[Note 420 : Les habitants de Debeker, au sud-est d’Aouni, et

d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine dadjo.]

III

LES BABALIA

* * * * *

Nous avons déjà montré que, après Ibrahim ben Dounama (1288-1306), des

Kanembou quittèrent le Kanem et vinrent s’installer dans le pays situé

entre le bas Chari et la région du Tchad appelée Karga, non loin des

trois rochers de Ḥadjer Tious (ou Ḥadjer el Lamis).

Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la conduite de

deux princes appartenant à une branche cadette de la famille royale du

Kanem, mais il est fort probable que le fractionnement en deux tribus ne

s’est produit que plus tard. Nous avons dit que le chef du mouvement

s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. La tradition rapporte que les gens du

plus âgé des deux princes, qu’on dit être frères, ont formé la tribu des

Babalia, et ceux du plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia

paraît vouloir signifier « les gens du père Ali » (_nas baba Ali_).

Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu peut-être un

certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à raconter que

leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak (forteresses). Peut-être

aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à la dynastie royale du

Kanem.....

Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se

dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans la région

du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el Fil), à Tchekna,

Erla, Morbo, Boul, etc.

Ils n’ont gardé qu’un souvenir assez vague de leur première origine.

Beaucoup d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants

d’une tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à

l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle

étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des Boulala.

Les Babalia parlent la langue des populations au milieu desquelles ils

vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un lien de sympathie, une

idée de solidarité ont survécu au naufrage de la tribu. C’est ainsi, par

exemple, qu’un Babalia de Morbo, se rendant à Tchekna, sera très bien

reçu par ses frères, s’il vient à faire connaître sa qualité de Babalia.

* * * * *

IV

LES KOUKA

* * * * *

Les Kouka sont originaires du pays montagneux qui porte le nom de Ḥadjer

Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur

ancêtre Ḥassen el Kouk, qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer

à Dolkho, dans le Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo

habitaient alors le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.

Médogo[421] et Kouka prétendaient avoir des droits sur la région dont le

centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer Médogo. Les deux

tribus étant proches parentes, on décida de ne pas se battre : le

différend serait tranché par la montagne elle-même. Le chef des Kouka

était fils de Ḥassen Béli, et l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo

abou Léya. On demanderait donc à la montagne si elle devait appartenir

aux gens de Béli ou à ceux de Moudgo[422].

Les Médogo avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers.

Le matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent

_sadaga_[423] et donnèrent la liberté à un taureau, consacré à la

montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de celle-ci[424].

L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka crièrent les premiers : _Ko

Béli_ ! _Ko Béli_ ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les

Médogo appelèrent : _Ko[425] Moudgo_ ! Et la réponse se fit entendre

immédiatement : _Oï_ ! Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent

alors s’installer au Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.

Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre Am

Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans la

région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté comment ils

furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le chef des Kouka,

ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du côté de Korbo.

Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna et les Kouka

partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu nombreux,

restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer dans les montagnes

d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, surtout dans la vallée

de Batah (Koundiourou, El Krenik), et jusques au Kanem (Goudjer). Les

Kouka ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.

Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir (_asoued_).

Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la tête une grosse tresse,

faite soit avec des cheveux, soit avec du poil de mouton. Cette tresse

(_djemiré_), grosse sur le front comme la moitié du poignet, finit sur

la nuque en se recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et

saupoudrée de terre rouge (_rechad_). Sur le front, à la naissance de la

tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme carrée. Les

cheveux pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins

épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits détails

dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de celles qui

ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à désirer, chez les

femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà pas esthétique, répand

parfois une odeur infecte : il arrive même que les vers se mettent dans

la tresse en poil de chèvre. Il faut dire, d’ailleurs, que les Kouka

sont connus pour leur grande saleté. Les autres indigènes trouvent

qu’ils sentent mauvais — ce qui n’est pas peu dire[426] : « _Kouka

afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma bechilha mera_.

Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka est semblable à une captive,

elle pue ! Personne n’en veut comme femme. »

Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils mangent

la viande de phacochère (_hallouf_) et la grenouille (_ambourbeté_). Ils

ont de nombreux chiens[427], avec lesquels ils chassent le gibier de la

brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par les

chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent de ce

qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer à coups de

sagaie. Le guépard (_semoua_) est arrêté de la même manière.

