des habitants du pays est formée par les sujets des Boulala (_mesâkin_
Boulala), Abou Semen et Kouka : ces gens sont considérés comme n’étant
pas de race (ما حرين _ma hourrin, deremdi_, en tar lis). Dans la langue
du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de Mâga ou Mâggâ. Les
plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.
Nous avons déjà dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux
Arabes Hémat. Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant
d’une façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont
alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de Kessi et
une partie de Yao (Tchéranga).
Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du sultan
(_Maglafia_), ceux qui sont à la droite du sultan (_Batoa_) et ceux qui
sont à sa gauche (_Nguidjemi_). Les chefs des deux dernières fractions
portent respectivement les noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles
portent le titre de maïna. Dans les Maglafia, le personnage le plus
considérable, après le sultan (_ngaré_), est son fils aîné (_tchéroma_),
l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de _goumbou_.
Après lui, viennent ceux qui portent les titres de _baïkouma, kélélé,
matéléma, ikhoudma, bourma_.
Le sultan a un certain nombre de dignitaires.
Le _galadima_, libre, de la fraction des Nguidjemi, est un conseiller.
Le _guéréma_ (_kéréma_), captif du sultan, correspond au _fatcha_ du
Baguirmi.
Le _djerma_, captif, est l’écuyer du sultan et le chef des serviteurs.
C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il correspond au djerma Abou
Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga d’Acyl.
Le _nguérmané_, libre, est l’homme de confiance du sultan, dont il fait
exécuter les ordres. Cet emploi est très important. Le nguérmané sert
aussi d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes, mais il n’est pas
castrat.
Le _mbarma_, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever les impôts.
L’_ikhoudma_ a à peu près les mêmes fonctions, et le _sendelma_, captif
ou libre, a également un petit emploi analogue.
Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon plaisir
n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au kademoul
profiter du mécontentement que provoqueraient, chez les Boulala, des
exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait
l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une dépendance,
le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son caprice, sans se
préoccuper aucunement de l’irritation de ses sujets. Les armes
ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, même contre le gré des
Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner impunément le Fitri, jusqu’au
moment de notre arrivée.
Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, lorsqu’ils
paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds nus,
s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les yeux et
frappent doucement des mains en prononçant de nombreux _Allah
iensrek !_[414] et _Allah itawwel ’oumrek !_[415]
Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur race qui,
curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala, est
considéré comme étant de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-
même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci
le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal
et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend
que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre ». Il est probable que ce
renseignement a été donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit
l’explorateur nous a d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala,
comme tous les autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer
l’ancienne puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer
autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre famille
des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les orgueilleux
descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une supériorité quelconque
aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de
savoir avec quelle désinvolture ces derniers étaient traités par le
djerma d’Abéché.
Comme au Ouadaï, les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine
distance des groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand
un homme et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met
à genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » « Lalé ! ». Elle ne se
relève que lorsque l’homme est passé.
Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement le tam-
tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de l’instrument.
Les danseurs font de très petits pas, marchant presque sur place et se
dandinent lourdement en agitant leurs armes. Le cercle des femmes tourne
en sens inverse : elles agitent leur pagne d’un geste rythmé, en
balançant leurs mains tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais
les Boulala exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes
balancent alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en
fléchissant légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en
même temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés
horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, etc.
Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes discordes
et que les princes vaincus quittaient toujours le pays avec leurs gens.
C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un peu partout. Les
Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus nombreux que ceux
restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à Djurdjura et dans
quelques villages du Médogo. Il y en a également dans la région au sud
du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les Missiriyé. Nachtigal, qui
était passé par là en se rendant à Abéché, signalait le village boulala
de Mandélé. Ce village n’existe plus et a été remplacé par celui
d’Ourel ; les autres villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El
Khatit, Er Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont
installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du Fitri ne
savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les désigne
d’ailleurs sous le nom de _Boulala gousar_ (les petits Boulala, ar.
قصار). A Abéché, il y a aussi quelques Boulala partisans du Djili : ils
comptaient parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du
Fitri.
A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna,
Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni (Gamzouz,
Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et Moïto sont en partie
boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les fils des nombreux partisans
de Djourab qui quittèrent le Fitri lorsque Nguerbaï fut intronisé par
les Ouadaïens, ou bien encore des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à
l’avènement de Ḥassen.
On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la lagune
Iro.
Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux Salamat, et se
sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur origine boulala, mais
ne parlent plus que la langue arabe. On les appelle _Salamat Boulala_.
Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons
également comme exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.
Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, sont
d’origine boulala.
Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, Goudjeba et
surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très nombreux.
* * * * *
[Note 393 : Déjà El Idrisi (_Description de l’Afrique et de l’Espagne_,
p. 10 du texte, 11-12 de la traduction) dit que Kougha (كوغة, Gaoga)
était sur le bord septentrional du Nil : c’était une dépendance du
Wagarâ, _mais quelques-uns des noirs la placent dans le Kânem_. Cf.
aussi Desborough Cooley, _The Negroland of the Arabs_, p. 103-111.]
[Note 394 : _Gué_ indique également le pluriel, en baguirmien.]
[Note 395 : On pourra objecter que ce sont là des rochers isolés
(_ḥidjar_) plutôt que des montagnes. Il est vrai. Mais rien n’empêche de
croire que le royaume du Kanem, dont l’extension fut autrefois très
grande, n’ait exercé son autorité sur les montagnes du Ouadaï ou même du
Darfour. Dans notre démonstration, nous avons tenu le plus grand compte
des dimensions données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se
peut néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne
soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de
diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est l’avis
du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au Darfour le
centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés par Léon
puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au XVIe siècle,
il n’existait pas dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga.
D’autres raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive,
nous restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois
appelé Gaoga.]
[Note 396 : « Léon nomme un certain royaume de Gaoga, que nous ne
pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et qui aurait embrassé tout
l’espace compris entre ces deux fleuves. » D’Escayrac de Lauture,
_Mémoire sur le Soudan_, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les
assertions de Léon « ont besoin de preuves ».]
[Note 397 : Barth, _Reisen_ t. III, p. 382.]
[Note 398 : Barth, _Reisen_, III, p. 381.]
[Note 399 : Nachtigal, tome III, page 38.]
[Note 400 : D’après Gaden (_Manuel de la langue baguirmienne_, p. 1) les
Boulala auraient adopté la langue des Kouka après avoir conquis sur eux
le Fitri.]
[Note 401 : _Reisen_, II, 307.]
[Note 402 : Sêf aurait eu trois fils : Ibrahim, Haroun et Djili el
Kebir.]
[Note 403 : _Maga-birna_ : Boulala du birni.]
[Note 404 : Pluriel de _dourdour_.]
[Note 405 : _Gorou_, en toubou, signifie : mur, enceinte.]
[Note 406 : En arabe : _korrorat ma bedora_.]
[Note 407 : La tradition rapporte que, à ce moment-là, les Boulala
avaient encore le teint rougeâtre.]
[Note 408 : On trouve aussi, dans cette région, des ruines de
constructions boulala à Bir Andjallaï.]
[Note 409 : Chanson arabe.]
[Note 410 : Chanson boulala (Toutes les chansons des Boulala sont en
arabe).]
[Note 411 : Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory, etc.]
[Note 412 : Sanglier du pays.]
[Note 413 : Appelée par ailleurs _dolo_ et _pipi_.]
[Note 414 : Que Dieu t’accorde la victoire ! الله ينصرك.]
[Note 415 : Que Dieu prolonge ton existence ! الله يطول عمرك.]
II
LE FITRI
* * * * *
La partie du Fitri qui se trouve au nord de la lagune est un des coins
les plus peuplés du pays que nous étudions. Cela tient à l’abondance de
l’eau et à la fertilité du sol.
Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 du Nord
au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une population de 13 à
15.000 habitants. Cette population augmentera vraisemblablement, car le
Fitri est un centre d’attraction qui jouira désormais d’une sécurité
absolue, par suite de l’occupation du Ouadaï par nos troupes.
Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où les
moustiques et les taons abondent durant une grande partie de l’année, on
se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays pareil, et
surtout comment ils peuvent rester dans les villages à proximité de la
lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, installés au Baguirmi,
au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y revenir. Tous donnent les mêmes
raisons : « Le Fitri est le pays de nos pères, de nos mères, _dar
abbahatna, ammahatna_. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un
pays excellent, _semèhh bel hèn_. Il y a de l’eau toute l’année dans la
lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des puits. Nous avons
toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le mil, le sorgho, le maïs
viennent mieux au Fitri que partout ailleurs. Si la récolte est
mauvaise, nous avons le riz sauvage, le kréb et l’abou sabé, qui
poussent dans la brousse. La lagune nous donne du poisson, du settèb et
du djadjélma. Jamais la faim ne tourmente les habitants du Fitri. De
plus, la terre du Fitri nous donne du coton, avec lequel nous
confectionnons des gabag pour nous habiller. _Fitri akhèr men ed diar
koullhoum, Fitri h’élou léna_ : le Fitri est supérieur à tous les autres
pays, le Fitri nous est cher (nous est doux) »[416].
Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un pays
très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier lui avait
répondu d’un air profondément étonné : « Mais y a-t-il donc un pays
meilleur que le Fitri ! »
La terre du Fitri est généralement argileuse (_tiné_, ar. طين). De
couleur noirâtre, cette terre est toute crevassée pendant la saison
sèche[417] et la marche y est extrêmement pénible. Elle constitue
parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, de grandes
plaines absolument nues.
Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus l’eau de
la lagune reflue dans des bras (_regaba_), qui rayonnent dans tous les
sens. On trouve bien quelques coins sablonneux (_gos_), mais la région
franchement sablonneuse ne commence guère que vers l’extrémité nord, du
côté de Rahad es Salamat.
La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur à peu
près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies de
l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des autres
baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr Guéria). La
lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup moins d’eau.
Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars 1873, les hippopotames
et les caïmans abondaient dans la lagune. Mais il y eut ensuite une
série d’hivernages peu pluvieux et le pays fut désolé par la sécheresse
(surtout en 1901). Il n’y avait presque pas d’eau dans la lagune et les
indigènes purent tuer très facilement les hippopotames et les caïmans.
Il semble d’ailleurs qu’une espèce d’épidémie ait décimé en même temps
les animaux sauvages, car les antilopes bubales, les buffles et les
éléphants moururent en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et
Guéria purent vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu
qu’à ramasser dans la brousse.
La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux (canards,
pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala apportèrent au
lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à laquelle se trouvait
passé un petit anneau en métal portant le nom de Vogel. Les Boulala
avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la lagune et ils l’avaient
assommé à coups de bâton, pour le manger ensuite. Or, Vogel a été
assassiné aux environs d’Abéché en 1856. Il y avait donc 50 ans que
l’anneau avait été mis à la patte de l’échassier. Le fait est assez
curieux.
Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de faire un
grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend alors la route
Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la saison sèche de 1905,
la lagune avait environ 0m,50 d’eau vers Modo et 1m,60 vers Nguélo.
L’hivernage de 1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et
extraordinaire de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent
noyés. Le sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait
pas reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison
sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres
d’eau.
Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on cultive
du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de moustiques, qui
les harcèlent même pendant le jour. On va à ces îles en pirogue.
La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou herminiera
(_tororo_). Les fruits de l’ambadj (_djadjélma_) et la tige d’une plante
aquatique à fleurs blanches (_settèb_) sont comestibles. Le bois
d’ambadj servait autrefois à confectionner des boucliers très légers
(_daraga_, ar. درقة). Avant le combat, on les plongeait dans l’eau, afin
d’en rendre le bois plus dur. Les Boulala n’emploient plus ces boucliers
et, à l’heure actuelle, on n’en trouve guère que chez les Kouri du
Tchad. Le bois d’ambadj sert aussi à confectionner des lits très légers
(_tororo_). La lagune contient des grenouilles (_ambourbeté_) et une
espèce de poisson puant[418], très mou et avec de longs filaires dans le
corps, qui s’enveloppe dans une coque en terre pour passer la saison
sèche. Ce sont là les seules ressources que la lagune peut fournir aux
Boulala.
La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. Pendant la
saison des pluies et jusqu’en mars, les taons (_tèr_) et les moustiques
(ناموس _namous_) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe sont
rares au Fitri. Le lit des Boulala (سرير _serir_) est généralement
entouré de nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on
ferme soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en
nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite sur
eux.
Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement quelques moutons.
Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de prendre des précautions
extraordinaires, pendant l’hivernage, pour les préserver de la maladie :
ces animaux ne sortent pas et on fait de la fumée dans leurs cases, pour
les mettre à l’abri de la piqûre des taons. Malgré ces précautions,
l’hivernage est parfois désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches
qui restent au Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que
recouvertes d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à
terre. Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces
inconvénients sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux
dans certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages sont
installés dans des endroits sablonneux.
Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la saison
sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les chameaux
porteurs qui venaient à Yao étaient recouverts d’un grand filet, pour
les préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes étaient
parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées par les
attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons sur les
bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à cause de cela
que les portées de leurs chamelles ne réussissaient plus guère. Aussi
profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï a été occupé pour
aller, comme autrefois, passer la saison sèche sur les bords de la
Batah.
