Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever l’impôt :

il venait quelquefois piller ce pays, comme en juillet 1904. Cependant,

l’origine maba de leurs sultans valait aux indigènes de la région

certains ménagements de la part des Ouadaïens. Quand nous fûmes

installés au Fitri, le Médogo entra dans notre zone d’influence et se

détacha de plus en plus du Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la

situation du sultan ʿAbd er Raḥman resta extrêmement délicate, car il

n’était pas à l’abri d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et,

d’un autre côté, son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher

des Français. La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état

de choses.

Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la montagne

appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent plusieurs

villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La montagne a environ

200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent treize puits ou sources,

qui donnent une eau très claire. La montagne servait autrefois de refuge

en cas de danger. Signalons encore les collines rocheuses de Petit

Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.

La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante que le

Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une semi-

indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, car on ne

peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit et difficile,

commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils assaillirent pendant

la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé dans la plaine, non loin

de leurs rochers.

La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, Boulala, Pouls,

Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et Arabes. Il y a, en

outre, des populations mixtes : les Djahia, par exemple, qui tiennent le

milieu entre les Kenga et les Kouka. Ces indigènes sont restés confinés

dans leur montagne et ont pris un cachet particulier. Leur langue est

intermédiaire entre le kenga et le tar lis, et leurs femmes portent la

grosse tresse des femmes kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont

presque tous fétichistes.

* * * * *

[Note 440 : Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman el Médagaoui.]

[Note 441 : Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er Raḥman se battirent

encore en septembre 1907.]

[Note 442 : _Pellegrino Matteucci ed il suo diario inedito_, pages 661

et 662.]

[Note 443 : « E ripenso a Bologna !... Il pensare a Bologna non

basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è sempre la note dominante del

mio pensiero, etc., etc. ».]

QUATRIÈME PARTIE

* * * * *

LES FÉTICHISTES

* * * * *

Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous étudierons

les deux populations que nous avons surtout connues, les Kenga et les

Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du Fitri d’origine

kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons quelques mots des Sokoro,

Fagnia et Boua.

* * * * *

I

LES KENGA

* * * * *

_LES KENGA ET LES LISI_

Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, Kouka et

Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et la très proche

parenté de leurs langues le confirme.

Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés _Lis_ ou _Lisi_ par

les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, le _tar Lis_[444]. Les Abou

Semen parlent le tar lis, qui est la langue du Fitri, et se servent

aussi, entre eux, d’un dialecte kenga. La langue du Baguirmi _tar

Bagrimma_, dérive du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes,

qui tiennent à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces

dialectes varient parfois de village à village, mais, étant donné que

les indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles

sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun inconvénient.

Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les descendants de

chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la région actuelle du

Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou Semen du Fitri sont

également d’origine kenga : nous le verrons plus loin. Nous avons déjà

montré, d’autre part, que les Boulala sont des Kanembou qui firent la

conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux Abou Semen et aux Kouka. Les

populations initiales sont donc : les Kenga, les Kouka et les

Médogo[445]. Ces peuplades ont entre elles des liens étroits de parenté

et sont venues, toutes les trois, des régions montagneuses situées à

l’est du Guéra. Voici d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient

leurs ancêtres.

Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.

Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).

Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).

Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).

Massnia, ancêtre des Baguirmiens.

Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.

Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).

Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.

Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.

Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos des

Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.

_LA POPULATION KENGA_

Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, Barma, etc.

Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de cette population

ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi et au Fitri.

Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs

villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils cultivent

leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la récolte, ils

mettaient le grain dans des cachettes disposées au milieu des rochers.

Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des réserves

d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les réserves de mil.

Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par exemple, qui venaient

souvent piller le pays et y enlever des esclaves, des cris stridents

signalaient leur arrivée[446]. Les habitants du village se réfugiaient

aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs de

rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient ainsi

échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer dans les

_ḥadjer_[447], car les Kenga les repoussaient facilement à coups de

sagaie et en faisant rouler sur eux de grands quartiers de roc. Si les

Ouadaïens tentaient une espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil

et leur eau de réserve et attendaient patiemment le départ de leurs

ennemis. Mais il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes

ont à peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni

suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui

pouvaient alors les tuer à distance.