Les Kouka ont toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux

qui habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib,

Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages

installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge en cas

d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient signalés.

Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec et

sablonneux des Kreda[428]. Vers le Sud, se trouvent les rochers de

Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La dépression de Moïto, inondée

pendant l’hivernage, ne contient cependant pas de mares permanentes. La

mare qui dure le plus est celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous

les indigènes s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac

permanent à Moïto et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.

M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre Aouni et

Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande dépression sans arbres.

Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au

centre, se trouve à 5 m. à peine au-dessous des terrains environnants.

Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible

jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée

N.-E.-S.-O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra,

c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute

que le Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est donc

vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans

relation depuis longtemps avec le lac »[429].

Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties du

terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans lesquelles

poussent le kreb et le riz sauvage[430] : on en trouve quelques-unes sur

la route de Moïto à Massakory.

La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le pays

montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le nom de

_Dâr el Ḥadjer_ (pays des montagnes). Les montagnes de Moïto et d’Aouni

présentent les mêmes caractères que celles du Sud-Est. Presque toutes

contiennent des grottes (_karkour_, pl. _karakir_), dans lesquelles on

trouve parfois de l’eau. Cette eau peut être à fleur du sol[431], comme

a Débébé et à Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de

profondeur, comme à Aouni.

Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni relevèrent,

plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités comme les Abou Semen

et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se faisaient aucun scrupule de

les réduire en esclavage. C’est ainsi, par exemple, que Haggar Kebir,

arrivant du Baḥr el Ghazal, vint assiéger la montagne d’Abou Koakib,

dans le courant de 1898.

Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des rochers. Mais

il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, qui le savait,

s’installa tranquillement autour du puits qui se trouve dans la plaine.

Les Kouka restèrent quatre jours dans cette horrible situation : des

enfants moururent de soif. Enfin, ne pouvant plus tenir, ces malheureux

furent obligés de quitter leur retraite, le 4e jour, et de se livrer aux

Ouadaïens. Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit

pour Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce

désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les exploits

ordinaires des bandes ouadaïennes.

Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les Kouka

d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se réfugièrent, avec

leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci contient de la terre

végétale et qu’il avait plu, les animaux y trouvèrent de l’herbe en

quantité suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de l’eau, purent

attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui se retirèrent sans

avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes conditions, à Gamzouz.

Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la route de

Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de Bokoro à

Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à Abouraï).

Autrefois la Baṭaḥ[432] de Laïri, qui sert encore de déversoir au Baḥr

er Riguéïg, apportait les eaux du Chari, pendant l’hivernage, jusque

dans la grande mare au sud-est de Moïto, au nord de Rededioun, entre

Gogo et Imméda[433]. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, les

Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans de grands

paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs mètres de

longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka de Boul et

Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ a beaucoup

changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. Quand le Chari

monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela dépend naturellement

de la crue du fleuve et non de la quantité d’eau tombée dans le pays.

Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux dans

la région du Tchad, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907

fut beaucoup moins pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au

commencement de septembre 1907, plus de 1m,50 d’eau à El Bakhas.

Les indigènes racontent également que, pendant les hivernages pluvieux,

les eaux du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du

baḥr et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles,

grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans la

lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance du

poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson est du

Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se produirait

qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par exemple, pendant

l’hivernage de 1901[434].

Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. On trouve

enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la Baṭaḥ, depuis Lemka

jusqu’à Birket-Fatmé.

La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la région

moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du pays kachméré,

elle reçoit le plus important de ses affluents, la Béṭèḥa (petite

Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le Mondjobok, ou

Mourra[435], et par la résultante du Lobbode et du Delal. Après El

Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser le pays des Massalat (Am Ḥadjer,

Mourdaf), passe dans celui des Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik,

Kindoué, Birket-Fatmé) et pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne

connaissons que la partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket-

Fatmé.

La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son lit,

qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine de mètres

dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il suffit,

généralement, de creuser des puisards de moins de deux mètres pour en

obtenir. La profondeur de l’eau peut varier d’ailleurs avec les endroits

et, pour un même point, avec les différentes époques de l’année. A

Seïta, au mois de février, on avait l’eau à 1m,50. Au même endroit, vers

le mois de juin, les puits avaient cinq à six mètres, alors que, plus

loin, à Sourra, à Atya, à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol

peu profondément pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la

Baṭaḥ, des mares (_birké_), qui s’assèchent plus ou moins rapidement.

Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour subvenir

aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui habitent ou qui

campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison sèche de 1903, qui avait

été cependant précédée d’une période de pluies insuffisantes, la Baṭaḥ

ne cessa pas de donner de l’eau.

Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, qui

contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la partie située

au nord[436]. Sur ses bords, vivent de nombreux cynocéphales[437], des

rhinocéros, des lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes,

etc. Les rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et

rendent la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à

côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière d’Atya

fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la nuit, rôder

tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se montraient pas

seulement que la nuit, et, une fois entre autres, l’un des tirailleurs

préposés à la garde du troupeau du poste tua trois lions dans la même

journée.

Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve des

fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles contiendraient

du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat sont, paraît-il, une

population de pêcheurs. En tout cas, à Birket-Fatmé, nous n’avons vu

qu’une mare insignifiante, et encore ne contenait-elle que de l’eau de

pluie, car l’hivernage était déjà commencé (juillet 1907).

A partir de Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle

reçoit alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.

La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. Elle roule

alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau plus ou moins

considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu pluvieux, la Baṭaḥ n’a

coulé que pendant quatre ou cinq jours : l’eau couvrait alors un tiers

de la rive et avait environ 1m,50 de hauteur.

Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la région

qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a actuellement

l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la Baṭaḥ était la voie

ordinaire des aguids ouadaïens, venant se poster à Atya, Koundiourou ou

El Krenik pour surveiller la frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs

chevaux vivaient sur le pays : on s’emparait du mil et des quelques

moutons que possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même

le vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une idée

de la rapacité et de la brutalité de la valetaille[438], qui accompagne

généralement les bandes ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent

les aguids, ils se font apporter, par les habitants, des vivres et

surtout de la merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux

ustensiles de cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est

quelque chose d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à

la frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à

l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient

cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du

village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les

habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus

précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans le

courant de la même année, le village fut attaqué et incendié par le

koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière les

gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de dire : « _Kan

ieqderou, et terab koullah bechillouh_. S’ils pouvaient le faire, ils

emporteraient même la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste

d’Atya, beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos

armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri des

incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes empêchera

désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, qui, avec les

Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir de la domination du

Ouadaï[439].

Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus

considérés d’entre eux portent le nom de _Kouka ḥourrin_ (ou _ḥirar_).

Les autres, _Kouka ma ḥourrin, Kouka haouanin_ (_deremdi_), étaient

aussi maltraités que les Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous

citerons tout particulièrement les Kouka Amdena.

* * * * *

[Note 421 : Les Médogo appartiennent à la même famille que les Kenga et

les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint s’installer dans le pays, avec

ses Abou Senoun, et y établit sa domination sans lutte. Ouadaïens et

aborigènes formèrent, en se mélangeant, la population actuelle des

Médogo. L’arrivée de Moudgo dans la région à l’est du Fitri est bien

antérieure à l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim

ben Djamé.]

[Note 422 : Les Médogo avaient dit aux Kouka : « _Neseï besara. El

ḥadjer ouagef da. Nadouh bes_. Nous allons tenter une épreuve. La

montagne est devant nous. Appelez-là ! » Le mot _besara_ signifie,

régulièrement : pénétration, perspicacité. Il est employé ici dans le

sens de _mebsara_ (ar. بصر) : preuve évidente.]

[Note 423 : Aumône, sacrifice.]

[Note 424 : Ce taureau est appelé _boubkoyo_ par les indigènes.]

[Note 425 : _Kô_, signifie : montagne, en tar lis et en kenga. En

baguirmien, _kô_ signifie : terre, poussière, cailloux ; pour désigner

une montagne, on emploie le mot _toto_.]

[Note 426 : Nous nous rappellerons toujours certain recensement du

village d’Aouni : le soleil était déjà haut et l’odeur des Kouka nous

incommodait tellement que nous étions obligés de rester à une certaine

distance d’eux. Il est facile d’imaginer dans quelles mauvaises

conditions hygiéniques vivent ces indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant-

colonel Mangin, dans _Troupes Noires_ (_Revue de Paris_, 1er et 15

juillet 1909). « La race nègre est le produit d’une dure sélection qui

s’opère par une effrayante mortalité infantile » nous fait songer à une

constatation qui s’imposa à nous, lors du recensement des Kouka : dans

beaucoup de villages, celui d’Aouni en particulier, presque toutes les

femmes étaient enceintes ou avaient un petit enfant dans le dos, et

cependant le chiffre des gamins déjà avancés en âge était dérisoire.]

