tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré,
préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et
incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer
son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des
efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait
de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait, et repartait
brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de
s'expliquer.
Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit
quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours
plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain
trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.
J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus
dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela.
Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le
commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général.
J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes
qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner.
Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avaient à
faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur
les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le
champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les
ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement
mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
voyageait à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou
plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine
bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent.
Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès
qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu
un homme être gris.
On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
route en gesticulant des bras et des jambes.
C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même.
Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur
place.
Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait
d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse:
--Les gives mangé tout le aisin, capules!
* * * * *
Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que
sais-je?
J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit
bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un
cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes
suivaient encore, retenues de la même façon.
Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient
aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au
lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent
mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze
gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
officiers de son escorte.
Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait
avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit:
--Moi, povisions pou pays.
C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commençait à la
hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
l'appelait sa «profonde», et c'était sa profonde, en effet!
Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui était
pleine à déborder.
Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait
sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait
parfois une tournure infiniment drôle.
Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
le frère, ce fils de roi torturé par le besoin d'engloutir les corps
brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
aurait sans doute avalés.
Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où
s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir.
Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point
qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par
représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
* * * * *
L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait
maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls
les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants,
vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il
me dit un jour:
--Toi beaucoup faim, moi bon viande.
Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous
n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il
était impossible de se procurer du cheval. Je réfléchis à tout cela
après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces
nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque
jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai
Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je
refusai désormais ses présents.
Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres
grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand
froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre
sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de
Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules. Je me levai et, lui rendant
son vêtement:--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.
Il répondit:
--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
Je repris;--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:
--Si toi pas gardé manteau, moi coupé; pésonne manteau.
Il l'aurait fait. Je cédai.
* * * * *
Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous
avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
aux vainqueurs.
Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand
je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil
blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait
radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.
Je lui dis:
--Qu'est-ce que tu fais?
Il répondit:
--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi
mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors
il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne
démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions
partis, car il avait quelque pudeur.
Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel:
CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR
_Artiste de Paris_.--_Prix modérés_.
Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empêcher de
rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.
Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?
Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant
Tombouctou est un commencement de revanche.
[Illustration]
HISTOIRE VRAIE
[Illustration]
HISTOIRE VRAIE
Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et
galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les
emportent jusqu'aux nuages.
Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges, animés,
allumés. C'étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux,
mi-paysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des
boeufs lorsqu'ils les arrêtent dans les foires.
Ils avaient chassé tout le jour sur les terres de maître Blondel, le
maire d'Éparville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande
table, dans l'espèce de ferme-château dont était propriétaire leur hôte.
Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et
buvaient comme des citernes, les jambes allongées, les coudes sur la
nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un
foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils
causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à l'heure où
d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de
l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses
poings rouges les larges plats chargés de nourritures.
Soudain un grand diable qui était devenu vétérinaire après avoir étudié
pour être prêtre, et qui soignait toutes les bêtes de l'arrondissement,
M. Séjour, s'écria:
--Crébleu, maît' Blondel, vous avez là une bobonne qui n'est pas piquée
des vers.
Et un rire retentissant éclata. Alors un vieux noble déclassé, tombé
dans l'alcool, M. de Varnetot, éleva la voix.
--C'est moi qui ai eu jadis une drôle d'histoire avec une fillette comme
ça! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
pense, ça me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, dès qu'on la lâchait, tant
elle ne pouvait me quitter. À la fin je m'suis fâché et j'ai prié
l'comte de la tenir à la chaîne. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bête?
Elle est morte de chagrin.
Mais, pour en revenir à ma bonne, v'là l'histoire:
--J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garçon, dans mon château
de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
qu'on s'embête tous les soirs après dîner, on a l'oeil de tous les
côtés.
Bientôt je découvris une jeunesse qui était en service chez Déboultot,
de Cauville. Vous avez bien connu Déboultot, vous, Blondel! Bref, elle,
m'enjôla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son maître et
je lui proposai une affaire. Il me céderait sa servante et je lui
vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientôt
deux ans. Il me tendit la main «Topez-là, monsieur de Varnetot.» C'était
marché conclu; la petite vint au château et je conduisis moi-même à
Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents écus.
Dans les premiers temps, ça alla comme sur des roulettes. Personne ne se
doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon goût.
