[Illustration]
GUY DE MAUPASSANT
CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
Illustrations de PAUL COUSTURIER
C. MARPON & E. FLAMMARION
ÉDITEURS
26 Rue RACINE, à PARIS
CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
Il a été tiré de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous
numérotés.
* * * * *
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
* * * * *
DES VERS.
LA MAISON TELLIER.
MADEMOISELLE FIFI.
UNE VIE.
LES CONTES DE LA BÉCASSE.
CLAIR DE LUNE.
AU SOLEIL.
MISS HARRIETT.
LES SOEURS RONDOLI.
YVETTE.
* * * * *
PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
[Illustration]
GUY DE MAUPASSANT
CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT
_Illustrations de P. Cousturier_
PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION
ÉDITEURS
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
[Illustration]
LE CRIME AU PÈRE BONIFACE
Ce jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste,
constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et il en
ressentit une joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourg
de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué,
il avait parfois plus de quarante kilomètres dans les jambes.
Donc la distribution serait vite faite; il pourrait même flâner un peu
en route et rentrer chez lui vers trois heures de relevée. Quelle
chance!
Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commença sa besogne. On
était en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.
L'homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé d'un képi noir à galon rouge,
traversait par des sentiers étroits les champs de colza, d'avoine ou de
blé, enseveli jusqu'aux épaules dans les récoltes; et sa tête, passant
au-dessus des épis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante
qu'une brise légère faisait mollement onduler.
Il entrait dans les fermes par là barrière de bois plantée dans les
talus qu'ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom le
paysan: «Bonjour, maît' Chicot,» il lui tendait son journal _le Petit
Normand_. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevait la
feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise
après le repas de midi. Le chien, logé dans un baril, au pied d'un
pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne; et le
piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en
allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le
droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une façon
continue et pressée.
Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare,
puis il se remit en route à travers champs pour porter le courrier du
percepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre du
bourg.
C'était un nouveau percepteur, M. Chapatis, arrivé la semaine dernière,
et marié depuis peu.
Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand
il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprimé, avant de le
remettre au destinataire.
Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa
bande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première page
ne l'intéressait guère; la politique le laissait froid; il passait
toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.
Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s'émut même si vivement au récit
d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrêta au
milieu d'une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Les détails
étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de la maison
forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme si on
avait saigné du nez. «Le garde aura tué quelque lapin cette nuit,»
pensa-t-il; mais en approchant il s'aperçut que la porte demeurait
entr'ouverte et que la serrure avait été brisée.
Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci
prit comme renfort le garde champêtre et l'instituteur; et les quatre
hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la
cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de
six ans, étouffée entre deux matelas.
Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinat
dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur
coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout
haut:
--Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canaille!
Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la
tête pleine de la vision du crime. Il atteignit bientôt la demeure de M.
Chapatis; il ouvrit la barrière du petit jardin et s'approcha de la
maison. C'était une construction basse, ne contenant qu'un
rez-de-chaussée, coiffé d'un toit mansardé. Elle était éloignée de cinq
cents mètres au moins de la maison la plus voisine.
Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la
serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle était fermée.
Alors, il s'aperçut que les volets n'avaient point été ouverts, et que
personne encore n'était sorti ce jour-là.
Une inquiétude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrivée, s'était
levé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n'était encore que sept
heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de près d'une
heure. N'importe, le percepteur aurait dû être debout.
Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec précaution, comme
s'il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des
pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers.
Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
devant une fenêtre. On gémissait dans la maison.
Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille
contre l'auvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Il
entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un
bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus
répétés, s'accentuèrent encore, se changèrent en cris.
Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce
moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa
le petit jardin, s'élança à travers la plaine, à travers les récoltes,
courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins,
et il arriva, exténué, haletant, éperdu à la porte de la gendarmerie.
Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen de
pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le
meuble avarié et présentait un clou sur les bords de la cassure; alors
le brigadier, mâchant sa moustache, les yeux ronds et mouillés
d'attention, tapait à tous coups sur les doigts de son subordonné.
Le facteur, dès qu'il les aperçut, s'écria:
--Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!
Les deux hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtes
étonnées de gens qu'on surprend et qu'on dérange.
Boniface, les voyant plus surpris que pressés, répéta:
--Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris,
il n'est que temps.
Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:
--Qu'est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait?
