

d'Europe pour l'empêcher, et que les sauvages qui commettent ces

forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent

commettre sont épouvantables.

Le moment est venu d'élever la voix. L'indignation universelle se

soulève. Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et

donne aux gouvernements l'ordre de l'écouter.

Les gouvernements balbutient une réponse. Ils ont déjà essayé ce

bégaiement. Ils disent: on exagère.

Oui, l'on exagère. Ce n'est pas en quelques heures que la ville de

Balak a été exterminée, c'est en quelques jours; on dit deux cents

villages brûlés, il n'y en a que quatrevingt-dix-neuf; ce que vous

appelez la peste n'est que le typhus; toutes les femmes n'ont pas été

violées, toutes les filles n'ont pas été vendues, quelques-unes ont

échappé. On a châtré des prisonniers, mais on leur a aussi coupé la

tête, ce qui amoindrit le fait; l'enfant qu'on dit avoir été jeté

d'une pique à l'autre n'a été, en réalité, mis qu'à la pointe d'une

bayonnette; où il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double;

etc., etc., etc.

Et puis, pourquoi ce peuple s'est-il révolté? Pourquoi un troupeau

d'hommes ne se laisse-t-il pas posséder comme un troupeau de bêtes?

Pourquoi? ... etc.

Cette façon de pallier ajoute à l'horreur. Chicaner l'indignation

publique, rien de plus misérable. Les atténuations aggravent. C'est la

subtilité plaidant pour la barbarie. C'est Byzance excusant Stamboul.

Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d'un bois qu'on

appelle la forêt de Bondy ou la forêt Noire est un crime; tuer un

peuple au coin de cet autre bois qu'on appelle la diplomatie est un

crime aussi.

Plus grand. Voilà tout.

Est-ce que le crime diminue en raison de son énormité? Hélas! c'est

en effet une vieille loi de l'histoire. Tuez six hommes, vous êtes

Troppmann; tuez-en six cent mille, vous êtes César. Être monstrueux,

c'est être acceptable. Preuves: la Saint-Barthélemy, bénie par Rome;

les dragonnades, glorifiées par Bossuet; le Deux-Décembre, salué par

l'Europe.

Mais il est temps qu'à la vieille loi succède la loi nouvelle; si

noire que soit la nuit, il faut bien que l'horizon finisse par

blanchir.

Oui, la nuit est noire; on en est à la résurrection des spectres;

après le Syllabus, voici le Koran; d'une Bible à l'autre on

fraternise; _jungamus dextras_; derrière le Saint-Siège se dresse la

Sublime Porte; on nous donne le choix des ténèbres; et, voyant que

Rome nous offrait son moyen âge, la Turquie a cru pouvoir nous offrir

le sien.

De là les choses qui se font en Serbie.

Où s'arrêtera-t-on?

Quand finira le martyre de cette héroïque petite nation?

Il est temps qu'il sorte de la civilisation une majestueuse défense

d'aller plus loin.

Cette défense d'aller plus loin dans le crime, nous, les peuples, nous

l'intimons aux gouvernements.

Mais on nous dit: Vous oubliez qu'il y a des «questions». Assassiner

un homme est un crime, assassiner un peuple est «une question». Chaque

gouvernement a sa question; la Russie a Constantinople, l'Angleterre a

l'Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

Nous répondons:

L'humanité aussi a sa question; et cette question la voici, elle est

plus grande que l'Inde, l'Angleterre et la Russie: c'est le petit

enfant dans le ventre de sa mère.

Remplaçons les questions politiques par la question humaine.

Tout l'avenir est là.

Disons-le, quoiqu'on fasse, l'avenir sera. Tout le sert, même les

crimes. Serviteurs effroyables.

Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis

d'Europe. Qu'aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis.

Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et

les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les

dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres,

plus de carnages; libre pensée, libre échange; fraternité. Est-ce

donc si difficile, la paix? La République d'Europe, la Fédération

continentale, il n'y a pas d'autre réalité politique que celle-là. Les

raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité,

qui est une nécessité, tous les philosophes sont d'accord, et

aujourd'hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration

des philosophes. A sa façon, et précisément parcequ'elle est horrible,

la sauvagerie témoigne pour la civilisation. Le progrès est signé

Achmet-Pacha. Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute,

c'est qu'il faut à l'Europe une nationalité européenne, un gouvernement

un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même,

toutes les nations soeurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris,

c'est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot,

les États-Unis d'Europe. C'est là le but, c'est là le port. Ceci n'était

hier que la vérité; grâce aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui

l'évidence. Aux penseurs s'ajoutent les assassins. La preuve était faite

par les génies, la voilà faite par les monstres.

L'avenir est un dieu traîné par des tigres.

Paris, 29 août 1876.

II

AU PRÉSIDENT DU CONGRÈS DE LA PAIX A GENÈVE

Paris, 10 septembre 1876.

Mon honorable et cher président,

Je vous envoie mes voeux fraternels.

Le Congrès de la paix persiste, et il a raison.

Devant la France mutilée, devant la Serbie torturée, la civilisation

s'indigne, et la protestation du Congrès de la paix est nécessaire.

C'est à Berlin qu'est l'obstacle à la paix; c'est à Rome qu'est

l'obstacle à la liberté. Heureusement le pape et l'empereur ne sont

pas d'accord; Rome et Berlin sont aux prises.

Espérons.

Recevez mon cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.

III

LE BANQUET DE MARSEILLE

Victor Hugo, invité au banquet par lequel les démocrates de Marseille

célèbrent le grand anniversaire de la République, et ne pouvant s'y

rendre, a écrit la lettre suivante:

Paris, 22 septembre 1876.

Mes chers concitoyens,

Vous m'avez adressé, en termes éloquents, un appel dont je suis

profondément touché. C'est un regret pour moi de ne pouvoir m'y

rendre. Je veux du moins me sentir parmi vous, et ce que je vous

dirais, je vous l'écris.

L'heure où nous sommes sera une de celles qui caractériseront ce

siècle.

En ce moment la monarchie fait à sa façon la preuve de la république.