La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire deux
récoltes. Ils cultivent le petit mil (دخن _doukhn_), le sorgho
(_bérbéré_), le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses
graines comestibles (_kréb, abou sabé, helefof_, etc.), et surtout le
riz sauvage (رز _rizz_), extraordinairement abondant, qui est une grande
ressource pour les Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de
palmiers-doum.
Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (_zaf_), les Boulala fabriquent
des nattes (_raga_) et des paniers (_sossel_). Le _zaf_ sert aussi à
confectionner une corde grossière, mais on emploie l’écorce de la
« calotropis procera » pour fabriquer de la bonne corde.
Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il n’y a plus
d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne peut se passer de
boire, elle est obligée de se tenir à proximité de la lagune. Pendant le
jour, elle reste dans la brousse. Elle ne vient boire que pendant la
nuit, et elle en profite, du reste, pour dévaster les champs de sorgho,
au grand désespoir des Boulala. Au petit jour elle décampe. Les
habitants du Fitri ne sont pas chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des
lances ou des sagaies, presque pas de fusils, et ils ne savent pas,
comme les Kouka, se servir de chiens pour chasser le gibier. Ils
laissent donc les damaliscus tranquilles et ces antilopes sont
relativement peu craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route
d’hivernage, en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés,
nous avons vu, dans la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une
grande quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait
tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de mètres
devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. Dans l’après-
midi du même jour nous trouvions encore une bande très nombreuse de ces
antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à l’ombre, à environ 150
m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, en passant, s’amusaient à
gesticuler et à crier pour leur faire peur. Mais, à part un vieux mâle
qui s’était levé et nous observait, le troupeau ne bougea point. Plus
tard, nous eûmes l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la
lagune, s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les
tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il
s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. Mais
ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et c’est pourquoi
la chose est assez curieuse.
Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la gazelle
(غزال _r’ezal_), l’antilope bubale (_têtel_), l’antilope grise à cornes
tirebouchonnées (_ketenbour_), le kob (_abouhurf_) et le phacochère
(_hallouf_, ar. هلوف).
Le lion (_doud, bach_) était autrefois très abondant au Fitri. Nachtigal
rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait est confirmé par les
Boulala. Cependant, d’une façon générale, le lion n’est pas dangereux,
car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il trouve facilement de quoi
apaiser sa faim : il se sauve la plupart du temps, lorsqu’il rencontre
un homme dans la brousse. Au sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte
une certaine histoire, qui lui avait été racontée, au Bornou, par le
faqih ouadaïen Adem. Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait
enlevé sa captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses
compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en
l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait lâché
la captive[419]. Présentée ainsi, la chose peut paraître étrange.
Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein glaubhafter
Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. D’ailleurs, les Bellas et
les Pouls de la région de Zinder emploient un procédé analogue pour
mettre le lion en fuite, lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un
troupeau : ces indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils
frappent le lion à coups de bâton.
Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure actuelle, au
Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des armes à feu s’est
considérablement accru, par suite de notre arrivée dans le pays. Ce
fauve est cependant loin d’être rare et, au poste de Yao, on l’entend
rugir fréquemment du côté du Nord, vers Kenga. Il prélève son impôt sur
les troupeaux des Arabes nomades, qui passent la saison sèche au Fitri,
et ces indigènes sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances
au lieutenant de Yao.
_Habitants du Fitri._ — La majeure partie de la population du Fitri est
formée par les Abou Semen (sing. : _Abou Semenaï_ ou _Am Semenaï_). Les
chefs des villages boulala portent le nom de _khalifa_ et les chefs des
villages am semen celui de _kaïdala_.
Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, Seïta).
Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la Batah, sont
venus s’installer au Fitri et y ont fondé des villages : Djaadné (Rahad
es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd
Hemed (Tiakalé, Abouguidad).
Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens
d’origine dadjo (Koudou)[420].
Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces marchands font du
commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a beaucoup
perdu de son importance depuis notre arrivée dans le pays : le trafic
des captifs et des armes ayant été supprimé, et tout commerce avec le
Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient plus se livrer à leurs
fructueuses opérations d’antan.
* * * * *
[Note 416 : فترى خير من الديار كلهم فترى حلو لنا.]
[Note 417 : C’est la « terre cassée » du commandant Lenfant.]
[Note 418 : Dipneuste.]
[Note 419 : Nachtigal, tome III, page 41.]