Le facteur reprit:
--J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
porte était fermée et que le percepteur n'était pas levé. Je fis le tour
de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gémissait comme
si on eût étranglé quelqu'un ou qu'on lui eût coupé la gorge, alors je
m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps.
Le brigadier se redressant, reprit:
--Et vous n'avez pas porté secours en personne?
Le facteur effaré répondit:
--Je craignais de n'être pas en nombre suffisant.
Alors le gendarme, convaincu, annonça:
--Le temps de me vêtir et je vous suis.
Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
chaise.
Ils reparurent presque aussitôt, et tous trois se mirent en route, au
pas gymnastique, pour le lieu du crime.
En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure par
précaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrent tout
doucement dans le jardin et s'approchèrent de la muraille. Aucune trace
nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte
demeurait fermée, les fenêtres closes.
--Nous les tenons, murmura le brigadier.
Le père Boniface, palpitant d'émotion, le fit passer de l'autre côté,
et, lui montrant un auvent:
--C'est là, dit-il.
Et le brigadier s'avança tout seul, et colla son oreille contre la
planche. Les deux autres attendaient, prêts à tout, les yeux fixés sur
lui.
Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa tête du
volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main
droite.
Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa
moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire
silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers
les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.
Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds;
et, revenant devant l'entrée, il enjoignit à Boniface de glisser sous la
porte le journal et les lettres.
Le facteur, interdit, obéit cependant avec docilité.
--Et maintenant, en route, dit le brigadier.
Mais dès qu'ils eurent passé la barrière il se retourna vers le piéton,
et, d'un air goguenard, la lèvre narquoise, l'oeil retroussé et brillant
de joie:
--Que vous êtes un malin, vous?
Le vieux demanda:
--De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.
Mais le gendarme, n'y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on
suffoque, les deux mains sur le ventre, plié en deux, l'oeil plein de
larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres,
affolés, le regardaient.
Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre
ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.
Comme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois de
suite, en désignant d'un signe de tête la maison toujours close.
Et son soldat, comprenant brusquement à son tour, éclata d'une gaieté
formidable.
Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.
Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieux une
grande tape d'homme qui rigole, il s'écria:
--Ah! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l' crime au père
Boniface!
Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta:
--J'vous jure que j'ai entendu.
Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s'était assis sur l'herbe du
fossé pour se tordre tout à son aise.
--Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme ça que tu l'assassines,
hein, vieux farceur?
--Ma femme?...
Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit:
--Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait
la sienne?
Alors le brigadier, dans un délire de joie le fit tourner comme une
poupée par les épaules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
dont l'autre demeura abruti d'étonnement.
Puis le vieux, pensif, murmura:
--Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça...
all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est
possible... on aurait juré une martyre...
Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers les
champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient
s'éloigner son képi noir, sur la mer tranquille des récoltes.
[Illustration]
[Illustration]
ROSE
Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs.
Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une
corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin
blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui
couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées,
de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des
faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant
sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu
des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux
sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de
réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont
l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé,
suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines
de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des
fleurs à Cannes.
On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le
long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et
revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des
fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les
frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de
gamins les ramasse.
Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les
gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à
pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches,
regarde, bruyante et tranquille.
Dans les voitures on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec
des roses. Un char plein de jolies femmes vêtues de rouge comme des
diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux
portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet
retenu par un élastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent
les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux,
rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette
aussitôt vers une figure nouvelle.
Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent
une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses
enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui
longe la mer.
Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un
couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer
calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au
ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de
bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec
des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent
languissamment. L'une dit enfin:
--Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas,
Margot?
L'autre reprit:
--Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
--Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de
rien.
--Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre
corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.
Et l'autre, souriant:
--Un peu d'amour?
--Oui.
Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait
Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai
besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes
ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone.
--Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de
l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par
exemple, d'être aimée par... par....
Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de
l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de
l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans
le dos du cocher, et elle reprit, en riant: «par mon cocher.»
Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
--Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique.
Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que
c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère
qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le
premier prétexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en
apercevait.
Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
--Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas
suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
--Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
stupides.
--Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
--Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre
quoi que ce soit.
--Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un
domestique. Tu étais quoi... émue... flattée?
--Émue? non--flattée--oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour
d'un homme quel qu'il soit.
--Oh, voyons, Margot!
--Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est
arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous
dans ces cas-là.
Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes,
et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les
petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre,
broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les
meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en
question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec
l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant,
elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en
donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de
lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré
pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son
long service, qu'un peu de _coquetterie française_.