De tous les côtés, les rois font le mal; la querelle des trônes et

flagrante; de pape à empereur, on s'excommunie; de sultan à sultan, on

s'assassine. Partout le cynisme de la victoire; partout cette espèce

d'ivrognerie terrible qu'on appelle la guerre. La force s'imagine

qu'elle est le droit; ici, on mutile la France, c'est-à-dire la

civilisation; là, on poignarde la Serbie, c'est-à-dire l'humanité. A

cette heure, il y a un gouvernement, qui est un bandit, assis sur un

peuple, qui est un cadavre.

Certes les monarchies ne le font pas exprès, mais elles démontrent la

nécessité de la république.

La monarchie impériale aboutit à Sedan; la monarchie pontificale

aboutit au Syllabus. Le Syllabus, je l'ai dit et je le répète, c'est

toute la quantité de bûcher possible au dix-neuvième siècle. Au moment

où nous sommes, ce qui sort de l'autel, ce n'est pas la prière, c'est

la menace; l'oraison est coupée par ce hoquet farouche: Anathème!

anathème! Le prêtre bénit à poing fermé. On refuse aux cercueils ce

qui leur est dû; on ajoute à la violation du respect la violation de

la loi; on méconnaît ce qu'il y a de mystérieux et de vénérable dans

la volonté du mourant; on choisit, pour insulter la philosophie et

la raison, l'instant où la liberté de la conscience s'appuie sur la

majesté de la mort.

Qui fait ces choses audacieuses? Le vieil esprit sacerdotal et

monarchique. Ici la conquête, là le massacre, là l'intolérance; le

mensonge épousant la nuit, la haine de trône à trône engendrant la

guerre de peuple à peuple, tel est le spectacle. Où la démocratie dit:

Paix et liberté! le despotisme dit: Carnage et servitude! De là les

crimes qui aujourd'hui épouvantent l'Europe. Admirons la manière dont

les monarchies s'y prennent pour montrer les beautés de la république:

elles montrent leurs laideurs.

Tant que les fanatismes et les despotismes seront les maîtres,

l'Europe sera difforme et terrible. Mais espérons. Que prouvent les

carcans et les chaînes? qu'il faut que les peuples soient libres. Que

prouvent les sabres et les mitrailles? qu'il faut que les peuples

soient frères. Que prouvent les sceptres? qu'il faut des lois.

Les lois, les voici: liberté de pensée, liberté de croyance, liberté

de conscience; liberté dans la vie, délivrance dans la mort; l'homme

libre, l'âme libre.

Célébrons donc ce rassurant anniversaire, le 22 septembre 1792. Il y

a une aurore dans l'humanité, comme il y en a une dans le ciel; ce

jour-là le ciel et l'homme ont été d'accord, les deux aurores ont fait

leur jonction. _Lux populi, lux Dei._

La généreuse ville de Marseille a raison de vénérer ce jour suprême;

elle fait bien; je m'associe à sa patriotique manifestation.

Cet anniversaire vient à propos.

Il y a quatrevingt-quatre ans, à pareil jour, au milieu des plus

redoutables complications, en présence de la coalition des rois,

l'immense énigme humaine étant posée, une bouche sublime, la bouche

de la France, s'est ouverte et a jeté aux peuples ce cri qui est une

solution: République! Il y a dans ce cri une puissance d'écroulement

qui ébranle sur leur base les tyrannies, les usurpations et les

impostures, et qui fait trembler toutes les tours des ténèbres.

L'écroulement du mal, c'est la construction du bien.

Répétons-le, ce cri libérateur République!

Répétons-le d'une voix si ferme et si haute qu'il ait raison de toutes

les surdités. Achevons ce que nos aïeux ont commencé. Soyons les fils

obéissants de nos glorieux pères. Complétons la révolution française

par la fraternité européenne, et l'unité de la France par l'unité

du continent. Établissons entre les nations cette solide paix, la

fédération, et cette solide justice, l'arbitrage. Soyons des peuples

d'esprit au lieu d'être des peuples stupides. Échangeons des idées

et non des boulets. Quoi de plus bête qu'un canon? Que toute

l'oscillation du progrès soit contenue entre ces deux termes:

Civilisation, mais révolution.

Révolution, mais civilisation.

Et, convaincus, dévoués, unanimes, glorifions nos dates mémorables.

Glorifions le 14 juillet, glorifions le 10 août, glorifions le 22

septembre. Ayons une si fière façon de nous en souvenir qu'il en sorte

la liberté du monde. Célébrer les grands anniversaires, c'est préparer

les grands événements.

Mes concitoyens, je vous salue.

1877

I

LES OUVRIERS LYONNAIS

Le dimanche 25 mars, une conférence a lieu dans la salle du Château

d'Eau pour les ouvriers lyonnais.

Victor Hugo et Louis Blanc y prennent la parole.

Voici le discours de Victor Hugo:

Les ouvriers de Lyon souffrent, les ouvriers de Paris leur viennent en

aide. Ouvriers de Paris, vous faites votre devoir, et c'est bien. Vous

donnez là un noble exemple. La civilisation vous remercie.

Nous vivons dans un temps où il est nécessaire d'accomplir

d'éclatantes actions de fraternité. D'abord, parce qu'il est toujours

bon de faire le bien; ensuite, parce que le passé ne veut pas se

résigner à disparaître, parce qu'en présence de l'avenir, qui apporte

aux nations la fédération et la concorde, le passé tâche de réveiller

la haine. (_Applaudissements_).

Répondons à la haine par la solidarité et par l'union.

Messieurs, je ne prononcerai que des paroles austères et graves. Avoir

devant soi le peuple de Paris, c'est un suprême honneur, et l'on n'en

est digne qu'à la condition d'avoir en soi la droiture. Et j'ajoute,

la modération. Car, si la droiture est la puissance, la modération est

la force.

Maintenant, et sous ces réserves, trouvez bon que je vous dise ma

pensée entière.

A l'heure où nous sommes, le monde est en proie à deux efforts

contraires.

