Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'épée ou le pistolet, car il

se considérait bien comme l'insulté. Avec l'épée, il risquait moins;

mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire.

Il est bien rare qu'un duel à l'épée soit mortel, une prudence

réciproque empêchant les combattants de se tenir eu garde assez près

l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondément. Avec le pistolet

il risquait sa vie sérieusement; mais il pouvait aussi se tirer

d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver à une

rencontre.

Il prononça:

--Il faut être ferme. Il aura peur.

Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se

sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commença à se

dévêtir pour se coucher.

Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.

Il pensait:

J'ai toute la journée de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons

d'abord afin d'être calme.

Il avait très chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir à

s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur

le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté

droit.

Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquiétude le

saisit:

--Est-ce que j'aurais peur?

Pourquoi son coeur se mettait-il à battre follement à chaque bruit

connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement

du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait

ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant

il demeurait oppressé.

Il se mit à raisonner avec lui-même sur la possibilité de cette chose:

--Aurais-je peur?

Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il était résolu à aller

jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre,

de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément troublé qu'il se

demanda:

--Peut-on avoir peur, malgré soi?

Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante; si une force

plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait,

qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le

terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il

perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à

son nom.

Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se

regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son

visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui

sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il

était pâle, certes, il était pâle, très pâle.

Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour

constater l'état de sa santé, et tout d'un coup cette pensée entra en

lui à la façon d'une balle:

--Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.

Et son coeur se remit à battre furieusement.

--Après demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. Cette

personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera

plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans

vingt-quatre heures je serai couché dans ce lit, mort, les yeux fermés,

froid, inanimé, disparu.

Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement étendu sur le

dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage

creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront

plus.

Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans

son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit à

marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour réveiller son

valet de chambre; mais il s'arrêta, la main levée vers le cordon:

--Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.

Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un

frémissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tête

s'égarait; ses pensées troubles, devenaient fuyantes, brusques,

douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu.

Et sans cesse il se demandait:

--Que vais-je faire? Que vais-je devenir?

Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés; il se

releva et, s'approchant de la fenêtre, ouvrit les rideaux.

Le jour venait, un jour d'été. Le ciel rose faisait rose la ville, les

toits et les murs. Une grande tombée de lumière tendue, pareille à une

caresse du soleil levant, enveloppait le monde réveillé; et, avec cette

lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte!

Était-il fou de s'être laissé ainsi terrasser par la crainte, avant même

que rien fût décidé, avant que ses témoins eussent vu ceux de ce Georges

Lamil, avant qu'il sût encore s'il allait seulement se battre?

Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.

* * * * *

Il se répétait, tout en marchant:

--Il faut que je sois énergique, très énergique. Il faut que je prouve

que je n'ai pas peur.

Ses témoins, le marquis et le colonel, se mirent à sa disposition, et,

après lui avoir serré énergiquement les mains, discutèrent les

conditions.

Le colonel demanda:

--Vous voulez un duel sérieux?

Le vicomte répondit:

--Très sérieux.

Le marquis reprit:

--Vous tenez au pistolet?

--Oui.

--Nous laissez-vous libres de régler le reste.

Le vicomte articula d'une voix sèche, saccadée:

--Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.

Échange de balles jusqu'à blessure grave.

Le colonel déclara d'un ton satisfait:

--Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les

chances sont pour vous.

Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son

agitation, apaisée un moment, grandissait maintenant de minute en

minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la

poitrine, une sorte de frémissement, de vibration continue; il ne

pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la

bouche une apparence de salive, et il faisait à tout instant un

mouvement bruyant de la langue, comme pour la décoller de son palais.

Il voulut déjeuner, mais il ne put manger. Alors l'idée lui vint de

boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de

rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres.

Une chaleur, pareille à une brûlure, l'envahit, suivie aussitôt d'un

étourdissement de l'âme. Il pensa:

--Je tiens le moyen. Maintenant ça va bien.

Mais au bout d'une heure il avait vidé le carafon, et son état

d'agitation redevenait intolérable. Il sentait un besoin fou de se

rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait.

Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la

force de se lever pour recevoir ses témoins.

Il n'osait même plus leur parler, leur dire «bonjour,» prononcer un seul

mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout à l'altération de sa voix.

Le colonel prononça:

--Tout est réglé aux conditions que vous avez fixées. Votre adversaire

réclamait d'abord les privilèges d'offensé, mais il a cédé presque

aussitôt et a tout accepté. Ses témoins sont deux militaires.

Le vicomte prononça:

--Merci.

Le marquis reprit:

--Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons

encore à nous occuper de mille choses. Il faut un bon médecin, puisque

le combat ne cessera qu'après blessure grave, et vous savez que les

balles ne badinent pas. Il faut désigner l'endroit, à proximité d'une

maison pour y porter le blessé si c'est nécessaire, etc.; enfin, nous en

avons encore pour deux ou trois heures.

Le vicomte articula une seconde fois:

--Merci.

Le colonel demanda:

--Vous allez bien? vous êtes calme?

--Oui, très calme, merci.

Les deux hommes se retirèrent.

* * * * *

Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou.

