Elle répéta d'une voix lente:

--Vous êtes de Nancy?

L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.

Elle reprit:

--Ça ne fait rien. Il n'entend pas.

Puis, au bout de quelques secondes:

--Alors vous connaissez du monde à Nancy?

--Mais oui, presque tout le monde.

--La famille de Sainte-Allaize?

--Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père.

--Comment vous appelez-vous?

Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix

basse qu'éveillant les souvenirs:

--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont

devenus?

--Tous sont morts.

--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?

--Oui, le dernier est général.

Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel

sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer,

de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là

enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait

son âme:

--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère.

Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le

souvenir me revint.

Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une

jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par

un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.

C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman

bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait

vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais

comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir,

s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle

l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.

On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait

de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les

retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considérait

comme morte.

Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.

Alors je repris à mon tour:

--Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.

Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me

montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure,

elle me dit:

--C'est lui.

Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec

ses yeux séduits.

Je demandai:

--Avez-vous été heureuse au moins?

Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur:

--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais

rien regretté.

Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de

l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était

devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans

charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée

à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une

femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat

de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une

bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une

paillasse à son côté.

Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les

parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni

la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur

des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais

besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.

Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui

l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage

ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce

qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans

fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre.

Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.

Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu

sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à

cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si

peu.

Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux

époux.

[Illustration]

* * * * *

Le conteur se tut. Une femme dit:

--C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop

primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une

sotte.

Une autre prononça d'une voix lente:

--Qu'importe! elle fut heureuse.

Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit,

rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme

pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait

son rivage.

[Illustration]

LE VIEUX

[Illustration: LE VIEUX]

Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les

grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,

imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec

un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits

d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.

Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient

par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré

sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient,

tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers

pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.

La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans

peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à

grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de

paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il

approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme

poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue,

puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:

--À bas, Finot!

Le chien se tut.

Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se

dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe

grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des

bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet

blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa

figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage

et brute qu'ont souvent les faces des paysans.

L'homme demanda:

--Comment qu'y va?

La femme répondit:

--M'sieu l' curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.

Ils entrèrent tous deux dans la maison.

Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse,

noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque

d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le

temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part,

portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des

troupeaux de rats.

Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de

l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit

régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un

gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de

la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.

L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur

oeil placide et résigné.

Le gendre dit:

--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.

La fermière reprit:

--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça.

Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de

terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait

passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se

soulevait sur la poitrine à chaque aspiration. Le gendre, après un long

silence, prononça:

--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est

dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer

d'main.

Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques

instants, puis déclara:

--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben

d'main pour les cossards.

Le paysan méditait; il dit:

--Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai

ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le

monde.

La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:

--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la

tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il

a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.

L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et

les avantages de l'idée. Enfin il déclara:

--Tout d' même, j'y vas.

Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:

--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras

quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu

qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est

sous l'hangar au pressoir. Elle est sèque.

Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet,

prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche,

recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette,

et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec

la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre

brune, l'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il

faisait tout.

Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper,

sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s'éloigna dans la

direction de Tourville.

* * * * *

Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la

farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement,

la tournant et la retournant, la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis

elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le

coin de la table.

Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre

avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle

choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et

les entassait dans son tablier.

Une voix l'appela du chemin:

--Ohé, madame Chicot!

Elle se retourna. C'était un voisin, maître

Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les

jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et

répondit:

--Qué quy a pour vot' service, maît Osime?

--Et le pé, où qui n'en est!

Elle cria:

--Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu

les cossards qui pressent.

Le voisin répliqua:

--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.

Elle répondit à sa politesse:

--Merci, et vous d' même.

Puis elle se remit à cueillir ses pommes.

Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le

trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et

monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de

temps, elle commença à préparer les douillons.

Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte,

puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit

boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à

préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire

cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile

d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout

entier pour terminer les préparatifs.

Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il

demanda:

--C'est-il fini?

Elle répondit:

--Point encore; ça gargouille toujours.

Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son

souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni

accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu

de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.

Son gendre le regarda, puis il dit:

--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.

Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper.

Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de

beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre

de l'agonisant.

La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le

visage de son père. S'il n'avait pas respiré, ou l'aurait cru mort

assurément.

Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans

une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot,

éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements

inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle

ininterrompu du mourant.

Les rats couraient dans le grenier.

* * * * *

Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père

vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.

--Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu'tu f'rais, té?

Il la savait de bon conseil.

Elle répondit:

--I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'a craindre. Pour

lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu

qu'on l'a fait pour maître Rénard le pé, qu'a trépassé juste aux

semences.

Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement, et il partit aux

champs.

Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de

la ferme.

À midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le

repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait

à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.

À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à

la fin, s'effraya.

--Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?

Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il

promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le

lendemain. L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour

obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la

femme rentrèrent tranquilles.

Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille, mêlant leurs

souffles sonores au souffle plus faible du vieux.

Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.

* * * * *

Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le

considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain

tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient

surtout du temps qu'il leur faisait perdre.

Le gendre demanda:

--Qué que j'allons faire?

Elle n'en savait rien; elle répondit:

--C'est-i contrariant, tout d' même!

On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver

sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.

Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir,

la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les

hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus

délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.

Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant; et tous

deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se

mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras,

offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que

tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus

brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.

Ils allaient de l'un à l'autre:

--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme

ça!

Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une

cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout.

Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint:

--J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons;

faut bien n'en profiter.

Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix

basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la

nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'idée des douillons

égayant tout le monde.

Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès

du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides

de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait

ouverte.

Mme Chicot expliquait l'agonie:

--V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni

plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?

* * * * *

Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation; mais,

comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la

table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés,

appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun

avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas

assez. Mais il en resta quatre.

-Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:

--S'i nous véyait, l' pé, ça lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait

d' son vivant.

Un gros paysan jovial déclara:

--I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.

Cette réflexion, loin d'attrister les invités sembla les réjouir.

C'était leur tour, à eux, de manger des boules.

Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher

du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait

maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans

les repas.

Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond,

retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à

elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d'une voix aiguë:

--Il a passé! il a passé!

Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.

Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se

regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini

de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.

Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient

tranquilles. Ils répétaient:

--J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait

pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.

N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on

remangerait des douillons pour l'occasion.

Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même

d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.

Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face,

elle dit, la figure contractée par l'angoisse:

--Faudra tout d'même r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il

avait pu s' décider c'te nuit!

Et le mari, plus résigné, répondit:

--Ça n' serait pas à r'faire tous les jours.

[Illustration]

UN LÂCHE

[Illustration]

UN LÂCHE

On l'appelait dans le monde: le «beau Signoles.» Il se nommait le

vicomte Gontran-Joseph de Signoles.

Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on

dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire

croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse

et de fierté, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plaît aux

femmes.

Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il

inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de

figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de

donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille,

dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien

l'épée et mieux encore le pistolet.

--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette

arme, je suis sûr de tuer mon homme.

Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de

ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le

spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis

quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table

voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait

gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari:

--Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le

connais-tu?

Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara:

--Non, pas du tout.

La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée:

--C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace.

Le mari haussa les épaules:

--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les

insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.

Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet

inconnu gâtait une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure

s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient

entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui.

Il s'avança vers l'homme et lui dit:

--Vous avez, monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis

tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.

L'autre répliqua:

--Vous allez me ficher la paix, vous.

Le vicomte déclara, les dents serrées:

--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.

Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à

l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir à

chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le

dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons

pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du

comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme

si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.

Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua

dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva

pour s'interposer. Des cartes furent échangées.

Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes

à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour

réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit: «un duel,» sans

que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait

fait ce qu'il devait faire; il s'était montré ce qu'il devait être. On

en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix

haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée:

--Quelle brute que cet homme!

Puis il s'assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin,

trouver des témoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus

posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis

de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat,

c'était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il

s'aperçut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau;

puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d'énergie. En se

montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions

rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux,

terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.

Il reprit la carte qu'il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table

et il la relut comme il l'avait déjà lue, au café, d'un coup d'oeil et,

dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. «Georges

Lamil, 51, rue Moncey.» Rien de plus.

Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses,

pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui était cet homme? Que

faisait-il? Pourquoi avait-il regardé cette femme d'une pareille façon?

N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi

votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer

insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte répéta encore une

fois, à haute voix:

--Quelle brute!

Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours planté

sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier,

une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise.

C'était stupide, cette histoire-là! Il prit un canif ouvert sous sa main

et le piqua au milieu du nom imprimé, comme s'il eût poignardé

quelqu'un.

Contes du jour et de la nuit · 第 3 / 10 段