Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne durèrent

point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le pillage, et les

habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas être épargnés. De plus,

les Boulala profitaient des luttes intestines qui éclataient assez

souvent au Baguirmi, pour faire des razzias dans la région nord du pays.

Cela leur valait d’ailleurs de terribles ripostes de la part des

Baguirmiens. C’est ainsi que, sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin

(1751-1785), les Boulala furent atrocement persécutés par le fatcha

Kano. Ils étaient tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se

sentaient jamais en sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et

sellés, même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au

grand galop l’approche des Baguirmiens.

Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri fut

encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le fatcha

Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le sultan boulala,

Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père Moḥammed Morcho, fut

battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent un riche butin et

rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir fut remplacé par son

oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. Après la défaite de Kabara,

Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, sur la Batah. Il revint au Fitri,

après le départ du gros de l’armée baguirmienne, réussit à battre une

troupe ennemie à Takétté, et délivra le pays.

Les Ouadaïens, qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces

contrées, revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815).

Ce sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand

massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il

recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il

installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, après

son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris et tué, et

il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens intervinrent

encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un autre fils de

Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne purent atteindre

leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda et son fatcha

Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter dans les bras de

Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous condition toutefois que

Bourgoumanda s’engagerait à payer dorénavant un tribut régulier.

Araouéli fut alors battu et fait prisonnier, et le Baguirmi devint un

état vassal du Ouadaï.

Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le sultan

boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un tribut

annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des princes

boulala aspirant au kademoul, et cette intervention étrangère fut un

élément de trouble de plus dans le foyer de divisions et de discordes

qu’était le Fitri.

La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée vis-à-vis

du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux Ouadaïens pour

résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs doléances étaient

d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour d’Abéché, où l’on

n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et Baguirmiens étaient-ils

constamment en lutte. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri

et obligeaient les sultans boulala à abandonner Yao pour un temps.

D’autre part, les Boulala allaient piller les régions reconnaissant

l’autorité du Baguirmi, Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois

même poussaient leurs razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.

La situation était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri.

Les Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans un

état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et Kecherda).

Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en mariage à

son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el baḥr Atoga, étant

de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le désir d’épouser une

princesse boulala. Il voulait, par cette alliance, rehausser sa

situation et se ménager un appui chez les Boulala. Abou Sekkin ayant

proposé la fille de Moḥammed Morcho, Dogo refusa de laisser sa sœur se

marier avec Atoga. Le sultan, très froissé, prit alors sa fille, qui

était la femme de Dogo, et la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il

proposa à Dogo de lui donner en mariage sa seconde fille, qui était

alors très jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très

tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils d’Abou

Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam de

réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer le

musicien.

Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au Médogo. Il

alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné Masoud de venir au

Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et Dogo, retournant au Fitri,

se fit battre par Abou Sekkin près de Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens

s’enfuirent au Ouadaï, où le frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid

el Djaadné à intervenir en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à

Déléb et se réfugia au Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps-

là, il revint au Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au

Ouadaï et alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas

intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce dernier

vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.

Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du Ouadaï,

Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en lutte avec Bourgoumanda,

intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son frère

ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le sultan des

Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. Djourab revint,

après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu et tué à Melmé.

Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il voulut résister

lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par Nguerbaï, un frère de Mousa.

Mais il fut battu et dut s’enfuir au Yéssiyé. Il passa de là au

Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. Son frère ʿAbdoullahi, blessé,

s’était sauvé dans la lagune ; il réussit à s’échapper et à gagner le

Médogo.

Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix Boulala,

partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties sexuelles de ces

malheureux et de les leur placer dans la bouche.

Un page (_touèr_) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, grand ami de

ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à Abéché. Une sœur de

ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, pour lui permettre

d’offrir au sultan un « salam » convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter

Abéché, où il resta 15 ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu

aveugle, son fils Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais

Chérif tenait à remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait

depuis longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que

Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, qui

avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais ʿAbdoullahi

ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs reprises par le

sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau insister, ʿAbdoullahi

tint bon : il dit que son frère Djourab qu’il aimait beaucoup, avait

déjà été sultan des Boulala, qu’il appartenait par conséquent à ce

dernier de reprendre le kademoul, et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait

devenir le chef des Boulala qu’après la mort de Djourab. Chérif se

rendit à ses raisons et le pria d’amener son frère à Abéché. ʿAdoullahi

partit pour Boullong, dont le chef lui donna un cheval : il gagna le

Bornou et rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut

l’investiture de Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les

descendants de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se

réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment encore

actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah et les

montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs compatriotes

du Fitri.

Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il revint au

Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme intelligent et

instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec beaucoup de bon

sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala une réputation de

savant (عالم _ʿâlem_). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu

pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à partir

de 1858, le tenait également en très haute estime.

Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du Baguirmi : les

deux populations échangeaient les coups de main et les pillages. Les

Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, où ils venaient enlever

des troupeaux et faire des captifs. Les Boulala, de leur côté,

ripostaient en pénétrant dans le Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui

commandait la cavalerie de Djourab, alla piller la région de Djogodé et

razzia Baloo ; un parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le

Fitri dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait

forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà peu

amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou Sekkin. Ce

dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les provocations

envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée contre le Fitri par le

fatcha, qui gouvernait alors la région de Moïto, fit éclater la guerre

entre le Ouadaï et le Baguirmi en 1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri

vers le milieu de 1870. Le tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à

Melmé, prévint immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses

Boulala, fit avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité

déjà depuis longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses

préparatifs de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en

campagne au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la

prise de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut

installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite chez

eux chargés de butin.

Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à Boukkou,

tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte comment Djourab

mettant à profit la grande considération dont il jouissait, aplanissait

les difficultés qui pouvaient s’élever entre ses sujets et les bandes

ouadaïennes circulant dans le pays, lesquelles, selon leur habitude, se

montraient avides et arrogantes.

A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. Il

régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs entre lui et

Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec ses partisans

dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à prendre l’avantage sur

son frère. C’est à cette époque-là que passèrent rapidement au Fitri les

deux explorateurs italiens Massari et Matteucci, qui faisaient leur

traversée de l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881).

Le sultan actuel des Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien

leur passage. Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les

environs que du 20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par

Ḥassen Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita « con gran

gentilezza. »

A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter l’appui du

djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin d’obtenir le

kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, réussit à s’installer à

Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El Gadem. Il y resta trois ans

(1886-1889). Gadaï fut ensuite intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili

se réfugia au Ouadaï. Le fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui

était détesté du djerma et de Gadaï, s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est.

Gadaï, pour conserver la faveur de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée.

Partant de ce principe que le Fitri était la propriété du djerma et que

les Boulala devaient s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût

bien ne pas tout prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects

étaient massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux

villages détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et

des présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout

puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au Fitri.

Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, ne

désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri avaient été

fertiles en changements de toute sorte et il avait le droit d’escompter

qu’un événement favorable pour lui pourrait se produire un beau jour.

D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un faqih, d’une famille de

fagara très considérée au Fitri, lui avait prédit qu’il régnerait un

jour chez les Boulala.

Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, le

lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia du

Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl

s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes qui le

poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait s’installer près du

rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il s’était assuré la neutralité de

ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, et Gadaï lui avait juré sur le Qorân

de rester également neutre.

Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au Commissaire du

Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour solliciter l’appui des

Français. Ḥassen, de son côté, était déjà venu à Fort-Lamy demander au

lieutenant-colonel Destenave de l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce

dernier avait du reste ouvertement violé le serment fait à Acyl : il

renseignait Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements

du prince fugitif, et il avait même fait massacrer quelques partisans de

celui-ci. Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.

Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de spahis :

Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 partisans, surprit

Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut battu et tué, et Ḥassen

le remplaça comme sultan des Boulala. Le fils de Gadaï, le tchéroma

Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. Il essaya plus tard de chasser

Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu sans peine par celui-ci. Il se rendit

alors chez Gaourang, qui l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du

Territoire l’installa finalement à l’est de Massakory, où il fonda le

plus grand village du Dagana.

Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les

chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de haine

pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa plus belle

source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de Ḥassen. L’ex-sultan

Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le prétendant boulala soutenu

par le djerma ʿOthman et les Ouadaïens.

Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en observation

à Yao. La situation générale ne permettait pas de défendre le Fitri et

le peloton devait se replier en cas d’attaque. Ce n’est qu’en juin 1904

que de l’infanterie fut installée à Yao et que ce poste devint un poste

permanent.

En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du djerma

ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il partageait les idées de

l’aguid el Djaadné et que, comme il avait été convenu, pas un homme du

Ouadaï n’irait dans le pays des blancs tant qu’un blanc ne viendrait pas

au Ouadaï ; que le pays était musulman et que les blancs avaient été

appelés et amenés par Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du

Baguirmi et qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah,

sur la rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement pas

évacué.

Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un commandement

militaire) attaqua le village de Yao. Il fut repoussé par le lieutenant

Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui campaient à

1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le lieutenant, le 1er

février, à l’aurore, et prirent la fuite. Le capitaine Rivière, accouru

à la rescousse, surprit le 4 février vers 5 heures du matin, tout près

de Seïta, le camp ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute,

et les Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles

et une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta eurent

un grand retentissement dans tout le pays.

_Khaber dja dehhaba_

_Kalamtam nazel (khater) fi Yao_

_Nesara gam drob_

_Khallo seridj braïké_[409]

Une nouvelle est arrivée tout récemment

Kalamtam est allé à Yao

Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil.

Et ils ont abandonné leurs selles honteusement.

Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà peu aimé

du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et de son

caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le ressentiment des

Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le djerma ʿOthman écrivait de

nouveau au commandant du poste de Yao « que les Ouadaïens avaient marché

sans sa permission, entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son

ennemi ; qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le

Ouadaï, et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se

mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ».

Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On raconte

même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une défaillance

pitoyable.

_Tari djédadaé_

_Seltan Boulala êb mela ed dar_

_Tchéroma Ḥassan fi Yao_

_Khalla djawadah_[410]

Volant comme une poule

Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte ;

Le tchéroma Ḥassan de Yao

A abandonné son cheval.

Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de main des

Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit venue, il

prenait toujours ses précautions : des Boulala, couchés en travers des

portes successives qui mènent à son appartement, gardaient avec soin sa

précieuse personne. Il avait constamment à portée de sa main une

carabine et un revolver chargés, car il se serait brûlé la cervelle,

disait-il, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis.

C’est un brave homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe

et bien sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement

de 1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah,

couvrant ainsi le Médogo et Fitri.

_LA POPULATION BOULALA_

Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au Fitri. Les

luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont fait s’exiler une

bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur de croire que tout

habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen forment la majorité et,

comme ces indigènes ne sont guère intelligents, c’est à eux surtout que

doit s’appliquer l’expression courante et peu flatteuse de « bête comme

un Boulala ».

Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont d’origine kanembou, se

sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le teint

beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal disait qu’ils

avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent plus clair que celui des

Toubou ». Il est probable que Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute,

cela pouvait être vrai en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint

des Boulala est généralement _asoued_ (noir)[411], parfois _azreq_ (noir

gris) et, plus rarement, _akhder_ (bronzé). La plupart des Boulala sont

grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et des

lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les autres

gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait frappe d’ailleurs

l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, Kanembou, etc.) ne gardent

généralement pas la moustache. Les Boulala se rasent la tête, mais

certains d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent

même en petites tresses, selon la mode ouadaïenne.

Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à l’abus

de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage dans lequel ils

étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan boulala gouvernait

alors en vrai despote. Ils étaient autrefois très turbulents et se

battaient souvent, soit avec leurs voisins, soit entre eux.

Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le pays

une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el Tounesi

rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul nom de Kouka

et distinguait trois divisions. C’est probablement des femmes boulala

qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une des trois divisions fournit des

femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes.

Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir et d’une grâce à

soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et

bouleversent l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des

désirs voluptueux ». Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai

cependant que les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de

leur beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de

grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la

réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même quelque

peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la coiffure kouka,

l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, arrangent leurs cheveux

selon la mode ouadaïenne : de petites tresses très longues qui tombent

tout autour de la tête et même sur le visage. Certains détails de la

coiffure différencient les femmes mariées de celles qui ne le sont pas.

Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et Boulala (_tar

lis_). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela surtout qui peut les

distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, beaucoup ne font que

baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que les gens de Boulal (_’yal

Boulal_) connaissent tous cette langue. D’ailleurs, et cela montre bien

que le tar lis n’est qu’une langue empruntée, toutes les chansons

boulala sont en arabe.

Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers cependant

d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec mépris des Kirdi

(fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des garçons, mais pas

l’excision des filles. Ils observent les pratiques extérieures de

l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, etc.), mais sans s’y tenir

d’une façon bien stricte. Ils célèbrent avec entrain les trois fêtes

habituelles (_el mouloud, el fetr, ed dahyyé_). Les deux dernières sont

les plus importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au

rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, l’empreinte

des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit sa prière. Elles

sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut obligé de chercher un

moment avant de pouvoir nous les montrer. Le saint homme en question

n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, car Boulal n’est pas allé au

Fitri.

Les Boulala mangent la viande de phacochère[412] (_hallouf_ ar. هلوف) et

ils font un grand usage de la boisson fermentée obtenue avec le gros mil

(_merissé_)[413]. Cette espèce de bière abrutit complètement ceux qui en

abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, de Massakory,

qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. La plupart des rixes

qui éclatent sont provoquées par des gens ivres, rendus furieux par la

merissé. Les Boulala mangent également une espèce de grenouille

(_ambourbeté_), qui abonde au Fitri à la saison des pluies. Cet animal,

au corps très gros et aux pattes grêles, a un aspect assez répugnant.

Les femmes boulala vont dans la brousse en ramasser de pleins paniers.

L’intérieur des cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble

batracien. Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le

Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur (_makrouh_),

et il n’y a guère que les fétichistes, les Boulala, les Kouka et les

Médogo qui en fassent leur nourriture.

Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas aux quatre

femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan Ḥassen, par

exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le tchéroma ngaré en

avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui sont des musulmans

rigides et austères, parlent-ils avec mépris des Boulala, ces gens sans

principes et sans mœurs, « qui couchent avec leurs femmes durant le

jour ».

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 23 / 27 段