Les Kenga ont le teint noir (_azreq_ : noir-gris, _asoued_ : noir). La

nuance chocolat, que l’on trouve parfois dans cette population, semble

être plus fréquente chez les femmes. Les Kenga sont grands et bien

bâtis. Ils ont les cheveux longs et arrangés en petites tresses. Les

femmes mariées ont la tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont

coupés très courts et certaines parties de la tête sont rasées, de façon

à obtenir ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes

filles portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles ont

des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon d’un

éperon, en formant une espèce de gros losange.

Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson fermentée faite

avec le mil. Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très

grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à celles des

autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : Dadjo, Sara, Banda,

Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur divinité et ils y

déposent des bourmas pleines de merissé. Abouṭiour possède un de ces

sanctuaires (_margaïa_), qui est réputé dans toute la région. Les Kenga

suspendent aussi, à un grand bâton planté en terre, les os des animaux

tués à la chasse[448].

Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe,

_massas_ ; en kenga, _merla_). Quand on veut interroger la divinité,

pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, si la récolte de mil sera

abondante, si les _siyâd ed doukhmat_[449] viendront piller le pays,

etc., les indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie

commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de

gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un grand

vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur un

foundouq[450] renversé. La divinité communique volontiers avec la

prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci est

interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être suprême

parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou fait connaître

les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent que l’inspiration

divine provoque chez elle un tremblement convulsif, accompagné d’une

sueur abondante, et que ses yeux sont alors égarés[451].

Ces indigènes croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et

que sa mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée,

c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort (_massas_). On

recherche alors ce dernier. Quand on le découvre, on lui prend sa femme,

ses enfants, ses biens et on le tue sans pitié. Cette croyance aux

sorciers est tellement ancrée dans l’esprit des Kenga, que parfois un

malade se croit persécuté et crie : « _Foulan iechrob dammi, iakoul

kebdi_, etc.[452] ». Les parents du malade courent alors à la maison du

prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien celui-ci est traîné devant

la personne à laquelle il a jeté un sort et il est mis en demeure de

faire cesser ses maléfices. Le malheureux a beau se défendre, si le

malade continue à souffrir, on frappe son prétendu persécuteur à coups

de chicotte ; si le malade meurt, on tue le sorcier.

Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent

immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent

ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux jours.

Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de mil, à côté du

village. Les hommes se tiennent accroupis et silencieux tout autour. Les

habitants des villages voisins viennent prendre part au deuil : les

hommes s’asseoient au milieu de ceux qui entourent la fosse et les

femmes se joignent aux pleureuses.

L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre sur leurs

épaules, et, dans les cas de mort considérés comme suspects, on

interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. « Dis-nous qui t’a tué ?...

Est-ce la divinité[453] ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si c’est un

sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi des questions au

cadavre. Si l’on vient à croire que celui-ci répond par l’affirmative à

l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a jeté un sort est

immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu sorcier se défend de

toute mauvaise action, on lui fait subir une épreuve. On lui ordonne de

monter au sommet d’un arbre et de se jeter en bas. S’il ne se fait aucun

mal, c’est qu’il a raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il

se tue ou bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors

de la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand

acacia (_harazaya_), qui servait beaucoup autrefois à ce genre

d’épreuves[454].

Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles

différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez les

populations musulmanes.

Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent les

jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras et les

jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins un petit

pagne de cotonnade rayée[455], sur lequel est disposée une ceinture de

petites perles (_loulou_). Cette ceinture, étroite devant, s’élargit sur

la croupe et recouvre le pagne presque entièrement. Elle est faite de

petites perles de différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc.,

et produit un joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui

tombent sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement,

chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle qui la

précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le dos aux

musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en cadence,

d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle continue à tourner

doucement de la sorte, en faisant un bruit métallique d’anneaux

entrechoqués.

Les hommes forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête,

différents ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres,

etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps face

aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, couteaux de jet

(_kourbadj_), sabres, casse-tête, bâtons avec un grand crochet en fer

(pour désarçonner les cavaliers), etc. Les jeunes filles chantent et les

hommes reprennent[456]. Puis, tout d’un coup, les hommes se précipitent

sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en poussant de

grands cris.

Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête rasée et à

ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture faite de plusieurs

rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre place avec les jeunes

filles.

A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que celui des

indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne chantent

généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste habitude de passer

de fréquentes couches de beurre sur leur chevelure. Le beurre, divers

autres ingrédients, la poussière, finissent par transformer les cheveux

en une série de grosses tresses, qui pendent de chaque côté du visage.

Quand il y a tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le

ramollissement de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre

fond et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête,

chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application fréquente

de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, ou dans un

marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui saisit fortement à

la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. Cela n’a pas lieu chez

les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus propres que les autres

indigènes, on n’est pas incommodé par l’odeur dont nous venons de

parler.

Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. Ils

refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays actuel de

Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs voisins, les Babalia,

et leur imposèrent un tribut. La domination des Kenga s’étendit ainsi

jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous avons déjà dit que le royaume du

Baguirmi fut fondé par des Kenga de Mataïa.

Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays dépendait

de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement un tribut[457].

Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens de venir les piller de

temps en temps. Les Kenga se réfugiaient alors dans leurs montagnes.

Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux cents

mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de l’une d’entre

elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les eaux de pluie[458], se

composent de gros blocs de rochers, aux contours polis et arrondis,

entassés les uns sur les autres. La forme et l’aspect rougeâtre de l’une

d’entre elles, Abouṭiour (ابو طيور), la font ressembler, de loin, à un

énorme bonnet phrygien. Son nom[459] vient de ce que de nombreux

pélicans ont installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout

blanchi par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans

les lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de la

montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des Kenga.

Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même famille

que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga conservent la lance

d’un de leurs ancêtres et, dans les grands jours, un homme, qui marche

devant eux, la porte avec la plus grande vénération.

Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille rivalité divise

toujours les habitants de Mataïa et ceux d’Aboutiour : les premiers

auraient enlevé autrefois, paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour.

Les Kenga étendaient, dans le temps, leur domination sur certains

villages situés au pied du massif de Guéra. Encore actuellement,

d’ailleurs, des Diongor viennent chaque année aider les Kenga à faire la

récolte du mil.

On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les villages

environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de cette région et,

du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.

La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de vivre

cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux fétichistes de toute

cette contrée une mentalité particulière. Ils sont méfiants, hostiles

aux étrangers, et pillent assez souvent ceux qui passent au pied de

leurs rochers. Ils se figurent que la montagne les met à l’abri de toute

répression et, non contents de commettre des exactions au détriment de

paisibles commerçants indigènes, ils ont parfois même pris une attitude

hostile à notre égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef

kenga de Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le

détachement du lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le

feu, afin de pouvoir se dégager.

Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs

habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé des

désordres et des brigandages dans toute cette région montagneuse.

* * * * *

[Note 444 : _Tar Lis_ ou _tar Lisi_ : langue des Lis, des Lisi.]

[Note 445 : Cela n’est vrai que jusqu’à un certain point pour les

Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef ouadaïen Moudgo, qui vint

avec ses gens s’installer dans la région montagneuse située à l’est du

Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se fondit dans la masse de la

population habitant déjà le pays des Ḥadjer, laquelle appartenait à la

même famille que les Kenga et les Kouka.]

[Note 446 : Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant rapidement la

main sur le côté droit de la bouche.]

[Note 447 : _Ḥadjer_ : cailloux, pierres, montagne.]

[Note 448 : Les Kenga creusent dans la brousse de grandes fosses, qui

sont soigneusement dissimulées par des branchages de la terre et de

l’herbe : il leur arrive de prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes

(bubale, damaliscus, ketenbour, etc.).]

[Note 449 : Surnom donné aux Ouadaïens. Voir tome II.]

[Note 450 : Grand vase en bois, qui sert à piler le mil.]

[Note 451 : « Le mode de consultation et de réponse de la femme

interrogée rappelle tout à fait le procédé employé par la pythonisse de

Delphes. Il n’y a bien entendu aucun emprunt, aucune imitation, mais il

est curieux de relever l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à

l’époque où fut instituée la consultation de l’Oracle de Delphes, la

mentalité des Grecs ne était au même stade que celle des Kenga. » (Note

de M. René Basset.)]