Un mot suffit pour caractériser cette heure étrange. A quoi songent

les rois? A la guerre. A quoi songent les peuples? A la paix.

(_Applaudissements prolongés._)

L'agitation fiévreuse des gouvernements a pour contraste et pour leçon

le calme des nations. Les princes arment, les peuples travaillent. Les

peuples s'aiment et s'unissent. Aux rois préméditant et préparant des

événements violents, les peuples opposent la grandeur des actions

paisibles.

Majestueuse résistance.

Les populations s'entendent, s'associent, s'entr'aident.

Ainsi, voyez:

Lyon souffre, Paris s'émeut.

Que le patriotique auditoire ici rassemblé me permette de lui parler

de Lyon.

Lyon est une glorieuse ville, une ville laborieuse et militante.

Au-dessus de Lyon, il n'y a que Paris. A ne voir que l'histoire, on

pourrait presque dire que c'est à Lyon que la France est née. Lyon

est un des plus antiques berceaux du fait moderne; Lyon est le lieu

d'inoculation de la démocratie latine à la théocratie celtique; c'est

à Lyon que la Gaule s'est transformée et transfigurée jusqu'à devenir

l'héritière de l'Italie; Lyon est le point d'intersection de ce qui

a été jadis Rome et de ce qui est aujourd'hui la France.--Lyon a été

notre premier centre. Agrippa a fait de Lyon le noeud des chemins

militaires de la Gaule, et ce procédé péremptoire de civilisation

a été imité depuis par les routes stratégiques de la Vendée. Comme

toutes les cités prédestinées, la ville de Lyon a été éprouvée; au

deuxième siècle par l'incendie, au cinquième siècle par l'inondation,

au dix-septième siècle par la peste. Fait que l'histoire doit noter,

Néron, qui avait brûlé Rome, a rebâti Lyon. Lyon, historiquement

illustre, n'est pas moins illustre politiquement. Aujourd'hui, entre

toutes les villes d'Europe, Lyon représente l'initiative ingénieuse,

le labeur puissant, opiniâtre et fécond, l'invention dans l'industrie,

l'effort du bien vers le mieux, et cette chose touchante et

sublime,--car l'ouvrier de Lyon souffre,--la pauvreté créant la

richesse. (_Mouvement._) Oui, citoyens, j'y insiste, la vertu qui est

dans le travail, l'intuition sociale qui connaît et qui réclame sans

relâche la quantité acceptable des révolutions, l'esprit d'aventure

pour le progrès, ce je ne sais quoi d'infatigable qu'on a quand on

porte en soi l'avenir, voilà ce qui caractérise la France, voilà ce

qui caractérise Lyon. Lyon a été la métropole des Gaule, et l'est

encore, avec l'accroissement démocratique. C'est la ville du métier,

c'est la ville de l'art, c'est la ville où la machine obéit à l'âme,

c'est la ville où dans l'ouvrier il y a un penseur, et où Jacquard se

complète par Voltaire. (_Applaudissements._) Lyon est la première de

nos villes; car Paris est autre chose, Paris dépasse les proportions

d'une nation; Lyon est essentiellement la cité française, et Paris est

la cité humaine. C'est pourquoi l'assistance que Paris offre à Lyon

est un admirable spectacle; on pourrait dire que Lyon assisté par

Paris, c'est la capitale de la France secourue par la capitale du

monde. (_Bravos_.)

Glorifions ces deux villes. Dans un moment où les partis du passé

semblent conspirer la diminution de la France, et essayent de détrôner

le chef-lieu de la révolution au profit du chef-lieu de la monarchie,

il est bon d'affirmer les grandes réalités de la civilisation

française, c'est-à-dire Lyon, la ville du travail, et Paris, la ville

de la lumière. (_Sensation. Bravos répétés_.)

Autour de ces deux capitales se groupent toutes nos illustres villes,

leurs soeurs ou leurs filles, et parmi elles cette admirable Marseille

qui veut une place à part, car elle représente en France la Grèce de

même que Lyon représente l'Italie.

Mais élargissons l'horizon, regardons l'Europe, regardons les nations,

et, en même temps que nous démontrons la solidarité de nos villes,

constatons, citoyens, au profit de la civilisation, tous les symptômes

de la concorde humaine.

Ces symptômes éclatent de toutes parts.

Comme je le disais en commençant, à l'heure troublée où nous sommes,

les phénomènes inquiétants viennent des rois, les phénomènes

rassurants viennent des peuples.

Au-dessous du grondement bestial de la guerre déchaînée il y a sept

ans par deux empereurs, au-dessous des menaces de carnage et de

dévastation à chaque instant renouvelées, quelquefois même réalisées

en partie, témoin l'assassinat de la Bulgarie par la Turquie,

au-dessous de la mobilisation des armées, au-dessous de tout ce sombre

tumulte militaire, on sent une immense volonté de paix.

Je le répète et j'y insiste, qui veut la guerre? Les rois. Qui veut la

paix? Les peuples.

Il semble qu'en ce moment une bataille étrange se prépare entre la

guerre, qui est la volonté du passé, et la paix, qui est la volonté du

présent. (_Applaudissements_.)

Citoyens, la paix vaincra.

Ce triomphe de l'avenir, il est visible dès aujourd'hui, il approche,

nous y touchons. Il s'appellera l'Exposition de 1878. Qu'est-ce en

effet qu'une Exposition internationale? C'est la signature de tous

les peuples mise au bas d'un acte de fraternité. C'est le pacte

des industries s'associant aux arts, des sciences encourageant les

découvertes, des produits s'échangeant avec les idées, du progrès

multipliant le bien-être, de l'idéal s'accouplant au réel. C'est la

communion des nations dans l'harmonie qui sort du travail. Lutte, si

l'on veut, mais lutte féconde; éblouissante mêlée des travailleurs qui

laisse derrière elle, non la mort, mais la vie, non des cadavres, mais

des chefs-d'oeuvre; bataille superbe où il n'y a que des vainqueurs.

(_Longs applaudissements_.)

Ce spectacle splendide, il est juste que ce soit Paris qui le donne au

monde.

