Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle regardait

là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans personne,

infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle avait juré sur

le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que

ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos

ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à ses pieds,

sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait au loin. Depuis que

son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle

l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le

souvenir que rien n'efface.

Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout à

coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la

médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se

rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant

Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre

corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.

Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé, qui

recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,

l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle

enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.

Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fixé

toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.

La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin,

lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas

de pain.

La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le lendemain,

elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle tirait éperdument

sur sa chaîne.

La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse,

aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.

Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier qu'on

lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait

portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un

corps humain.

Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante, elle

noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle

figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.

La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien

que dévorée de faim.

Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de

boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour,

auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante, affolée,

bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui

entrait au ventre.

Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de

paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui

entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.

D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et, les

pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un morceau

de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs

dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait

encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage par grands

coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.

La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé. Puis elle

renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet

étrange exercice.

Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce repas

conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant, mais

elle la lançait d'un geste sur le mannequin.

Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même qu'aucune

nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme

récompense, le boudin grillé pour elle.

Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis tournait les

yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: «Va!» d'une voix sifflante, en

levant le doigt.

* * * * *

Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser et

communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant

revêtu des habits de mâle, semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle

fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de sa

chienne, de l'autre côté du détroit.

Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Sémillante

jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment, lui faisait

sentir la nourriture odorante, et l'excitait.

Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se

présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il

avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il travaillait seul

au fond de sa boutique.

La vieille poussa la porte et l'appela:

--Hé! Nicolas!

Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:

--Va, va, dévore, dévore!

L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les bras,

l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit,

battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que

Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.

Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement avoir vu

sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui mangeait, tout

en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son maître.

La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette

nuit-là.

[Illustration]

COCO

[Illustration]

COCO

Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas «la

Métairie». On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,

attachaient à ce mot «métairie» une idée de richesse et de grandeur, car

cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la plus

ordonnée de la contrée.

La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour

abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et

délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver

les fourrages et les grains, de belles étables bâties en silex, des

écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge,

qui ressemblait à un petit château.

Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des

niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.

Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes, prenaient

place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe dans un

grand vase de faïence à fleurs bleues.

Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses, soignées

et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du ventre,

faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant à

tout.

On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux

cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort

naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui

rappelait des souvenirs.

Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement

Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa

mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour,

en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en

abondance de l'herbe fraîche.

L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses

des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait

plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs

donnaient à ses yeux un air triste.

Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde,

tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant, jurait

contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.

Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en

amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le

gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village

Coco-Zidore.

Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval.

C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux

roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant,

avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans

son âme épaisse de brute.

Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco, s'indignant de

voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu'elle ne

travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait

révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher,

pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître

Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une

demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait

en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan

sournois, féroce, brutal et lâche.

Lorsque revint l'été, il lui fallut aller _remuer_ la bête dans sa côte.

C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas

lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les terres

lui criaient, par plaisanterie:

--Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco.

Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans

une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il le

laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il lui

cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux

coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût été enfermé

dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière,

acharné, les dents serrées par la colère.

Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval

le regardait partir de son oeil de vieux, les côtes saillantes,

essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête

osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue

du jeune paysan.

Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher

dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore seul

allait le voir.

L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix

pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant de

temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,

enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître

avant qu'il fût reparti.

Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du goujat:

«Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?» Il lui semblait

que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir

des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui

travaillait.

Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage

qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.

La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son

attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si

proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher.

Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco. Il

en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.

Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le

regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les mains

dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il

renfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de

son invention.

Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se

mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien

attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire.

Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout

de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses

grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la

vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la

dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture

qui s'étendait par l'horizon.

Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour

chercher des nids.

Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en

apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.

Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans l'herbe. Il

s'approcha, regarda l'animal, lui lança dans le nez une motte de terre

qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.

Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant

bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient

inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.

Le lendemain, Zidore ne vint pas.

Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il

s'aperçut qu'il était mort.

Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, étonné en

même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses

jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta là, les yeux

fixés dans l'herbe et sans penser à rien.

Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait

vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer de place

le cheval.

Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son approche.

Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient

à l'entour.

En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne

ne s'étonna. Le maître dit à deux valets:

Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est.

Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de

faim.

Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre

corps.

LA MAIN

[Illustration]

LA MAIN

On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui

donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un

mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait

rien.

M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les

preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.

Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient

debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du magistrat d'où sortaient les

paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur

curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur

âme, les torture comme une faim.

Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence:

--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel». On ne saura jamais rien.

Le magistrat se tourna vers elle:

--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot

surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous

sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement

exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des

circonstances impénétrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi,

autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque

chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de

moyens de l'éclaircir.

Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix

n'en firent qu'une:

--Oh! dites-nous cela.

M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction.

Il reprit:

--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un instant, supposer

en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes

normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer

ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot

«inexplicable», cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans

l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances

environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin,

voici les faits:

J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche,

couchée au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes

montagnes.

Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de

vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de

féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de

vengeance qu'on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment,

jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des

massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je

n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse

qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses

descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des

enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires.

Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années

une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique

français, pris à Marseille en passant.

Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait

seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne

parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin,

s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la

carabine.

Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut

personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma

qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait

même des circonstances particulièrement horribles.

Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques

renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien

apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.

Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on ne me signalait,

en réalité, rien de suspect à son égard.

Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,

devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet

étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa

propriété.

J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme

d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais.

Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai

m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter

l'oiseau mort.

C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très

large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la

raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en

un français accentué d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions

causé ensemble cinq ou six fois.

Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperçus qui fumait

sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il

m'invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas

répéter.

Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec

éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il aimait beaucoup _cette_

pays, et _cette_ rivage.

Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un

intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il

répondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyagé, en

Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant:

--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.

Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus

curieux sur la chasse à l'hippopotame, au tigre, à l'éléphant et même la

chasse au gorille.

Je dis:

--Tous ces animaux sont redoutables.

Il sourit:

--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.

Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais content:

--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.

Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer

des fusils de divers systèmes.

Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes

fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu.

Il annonça:

--C'été une drap japonaise.

Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l'oeil.

Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je

m'approchai: c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de

squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les

ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang

pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d'un coup de hache,

vers le milieu de l'avant-bras.

Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre

mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un

éléphant en laisse.

Je demandai:

--Qu'est-ce que cela?

L'Anglais répondit tranquillement:

--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il avé été fendu avec le

sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le

soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.

Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les

doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que

retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à

voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque

vengeance de sauvage.

Je dis:

--Cet homme devait être très fort.

L'Anglais prononça avec douceur:

--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis cette chaîne pour le

tenir.

Je crus qu'il plaisantait. Je dis:

--Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.

Sir John Rowell reprit gravement:

--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaîne été nécessaire.

D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant:

--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?

Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je

parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.

Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les

meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d'une

attaque.

Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'était,

accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.

* * * * *

Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon

domestique me réveilla en m'annonçant que sir John Rowell avait été

assassiné dans la nuit.

Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l'Anglais avec

le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu

et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme,

mais il était innocent.

On ne put jamais trouver le coupable.

En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier coup d'oeil

le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.

Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait

qu'une lutte terrible avait eu lieu.

L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée, effrayante,

semblait exprimer une épouvante abominable; il tenait entre ses dents

serrées quelque chose; et le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dits

faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.

Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts

dans la chair et prononça ces étranges paroles:

--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.

Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la

place où j'avais vu jadis l'horrible main d'écorché. Elle n'y était

plus. La chaîne, brisée, pendait.

Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée

un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents

juste à la deuxième phalange.

Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte

n'avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de

garde ne s'étaient pas réveillés.

Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:

Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de

lettres, brûlées à mesure.

Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la

démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur

et enlevée, on ne sait comment, à l'heure même du crime.

Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des

armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il

se fût querellé avec quelqu'un.

Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est

seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé

sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.

Contes du jour et de la nuit · 第 5 / 10 段