Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers

de la force publique, et on fit dans toute l'île une enquête minutieuse.

On ne découvrit rien.

Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il

me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un

scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs.

Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je

revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les

doigts comme des pattes.

Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de

sir John Rowell, enterré là; car on n'avait pu découvrir sa famille.

L'index manquait.

Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.

* * * * *

Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d'elles s'écria:

--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication! Nous

n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'était passé,

selon vous.

Le magistrat sourit avec sévérité:

--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je

pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n'était

pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je

n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de

vendetta.

Une des femmes murmura:

--Non, ça ne doit pas être ainsi.

Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:

--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.

[Illustration]

LE GUEUX

[Illustration: LE GUEUX]

Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité.

À l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une

voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait

en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes,

balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la

hauteur des oreilles. Sa tête semblait enfoncée entre deux montagnes.

Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du

jour des Morts, et baptisé pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé

par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir

bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village,

histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire

autre chose que tendre la main.

Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espèce de

niche pleine île paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante

au château: et il était sûr, aux jours de grande famine, de trouver

toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent

il recevait encore là quel-quels sols jetés par la vieille dame du haut

de son perron ou des fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était

morte.

Dans les villages, on ne lui donnait guère: on le connaissait trop; on

était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de

masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de

bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne

connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois

ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des

frontières à sa mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il

était accoutumé de ne point franchir.

Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui

avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les

paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le

long de leurs fossés, lui criaient:

--Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'

béquiller toujours par ci?

Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu,

d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages

nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le

connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les

routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou

derrière les tas de cailloux.

Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait

soudain une agilité singulière, une agilité de monstre pour gagner

quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à

la façon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,

invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns

avec la terre.

Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela

dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses

parents, qu'il n'avait point connus.

Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il

dormait partout, en été, et l'hiver il se glissait sous les granges ou

dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours

avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour

pénétrer dans les bâtiments; et le maniement des béquilles ayant rendu

ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des

poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois

quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa

tournée des provisions, suffisantes.

Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître

personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte

de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On l'avait surnommé

«Cloche», parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi

qu'une cloche entre ses portants.

Depuis deux jours, il n'avait point mangé. Personne ne lui donnait plus

rien. On ne voulait plus de lui à la fin. Les paysannes, sur leurs

portes, lui criaient de loin en le voyant venir:

--Veux-tu bien t'en aller, manant! V'là pas trois jours que j'tai donné

un morciau d' pain!

Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait à la maison voisine, où on

le recevait de la même façon.

Les femmes déclaraient, d'une porte à l'autre:

--On n' peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l'année.

Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours.

Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans

récolter un centime ou une vieille croûte. Il ne lui restait d'espoir

qu'à Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la

grand'route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre

aussi vide que sa poche.

Il se mit en marche pourtant.

C'était en décembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans

les branches nues; et les nuages galopaient à travers le ciel bas et

sombre, se hâtant on ne sait où. L'estropié allait lentement, déplaçant

ses supports l'un après l'autre d'un effort pénible, en se calant sur la

jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d'une

loque.

De temps en temps, il s'asseyait sur le fossé et se reposait quelques

minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse et lourde. Il

n'avait qu'une idée: «manger», mais il ne savait par quel moyen.

Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il

aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements.

Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumône, lui

répondit:

--Te r'voilà encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais débarrassés

de té?

Et _Cloche_ s'éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya

sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tournée, patient et

obstiné. Il ne recueillit pas un sou.

Alors il visita les fermes, déambulant à travers les terres molles de

pluie, tellement exténué qu'il ne pouvait plus lever ses bâtons. On le

chassa de partout. C'était un de ces jours froids et tristes où les

coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, où l'âme est sombre, où la

main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir.

Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il

alla s'abattre au coin d'un fossé, le long de la cour de maître Chiquet.

Il se décrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait

tomber entre ses hautes béquilles en les faisant glisser sous ses bras.

Et il resta longtemps immobile, torturé par la faim, mais trop brute

pour bien pénétrer son insondable misère.

Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure

constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent

glacé, l'aide mystérieuse qu'on espère toujours du ciel ou des hommes,

sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait

arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la

terre qui nourrit tous les êtres. À tout instant, elles piquaient d'un

coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur

recherche lente et sûre.

Cloche les regardait sans penser à rien; puis il lui vint, plutôt au

ventre que dans la tête, la sensation plutôt que l'idée qu'une de ces

bêtes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort.

Le soupçon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une

pierre à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la

lançant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le côté

en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancés sur leurs pattes

minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche

pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des

poules.

Comme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tête,

il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fit lâcher ses bâtons

et l'envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se

précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené,

comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le

corps de l'infirme, qui ne pouvait se défendre.

Les gens de la ferme arrivaient à leur tour qui se mirent avec le patron

à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le

ramassèrent et l'emportèrent, et l'enfermèrent dans le bûcher pendant

qu'on allait chercher les gendarmes.

Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim, demeura couché sur

le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours

pas mangé.

Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec précaution,

s'attendant à une résistance, car maître Chiquet prétendait avoir été

attaqué par le gueux et ne s'être défendu qu'à grand' peine.

Le brigadier cria:

--Allons, debout!

Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses

pieux, il n'y parvint point. On crut à une feinte, à une ruse, à un

mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant,

l'empoignèrent et le plantèrent, de force sur ses béquilles.

La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette

peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par

des efforts surhumains, il réussit à rester debout.

--En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme

le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes

ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon débarras.

Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée

qu'il lui fallait pour se traîner encore jusqu'au soir, abruti, ne

sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien

comprendre.

