Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa

femme, d'un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute

leur vie commune. C'était un bon homme, un brave homme, simple, tout

simple, sincère, sans défiance et sans malice.

Étant devenu amoureux d'une voisine qui était pauvre, il la demanda en

mariage et l'épousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospère,

gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'eût été

accepté pour lui-même par la jeune fille.

Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne

pensait qu'à elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur

prosterné. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne

point détourner son regard du visage chéri, versait le vin dans son

assiette et l'eau dans la salière, puis se mettait à rire comme un

enfant, en répétant:

--Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de bêtises.

Elle souriait, d'un air calme et résigné; puis détournait les yeux,

comme gênée par l'adoration de son mari, et elle tâchait de le faire

parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main à

travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:

--Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne!

Elle finissait par s'impatienter et par dire:

--Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.

Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu'il mâchait

ensuite avec lenteur.

Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout à coup elle

devint enceinte. Ce fut un bonheur délirant. Il ne la quitta point de

tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne

qui l'avait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois

dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre l'air.

Il s'était lié d'une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu

sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la

Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier,

apportait des fleurs à madame, et parfois une loge de théâtre; et,

souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'écriait, en se tournant

vers sa femme:

--Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement

heureux sur la terre.

Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de

l'enfant lui donna du courage: un petit être crispé qui geignait.

Il l'aima d'un amour passionné et douloureux, d'un amour malade où

restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son

adoration pour la morte. C'était la chair de sa femme, son être

continué, comme une quintessence d'elle. Il était, cet enfant, sa vie

même tombée en un autre corps; elle était disparue pour qu'il

existât.--Et le père l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait

tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s'en

était nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son

fils dans le berceau, et s'asseyait auprès de lui pour le contempler. Il

restait là des heures et des heures, le regardant, songeant à mille

choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait

sur son visage et pleurait dans ses dentelles.

* * * * *

L'enfant grandit. Le père ne pouvait plus se passer une heure de sa

présence; il rôdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-même,

le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi

chérir ce gamin, et il l'embrassait par grands élans, avec ces frénésies

de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le

faisait danser pendant des heures à cheval sur une jambe, et soudain, le

renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses

cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier,

ravi, murmurait:

--Est-il mignon, est-il mignon!

Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou

de sa moustache.

Seule, Céleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse

pour le petit. Elle se fâchait de ses espiègleries, et semblait

exaspérée par les câlineries des deux hommes. Elle s'écriait:

--Peut-on élever un enfant comme ça! Vous en ferez un joli singe.

Des années encore passèrent, et Jean prit neuf ans. Il savait à peine

lire, tant on l'avait gâté, et n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il

avait des volontés tenaces, des résistances opiniâtres, des colères

furieuses. Le père cédait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait

et apportait sans cesse les joujoux convoités par le petit, et il le

nourrissait de gâteaux et de bonbons.

Céleste alors s'emportait, criait:

--C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet

enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela

finisse; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas

avant longtemps encore.

M. Lemonnier répondait en souriant:

--Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui résister; il

faudra bien que tu en prennes ton parti.

* * * * *

Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de l'anémie,

ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.

Or, le petit n'aimait que les gâteaux et refusait toute autre

nourriture; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et

d'éclairs au chocolat.

Un soir, comme ils se mettaient à table en tête-à-tête, Céleste apporta

la soupière avec une assurance et un air d'autorité qu'elle n'avait

point d'ordinaire. Elle la découvrit brusquement, plongea la louche au

milieu, et déclara:

--Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra

bien que le petit en mange, cette fois.

M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal.

Céleste prit son assiette, l'emplit elle-même, la reposa devant lui.

Il goûta aussitôt le potage et prononça:

--En effet, il est excellent.

Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine

cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.

Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un «pouah» de dégoût. Céleste,

devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller,

l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de

l'enfant.

Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine

main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein

ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et

commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le

gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait, suffoquait,

battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir étouffé.

Le père demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un

mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux,

étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il

balbutiait:

--Dehors!... dehors!... dehors!... brute!

Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dépeignée, le bonnet dans le

dos, les yeux ardents, cria:

--Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure? Vous voulez me battre parce

que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allez tuer avec

vos gâteries!...

Il répétait, tremblant de la tête aux pieds:

--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...

Alors, affolée, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix

tremblante:

--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme ça,

moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux

qui n'est seulement point à vous.... Non... point à vous!... Non...

point à vous!... point à vous!... point à vous!... Tout le monde le

sait, parbleu! excepté vous.... Demandez à l'épicier, au boucher, au

boulanger, à tous, à tous....