Son domestique ayant allumé les lampes, il s'assit devant sa table pour

écrire des lettres. Après avoir tracé, au haut d'une page: «Ceci est mon

testament...» il se releva d'une secousse et s'éloigna, se sentant

incapable d'unir deux idées, de prendre une résolution, de décider quoi

que ce fût.

Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus éviter cela. Que se

passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention

et cette résolution fermement arrêtées; et il sentait bien, malgré tout

l'effort de son esprit et toute la tension de sa volonté, qu'il ne

pourrait même conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de

la rencontre. Il cherchait à se figurer le combat, son attitude à lui et

la tenue de son adversaire.

De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un

petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de

Châteauvillard. Puis il se demanda:

--Mon adversaire a-t-il fréquenté les tirs? Est-il connu? Est-il classé?

Comment le savoir?

Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et

il le parcourut d'un bout à l'autre. Georges Lamil n'y était pas nommé.

Mais cependant si cet homme n'était pas un tireur, il n'aurait pas

accepté immédiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles?

Il ouvrit, en passant, une boîte de Gastinne Renette posée sur un

guéridon, et prit un des pistolets, puis il se plaça comme pour tirer et

leva le bras. Mais il tremblait des pieds à la tête et le canon remuait

dans tous les sens.

Alors, il se dit:

--C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.

Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache

la mort, il songeait au déshonneur, aux chuchotements dans les cercles,

aux rires dans les salons, au mépris des femmes, aux allusions des

journaux, aux insultes que lui jetteraient les lâches.

Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une

amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet était

demeuré chargé, par hasard, par oubli. Et il éprouva de cela une joie

confuse, inexplicable.

S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il

serait perdu à tout jamais. Il serait taché, marqué d'un signe

d'infamie, chassé du monde! Et cette tenue calme et crâne, il ne

l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il était brave,

puisqu'il voulait se battre!... Il était brave, puisque...--La pensée

qui l'effleura ne s'acheva même pas dans son esprit; mais, ouvrant la

bouche toute grande, il s'enfonça brusquement, jusqu'au fond de la

gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gâchette...

Quand son valet de chambre accourut, attiré par la détonation, il le

trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait éclaboussé le papier blanc

sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre

mots:

«Ceci est mon testament.»

L'IVROGNE

[Illustration: L'IVROGNE]

Le vent du nord soufflait en tempête, emportant par le ciel d'énormes

nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre

des averses furieuses.

La mer démontée mugissait et secouait la côte, précipitant sur le rivage

des vagues énormes, lentes et baveuses, qui s'écroulaient avec des

détonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une

après l'autre, hautes comme des montagnes, éparpillant dans l'air, sous

les rafales, l'écume blanche de leurs têtes ainsi qu'une sueur de

monstres.

L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et

gémissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents,

abattant les cheminées, lançant dans les rues de telles poussées de vent

qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants

eussent été enlevés comme des feuilles et jetés dans les champs

par-dessus les maisons.

On avait hâlé les barques de pêche jusqu'au pays, par crainte de la mer

qui allait balayer la plage à marée pleine, et quelques matelots, cachés

derrière le ventre rond des embarcations couchées sur le flanc,

regardaient cette colère du ciel et de l'eau.

Puis ils s'en allaient peu à peu, car la nuit tombait sur la tempête,

enveloppant d'ombre l'Océan affolé, et tous le fracas des éléments en

furie.

Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond

sous les bourrasques, le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux, deux

grands pêcheurs normands, au collier de barbe rude, à la peau brûlée par

les rafales salées du large, aux yeux bleus piqués d'un grain noir au

milieu, ces yeux perçants des marins qui voient au bout de l'horizon,

comme un oiseau de proie.

Un d'eux disait:

--Allons, viens-t'en, Jérémie. J'allons passer l'temps aux dominos.

C'est mé qui paye.

L'autre hésitait encore, tenté par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien

qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi

par l'idée de sa femme restée toute seule dans sa masure.

Il demanda:

--On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soûler tous les soirs.

Dis-mé, qué qu' ça te rapporte, pisque tu payes toujours?

Et il riait tout de même à l'idée de toute cette eau-de-vie bue aux

frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bénéfice.

Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.

--Allons, viens-t'en, Jérémie. C'est pas un soir à rentrer, sans rien

d'chaud dans le ventre. Quéqu' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner

ton lit?

Jérémie répondait:

--L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a

quasiment r'péché dans le ruisseau de d'vant chez nous!

Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement

vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait; il allait,

tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces

deux forces.

La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces

hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables, vociféraient pour se

faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans

le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de

faire plus de bruit encore.

Jérémie et Mathurin allèrent s'asseoir dans un coin et commencèrent une

partie, et les petits verres disparaissaient, l'un après l'autre, dans

la profondeur de leurs gorges.

Puis ils jouèrent d'autres parties, burent d'autres petits verres.

Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros

homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il eût su quelque

longue farce; et Jérémie engloutissait l'alcool, balançait sa tête,

poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son compère

d'un air hébété et content.

Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait

la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café,

remuait en tempête la lourde fumée des pipes, balançait les lampes au

bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes; et on

entendait tout à coup la choc profond d'une vague s'écroulant et le

mugissement de la bourrasque.

Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe

étendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos.

Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'était approché,

plein d'intérêt.

Il demanda:

--Eh ben, Jérémie, c'a va-t-il, à l'intérieur? Es-tu rafraîchi à force

de t'arroser?

Et Jérémie bredouilla:

--Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, là-dedans.

Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:

--Et ton fré, Mathurin, ous qu'il est à c't heure?

Le marin eut un rire muet:

--Il est au chaud, t'inquiète pas.

Et tous deux regardèrent Jérémie, qui posait triomphalement le double

six en annonçant:

--V'là le syndic.

Quand ils eurent achevé la parlie, le patron déclara:

--Vous savez, mes gars, mé, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous

laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous à bord. Tu

fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous

l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.

Mathurin répliqua:

--T'inquiète pas. C'est compris.

Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement

son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas résonna

dans la petite maison; puis un lourd craquement révéla qu'il venait de

se mettre au lit.

Les deux hommes continuèrent à jouer; de temps en temps, une rage plus

forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les

deux buveurs levaient la tête comme si quelqu'un allait entrer. Puis

Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais

soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre

enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient

longtemps, avec une sonorité de ferraille.

Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini:

--Allons, Jérémie, faut décaniller.

L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en

s'appuyant à la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que

son compagnon éteignait la lampe.

Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:

--Allons, bonsoir, à demain.

Et il disparut dans les ténèbres.

II

Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur

qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments

une bourrasque, s'engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant,

le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe

cessait, il s'arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait

à vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne.

Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid.

Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la

serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à

mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour

qu'elle vînt l'aider:

--Mélina! Eh! Mélina!

Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il céda,

s'ouvrit, et Jérémie, perdant son appui, entra chez lui en s'écroulant,

alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque

chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.

Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du

diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres,

et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il

vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison

trouble de pochard.

Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et,

s'enhardissant enfin, il prononça:

--Mélina!

Sa femme ne répondit pas.

Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute

indécis, un soupçon vague. Il ne bougeait point; il restait là, assis

par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s'accrochant à des

réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds.

Il demanda de nouveau:

--Dis-mé qui que c'était, Mélina? Dis-mé qui que c'était. Je te ferai

rien.

Il attendit. Aucune voix ne s'éleva dans l'ombre. Il raisonnait tout

haut, maintenant.

--Je sieus-ti bu, tout de même! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a

boissonné comma, çu manant; c'est li, pour que je rentre point.

J'sieus-ti bu!

Et il reprenait:

--Dis-mé qui que c'était, Mélina, ou j'vas faire quéque malheur.

Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et

obstinée d'homme saoul:

--C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainéant de Paumelle; et l's autres

soirs itou, pour que je rentre point. C'est quéque complice. Ah!

charogne!

Lentement il se mit sur les genoux. Une colère sourde le gagnait, se

mêlant à la fermentation des boissons.

Il répéta:

--Dis-mé qui qu' c'était, Mélina, ou j' vas cogner, j'te préviens!

IL était debout maintenant, frémissant d'une colère foudroyante, comme

si l'alcool qu'il avait au corps se fût enflammé dans ses veines. Il fit

un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit,

le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.

Alors, affolé de rage, il grogna:

--Ah! t'étais là, saleté, et tu n' répondais point.

Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il

l'abattit devant lui avec une furie exaspérée. Un cri jaillit de la

couche; un cri éperdu, déchirant. Alors il se mit à frapper comme un

batteur dans une grange. Et rien, bientôt, ne remua plus. La chaise

s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait à la main, et il tapait

toujours, en haletant.

Puis soudain il s'arrêta pour demander:

--Diras-tu qui qu' c'était, à c't' heure?

Mélina ne répondit pas.

Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,

s'allongea et s'endormit.

Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il

aperçut Jérémie qui ronflait sur le sol, où gisaient les débris d'une

chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang.

[Illustration]

UNE VENDETTA

[Illustration: UNE VENDETTA]

La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite

maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une

avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,

regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de

la Sardaigne. À ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque

entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque

corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un

long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs

italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui

fait le service d'Ajaccio.

Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche

encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées ainsi sur

ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère les

navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue,

rongée par lui à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit,

dont il ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux

pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont

l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.

La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,

ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.

Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne

«Sémillante», grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race

des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.

Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement,

d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit même, gagna la

Sardaigne.

Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants lui

rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à

le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui

promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle

s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait,

cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue

vers son maître, et la queue serrée entre les pattes. Elle ne bougeait

pas plus que la mère, qui, penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe,

pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.

Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et

déchirée à la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout:

sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa

culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient

figés dans la barbe et dans les cheveux.

La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne

se tut.

--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.

Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et

elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.

Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les

lèvres mortes.

Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte

monotone, déchirante, horrible.

Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au

matin.

Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus

de lui dans Bonifacio.

[Illustration]

* * * * *

Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était là

pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.

De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc

sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se réfugient

les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce

hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment

de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le

savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.

Contes du jour et de la nuit · 第 4 / 10 段