1870, c'est-à-dire le guet-apens de la guerre, a été le fait de la

Prusse; 1878, c'est-à-dire la victoire de la paix, sera la réplique de

la France.

L'Exposition universelle de 1878, ce sera la guerre mise en déroute

par la paix.

Ce sera la réconciliation avec Paris, dont l'univers a besoin.

La paix, c'est le verbe de l'avenir, c'est l'annonce des États-Unis de

l'Europe, c'est le nom de baptême du vingtième siècle. Ne nous lassons

pas, nous les philosophes, de déclarer au monde la paix. Faisons

sortir de ce mot suprême tout ce qu'il contient.

Disons-le, ce qu'il faut à la France, à l'Europe, au monde civilisé,

ce qui est dès à présent réalisable, ce que nous voulons, le voici:

les religions sans l'intolérance, c'est-à-dire la raison remplaçant

le dogmatisme; la pénalité sans la mort, c'est-à-dire la correction

remplaçant la vindicte; le travail sans l'exploitation, c'est-à-dire

le bien-être remplaçant le malaise; la circulation sans la frontière,

c'est-à-dire la liberté remplaçant la ligature; les nationalités

sans l'antagonisme, c'est-à-dire l'arbitrage remplaçant la guerre

(_mouvement_); en un mot, tous les désarmements, excepté le

désarmement de la conscience. (_Bravos répétés_.)

Ah! cette exception-là, je la maintiens. Car tant que la politique

contiendra la guerre, tant que la pénalité contiendra l'échafaud,

tant que le dogme contiendra l'enfer, tant que la force sociale sera

comminatoire, tant que le principe, qui est le droit, sera distinct du

fait, qui est le code, tant que l'indissoluble sera dans la loi civile

et l'irréparable dans la loi criminelle, tant que la liberté pourra

être garrottée, tant que la vérité pourra être bâillonnée, tant que le

juge pourra dégénérer en bourreau, tant que le chef pourra dégénérer

en tyran, tant que nous aurons pour précipices des abîmes creusés

par nous-mêmes, tant qu'il y aura des opprimés, des exploités, des

accablés, des justes qui saignent, des faibles qui pleurent, il

faut, citoyens, que la conscience reste armée. (_Applaudissements

prolongés_.)

La conscience armée, c'est Juvénal terrible, c'est Tacite pensif,

c'est Dante flétrissant Boniface, c'est-à-dire l'homme probe châtiant

l'homme infaillible, c'est Voltaire vengeant Calas, c'est-à-dire la

justice rappelant à l'ordre la magistrature. (_Sensation. Triple

salve d'applaudissements._) La conscience armée, c'est le droit

incorruptible faisant obstacle à la loi inique, c'est la philosophie

supprimant la torture, c'est la tolérance abolissant l'inquisition,

c'est le jour vrai remplaçant dans les âmes le jour faux, c'est

la clarté de l'aurore substituée à la lueur des bûchers. Oui, la

conscience reste et restera armée, Juvénal et Tacite resteront debout,

tant que l'histoire nous montrera la justice humaine satisfaite de son

peu de ressemblance avec la justice divine, tant que la raison d'état

sera en colère, tant qu'un épouvantable _vae victis_ régnera,

tant qu'on écoutera un cri de clémence comme on écouterait un cri

séditieux, tant qu'on refusera de faire tourner sur ses gonds la seule

porte qui puisse fermer la guerre civile, l'amnistie! (_Profonde

émotion.--Applaudissements prolongés_.)

Cela dit, je conclus. Et je conclus par l'espérance.

Ayons une foi absolue dans la patrie. La destinée de la France fait

partie de l'avenir humain. Depuis trois siècles la lumière du monde

est française. Le monde ne changera pas de flambeau.

Pourtant, généreux patriotes qui m'écoutez, ne croyez pas que je

pousse l'espérance jusqu'à l'illusion. Ma foi en la France est

filiale, et par conséquent passionnée, mais elle est philosophique, et

par conséquent réfléchie. Messieurs, ma parole est sincère, mais elle

est virile, et je ne veux rien dissimuler. Non, je n'oublie pas que

je parle aux hommes de Paris. La responsabilité est en proportion

de l'auditoire. Une seule chose est à la taille du peuple, c'est la

vérité. Et dire la réalité, c'est le devoir.

Eh bien, la réalité, c'est que nous traversons une heure redoutable.

La réalité, c'est que, si la nuit complète se faisait, il y aurait

des possibilités de naufrage. Les crises succèdent aux catastrophes.

J'espère cependant.

Je fais plus qu'espérer. J'affirme. Pourquoi? Je vais vous le dire, et

ce sera mon dernier mot.

La marche du genre humain vers l'avenir a toutes les complications

d'un voyage de découvertes. Le progrès est une navigation; souvent

nocturne. On pourrait dire que l'humanité est en pleine mer. Elle

avance lentement, dans un roulis terrible, immense navire battu des

vents. Il y a des instants sinistres. A de certains moments, la

noirceur de l'horizon est profonde; il semble qu'on aille au hasard.

Où? à l'abîme. On rencontre un écueil, l'empire; on se heurte à un

bas-fond, le _Syllabus_; on traverse un cyclone, Sedan (_mouvement_);

l'année de l'infaillibilité du pape est l'année de la chute de la

France; les ouragans et les tonnerres se mêlent; on a au-dessus de sa

tête tout le passé en nuage et chargé de foudres; cet éclair, c'est le

glaive; cet autre éclair, c'est le sceptre; ce grondement, c'est la

guerre. Que va-t-on devenir? Va-t-on finir par s'entre-dévorer? En

viendra-t-on à un radeau de la _Méduse_, à une lutte d'affamés et de

naufragés, à la bataille dans la tempête? Est-ce qu'il est possible

qu'on soit perdu? On lève les yeux. On cherche dans le ciel une

indication, une espérance, un conseil. L'anxiété est au comble. Où

est le salut? Tout à coup, la brume s'écarte, une lueur apparaît; il

semble qu'une déchirure se fasse dans le noir complot des nuées,

une trouée blanchit toute cette ombre, et, subitement, à l'horizon,

au-dessus des gouffres, au delà des nuages, le genre humain

frissonnant aperçoit cette haute clarté allumée il y a quatre vingts

ans par des géants sur la cime du dix-huitième siècle, ce majestueux

phare à feux tournants qui présente alternativement aux nations

désemparées chacun des trois rayons dont se compose la civilisation

future: Liberté, Égalité, Fraternité. (_Applaudissements prolongés_.)