Elle bredouillait, étranglée par la colère; puis, elle se tut, le

regardant.

Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques

secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait

pourtant une émotion formidable:

--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?

Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas,

répétant:

--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle répondit, d'une voix

calmée:

--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.

Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de

bête, essaya de la terrasser. Mais elle était forte, quoique vieille,

et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la

table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:

--Regardez-le, regardez-le donc, bête que vous êtes, si ce n'est pas

tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les

avez-vous comme ça, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle

comme ça aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le

monde, excepté vous! C'est la risée de la ville! Regardez-le....

Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.

Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à soupe.

[Illustration]

Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,

après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des

poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa

cuiller à potage.

Le père était sorti.

Céleste prit l'enfant, l'embrassa et, à pas muets, l'emporta dans sa

chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit la

table, rangea tout, très inquiète.

On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son

oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement. Elle

posa son oeil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait

tranquille.

Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute

circonstance, car elle flairait bien quelque chose.

Elle s'endormit sur une chaise, et ne se réveilla qu'au jour.

Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,

elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M. Lemonnier.

Mais elle n'osait point le porter à son maître ne sachant trop comment

elle allait être reçue; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne sonna

point. Neuf heures, puis dix heures passèrent.

Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le coeur

battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle

frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle

ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner

qu'elle tenait aux mains.

M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou à

l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate

droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une

chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.

Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le

médecin constata que la mort remontait à minuit.

Une lettre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé.

Elle ne contenait que cette ligne: «Je vous laisse et je vous confie le

petit.»

[Illustration]

LA ROCHE AUX GUILLEMOTS

[Illustration]

LA ROCHE AUX GUILLEMOTS

Voici la saison des guillemots.

D'avril à la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on

voit paraître soudain, sur la petite plage d'Étretat, quelques vieux

messieurs bottés, sanglés en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou

cinq jours à l'hôtel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines

plus tard; puis, après un nouveau séjour, s'en vont définitivement.

On les revoit au printemps suivant.

Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des

anciens; car ils étaient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou

quarante ans; ils ne sont plus que quelques enragés tireurs.

Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont

étranges. Il habite presque toute l'année les parages de Terre-Neuve,

des îles Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande

d'émigrants traverse l'Océan, et, tous les ans, vient pondre et couver

au même endroit, à la roche dite _aux Guillemots_, près d'Étretat. On

n'en trouve que là, rien que là. Ils y sont toujours venus, on les a

toujours chassés, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours.

Sitôt les petits élevés, ils repartent, disparaissent pour un an.

Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre

point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court

du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible,

quelle habitude séculaire poussent ces oiseaux à revenir en ce lieu?

Quelle première émigration, quelle tempête peut-être a jadis jeté leurs

pères sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les

descendants des premiers y sont-ils toujours retournés!

Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule

famille avait cette tradition, accomplissait ce pèlerinage annuel.

Et chaque printemps, dès que la petite tribu voyageuse s'est réinstallée

sur sa roche, les mêmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On

les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidèles

au rendez-vous régulier qu'ils se sont donné depuis trente ou quarante

ans.

Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.

[Illustration]

* * * * *

C'était par un soir d'avril de l'une des dernières années. Trois des

anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M.

d'Arnelles.

Il n'avait écrit à personne, n'avait donné aucune nouvelle! Pourtant il

n'était point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las

d'attendre, les premiers venus se mirent à table; et le dîner touchait à

sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'hôtellerie; et bientôt

le retardataire entra.

Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand appétit, et,

comme un de ses compagnons s'étonnait qu'il fût en redingote, il

répondit tranquillement:

--Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.

On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il

faut partir bien avant le jour.

Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.

Dès trois heures du matin, les matelots réveillent les chasseurs en

jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prêt et on

descend sur le perret. Bien que le crépuscule ne se montre point encore,

les étoiles sont un peu pâlies; la mer fait grincer les galets; la

brise est si fraîche qu'on frissonne un peu, malgré les gros habits.

Bientôt les deux barques poussées par les hommes, dévalent brusquement

sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on déchire;

puis elles se balancent sur les premières vagues. La voile brune monte

au mât, se gonfle un peu, palpite, hésite et, bombée de nouveau, ronde

comme un ventre, emporte les coques goudronnées vers la grande porte

d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.

Le ciel s'éclaircit; les ténèbres semblent fondre; la côte paraît voilée

encore, la grande côte blanche, droite comme une muraille.