La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire
et j'arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre.
Elle entra chez moi le jour même, elle se nommait Rose.
Au bout d'un mois je l'adorais.
C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles
d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même
faire les robes.
J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie
ainsi.
Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais
je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme
le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse
excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la
tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide,
toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du
bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition
inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus
surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux
soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en
bredouillant:
--Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
Je demandai brusquement:
--Qu'est-ce qu'il veut?
--Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est
pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée:
--Pourquoi cette perquisition? À quel propos? Il n'entrera pas.
Le concierge reprit:
--Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de
police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez
bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon,
puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat!
Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de
l'hôtel et je le passai en revue.
--Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
--Ce n'est pas lui.
--Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de
mon père.
--Ce n'est pas lui.
--Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de
paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
--Ce n'est pas lui.
--Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
--Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un
criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire
comparaître ici, devant vous et moi, tout votre monde.
Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens,
hommes et femmes.
Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis
déclara:
--Ce n'est pas tout.
--Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune
fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
Il demanda:
--Puis-je la voir aussi?
--Certainement.
Je sonnai Rose qui parut aussitôt. À peine fut-elle entrée que le
commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés
derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les
lièrent avec des cordes.
Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le
commissaire m'arrêta:
--Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut
commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le
cherchons depuis lors.
J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en
riant:
--Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué. La
manche fut relevée. C'était vrai. L'homme de police ajouta avec un
certain mauvais goût:
--Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
Et on emmena ma femme de chambre!
Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère
d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte
d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet
homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
Comprends-tu?
--Non, pas très bien?
--Voyons.... Réfléchis.... Il avait été condamné... pour viol, ce
garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et
ça..., ça m'humiliait.... Voilà.... Comprends-tu, maintenant?
Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un
oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livrée, avec ce
sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.
LE PÈRE
[Illustration]
LE PÈRE
Comme il habitait les Batignolles, étant employé au ministère de
l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se
cendre à son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de
Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux.
Elle allait à son magasin, tous les jours, à la même heure. C'était une
petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont
l'air de taches, et dont le teint à des reflets d'ivoire. Il la voyait
apparaître toujours au coin de la même rue; et elle se mettait à courir
pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air pressé,
souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les
chevaux fussent tout à fait arrêtés. Puis elle pénétrait dans
l'intérieur en soufflant un peu, et, s'étant assise, jetait un regard
autour d'elle.
La première fois qu'il la vit, François Tessier sentit que cette
figure-là lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes
qu'on a envie de serrer éperdument dans ses bras, tout de suite, sans
les connaître. Elle répondait, cette jeune fille, à ses désirs intimes,
à ses attentes secrètes, à cette sorte d'idéal d'amour qu'on porte, sans
le savoir, au fond du coeur.
Il la regardait obstinément, malgré lui. Gênée par cette contemplation,
elle rougit. Il s'en aperçut et voulut détourner les yeux; mais il les
ramenait à tout moment sur elle, quoiqu'il s'efforçât de les fixer
ailleurs.
Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'être parlé. Il lui
cédait sa place quand la voiture était pleine et montait sur
l'impériale, bien que cela le désolât. Elle le saluait maintenant d'un
petit sourire; et, quoiqu'elle baissât toujours les yeux sous son regard
qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fâchée d'être contemplée
ainsi.
Ils finirent par causer. Une sorte d'intimité rapide s'établit entre
eux, une intimité d'une demi-heure par jour. Et c'était là, certes, la
plus charmante demi-heure de sa vie à lui. Il pensait à elle tout le
reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues séances du
bureau, hanté, possédé, envahi par cette image flottante et tenace qu'un
visage de femme aimée laisse en nous. Il lui semblait que la possession
entière de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque
au-dessus des réalisations humaines.
Chaque matin maintenant elle lui donnait une poignée de main, et il
gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa
chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il
en avait conservé l'empreinte sur sa peau.
Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage
en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.
Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de
printemps, d'aller déjeuner avec lui, à Maisons-Laffitte, le lendemain.
* * * * *
Elle était la première à l'attendre à la gare. Il fut surpris; mais elle
lui dit:
--Avant de partir, j'ai à vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
plus qu'il, ne faut.
Elle tremblait, appuyée à son bras, les yeux baissés et les joues pâles.
Elle reprit:
--Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnête
fille, et je n'irai là-bas avec vous que si vous me promettez, si vous
me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit
pas... convenable....