Liberté, cela s'adresse au peuple; Égalité, cela s'adresse aux hommes;

Fraternité, cela s'adresse aux âmes.

Navigateurs en détresse, abordez à ce grand rivage, la République.

Le port est là. (_Longue acclamation. Cris de: Vive la république!

Vive l'amnistie! Vive Victor Hugo_!)

II

LE SEIZE MAI

I

LA PROROGATION

Le 16 mai 1877, un essai préliminaire de coup d'état fut tenté par M.

le maréchal de Mac-Mahon, président de la République. Brusquement il

congédia, sur les plus futiles prétextes, le ministère républicain de

M. Jules Simon, qui réunissait dans la chambre une majorité de deux

cents voix. Le nouveau cabinet, sous la présidence de M. de Broglie,

ne fut composé que de monarchistes.

Deux jours après, un décret du président de la République prorogeait

le parlement pour un mois.

Aussitôt les gauches des deux chambres tinrent chacune leur réunion

plénière et rédigèrent des déclarations collectives adressées au pays.

Dans la réunion des gauches du Sénat, Victor Hugo prit la parole:

Dans quelles circonstances l'événement qui nous préoccupe se

produit-il?

Laissez-moi vous le dire. Deux choses me frappent.

Voici la première:

La France était en pleine paix, en pleine convalescence de ses

derniers malheurs, en pleine possession d'elle-même; la France

donnait au monde tous les grands exemples, l'exemple du travail, de

l'industrie, du progrès sous toutes les formes; elle était superbe

de tranquillité et d'activité; elle se préparait à convier tous

les peuples chez elle; elle prenait l'initiative de l'Exposition

universelle, et, meurtrie, mutilée, mais toujours grande, elle allait

donner une fête à la civilisation. En ce moment-là, dans ce calme

fécond et auguste, quelqu'un la trouble. Qui? Son gouvernement. Une

sorte de déclaration de guerre est faite. A qui? A la France en paix.

Par qui? Par le pouvoir. (_Oui! oui!--Adhésion unanime_.)

La seconde chose qui me frappe, la voici:

Si la France est en paix, l'Europe ne l'est pas. Si au dedans nous

sommes tranquilles, au dehors nous sommes inquiets. Le continent prend

feu. Deux empires se heurtent en orient; au nord, un autre empire

guette; à côté du nord, une puissante nation voisine fait son

branle-bas de combat. Plus que jamais, il importe que la France, pour

rester forte, reste paisible. Eh bien! c'est le moment qu'on choisit

pour l'agiter! C'est pour le pays l'heure de la prudence; c'est pour

le gouvernement l'heure des imprudences.

Ces deux grands faits, la paix en France, la guerre en Europe,

exigeaient tous les deux un gouvernement sage. C'est l'instant que

prend le gouvernement pour devenir un gouvernement d'aventure.

Une étincelle suffirait pour tout embraser; le gouvernement secoue la

torche. (_Sensation profonde_.)

Oui, gouvernement d'aventure. Je ne veux pas, pour l'instant, le

qualifier plus sévèrement, espérant toujours que le pouvoir se sentira

averti par l'énormité de certains souvenirs, et qu'il s'arrêtera.

Je recommande au pouvoir personnel la lecture attentive de la

constitution. (_Mouvement_.)

Il y a là sur la responsabilité plusieurs articles sérieux.

J'en pourrais dire davantage. Mais je me borne à ces quelques paroles.

J'ai une fonction comme sénateur et une mission comme citoyen; je ne

faillirai ni à l'une ni à l'autre.

Vous, mes collègues, vous résisterez vaillamment, je le sais et je

le déclare, aux empiétements illégaux et aux usurpations

inconstitutionnelles. Surveillons plus que jamais le pouvoir. Dans la

situation où nous sommes, souvenez-vous de ceci: toute la défiance que

vous montrerez au nouveau ministère, vous sera rendue en confiance par

la nation.

Messieurs, rassurons la France, rassurons-la dans le présent,

rassurons-la dans l'avenir.

La république est une délivrance définitive. Espérance est un des

noms de la liberté. Aucun piège ne réussira. La vérité et la raison

prévaudront. La justice triomphera de la magistrature. La conscience

humaine triomphera du clergé. La souveraineté nationale triomphera des

dictatures, cléricales ou soldatesques.

La France peut compter sur nous, et nous pouvons compter sur elle.

Soyons fidèles à tous nos devoirs, et à tous nos droits. (_Adhésion

unanime.--Applaudissements prolongés_.)

II

LA DISSOLUTION

La prorogation d'un mois expirée, le maréchal de Mac-Mahon adresse,

le 17 juin, un message au sénat, lui demandant, aux termes de la

constitution, de prononcer avec le président de la République, la

dissolution de la chambre des députés.

La chambre des députés réplique aussitôt par un ordre du jour

déclarant que «le ministère n'a pas la confiance de la nation». Cet

ordre du jour est voté par 363 voix contre 158.

Le 21 juin, les bureaux du sénat se réunissent pour nommer la

commission chargée du rapport sur la demande de dissolution.

Dans le quatrième bureau, dont Victor Hugo fait partie, se passe

l'incident suivant, rapporté ainsi par _le Rappel_.

_Réunion dans les bureaux du sénat_.

«Il s'est produit, au 4e bureau, un incident qui a causé une vive

émotion.

«M. Victor Hugo fait partie de ce bureau. M. le vicomte de Meaux,

ministre du commerce, en fait également partie.

«La discussion s'est ouverte sur le projet de dissolution.