[Note 427 : Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand on campe dans un

village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un véritable concert

d’aboîments.]

[Note 428 : La ligne Massakory-Aouni est la limite sud de la région

sablonneuse.]

[Note 429 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_, page 352.]

[Note 430 : C’est peut-être là l’explication du nom de Baro, donné à

l’ancien lac dont parle M. Chevalier.]

[Note 431 : _El mé raged_.]

[Note 432 : C’est une erreur d’écrire _Ba-Tah_, sous prétexte que dans

certains idiomes de l’Afrique Centrale le monosyllabe _ba_ signifie

fleuve, rivière (_Ba Mbassa, Ba Batchikam_, etc.). Le mot _baṭaḥ_ est

arabe. En arabe régulier, _baṭḥa_ بطحاء, _abṭaḥ_ ابطح, _baṭiḥa_ بطيحة

signifient : vaste lit d’un torrent. Dans le dialecte du Tchad, _baṭaḥ_

بطح a un sens analogue et désigne une rivière temporaire, un baḥr.]

[Note 433 : C’est d’ailleurs de là que vient le nom de _Debaba_, donné à

la région. Debaba a le même sens que le mot régulier _medebb_ : lieu où

l’eau s’écoule. La partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et

Lahmeur est aussi appelée _el birké_ : étang, bassin, mare.]

[Note 434 : L’eau dépassa alors le village de Tchok.]

[Note 435 : Passe au village de Mourra, où est né l’ex-sultan du Ouadaï,

Doud-Mourra : le lion de Mourra.]

[Note 436 : « A une heure de Mandélé, 8 décembre 1880. — Continua la via

eccelente, la pianura immensa, la vegetazione ubertosa e, presso

all’acqua, richissima ». Matteucci.]

[Note 437 : Il y en a d’énormes.]

[Note 438 : On désigne parfois ces gens-là sous le nom de

« charognards », et il faut avouer qu’ils méritent bien cette

appellation.]

[Note 439 : Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé par l’aguid el

Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un excellent moyen pour

savoir où était caché le mil des indigènes qu’ils pillaient. Ils

prenaient les hommes les moins maigres du village et tenaient à chacun

d’eux le raisonnement suivant : « Tu es gras, donc tu te nourris bien,

donc tu as du mil, que tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement

l’endroit où il se trouve ». Le pauvre diable était obligé de

s’exécuter : sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa

résistance ; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire même la

mort.]

V

LES MÉDOGO

* * * * *

Le pays actuel du Médogo était occupé par des indigènes de même origine

que les Kouka et les Kenga, lorsque Moudgo arriva dans la région avec

ses Ouadaïens (Abou Senoun et Mandala). Il réussit à y établir sa

souveraineté, par le seul ascendant d’un état de civilisation plus

avancé. Ses successeurs, Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre.

Nous avons déjà vu, à propos des Kouka, comment les descendants de

Moudgo restèrent les seuls maîtres du pays. En souvenir de cet

événement, un taureau est consacré à la montagne et erre en liberté.

Quand il meurt, il est remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La

fusion se fit petit à petit entre les Abou Senoun et les autres

indigènes. Leurs descendants furent appelés _Médogo_ (sing.

_Médagaoui_)[440], du nom du chef ouadaïen qui était venu autrefois

s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de Ḥadjer Médogo.

Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la montagne,

commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la Baṭaḥ, au Nord et

à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend jusqu’à Djahia.

Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les Boulalala

du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la conquête du

pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est ainsi que le gros village de

Dokotchi[441], sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un prétendant

vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.

Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée des

Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs italiens

Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que traverser rapidement

le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils

passèrent au pied de la montagne du Médogo et se dirigèrent vers le

Fitri, par la route de Gamsa. Le « diario » de Matteucci ne présente que

peu d’intérêt[442]. Cet explorateur pensait décidément trop à sa « cara

Bologna[443] » : il n’avait pas le temps de s’occuper du pays.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 25 / 27 段