Elle était devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il
ne savait que répondre, heureux et désappointé en même temps. Au fond du
coeur, il préférait peut-être que ce fût ainsi; et pourtant... pourtant
il s'était laissé bercer, cette nuit, par des rêves qui lui avaient mis
le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurément s'il la savait de
conduite légère; mais alors ce serait si charmant, si délicieux pour
lui! Et tous les calculs égoïstes des hommes en matière d'amour lui
travaillaient l'esprit.
Comme il ne disait rien, elle se remit à parler d'une voix émue, avec
des larmes au coin des paupières:
--Si vous ne me promettez pas de me respecter tout à fait, je m'en
retourne à la maison.
Il lui serra le bras tendrement et répondit:
--Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.
Elle parut soulagée et demanda en souriant:
--C'est bien vrai, ça?
Il la regarda au fond des yeux.
--Je vous le jure!
--Prenons les billets, dit-elle.
Ils ne purent guère parler en route, le wagon étant au complet.
Arrivés à Maisons-Laffitte, ils se dirigèrent vers la Seine.
L'air tiède amollissait la chair et l'âme. Le soleil tombant en plein
sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de
gaieté dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la
main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui
glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inondés de
bonheur, comme soulevés de terre dans une félicité éperdue.
Elle dit enfin:
--Comme vous devez me trouver folle.
Il demanda:
--Pourquoi ça?
Elle reprit:
--N'est-ce pas une folie de venir comme ça toute seule avec vous?
--Mais non! c'est bien naturel.
--Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas
fauter,--et c'est comme ça qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez!
c'est si triste, tous les jours, la même chose, tous les jours du mois
et tous les mois de l'année. Je suis toute seule avec maman. Et comme
elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je
peux. Je tâche de rire quand même; mais je ne réussis pas toujours.
C'est égal, c'est mal d'être venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.
Pour répondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
sépara de lui, d'un mouvement brusque; et, fâchée soudain:
--Oh! monsieur François! après ce que vous m'avez juré.
Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.
Ils déjeunèrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
peupliers énormes, au bord de l'eau.
Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir
l'un près de l'autre les rendaient rouges, oppressés et silencieux.
Mais après le café une joie brusque les envahit, et, ayant traversé la
Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette.
Tout à coup il demanda:
--Comment vous appelez-vous?
--Louise.
Il répéta: Louise; et il ne dit plus rien.
La rivière, décrivant une longue courbe, allait baigner au loin une
rangée de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tête en bas.
La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe
champêtre, et lui, il chantait à pleine bouche, gris comme un jeune
cheval qu'on vient de mettre à l'herbe.
À leur gauche, un coteau planté de vignes suivait la rivière. Mais
François soudain s'arrêta et demeurant immobile d'étonnement:
--Oh! regardez, dit-il.
Les vignes avaient cessé, et toute la côte maintenant était couverte de
lilas en fleurs. C'était un bois violet! une sorte de grand tapis étendu
sur la terre, allant jusqu'au village, là-bas, à deux ou trois
kilomètres.
Elle restait aussi saisie, émue. Elle murmura:
--Oh! que c'est joli!
Et, traversant un champ, ils allèrent, en courant, vers cette étrange
colline, qui fournit, chaque année, tous les lilas traînés à travers
Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes.
Un étroit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
rencontré une petite clairière, ils s'assirent.
Des légions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans
l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un
jour sans brise, s'abattait sur le long coteau épanoui, faisait sortir
de ce bois de bouquets un arôme puissant, un immense souffle de parfums,
cette sueur des fleurs.
Une cloche d'église sonnait au loin.
Et, tout doucement, ils s'embrassèrent, puis s'étreignirent, étendus sur
l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait fermé
les yeux et le tenait à pleins bras, le serrant éperdument, sans une
pensée, la raison perdue, engourdie de la tête aux pieds dans une
attente passionnée. Et elle se donna tout entière sans savoir ce qu'elle
faisait, sans comprendre même qu'elle s'était livrée à lui.
Elle se réveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit à
pleurer, gémissant de douleur, la figure cachée sous ses mains.
Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer
tout de suite. Elle répétait sans cesse, en marchant à grands pas:
--Mon Dieu! mon Dieu!
Il lui disait:
--Louise! Louise! restons, je vous en prie.
Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Dès
qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans même lui dire
adieu.
* * * * *
Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
changée, amaigrie. Elle lui dit:
--Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.