[Note 452 : « Un tel boit mon sang, mange mon foie..... »]

[Note 453 : Quand un indigène meurt de mort naturelle, les autres disent

que c’est Dieu qui l’a tué : _Allah bes qetelah_.]

[Note 454 : Il est bien évident que, depuis que nous occupons le pays

des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus tolérées.]

[Note 455 : Le petit pagne blanc, avec de larges raies bleues, est le

vêtement habituel des femmes kenga.]

[Note 456 : Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à Abouṭiour, les

habitants de ce village chantaient la victoire des blancs sur le djerma

Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui avaient pris honteusement

la fuite à Abou Nabaq.]

[Note 457 : Deux subordonnés de cet aguid, le djerma Smaïn et le koursi

Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le village d’Abouṭiour en mars

1906.]

[Note 458 : Les montagnes sont toujours entourées d’une bande

sablonneuse qui est plus ou moins large.]

[Note 459 : _Abou Ṭiour_ : la montagne aux oiseaux.]

II

LES ABOU SEMEN

* * * * *

Le terme de _Abou Semen_ ou _Am Semen_ est employé, au Fitri, pour

désigner les indigènes qui habitaient le pays avant l’arrivée des

Boulala.

Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils observaient

certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc pas les appeller

_Kirdi_ (fétichistes). On se servit alors d’un terme mitigé et on leur

donna le nom de _Abou Semin, Abou Semen_ (les hommes qui jeûnent)[460],

parce qu’ils suivaient les prescriptions du Coran pendant le

Ramadan[461].

Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. D’après la

tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. A ceux-ci

succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui s’installèrent autour de la

lagune, cultivèrent le mil et le coton et pêchèrent le poisson du Fitri.

Que ces indigènes fussent pour la plupart d’origine kenga, cela ne doit

faire aucun doute. Le fait est d’abord rapporté par la tradition. De

plus, les Abou Semen se servent entre eux du kenga et ils conservent

encore quelques-unes des pratiques fétichistes de leurs frères des

montagnes. Enfin le nom de _Kenga_, donné par eux à l’un des villages du

Fitri, est, à cet égard, caractéristique. C’est surtout aux indigènes

d’origine kenga que s’applique le nom d’Abou Semen.

Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui

venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la

domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am

Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les

chassèrent du Fitri.

Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga,

etc.)[462], les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse Kabara, Moyo,

Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement du nom d’Abou

Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï).

Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme une

population d’esclaves (_ʿabīd, ma haouanīn, ma ḥourrīn ; deremdi ou

nderinderi_). Ils furent autrefois odieusement maltraités par les

Boulala : le sultan Gadaï, qui ruina le Fitri pour obtenir la faveur des

Ouadaïens, envoyait à Abéché de nombreux esclaves abou semen.

* * * * *

[Note 460 : صام _ṣam_, يصوم, _iṣoum_ : jeûner ; _ṣoum_ et _ṣiam_ :

jeûne.]

[Note 461 : C’est du moins l’explication qui nous a été donnée dans le

pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée après coup.

« L’étymologie de _semen_ expliqué par l’arabe _soum_ ne me paraît pas

admissible. Comment expliquer le _n_ ? »]

[Note 462 : Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri s’installèrent sur

les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui suivirent se fixèrent à

Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.]

III

LES DIONGOR

* * * * *

Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou Telfan. Au point de vue

physique, ils ressemblent aux Kenga. On les reconnaît cependant à ce

qu’ils ont sur le front des lignes de petits points. Leurs femmes ont

des scarifications sur le ventre et sur les reins : elles ont la lèvre

inférieure percée et elles introduisent dans cet orifice une longue

paille ou un morceau de cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la

religion sont les mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.

Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif semble être

le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la région comprise

entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a une longueur d’une

vingtaine de kilomètres environ et, au milieu des petites montagnes

isolées qui l’environnent, il produit un aspect imposant par sa masse et

son élévation. Sa hauteur est notablement inférieure à 1.000 m. La

montagne est couverte de villages diongor ; on en trouve partout : au

pied, sur les flancs et sur le sommet.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 26 / 27 段