Les gens qu'on rencontrait s'arrêtaient pour le voir passer, et les

paysans murmuraient:

--C'est quéque voleux!

On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'était jamais venu

jusque-là. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui

pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprévues, ces figures

et ces maisons nouvelles le consternaient.

Il ne prononça pas un mot, n'ayant rien à dire, car il ne comprenait

plus rien. Depuis tant d'années d'ailleurs qu'il ne parlait à personne,

il avait à peu près perdu l'usage de sa langue; et sa pensée aussi était

trop confuse pour se formuler par des paroles.

On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas

qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au

lendemain.

Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva

mort, sur le sol. Quelle surprise!

[Illustration]

UN PARRICIDE

[Illustration]

UN PARRICIDE

* * * * *

L'avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime

étrange? On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou,

deux cadavres enlacés, la femme et l'homme, deux mondains connus,

riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la

femme n'étant veuve que depuis trois ans.

On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas été volés. Il

semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les

avoir frappés, l'un après l'autre, avec une longue pointe de fer.

L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne

savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier

d'un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se

constituer prisonnier.

À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci:

--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils

venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis

habile dans le métier.

Et quand on lui demandait:

--Pourquoi les avez vous tués?

Il répondait obstinément:

--Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer.

On n'en put tirer autre chose.

Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice

dans le pays, puis abandonné. Il n'avait pas d'autre nom que Georges

Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent,

avec des goûts et des délicatesses natives que n'avaient point ces

camarades, on le surnomma: «le bourgeois;» et on ne l'appelait plus

autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de

menuisier qu'il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur

bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes

et même nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans à

drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions

publiques d'ouvriers ou de paysans.

L'avocat avait plaidé la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet,

que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et

généreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux

ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi).

Une seule explication se présentait: la folie, l'idée fixe du déclassé

qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit

une allusion habile à ce surnom de LE BOURGEOIS, donné par le pays à cet

abandonné; il s'écriait:

--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce

malheureux garçon qui n'a ni père ni mère? C'est un ardent républicain.

Que dis-je? il appartient même à ce parti politique que la République

fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras

ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un

moyen tout simple.

Ces tristes doctrines, acclamées maintenant dans les réunions publiques,

ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même,

oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy;

son esprit malade a chaviré; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!

Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!

Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause était

gagnée pour l'avocat. Le ministère public ne répliqua pas.

Alors le président posa au prévenu la question d'usage:

--Accusé, n'avez-vous rien à ajouter pour votre défense?

L'homme se leva:

Il était de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes

et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon

et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était

faite de lui.

Il parla hautement, d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres

paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:

--Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et

que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.

J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents.

Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.

Une femme, ayant accouché d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.

Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être

innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d'une

naissance illégitime, plus que cela: à la mort, puisqu'on l'abandonna,

puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,

comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir

de délaissement.

La femme qui m'allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus

grande, plus mère que ma mère. Elle m'éleva. Elle eut tort en faisant

son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux

villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.

Je grandis avec l'impression vague que je portais un déshonneur. Les

autres enfants m'appelèrent un jour «bâtard». Ils ne savaient pas ce que

signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je

l'ignorais aussi, mais je le sentis.

J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais

été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si

mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.

Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux

furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils

devaient m'aimer: ils m'ont rejeté.

Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un présent? La mienne,

en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je ne

leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le

plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir

contre un être.

--Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force.

Un homme trompé, joué, martyrisé, tue; un homme souffleté tue; un homme

déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté

moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.

Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur

vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée.

Vous allez parler de parricide! Étaient-ils mes parents, ces gens pour

qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour

qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte? Ils

cherchaient un plaisir égoïste; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont

supprimé l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.

Et pourtant, dernièrement encore, j'étais prêt à les aimer.

Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon père, entra chez moi

pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux

meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès

du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.

Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même

il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection

pour lui.

Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle

entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie

nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit

rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne répondait que

oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu'il lui

posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.

Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d'elle. Ils

restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une

grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais

un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de

mes parents. Je répondis: «Mes parents, madame, étaient des misérables

qui m'ont abandonné.» Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba

sans connaissance. Je pensai tout de suite: «C'est ma mère!» mais je me

gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.

Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J'appris qu'ils

n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'étant

devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu'ils

s'étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune

preuve. C'était moi la preuve, la preuve qu'on avait cachée d'abord,

espéré détruire ensuite.

J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce

jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment

de s'en aller, elle me dit: «Je vous veux du bien, parce que vous

m'avez l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur; vous penserez sans

doute à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir

librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon

coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis

riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot.»

Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.

Je la regardai fixement, puis je lui dis: «Vous êtes ma mère?»

Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me

voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria:

«Mais vous êtes fou!»

Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne

me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous

en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.»

Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui

commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans

ma poche, et je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma

mère.»

Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le

scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation,

leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:

«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc

du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!»

Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en,

allons-nous-en.»

Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez pas

tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et

violence!»

J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer

dans l'ombre.

Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin,

d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée

de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement

de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de

l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre

le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de

Chatou.

--Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à

pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mère

pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi

avez-vous tenu à le voir! C'était une folie dans notre position. On

aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne

pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?»

Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez

bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me

repousserez-vous encore?»

Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur

l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le

saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.

J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je

l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu.

Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en

m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je

sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?

Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la

Seine, sans réfléchir.

Voilà.--Maintenant, jugez-moi.

L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée à

la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que

ferions-nous de ce parricide?

LE PETIT

[Illustration]

LE PETIT

Contes du jour et de la nuit · 第 6 / 10 段