Dès qu'ils furent seuls, sur le trottoir:
--Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir après ce
qui s'est passé.
Il balbutia:
--Mais, pourquoi?
--Parce que je ne peux pas. J'ai été coupable. Je ne le serai plus.
Alors il l'implora, la supplia, torturé de désirs, affolé du besoin de
l'avoir tout entière, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.
Elle répondait obstinément:
--Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.
Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'épouser. Elle
dit encore:
--Non.
Et le quitta.
Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme
il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.
Le neuvième, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'était elle.
Elle se jeta dans ses bras, et ne résista plus.
Pendant trois mois, elle fut sa maîtresse. Il commençait à se lasser
d'elle, quand elle lui apprit qu'elle était grosse. Alors, il n'eut plus
qu'une idée en tête: rompre à tout prix.
Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que
dire, affolé d'inquiétudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait,
il prit un parti suprême. Il déménagea, une nuit, et disparut.
Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
abandonnée. Elle se jeta aux genoux de sa mère en lui confessant son
malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garçon.
* * * * *
Des années s'écoulèrent. François Tessier vieillissait sans qu'aucun
changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des
bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait à
la même heure, suivait les mêmes rues, passait par la même porte devant
le même concierge, entrait dans le même bureau, s'asseyait sur le même
siège, et accomplissait la même besogne. Il était seul au monde, seul,
le jour, au milieu de ses collègues indifférents, seul, la nuit, dans
son logement de garçon. Il économisait cent francs par mois pour la
vieillesse.
Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-Élysées, afin de
regarder passer le monde élégant, les équipages et les jolies femmes.
Il disait le lendemain, à son compagnon de peine:
--Le retour du bois était fort brillant, hier.
Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au
parc Monceau. C'était par un clair matin d'été.
Les bonnes et les mamans, assises le long des allées, regardaient les
enfants jouer devant elles.
Mais soudain François Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par
la main deux enfants: un petit garçon d'environ dix ans, et une petite
fille de quatre ans. C'était elle.
Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise,
suffoqué par l'émotion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint,
cherchant à la voir encore. Elle s'était assise, maintenant. Le garçon
demeurait très sage, à son côté, tandis que la fillette faisait des
pâtés de terre. C'était elle, c'était bien elle. Elle avait un air
sérieux de dame, une toilette simple, une allure assurée et digne.
Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garçon leva la
tête. François Tessier se sentit trembler. C'était son fils, sans doute.
Et il le considéra, et il crut se reconnaître lui-même tel qu'il était
sur une photographie faite autrefois.
Et il demeura caché derrière un arbre, attendant qu'elle s'en allât,
pour la suivre.
Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'idée de l'enfant surtout le
harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, être sûr? Mais
qu'aurait-il fait?
Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait été épousée
par un voisin, un honnête homme de moeurs graves, touché par sa
détresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait même
reconnu l'enfant, son enfant à lui, François Tessier.
Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait,
et chaque fois une envie folle, irrésistible, l'envahissait, de prendre
son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le
voler.
Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon
sans affections; il souffrait une torture atroce, déchiré par une
tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce
besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres.
Il voulut enfin faire une tentative désespérée, et, s'approchant d'elle,
un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, planté, au milieu du
chemin, livide, les lèvres secouées de frissons:
--Vous ne me reconnaissez pas?
Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri
d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit,
en les traînant derrière elle.
Il rentra chez lui pour pleurer.
Des mois encore passèrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour
et nuit, rongé, dévoré par sa tendresse de père.
Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tué, il aurait
accompli toutes les besognes, bravé tous les dangers, tenté toutes les
audaces.
Il lui écrivit à elle. Elle ne répondit pas. Après vingt lettres, il
comprit qu'il ne devait point espérer la fléchir. Alors il prit une
résolution désespérée, et prêt à recevoir dans le coeur une balle de
revolver s'il le fallait. Il adressa à son mari un billet de quelques
mots:
«Monsieur,
«Mon nom doit être pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
misérable, si torturé par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
vous.
«Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.
«J'ai l'honneur, etc.»
Il reçut le lendemain la réponse:
«Monsieur,
«Je vous attends mardi à cinq heures.»
* * * * *
En gravissant l'escalier, François Tessier s'arrêtait de marche en
marche, tant son coeur battait. C'était dans sa poitrine un bruit
précipité, comme un galop de bête, un bruit sourd et violent. Et il ne
respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.
Au troisième étage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:
--Monsieur Flamel.