On franchit la Manne-Porte, voûte énorme où passerait un navire; on

double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du même

nom; et soudain on aperçoit une plage où des centaines de mouettes sont

posées. Voici la roche aux Guillemots.

C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les

étroites corniches du roc, des têtes d'oiseaux se montrent, qui

regardent les barques.

Ils sont là, immobiles, attendant, ne se risquant point à partir encore.

Quelques-uns, piqués sur des rebords avancés, ont l'air assis sur leurs

derrières, dressés en forme de bouteille, car ils ont des pattes si

courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des bêtes à

roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'élan, il leur faut

se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les

guettent.

Ils connaissent leur infirmité et le danger qu'elle leur crée, et ne se

décident pas à vite s'enfuir.

Mais les matelots se mettent à crier, battent leurs bordages avec les

tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'élancent un à un, dans

le vide, précipités jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant à

coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle

de plombs ne les jette pas à l'eau. Pendant une heure on les mitraille

ainsi, les forçant à déguerpir l'un après l'autre; et quelquefois les

femelles au nid, acharnées à couver, ne s'en vont point; et reçoivent

coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des

gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté

ses oeufs.

* * * * *

Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais,

quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui

jetait de grands triangles de lumière dans les échancrures blanches de

la côte, il se montra un peu soucieux, rêvant parfois, contre son

habitude.

Dès qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint

lui parler bas. Il sembla réfléchir, hésiter, puis il répondit:

--Non, demain.

Et, le lendemain, la chasse recommença. M. d'Arnelles, cette fois,

manqua souvent les bêtes, qui pourtant se laissaient choir presque au

bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il était

amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. À

la fin, il en convint.

--Oui, vraiment, il faut que je parte tantôt, et cela me contrarie.

--Comment, vous partez? Et pourquoi?

--Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.

Puis on parla d'autre chose.

Dès que le déjeuner fut terminé, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles

ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres

chasseurs intervinrent, insistèrent, priant et sollicitant pour retenir

leur ami. L'un d'eux, à la fin, demanda:

--Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous

avez bien attendu déjà deux jours!

Le chasseur tout à fait perplexe, réfléchissait, visiblement combattu,

tiré par le plaisir et une obligation, malheureux et troublé.

Après une longue méditation, il murmura, hésitant:

--C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.

Ce furent des cris et des exclamations:

--Votre gendre?... mais où est-il? Alors, tout à coup, il sembla confus,

et rougit.

--Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la

remise. Il est mort.

Un silence de stupéfaction régna.

M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troublé:

--J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez

moi, à Briseville, j'ai fait un petit détour pour ne pas manquer notre

rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus

longtemps.

Alors, un des chasseurs, plus hardi:

--Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien

attendre un jour de plus.

Les deux autres n'hésitèrent plus:

--C'est incontestable, dirent-ils:

M. d'Arnelles semblait soulagé d'un grand poids; encore un peu inquiet

pourtant, il demanda:

--Mais là... franchement... vous trouvez?...

Les trois autres, comme un seul homme, répondirent:

--Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans

son état.

Alors, tout à fait tranquille, le beau-père se retourna vers le

croque-mort:

--Eh bien! mon ami, ce sera pour après-demain.

[Illustration]

TOMBOUCTOU

[Illustration]

TOMBOUCTOU

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil

couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la

Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue

avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait

dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et

les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures

jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et

colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le

cristal.

Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux

officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par

l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans

cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils

regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui

laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout à coup un nègre, énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de

breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été

cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants,

il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à

Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et,

derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de

dos.

Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il

s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux

luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux

oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de

lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce

géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.

Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:

--Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier

dit:

--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.

Le nègre reprit:

--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin,

cherché moi.

L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant

au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria:

--Tombouctou?

Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une

invraisemblable violence et beuglant:

--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur.

Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si

vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre

et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et

dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:

Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Pussiens,

moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de

l'Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah! ah! ah! ah!

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.

Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eût interrogé

quelque temps, il lui dit:

--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.

Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,

et, riant toujours, cria:

--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!

Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le

prenait pour un fou.

Le colonel demanda:

--Qu'est-ce que cette brute?

Le commandant répondit:

--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais

de lui; c'est assez drôle.

* * * * *

Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans

Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais

bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de

portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant

peu à peu.

J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes

de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs

séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos

arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient

présentés aux portes de la ville, harrassés, déguenillés, affamés et

saouls. On me les donna.

Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours

dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la

prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,

comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à

tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec

quoi?

Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages

m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands

enfants espiègles.

Contes du jour et de la nuit · 第 7 / 10 段