C't'enfant-là, voyez-vous, ce n'était pas n'importe qui. Elle devait
avoir quéqu'chose de pas commun dans les veines. Ça venait encore de
quéqu'fille qui aura fauté avec son maître.
Bref, elle m'adorait. C'étaient des cajoleries, des mamours, des p'tits
noms de chien, un tas d'gentillesses à me donner des réflexions.
Je me disais: «Faut pas qu'ça dure, ou je me laisserai prendre!» Mais
on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjôle
avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annonça qu'elle
était grosse.
Pif! pan! c'est comme si on m'avait tiré deux coups de fusil dans la
poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle
dansait, elle était folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais,
la nuit, je me raisonnai. Je pensais: «Ça y est; mais faut parer le
coup, et couper le fil, il n'est que temps.» Vous comprenez, j'avais mon
père et ma mère à Barneville, et ma soeur mariée au marquis d'Yspare, à
Rollebec, à deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.
Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se
douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait
bientôt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lâcher comme ça.
J'en parlai à mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a
connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me répondit
tranquillement:
--Il faut la marier, mon garçon.
Je fis un bond.
--La marier, mon oncle, mais avec qui?
Il haussa doucement les épaules:
--Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on
n'est pas bête on trouve toujours.
Je réfléchis bien huit jours à cette parole, et je finis par me dire à
moi-même: «Il a raison, mon oncle.»
Alors, je commençai à me creuser la tête et à chercher; quand un soir le
juge de paix, avec qui je venais de dîner, me dit:
--Le fils de la mère Paumelle vient encore de faire une bêtise; il
finira mal, ce garçon-là. Il est bien vrai que bon chien chasse de race.
Cette mère Paumelle était une vieille rusée dont la jeunesse avait
laissé à désirer. Pour un écu, elle aurait vendu certainement son âme,
et son garnement de fils par-dessus le marché.
J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose.
Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout à
coup:
--Qué qu'vous lui donnerez, à c'te p'tite?
Elle était maligne, la vieille, mais moi, pas bête, j'avais préparé mon
affaire.
Je possédais justement trois lopins de terre perdus auprès de
Sasseville, qui dépendaient de mes trois fermes de Villebon. Les
fermiers se plaignaient toujours que c'était loin; bref, j'avais repris
ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je
leur avais remis, pour jusqu'à la fin de chaque bail, toutes leurs
redevances en volailles. De cette façon, la chose passa. Alors, ayant
acheté un bout de côte à mon voisin, M. d'Aumonté, je faisais construire
une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je
venais de constituer un petit bien qui ne me coûtait pas grand'chose, et
je le donnais en dot à la fillette.
La vieille se récria: ce n'était pas assez; mais je tins bon, et nous
nous quittâmes sans rien conclure.
Le lendemain, dès l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
guère sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'était pas mal
pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.
Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand
nous fûmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voilà partis à
travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les
terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il
écrasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'être trompé sur la
marchandise. La masure n'étant pas encore couverte, il exigea de
l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien!
Puis il me dit:
--Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?
Je protestai:
--Non pas; c'est déjà beau de vous donner une ferme.
Il ricana:
--J' craiben, une ferme et un éfant. Je rougis malgré moi. Il reprit:
--Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi
la vaisselle, ou ben rien d'fait.
J'y consentis.
Et nous voilà en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de
la fille. Mais tout à coup, il demanda d'un air sournois et gêné:
--Mais, si a mourait, à qui qu'il irait, çu bien?
Je répondis:
--Mais, à vous, naturellement.
C'était tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitôt, il me
tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous étions d'accord.
Oh! par exemple, j'eus du mal pour décider Rose. Elle se traînait à mes
pieds, elle sanglotait, elle répétait: «C'est vous qui me proposez ça!
c'est vous! c'est vous!» Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré
mes raisonnements et mes prières. C'est bête, les femmes; une fois
qu'elles ont l'amour en tête, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a
pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!
À la fin je me fâchai et la menaçai de la jeter dehors. Alors elle céda
peu à peu, à condition que je lui permettrais de venir me voir de temps
en temps.
Je la conduisis moi-même à l'autel, je payai la cérémonie, j'offris à
dîner à toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis:
«Bonsoir mes enfants!» J'allai passer six mois chez mon frère en
Touraine.