--C'est ici, monsieur. Entrez.
Et il pénétra dans un salon bourgeois. Il était seul; il attendit
éperdu, comme au milieu d'une catastrophe.
Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il était grand, grave, un peu gros,
en redingote noire. Il montra un siège de la main.
François Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:
--Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon
nom... si vous savez....
M. Flamel l'interrompit:
--C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parlé de vous.
Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut être sévère, et une
majesté bourgeoise d'honnête homme. François Tessier reprit:
--Eh bien, monsieur, voilà. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....
M. Flamel se leva, s'approcha de la cheminée, sonna. La bonne parut. Il
dit:
--Allez me chercher Louis.
Elle sortit. Ils restèrent face à face, muets, n'ayant plus rien à se
dire, attendant.
Et, tout à coup, un petit garçon de dix ans se précipita dans le salon,
et courut à celui qu'il croyait son père. Mais il s'arrêta, confus, en
apercevant un étranger.
M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:
--Maintenant, embrasse monsieur, mon chéri.
Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.
François Tessier s'était levé. Il laissa tomber son chapeau, prêt à
choir lui-même. Et il contemplait son fils.
M. Flamel, par délicatesse, s'était détourné, et il regardait par la
fenêtre, dans la rue.
L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit à
l'étranger. Alors François, saisissant le petit dans ses bras, se mit à
l'embrasser follement à travers tout son visage, sur les yeux, sur les
joues, sur la bouche, sur les cheveux.
Le gamin, effaré par cette grêle de baisers, cherchait à les éviter,
détournait la tête, écartait de ses petites mains les lèvres goulues de
cet homme.
Mais François Tessier, brusquement, le remit à terre. Il cria:
--Adieu! adieu!
Et il s'enfuit comme un voleur.
L'AVEU
[Illustration]
L'AVEU
Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'étendent,
onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les récoltes
diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants; les avoines d'un
vert clair, les trèfles d'un vert sombre, étalent un grand manteau rayé,
remuant et doux sur le ventre nu de la terre.
Là-bas, au sommet d'une ondulation, en rangée comme des soldats, une
interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout,
clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumière, ruminent et pâturent un
trèfle aussi vaste qu'un lac.
Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d'une allure balancée l'une
devant l'autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce
régiment de bêtes.
Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un
cerceau de barrique; et le métal, à chaque pas qu'elles font, jette une
flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.
Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent,
posent à terre un seau, et s'approchent des deux premières bêtes,
qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les côtes. L'animal se
dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec
plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'énorme mamelle
de chair blonde et pendante.
Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la
vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui
jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse
un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu'au
bout de la longue file.
Dès qu'elles ont fini d'en traire une, elles la déplacent, lui donnant à
pâturer un bout de verdure intacte.
Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait,
la mère devant, la fille derrière.
Mais celle-ci brusquement s'arrête, pose son fardeau, s'assied et se met
à pleurer.
La mère Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
stupéfaite.
--Qué qu'tas? dit-elle.
Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues
brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées
sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant
doucement comme font les enfants battus:
--Je n'peux pu porter mon lait!
La mère la regardait d'un air soupçonneux. Elle répéta:
--Qué qu'tas?
Céleste reprit, écroulée par terre entre ses deux seaux, et se cachant
les yeux avec son tablier:
--Ça me tire trop. Je ne peux pas.
La mère, pour la troisième fois, reprit:
--Qué que t'as donc?
Et la fille gémit:
--Je crois ben que me v'la grosse.
Et elle sanglota.
La vieille à son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
trouvait rien. Enfin elle balbutia:
--Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?
C'étaient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, posés,
respectés, malins et puissants.
Céleste bégaya:
--J'crais ben que oui, tout de même.
La mère effarée regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au
bout de quelques secondes elle cria:
--Te v'la grosse! Te v'la grosse! Où qu't'as attrappé ça, roulure?
Et Céleste, toute secouée par l'émotion, murmura:
--J'crais ben que c'est dans la voiture à Polyte.
La vieille cherchait à comprendre, cherchait à deviner, cherchait à
savoir qui avait pu faire ce malheur à sa fille. Si c'était un gars bien
riche et bien vu, on verrait à s'arranger. Il n'y aurait encore que
demi-mal; Céleste n'était pas la première à qui pareille chose arrivait;
mais ça la contrariait tout de même, vu les propos et leur position.
Elle reprit:
--Et qué que c'est qui t'a fait ça, salope?