«Après des discours de MM. Bertauld et de Lasteyrie contre le projet

et de MM. de Meaux et Depeyre pour, la séance semblait terminée,

lorsque M. Victor Hugo a demandé la parole.

«Il a dit:

J'ai gardé le silence jusqu'à ce moment, et j'étais résolu à ne point

intervenir dans le débat, espérant qu'une question essentielle serait

posée, et aimant mieux qu'elle le fût par d'autres que par moi.

Cette question n'a pas été posée. Je vois que la séance va se clore,

et je crois de mon devoir de parler. Je désire n'être point nommé

commissaire, et je prie mes amis de voter, comme je le ferai moi-même,

pour notre honorable collègue, M. Bertauld.

Cela dit, et absolument désintéressé dans le vote qui va suivre,

j'entre dans ce qui est pour moi la question nécessaire et immédiate.

Un ministre est ici présent. Je profite de sa présence, c'est à

lui que je parle, et voici ce que j'ai à dire à M. le ministre du

commerce:

Il est impossible que le président de la République et les membres du

cabinet nouveau n'aient point examiné entre eux une éventualité, qui

est pour nous une certitude: le cas où, dans trois mois, la chambre,

dissoute aujourd'hui, reviendrait augmentée en nombre dans le sens

républicain, et, ce qui est une augmentation plus grande encore,

accrue en autorité et en puissance par son mandat renouvelé et par le

vote décisif de la France souveraine.

En présence de cette chambre, qui sera à la fois la chambre ancienne,

répudiée par le pouvoir personnel, et la chambre nouvelle, voulue

par la souveraineté nationale, que fera le gouvernement? quels plans

a-t-il arrêtés? quelle conduite compte-t-il suivre? Le président

fera-t-il simplement son devoir, qui est de se retirer et d'obéir à la

nation, et les ministres disparaîtront-ils avec lui? En un mot, quelle

est la résolution du président et de son cabinet, dans le cas grave

que je viens d'indiquer?

Je pose cette question au membre du cabinet ici présent. Je la pose

catégoriquement et absolument. Aucun faux-fuyant n'est possible: ou le

ministre me répondra, et j'enregistrerai sa réponse; ou il refusera de

répondre, et je constaterai son silence. Dans les deux cas, mon but

sera atteint; et, que le ministre parle ou qu'il se taise, l'espèce de

clarté que je désire, je l'aurai.

«Sur ces paroles, au milieu du profond silence et de l'attente unanime

des sénateurs, M. de Meaux s'est levé. Voici sa réponse:

«La question posée par M. Victor Hugo ne pourrait être posée qu'au

président de la République, et excède la compétence des ministres.»

«Une certaine agitation a suivi cette réponse. MM. Valentin, Ribière,

Lepetit et d'autres encore se sont vivement récriés.

«M. Victor Hugo a repris la parole en ces termes:

Vous venez d'entendre la réponse de M. le ministre. Eh bien! je vais

répliquer à l'honorable M. de Meaux par un fait qui est presque pour

lui un fait personnel.

Un homme qui lui touche de très près, orateur considérable de la

droite, dont j'avais été l'ami à la chambre des pairs et dont j'étais

l'adversaire à l'assemblée législative, M. de Montalembert, après la

crise de juillet 1851, s'émut, bien qu'allié momentané de l'Élysée,

des intentions qu'on prêtait au président, M. Louis Bonaparte, lequel

protestait du reste de sa loyauté.

M. de Montalembert, alors, se souvenant de notre ancienne amitié, me

pria de faire, en mon nom et au sien, au ministre Baroche, la question

que je viens de faire tout à l'heure à M. de Meaux.... (_Profond

mouvement d'attention_.) Et le ministre d'alors fit à cette question

identiquement la même réponse que le ministre d'aujourd'hui.

Trois mois après, éclatait ce crime qui s'appellera dans l'histoire le

2 décembre.

«Une vive émotion succède à ces paroles.

«Aucune réplique de M. de Meaux. Exclamations des sénateurs présents.

«Le président du bureau, M. Batbie, fait, tardivement, remarquer

que les interpellations aux ministres ne sont d'usage qu'en séance

publique; dans les bureaux, il n'y a pas de ministre; un membre parle

à un membre, un collègue à un collègue; et M. Victor Hugo ne peut pas

exiger de M. de Meaux une autre réponse que celle qui lui a été faite.

«--Je m'en contente! s'écrie M. Victor Hugo.

«Et les quinze membres de la gauche applaudissent.»

_Séance publique du sénat._

--12 JUIN 1877.--

Messieurs,

Un conflit éclate entre deux pouvoirs. Il appartient au sénat de les

départager. C'est aujourd'hui que le sénat va être juge.

Et c'est aujourd'hui que le sénat va être jugé. (_Applaudissements à

gauche._)

Car si au-dessus du gouvernement il y a le sénat, au-dessus du sénat

il y a la nation.

Jamais situation n'a été plus grave.

Il dépend aujourd'hui du sénat de pacifier la France ou de la

troubler.

Et pacifier la France, c'est rassurer l'Europe; et troubler la France,

c'est alarmer le monde.

Cette délivrance ou cette catastrophe dépendent du sénat.

Messieurs, le sénat va aujourd'hui faire sa preuve. Le

sénat aujourd'hui peut être fondé par le sénat. (_Bruit à

droite.--Approbation à droite._)

L'occasion est unique, vous ne la laisserez pas échapper.

Quelques publicistes doutent que le sénat soit utile; montrez que le

sénat est nécessaire.

La France est en péril, venez au secours de la France. (_Bravos a

gauche_.)

Messieurs, le passé donne quelquefois des renseignements. De certains

crimes, que l'histoire n'oublie pas, ont des reflets sinistres, et

l'on dirait qu'ils éclairent confusément les événements possibles.

Ces crimes sont derrière nous, et par moments nous croyons les revoir

devant nous.

Il y a parmi vous, messieurs, des hommes qui se souviennent.

Quelquefois se souvenir, c'est prévoir. (_Applaudissements à gauche_.)