Quand je fus de retour, j'appris qu'elle était venue, chaque semaine au
château me demander. Et j'étais à peine arrivé depuis une heure que je
la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
voulez, mais ça me fît quelque chose de voir ce mioche. Je crois même
que je l'embrassai.
Quant à la mère, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie.
Bigre de bigre, ça ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai
machinalement:
--Es-tu heureuse?
Alors elle se mit à pleurer comme une source, avec des hoquets, des
sanglots, et elle criait:
Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux
mourir, je n'peux pas!
Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la
reconduisis à la barrière.
J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mère lui
rendait la vie dure, la vieille chouette.
Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
traîna par terre:
--Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner là-bas.
Tout à fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parlé!.
Ça commençait à m'embêter, toutes ces histoires; et je filai pour six
mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle
était morte trois semaines auparavant, après être revenue au château
tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi était mort
huit jours après.
Quant au mari, le madré coquin, il héritait. Il a bien tourné depuis,
paraît-il, il est maintenant conseiller municipal:
Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:
--C'est égal, c'est moi qui ai fait sa fortune, à celui-là!
Et M. Séjour, le vétérinaire, conclut gravement en portant à sa bouche
un verre d'eau-de-vie:
--Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme ça, il n'en faut pas!
ADIEU
[Illustration]
ADIEU
Les deux amis achevaient de dîner. De la fenêtre du café ils voyaient le
boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tièdes qui
courent dans Paris par les douces nuits d'été, et font lever la tête aux
passants et donnent envie de partir, d'aller là-bas, on ne sait où, sous
des feuilles, et font rêver de rivières éclairées par la lune, de vers
luisants et de rossignols.
L'un d'eux, Henri Simon, prononça, en soupirant profondément:
--Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je
me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des
regrets. Ça va vite, la vie!
Il était un peu gros déjà, vieux de quarante-cinq ans peut-être et très
chauve.
L'autre, Pierre Carnier, un rien plus âgé, mais plus maigre et plus
vivant, reprit:
--Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
J'étais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se
regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'âge
s'accomplir, car il est lent, régulier, et il modifie le visage si
doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour
cela que nous ne mourons pas de chagrin après deux ou trois ans
seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprécier. Il faudrait,
pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh!
alors quel coup?
Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres. Tout
leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur
beauté qui dure dix ans.
Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un
adolescent alors que j'avais près de cinquante ans. Ne me sentant aucune
infirmité d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.
--La révélation de ma décadence m'est venue d'une façon simple et
terrible qui m'a atterré pendant près de six mois... puis j'en ai pris
mon parti.
--J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement
une fois.
Je l'avais rencontrée au bord de la mer, à Étretat, voici douze ans
environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le
matin, à l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval,
encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous
singuliers qu'on nomme les Portes, l'une énorme, allongeant dans la mer
sa jambe de géante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des
femmes se rassemble, se masse sur l'étroite langue de galets qu'elle
couvre d'un éclatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts
rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes, sur les ombrelles de
toute nuance, sur la mer d'un bleu verdâtre; et tout cela est gai,
charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on
regarde les baigneuses. Elles descendent, drapées dans un peignoir de
flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange
d'écume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas
rapide qu'arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte
suffocation.
Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C'est là qu'on les juge,
depuis le mollet jusqu'à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles,
bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies.
La première fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et
séduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont
le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il
semble qu'on trouve la femme qu'on était né pour aimer. J'ai eu cette
sensation et cette secousse.
Je me fis présenter et je fus bientôt pincé comme je ne l'avais jamais
été. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et
délicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque
un supplice et, en même temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes
les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses
traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me
possédait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, même
par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je
m'attendrissais à voir sa voilette sur un meuble, ses gants jetés sur un
fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des
chapeaux pareils aux siens.
Elle était mariée, mais l'époux venait tous les samedis pour repartir
les lundis. Il me laissait d'ailleurs indifférent. Je n'en étais point
jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un être ne me parut avoir aussi peu
d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme.
Comme je l'aimais, elle! Et comme elle était belle, gracieuse et jeune!
C'était la jeunesse, l'élégance et la fraîcheur même. Jamais je n'avais
senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué,
délicat, fait de charme et de grâce. Jamais je n'avais compris ce qu'il
y a de beauté séduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement
d'une lèvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de
ce sot organe qu'on nomme le nez.