sa fille elle la rebattit jusqu'à perdre le souffle. Puis, s'étant
relevée:
--Y as-tu dit, que t'était grosse?
--Mais non, pour sûr.
--Pourqué que tu y as point dit?
--Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'tétre ben!
Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:
--Allons, lève-té, et tâche à v'nir.
Puis, après un silence, elle reprit:
--Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six
ou huit mois!
Et Céleste, s'étant redressée, pleurant encore, décoiffée et bouffie, se
remit en marche d'un pas lourd, en murmurant:
--Pour sûr que j'y dirai point.
[Illustration]
LA PARURE
[Illustration]
LA PARURE
C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une
erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot,
pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée
par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit
commis du ministère de l'instruction publique.
Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une
déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté,
leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur
finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont
leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus
grandes dames.
Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses
et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la
misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes.
Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même
pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets
désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes,
capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes
torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui
dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du
calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux
meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons
coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis
les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes
envient et désirent l'attention.
Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une
nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en
déclarant d'un air enchanté: «Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de
meilleur que cela...» elle songeait aux dîners fins, aux argenteries
reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie; elle
songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en
mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.
Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que
cela; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être
enviée, être séduisante et recherchée.
Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait
plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait
pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de
détresse.
* * * * *
Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une
large enveloppe.
--Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.
Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui
portait ces mots:
«Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient
M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à
l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.»
Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit
l'invitation sur la table, murmurant:
--Que veux-tu que je fasse de cela?
--Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais,
et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie à
l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est très recherché et on n'en donne
pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.
Elle le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec impatience:
--Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là?
Il n'y avait pas songé; il balbutia:
--Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très
bien, à moi...
Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins
de la bouche; il bégaya:
--Qu'as-tu? qu'as-tu?
Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle
répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides:
--Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux
aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera
mieux nippée que moi.
Il était désolé. Il reprit:
--Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait-il, une toilette convenable,
qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de
très simple?
Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant
aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
immédiat et une exclamation effarée du commis économe.
Enfin, elle répondit en hésitant:
--Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs
je pourrais arriver.
Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un
fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine
de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par
là, le dimanche.
Il dit cependant:
--Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle
robe.
* * * * *
Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète,
anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari, lui dit un soir:
--Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.
Et elle répondit:
--Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre
sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne
pas aller à cette soirée.
Il reprit:
--Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison-ci.
Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
Elle n'était point convaincue.
--Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au
milieu de femmes riches.
Mais son mari s'écria:
--Que tu es bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te
prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.
Elle poussa un cri de joie:
--C'est vrai. Je n'y avais point pensé.
Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret,
l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel:
--Choisis, ma chère.
Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une
croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle
essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à
les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours:
--Tu n'as plus rien autre?
--Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe
rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d'un désir immodéré.
Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge,
sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même.
Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse:
--Peux-tu me prêter cela, rien que cela?
--Mais, oui, certainement.
Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis
s'enfuit avec son trésor.
* * * * *
Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus
jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous
les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être
présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le
ministre la remarqua.
Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne
pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de
son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces
hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de
cette victoire si complète et si douce au coeur des femmes.
Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit,
dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les
femmes s'amusaient beaucoup.
Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la
sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait
avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui
s'enveloppaient de riches fourrures.
Loisel la retenait:
--Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier.
Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture; et ils
se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de
loin.
Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils
trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit
dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur
misère pendant le jour.
Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent
tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui,
qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.
Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant
la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain
elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou!
Son mari, à moitié dévêtu, déjà, demanda:
--Qu'est-ce que tu as?
Elle se tourna vers lui, affolée:
--J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de madame Forestier.
Il se dressa, éperdu:
--Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!
Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau,
dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
Il demandait:
--Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal?
--Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du Ministère.
--Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber.
Elle doit être dans le fiacre.
--Oui, c'est probable. As-tu pris le numéro?
--Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé?
--Non.
Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
--Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied,
pour voir si je ne la retrouverai pas.
Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se
coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé.
Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire
promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout
enfin où un soupçon d'espoir le poussait.
Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet
affreux désastre.
Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie; il n'avait rien
découvert.
--Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa
rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous
retourner.
Elle écrivit sous sa dictée.
* * * * *
Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:
--Il faut aviser à remplacer ce bijou.
Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se
rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta
ses livres:
--Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j'ai dû
seulement fournir l'écrin.
Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure
pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de
chagrin et d'angoisse.
Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de
diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils
cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à
trente-six mille.
Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille
francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.
Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père.
Il emprunterait le reste.
Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq cents à l'autre, cinq
louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des
engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de
prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa
signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté
par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre
sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de
toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en
déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.
Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit,
d'un air froissé:
--Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.
Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était
aperçue de la substitution, qu'aurait-elle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne
l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?
* * * * *
Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti,
d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette
effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement;
on loua sous les toits une mansarde.
Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la
cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries
grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les
chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde; elle
descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau,
s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du
peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le
panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable
argent.
Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres,
obtenir du temps.
Le mari travaillait le soir à mettre au net les comptes d'un commerçant,
et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.
Et cette vie dura dix ans.
Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de
l'usure, et l'accumulation des intérêts superposés.
Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme
forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les
jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande
eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle
s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée
d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il faut peu de
chose pour vous perdre ou vous sauver!
* * * * *
Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées
pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup
une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours
jeune, toujours belle, toujours séduisante.
Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?
Elle s'approcha.
--Bonjour, Jeanne.
L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi
familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia:
--Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper.
--Non. Je suis Mathilde Loisel.
Son amie poussa un cri:
--Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée!...
--Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien
des misères... et cela à cause de toi!...
--De moi... Comment ça?
--Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour
aller à la fête du Ministère.
--Oui. Eh bien?
--Eh bien, je l'ai perdue.
--Comment! puisque tu me l'as rapportée.
--Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que
nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui
n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.
Mme Forestier s'était arrêtée.
--Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la
mienne?
--Oui.. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien
pareilles.
Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve.
Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
--Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était fausse. Elle valait au
plus cinq cents francs!...
[Illustration]
[Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96]
[Illustration]
LE BONHEUR
C'était l'heure du thé, avant l'entrée des lampes. La villa dominait la
mer; le soleil disparu avait laissé le ciel tout rose de son passage,
frotté de poudre d'or; et la Méditerranée, sans une ride, sans un
frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
plaque de métal polie et démesurée.
Au loin, sur la droite, les montagnes dentelées dessinaient leur profil
noir sur la pourpre pâlie du couchant.
On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des
choses qu'on avait dites, déjà, bien souvent. La mélancolie douce du
crépuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement
dans les âmes, et ce mot: «amour», qui revenait sans cesse, tantôt
prononcé par une forte voix d'homme, tantôt dit par une voix de femme au
timbre léger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un
oiseau, y planer comme un esprit.
Peut-on aimer plusieurs années de suite?
--Oui, prétendaient les uns.
--Non, affirmaient les autres.
On distinguait les cas, on établissait des démarcations, on citait des
exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lèvres,
semblaient émus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
tendre et mystérieux de deux êtres, avec une émotion profonde et un
intérêt ardent.
Mais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au loin, s'écria:
--Oh! voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est?
Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et
confuse.
Les femmes s'étaient levées et regardaient sans comprendre cette chose
surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.
Quelqu'un dit:
--C'est la Corse! On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans
certaines conditions d'atmosphère exceptionnelles, quand l'air d'une
limpidité parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui
voilent toujours les lointains.
On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des
sommets. Et tout le monde restait surpris, troublé, presque effrayé par
cette brusque apparition d'un monde, par ce fantôme sorti de la mer.
Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme
Colomb, à travers les océans inexplorés.
Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça:
--Tenez, j'ai connu dans cette île, qui se dresse devant nous, comme
pour répondre elle-même à ce que nous disions et me rappeler un
singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant,
d'un amour invraisemblablement heureux.
Le voici.
[Illustration]
* * * * *
Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus
inconnue et plus loin de nous que l'Amérique, bien qu'on la voie
quelquefois des côtes de France, comme aujourd'hui.
Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que
séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine,
mais d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre
couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins.
C'est un sol vierge, inculte, désert, bien que parfois on aperçoive un
village, pareil à un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de
culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau
de bois travaillé, un bout de pierre sculptée, jamais le souvenir du
goût enfantin ou raffiné des ancêtres pour les choses gracieuses et
belles. C'est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays:
l'indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes
qu'on appelle l'art.
L'Italie, où chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un
chef-d'oeuvre lui-même, où le marbre, le bois, le bronze, le fer, les
métaux et les pierres attestent le génie de l'homme, où les plus petits
objets anciens qui traînent dans les vieilles maisons révèlent ce divin
souci de la grâce, est pour nous tous la patrie sacrée que l'on aime
parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la
puissance et le triomphe de l'intelligence créatrice.
Et, en face d'elle, la Corse sauvage est restée telle qu'en ses premiers
jours. L'être y vit dans sa maison grossière, indifférent à tout ce qui
ne touche point son existence même ou ses querelles de famille. Et il
est resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent,
haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier,
généreux, dévoué, naïf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son
amitié fidèle pour la moindre marque de sympathie.
Donc depuis un mois j'errais à travers cette île magnifique, avec la
sensation que j'étais au bout du monde. Point d'auberges, point de
cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers à mulets, ces
hameaux accrochés au flanc des montagnes, qui dominent des abîmes
tortueux d'où l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix
sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on
s'asseoit à l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre,
au matin, la main tendue de l'hôte qui vous a conduit jusqu'aux limites
du village.
Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une
lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de
maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux
sombres murailles ce ravin lamentablement triste.
Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce
pays pauvre.
La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception.
L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se
rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:
--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.
Elle parlait le français de France. Je fus surpris.
Je lui demandai:
--Vous n'êtes pas de Corse?
Elle répondit:
--Non; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous
habitons ici.
Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces
cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où
vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le
seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des
pommes de terre, du lard et des choux.
Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le
coeur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette
détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir,
l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la
vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du
coeur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.
La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit
toujours au fond des âmes les plus résignées:
--Alors vous venez de France? dit-elle.
--Oui, je voyage pour mon plaisir.
--Vous êtes de Paris, peut-être?
--Non, je suis de Nancy.
Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu
ou plutôt senti cela, je n'en sais rien.