Ces hommes ont vu, il y a vingt-six ans, ce phénomène:

Une grande nation qui ne demande que la paix, une nation qui sait ce

qu'elle veut, qui sait d'où elle vient et qui a droit de savoir où

elle va, une nation qui ne ment pas, qui ne cache rien, qui n'élude

rien, qui ne sous-entend rien, et qui marche dans la voie du progrès

droit devant elle et à visage découvert, la France, qui a donné à

l'Europe quatre illustres siècles de philosophie et de civilisation,

qui a proclamé par Voltaire la liberté religieuse (_Protestations

à droite, vive approbation à gauche_) et par Mirabeau la liberté

politique; la France qui travaille, qui enseigne, qui fraternise, qui

a un but, le bien et qui le dit, qui a un moyen, le juste, et qui le

déclare, et, derrière cet immense pays en pleine activité, en

pleine bonne volonté, en pleine lumière, un gouvernement masqué.

(_Applaudissements prolongés à gauche. Réclamations à droite_.)

Messieurs, nous qui avons vu cela, nous sommes pensifs aujourd'hui,

nous regardons avec une attention profonde ce qui semble être devant

nous: une audace qui hésite, des sabres qu'on entend traîner, des

protestations de loyauté qui ont un certain son de voix; nous

reconnaissons le masque. (_Sensation_.)

Messieurs, les vieillards sont des avertisseurs. Ils ont pour fonction

de décourager les choses mauvaises et de déconseiller les choses

périlleuses. Dire des paroles utiles, dussent-elles paraître inutiles,

c'est là leur dignité et leur tristesse. (_Très bien! à gauche_.)

Je ne demande pas mieux que de croire à la loyauté, mais je me

souviens qu'on y a déjà cru. (_C'est vrai! à gauche_.) Ce n'est pas ma

faute si je me souviens. Je vois des ressemblances qui m'inquiètent,

non pour moi qui n'ai rien à perdre dans la vie et qui ai tout à

gagner dans la mort, mais pour mon pays. Messieurs, vous écouterez

l'homme en cheveux blancs qui a vu ce que vous allez revoir peut-être,

qui n'a plus d'autre intérêt sur la terre que le vôtre, qui vous

conseille tous avec droiture, amis et ennemis, et qui ne peut ni haïr

ni mentir, étant si près de la vérité éternelle. (_Profonde sensation.

Applaudissements prolongés_.)

Vous allez entrer dans une aventure. Eh bien, écoutez celui qui en

revient. (_Mouvement_.) Vous allez affronter l'inconnu, écoutez celui

qui vous dit: l'inconnu, je le connais. Vous allez vous embarquer sur

un navire dont la voile frissonne au vent, et qui va bientôt partir

pour un grand voyage plein de promesses, écoutez celui qui vous dit:

Arrêtez, j'ai fait ce naufrage-là. (_Applaudissements_.)

Je crois être dans le vrai. Puissé-je me tromper, et Dieu veuille

qu'il n'y ait rien de cet affreux passé dans l'avenir!

Ces réserves faites,--et c'était mon devoir de les faire,--j'aborde

le moment présent, tel qu'il apparaît et tel qu'il se montre, et je

tâcherai de ne rien dire qui puisse être contesté.

Personne ne niera, je suppose, que l'acte du 16 mai ait été inattendu.

Cela a été quelque chose comme le commencement d'une préméditation qui

se dévoile.

L'effet a été terrible.

Remontons à quelques semaines en arrière. La France était en plein

travail, c'est-à-dire en pleine fête. Elle se préparait à l'Exposition

universelle de 1878 avec la fierté joyeuse des grandes nations

civilisatrices. Elle déclarait au monde l'hospitalité. Paris,

convalescent, glorieux et superbe, élevait un palais à la fraternité

des nations; la France, en dépit des convulsions continentales, était

confiante et tranquille, et sentait s'approcher l'heure du suprême

triomphe, du triomphe de la paix. Tout à coup, dans ce ciel bleu un

coup de foudre éclate, et au lieu d'une victoire on apporte à la

France une catastrophe. (_Vive émotion.--Bravos à gauche_.)

Le 15 mai, tout prospérait; le 16, tout s'est arrêté. On a assisté au

spectacle étrange d'un malheur public, fait exprès. (_Sensation_.)

Subitement, le crédit se déconcerte; la confiance disparaît; les

commandes cessent; les usines s'éteignent; les manufactures se

ferment; les plus puissantes renvoient la moitié de leurs ouvriers;

lisez les remontrances des chambres de commerce; le chômage, cette

peste du travail, se répand et s'accroît, et une sorte d'agonie

commence. Ce que cette calamité, le 16 mai, coûte à notre industrie, à

notre commerce, à notre travail national, ne peut se chiffrer que

par des centaines de millions. (_Allons donc! à droite.--Oui! oui! à

gauche_.)

Eh bien, messieurs, aujourd'hui que vous demande-t-on? De la

continuer. Le 16 mai désire se compléter. Un mois d'agonie, c'est peu;

il en demande quatre. Dissolvez la chambre. On verra où la France en

sera au bout de quatre mois. La durée du 16 mai, c'est la durée de la

catastrophe. Aggravation funeste. Partout la stagnation commerciale,

partout la fièvre politique. Trois mois de querelle et de haine.

L'angoisse ajoutée à l'angoisse. Ce qui n'était que le chômage sera la

faillite; ruine pour les riches, famine pour les pauvres; l'électeur

acculé à son droit; l'ouvrier sans pain armé du vote. La colère mêlée

à la justice. Tel est le lendemain de la dissolution. (_Mouvement_.)

Si vous l'accordiez, messieurs, le service que le 16 mai aurait rendu

à la France équivaudrait au service vice que rend une rupture de rails

à un train lancé à toute vapeur. (_C'est vrai_!)

Et j'hésite à achever ma pensée, mais il faut, sinon tout dire, au

moins tout indiquer.

Messieurs, réfléchissez. L'Europe est en guerre. La France a des

ennemis. Si, en l'absence des chambres, dans l'éclipse de la

souveraineté nationale, si l'étranger....