Et Céleste, résolue à tout dire, balbutia:
--J'crais ben qu'c'est Polyte.
Alors la mère Malivoire, affolée de colère, se rua sur sa fille et se
mit à la battre avec une telle frénésie qu'elle en perdit son bonnet.
Elle tapait à grands coups de poing sur la tête, sur le dos, partout; et
Céleste, tout à fait allongée entre les deux seaux, qui la protégeaient
un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.
Toutes les vaches, surprises, avaient cessé de pâturer, et, s'étant
retournées, regardaient de leurs gros yeux. La dernière meugla, le mufle
tendu vers les femmes.
Après avoir tapé jusqu'à perdre haleine, la mère Malivoire, essoufflée
s'arrêta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout à
fait compte de la situation:
--Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jeté un sort, pour
sûr, un propre à rien?
Et Céleste, toujours allongée, murmura dans la poussière:
--J'y payais point la voiture!
Et la vieille normande comprit.
* * * * *
Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Céleste allait porter au
bourg les produits de la ferme, la volaille, la crème et les oeufs.
Elle partait dès sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur
la grand'route la voiture de poste d'Yvetot.
Elle posait à terre ses marchandises et s'asseyait dans le fossé, tandis
que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et
plat, passant la tête à travers les barreaux d'osier, regardaient de
leur oeil rond, stupide et surpris.
Bientôt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiffé d'une casquette de
cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccadé d'une rosse
blanche.
Et Polyte le cocher, un gros garçon réjoui, ventru bien que jeune, et
tellement cuit par le soleil, brûlé par le vent, trempé par les averses,
et teinté par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de
brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:
--Bonjour Mam'zelle Céleste. La santé ça va-t-il?
Elle lui tendait, l'un après l'autre, ses paniers qu'il casait sur
l'impériale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
marche-pied, en montrant un fort mollet vêtu d'un bas bleu.
Et chaque fois Polyte répétait la même plaisanterie: «Mazette, il n'a
pas maigri.»
Et elle riait, trouvant ça drôle.
Puis il lançait un, «Hue cocotte,» qui remettait en route son maigre
cheval. Alors Céleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour
les paniers, et les passait à Polyte par-dessus l'épaule. Il les prenait
en disant:
--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la
regarder à son aise.
Il lui en coûtait beaucoup, à elle, de donner chaque fois ce demi-franc
pour trois kilomètres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle
en souffrait davantage encore, ne pouvant se décider à allonger une
pièce d'argent.
Et un jour, au moment de payer, elle demanda:
--Pour une bonne pratique comme mé, vous devriez bien ne prendre que six
sous?
Il se mit à rire:
--Six sous, ma belle, vous valez mieux que ça, pour sûr.
Elle insistait:
--Ça vous fait pas moins deux francs par mois.
Il cria en tapant sur sa rosse:
--T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai ça pour une rigolade.
Elle demanda d'un air niais:
«Qué que c'est que vous dites?»
Il s'amusait tellement qu'il toussait à force de rire.
--Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garçon,
en avant deux sans musique.
Elle comprit, rougit, et déclara:
--Je n'suis pas de ce jeu-là, m'sieu Polyte.
Mais il ne s'intimida pas, et il répétait, s'amusant de plus en plus:
--Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garçon!
Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
demander:
--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
Elle plaisantait aussi là-dessus, maintenant, et elle répondait:
--Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sûr
alors!
Et il criait en riant toujours:
--Entendu pour samedi, ma belle.
Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose,
elle avait bien payé quarante-huit francs à Polyte, et quarante-huit
francs à la campagne ne se trouvent pas dans une ornière; et elle
calculait aussi que dans deux années encore, elle aurait payé près de
cent francs.
Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils étaient seuls, comme il
demandait selon sa coutume:
--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
Elle répondit:
--À vot' désir m'sieu Polyte.
Il ne s'étonna pas du tout et enjamba la banquette de derrière en
murmurant d'un air content:
--Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.
Et le vieux cheval blanc se mit à trottiner d'un train si doux qu'il
semblait danser sur place, sourd à la voix qui criait parfois du fond de
la voiture: «Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.»
Trois mois plus tard Céleste s'aperçut qu'elle était grosse.
* * * * *
Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, à sa mère. Et la
vieille, pâle de fureur, demanda:
--Combien que ça y a coûté, alors?
Céleste répondit:
--Quat' mois, ça fait huit francs, pour sûr.