désespoir. Mais sa pensée demeura en moi, persistante, triomphante. Elle
me possédait de loin comme elle m'avait possédé de près. Des années
passèrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant
mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidèle, une
tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aimé
de ce que j'avais rencontré de plus beau et de plus séduisant dans la
vie.
* * * * *
Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les
sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement
et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et
elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace
derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant
pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend
pas comment il se fait qu'on soit vieux.
Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de
cette saison charmante sur le galet d'Étretat.
J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis.
Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'oeil sur
cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune
qu'encadrait un chapeau enrubanné.
Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants
se mirent à babiller. J'ouvris mon journal et je commençai à lire.
Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup:
--Pardon, monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier?
--Oui, madame.
Alors elle se mit à rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
triste pourtant.
--Vous ne me reconnaissez pas?
J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage;
mais où? mais quand? Je répondis:
--Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
nom.
Elle rougit un peu.
--Madame Julie Lefèvre.
Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
était fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré
devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et
navrantes.
C'était elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits êtres
m'étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d'elle; ils
étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle
ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je
l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! Était-ce
possible? Une douleur violente m'étreignait le coeur, et aussi une
révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée, contre
cette oeuvre brutale, infâme de destruction.
Je la regardais effaré. Puis je lui pris la main; et des larmes me
montèrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je
ne connaissais point cette grosse dame.
Elle, émue aussi, balbutia:--Je suis bien changée, n'est-ce pas? Que
voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mère, rien
qu'une mère, une bonne mère. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
bien que vous ne me reconnaîtriez pas, si nous nous rencontrions jamais.
Vous aussi, d'ailleurs, vous êtes changé; il m'a fallu quelque temps
pour être sûre de ne me point tromper. Vous êtes devenu tout blanc.
Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille aînée a dix ans déjà.
Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme
ancien de sa mère, mais quelque chose d'indécis encore, de peu formé,
de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe.
Nous arrivions à Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie.
Je n'avais rien trouvé à lui dire que d'affreuses banalités. J'étais
trop bouleversé pour parler.
Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace,
très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par
revoir en pensée, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la
physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu.
SOUVENIR
[Illustration]
SOUVENIR
Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du
premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant.
Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps!
Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie
n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de
vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades
dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au
bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses?
J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît
déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout
de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à
coup la fin du voyage.
J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais
employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des
fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubérant, bien qu'il ne se
passât jamais rien d'étonnant.
C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où
je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à
dépenser!
Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que
connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de
repos, de tranquillité, d'indépendance.
J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.
Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les
bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
été élevé dans l'herbe et sous les arbres.
Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades
des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans
leurs cages, et une gaieté courait la rue, éclairait les visages,
mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et
des choses sous le clair soleil levant.
Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me déposerait à
Saint-Cloud.
Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que
j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et
merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, là-bas, sous
l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus
gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des
allures de paquebot.
Il accostait et je montais.
Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes,
des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout
à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons,
les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui
barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la
campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches,
s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté,
devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers
les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord
des forêts.
Après avoir passé entre deux îles, l'Hirondelle suivit un coteau
tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix
annonça: «Bas-Meudon», puis plus loin: «Sèvres», et, plus loin encore
«Saint-Cloud».
Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la
route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de
Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous
sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens.
Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut
d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à
gauche, puis encore à gauche, et j'arriverais à Versailles à la nuit,
pour dîner.
Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant
cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à
petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues,
des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient
manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais
traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne
réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du
charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil
de juin.
Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes
de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les
reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes
vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines,
mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des
insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés,
extraordinaires de construction, des monstres effroyables et
microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe
qui ployaient sous leur poids.
Puis je dormis quelques heures dans un fossé, et je repartis reposé,
fortifié par ce somme.
Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée, dont le feuillage un peu
grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait
interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et
bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se
penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore
un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de
jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites.
Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme
et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma
promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me
sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait
l'autre en signe de détresse.
J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous
deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur
leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.
La femme aussitôt me demanda:
--Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari
nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays.
Je répondis avec assurance:
--Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à
Versailles.
Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux:
--Comment! nous tournons le dos à Versailles. Mais c'est justement là
que nous voulons dîner.
--Moi aussi, madame, j'y vais.
Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules:
--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mépris qu'ont
les femmes pour exprimer leur exaspération.
Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur
les lèvres.
Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un
ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté
et désolé.
Il murmura:
--Mais, ma bonne amie... c'est toi....
Elle ne le laissa pas achever:
--C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir
sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours?
Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en
affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée
de Cachou....
Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été
pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne
pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à tiiitiiit.
La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit:
--Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours
tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de
Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi
qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi
qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse?...
Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante,
accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de
l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses
idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa
vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente.
Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait:
--Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
nous donnons en spectacle.... Cela n'intéresse pas monsieur....
Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût
voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer
dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il
poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolongé, suraigu. Je pris cette
habitude pour une maladie nerveuse.
La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton
avec une très singulière rapidité, prononça:
--Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne
pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois.
Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille
choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient
gantiers rue Saint-Lazare.
Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans
l'épaisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment.
À la fin, je lui demandai:
--Pourquoi criez-vous comme ça?
Il répondit d'un air consterné, désespéré:
--C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.
--Comment? Vous avez perdu votre chien?
--Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique.
J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais
vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis à
courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi
qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire
perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va
mourir de faim là-dedans.
La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:
--Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand
on est bête comme toi, on n'a pas de chien.
Il murmura timidement:
--Mais, ma chère amie, c'est toi....
Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait
les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches
sans nombre.
Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule
se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation
de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche
de la nuit.
Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps
fiévreusement:
--Oh! je crois que j'ai....
Elle le regardait:
--Eh bien, quoi!
--Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.
--Eh bien?
--J'ai perdu mon portefeuille... mon argent était dedans.
Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation.
--Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es
stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le
chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner
Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.
Il répondit doucement:
--Oui, mon amie; où vous retrouverai-je?
On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai.
Le mari se retourna, et, courbé vers la terre que son oeil anxieux
parcourait, criant: Tiiitiit à tout moment, il s'éloigna.
Il fut longtemps à disparaître; l'ombre, plus épaisse, l'effaçait dans
le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de
son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit
lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire.
Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du
crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon
bras.
Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet,
troublé, ravi.
Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans
un vallon, toute une ville.
Qu'était donc ce pays.
Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit:
--Bougival.
Je demeurai interdit:
--Comment Bougival? Vous êtes _sûr_?
--Parbleu, j'en suis!
La petite femme riait comme une folle.
Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
répondit:
--Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien
tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est
tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures.
Nous entrâmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai
prendre un cabinet particulier.
Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes
sortes de folies... et même la plus grande de toutes.
Ce fut mon premier adultère!
LA CONFESSION
[Illustration]
LA CONFESSION
Marguerite de Thérelles allait mourir. Bien qu'elle n'eût que cinquante
et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle
haletait, plus pâle que ses draps, secouée de frissons épouvantables, la
figure convulsée, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui eût
apparu.
Sa soeur aînée, Suzanne, plus âgée de six ans, à genoux près du lit,
sanglotait. Une petite table approchée de la couche de l'agonisante
portait, sur une serviette, deux bougies allumées, car on attendait le
prêtre qui devait donner l'extrême-onction et la communion dernière.
L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des
mourants, cet air d'adieu désespéré. Des fioles traînaient sur les
meubles, des linges traînaient dans les coins, repoussés d'un coup de
pied ou de balai. Les sièges en désordre semblaient eux-mêmes effarés,
comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort était
là, cachée, attendant.
L'histoire des deux soeurs était attendrissante. On la citait au loin;
elle avait fait pleurer bien des yeux.
Suzanne, l'aînée, avait été aimée follement, jadis, d'un jeune homme
qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancés, et on n'attendait plus que le
jour fixé pour le contrat, quand Henry de Sampierre était mort
brusquement.
Le désespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne
quitta plus.
Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze
ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'aînée, et lui dit:
«Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas
que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais!
Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai près de toi, toujours,
toujours, toujours».
Suzanne l'embrassa attendrie par ce dévouement d'enfant, et n'y crut
pas.
Mais la petite aussi tint parole et, malgré les prières des parents,
malgré les supplications de l'aînée, elle ne se maria jamais. Elle était
jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur.
Elles vécurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
séparer une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement
unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accablée, plus morne que
l'aînée comme si peut-être son sublime sacrifice l'eût brisée. Elle
vieillit plus vite, prit des cheveux blancs dès l'âge de trente ans et,
souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait.
Maintenant elle allait mourir la première.
Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit
seulement, aux premières lueurs de l'aurore:
--Allez chercher monsieur le curé, voici l'instant.
Et elle était demeurée ensuite sur le dos, secouée de spasmes, les
lèvres agitées comme si des paroles terribles lui fussent montées du
coeur, sans pouvoir sortir, le regard affolé d'épouvanté, effroyable à
voir.
Sa soeur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le
bord du lit et répétait:
--Margot, ma pauvre Margot, ma petite!
Elle l'avait toujours appelée: «ma petite», de même que la cadette
l'avait toujours appelée: «grande soeur».
On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de
choeur parut, suivi du vieux prêtre en surplis. Dès qu'elle l'aperçut,
la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lèvres, balbutia deux ou
trois paroles, et se mit à gratter ses ongles comme si elle eût voulu y
faire un trou.
L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et,
d'une voix douce:
--Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
parlez.
Alors, Marguerite, grelottant de la tête aux pieds, secouant toute sa
couche de ses mouvements nerveux, balbutia:
--Assieds-toi, grande soeur, écoute.
Le prêtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main
d'une des deux soeurs, il prononça:
--Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre
miséricorde.
Et Marguerite se mit à parler. Les mots lui sortaient de la gorge un à
un, rauques, scandés, comme exténués.
--Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme
j'ai eu peur de ce moment-là, toute ma vie!...
Suzanne balbutia, dans ses larmes:
--Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donné, tout sacrifié; tu es un
ange...
Mais Marguerite l'interrompit:
--Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrête pas.... C'est
affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger...
Écoute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....
Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit:
--Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans,
seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'étais
gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme
on me gâtait?... Écoute.... La première fois qu'il est venu, il avait
des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il
s'est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à
papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand
je l'ai vu, j'ai été toute saisie, tant je l'ai trouvé beau, et je suis
demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parlé. Les
enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rêvé!
«Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux,
de toute mon âme... j'étais grande pour mon âge... et bien plus rusée
qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'à lui. Je
prononçais tout bas:
«--Henry... Henry de Sampierre!
«Puis on a dit qu'il allait t'épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande
soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleuré trois nuits, sans
dormir. Il revenait tous les jours, l'après-midi, après son déjeuner...
tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais
des gâteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du
lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le
fallait. Il les avalait d'une seule bouchée, et et puis il buvait un
verre de vin... et puis il disait: «C'est délicieux.» Tu te rappelles
comme il disait ça?
«J'étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
n'épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
épousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée
avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le
sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée... dans
ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas!
C'était probablement la première fois... oui.... Tu étais si pâle en
rentrant au salon!
«Je vous ai vus; j'étais là, dans le massif. J'ai eu une rage! Si
j'avais pu, je vous aurais tués!