(_Bruit et protestations à droite.--A gauche_: N'interrompez pas!--_M.

le président_: Faites silence!--_A gauche_: C'est à la droite qu'il

faut dire cela!)

....Si l'étranger profitait de cette paralysie de la France, si ... je

m'arrête.

Ici, messieurs, la situation apparaît tellement grave, que nous avons

pu voir dans les bureaux du sénat des membres du cabinet faire appel à

notre patriotisme et nous demander de ne pas insister.

Nous n'insistons pas.

Mais nous nous retournons vers le pouvoir personnel, et nous lui

disons:

La guerre extérieure actuelle ajoutée à la crise intérieure faite par

vous crée une situation telle que, de votre aveu, l'on ne peut pas

même sonder ce qui est possible. Pourquoi alors faire cette crise?

Puisque vous avez le choix du moment, pourquoi choisir ce moment-ci?

Vous n'avez aucun reproche sérieux à faire à la chambre des députés;

le mot _radical_ appliqué à ses tendances ou à ses actes est vide de

sens. La chambre a eu le très grand tort, à mes yeux, de ne pas voter

l'amnistie; mais je ne suppose pas que ce soit là votre grief contre

elle. (_Sourires à gauche_.) La chambre des députés a poussé l'esprit

de conciliation et de consentement jusqu'à partager avec le sénat son

privilége en matière d'impôts, c'est-à-dire qu'elle a fait en France

plus de concessions au sénat que la chambre des communes n'en fait

en Angleterre à la chambre des lords. (_A gauche: C'est vrai_!) La

chambre des députés, à part les turbulences de la droite, est modérée,

parlementaire et patriote; seulement il y a entre elle, chambre

nationale, et vous, pouvoir personnel, incompatibilité d'humeur; vous

avez, à ce qu'il parait, des théories politiques qui font mauvais

ménage avec les théories politiques de la chambre des députés, et

vous voulez divorcer. Soit. Mais il n'y a là aucune urgence. Pourquoi

prendre l'heure la plus périlleuse? Dissoudre la chambre en ce moment,

c'est désarmer la France. (_Mouvement_.) Pourquoi ne pas attendre que

le conflit européen soit apaisé? Quand la situation sera redevenue

calme, si votre incompatibilité d'humeur ne s'est pas dissipée,

si vous persistez dans votre fantaisie théorique, vous nous en

reparlerez, et, puisque nous sommes ce qu'en Angleterre on appelle la

cour des divorces, nous aviserons. Nous choisirons entre la chambre et

vous. Mais rien ne presse, attendez. En ce moment, soyons prudents, et

n'ajoutons pas, de gaieté de coeur, à la complication extérieure, déjà

très redoutable, une complication intérieure plus redoutable encore.

(_Très bien! très bien! à gauche_.)

Nous disons cela, qui est sage.

Messieurs, une chose me frappe, et je dois la dire: c'est qu'en ce

moment, dans l'heure critique où nous sommes, l'esprit de gouvernement

est de ce côté (_montrant la gauche_), et l'esprit de révolution est

du côté opposé (_montrant la droite_). (_C'est vrai! c'est vrai! à

gauche_).

En effet, que veut-on de ce côté, du côté républicain?

Le maintien de ce qui est, l'amélioration lente et sage des

institutions, le progrès pas à pas, aucune secousse, aucune violence,

le suffrage universel, c'est-à-dire la paix entre les opinions, et

l'Exposition universelle, c'est-à-dire la paix entre les nations. Et

qu'est-ce que cet ensemble de bonnes volontés tournées vers le bien?

Messieurs, c'est l'esprit de gouvernement. (_Applaudissements à

gauche_.)

Et du côté opposé, du côté monarchique, que veut-on?

Le renversement de la république, la paix publique livrée à la

compétition de trois monarchies, le parti pris pour le pape contre

notre alliée l'Italie, la partialité pour un culte allant jusqu'à

l'acceptation d'une guerre religieuse éventuelle (_Dénégations à

droite.--A gauche: Oui! oui!_), et cela à une époque où la France

ne peut et ne doit faire que des guerres patriotiques, le suffrage

universel discuté, la force rompant l'équilibre de la loi et du

droit, la négation de notre législation civile par la revendication

catholique; en un mot, une effrayante remise en question de toutes les

solutions sur lesquelles repose la société moderne. (_Applaudissements

répétés à gauche_.) Qu'est-ce que tout cela, messieurs? c'est l'esprit

de révolution. (_Oui! oui!--Applaudissements_.)

J'avais donc raison de le dire: oui, à cette heure, l'esprit de

gouvernement est dans l'opposition, et l'esprit de révolution est dans

le gouvernement!

Qu'est-ce que la dissolution?

C'est une révolution possible. Quelle révolution? La pire de toutes.

La révolution inconnue. (_Sensation.--Murmures à droite.--Vive adhésion,

à gauche_.)

Messieurs les sénateurs, croyez-moi. Oui, soyez le gouvernement.

Coupez court à cette tentative. Arrêtez net cette étrange insurrection

du 16 mai....

(_Réclamations à droite; cris_: A l'ordre! à l'ordre!--_Applaudissements

prolongés à gauche.--M. le président_: Les applaudissements par lesquels

on soutient l'orateur n'empêcheront pas le président de faire son devoir:

ce n'est pas assez d'avoir porté contre une partie de cette chambre des

accusations d'opinions factieuses, vous appelez un acte qui n'est pas

sorti de la légalité un acte révolutionnaire; le président s'en étonne.

--_A gauche_: Ce sont des préliminaires de révolution!--_M. Valentin_:

L'avertissement était nécessaire!--_M. le président_: Monsieur Valentin,

vous n'avez pas la parole!--_A gauche, à M. Victor Hugo_: Continuez!

--_A droite_: Que l'orateur retire le mot «insurrection»!--_A gauche,

unanimement_: Non! ne retirez rien!--_L'orateur ne retire rien et

continue_.)

Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885 · 第 1 / 24 段