et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el Ghazal.
C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent
conquérir le Fitri.
_HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA_
Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une fraction
des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur le territoire
des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande puissance,
lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi jusque loin dans
l’intérieur du Darfour ; sa principale résidence était dans l’endroit
appelé Chebina, sur le Chebina ; actuellement, elle est sur le
territoire de Fitri[397]. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient
conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère Chékoma)[398].
Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était
pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois au
Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les chroniques,
et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du passage des
Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais il ne croyait pas
que ces indigènes fussent des Kanori. D’après lui, le point de départ
des Boulala avait été la région de la Batah et du Fitri : ils étaient
partis de là pour envahir le Kanem et ils avaient forcé les rois de ce
pays à transporter le siège de leur gouvernement au Bornou ; plus tard,
ils avaient émigré vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns
des leurs (Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus
autrefois avec eux.
Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri
assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours paru
invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces gens-là
avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du
Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le
kanouri »[399]. Natchtigal ajoutait, au surplus, que l’opinion de Barth
avait été « énergiquement combattue » par le sultan boulala Djourab : ce
dernier disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka
et d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi
les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue arabe.
Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala avait réuni
à un moment donné « les territoires des Kouka, du Fitri et du Kanem ».
On peut s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu
donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant pas
rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore quelques
mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, confirmait ce
qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des Boulala. Il est vrai
que la population boulala avait été fortement modifiée par des mélanges
avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les Kouka et les Abou Semen.
L’influence de ces deux dernières populations avait même été
prépondérante et avait contribué à donner aux Boulala la plupart des
caractères qu’ils présentent encore actuellement.
L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément étonné
cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils l’ont connue,
car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les Boulala sont bien
d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus précis, d’origine kanembou.
Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite formé,
par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu particulière,
celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et forcé les rois de
ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir été vaincus et soumis
par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils avaient chassé du Kanem, ils
furent expulsés de ce pays par les Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés
au Baḥr el Ghazal, ils le quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent
les Kouka, se mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à
peu l’usage du kanembou[400]. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et
généralement aussi l’arabe.
Telle est la version conforme non seulement à la tradition boulala, mais
encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. Elle nous a été
certifiée par le sultan du Fitri et ses fagara, et elle est confirmée
d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.
Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala coïncide
presque entièrement avec la généalogie bornouane de Barth[401]. Nous les
donnons toutes deux ci-dessous.
GÉNÉALOGIE BORNOUANE GÉNÉALOGIE BOULALA
--- ---
1. Saef fils (supposé) de 20 années de règne 1. Moḥammed Sêf
Dhou-Yazan. Allah, appelé
aussi Moḥammed
el Kebir el
Birnaoui.
2. Ibrahim (Biram) ben Saef. 16 — 2. Ibrahima.
3. Doukou (Dougou) ben 3. Daqoui.
Ibrahim.
4. Founê ben Dougou. 60 — 4. Fena.
5. Aritsô ben Founê. 50 — 5. Araso.
6. Katôri ben Aritso. 6. Kader.
7. Adyôma (Ayôma) ben 20 — 7. Ouaïma.
Katôri.
8. Bouloû ben Ayôma. 16 — 8. Bouloua.
9. Arki ben Bouloû. 44 — 9. Araki.
10. Choû (Hoûa) ben Arki. 4 — 10. Baïsso.
11. Selma’a (Selma), ou ʿAbd 4 — 11. ʿAbdoullahi el
el Djelil ben Choû. Djelil.
12. Houmê (Oumê) ben ʿAbd el 1086-1097 12. Amena.
Djelil.
13. Doûnama ben Houmê. 1098-1150 13. Ed Denama.
14. Bîri ben Doûnama. 1151-1176 14. Bir.
15. ʿAbd Allah (Dâla) ben 1177-1193 15. ʿAbdoullahi.
Bikorou fils de Diri.
16. Selma’a ou ʿAbd el 1194-1220 16. Amena.
Djelil ben Bikorou.
17. Dounama ou Aḥmed ben 1221-1259 17. Ed Denama.
Selma’a, appelé (du nom
de sa mère) Dibbalâmi.
18. Kadê ou ʿAbd el Kadim 1259-1288
ben Dounama (?)
19. Bîri (Ibrahim) ben 1288-1306 18. Ibrahim.
Dounama.
20. Nikâlé (Ibrahim) ben 1307-1326 19. Ali.
Biri.
La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou Sekkin,
fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed Sêf Allah et
qui porte également par ailleurs le nom de Moḥammed el Kebir el
Birnaoui. Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de
Ndjimi : d’où son surnom de _El Birnaoui_[402].
On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies sont
presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. La
généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là,
manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète parce
que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans comptent encore
cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el Kanemi, alors que les
Boulala n’en comptent qu’une vingtaine jusqu’à Djourab, contemporain du
cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une période de près de 600 ans). Elle est
surtout incomplète parce qu’elle ne contient pas les noms de sultans
boulala notoires, comme Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala
dont le souvenir est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font
mention (Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce
qu’elle contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se
rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas boulala.
Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme ayant un
fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés des maîtres
du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel Magabirna[403]. Il
semble donc que c’est bien Ibrahim ben Denama qui fut le dernier sultan
commun aux Kanembou et à ceux qui devaient plus tard s’appeler Boulala.
La séparation aurait eu lieu par conséquent après le règne d’Ibrahim,
c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, c’est
que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne s’accordèrent
pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux autres quittèrent le
pays avec leurs gens. Ils allèrent se fixer au sud-est du Tchad, tout
près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la rive droite
du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi Ḥadjer el Lamis.
Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des Babalia.
Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau de la future
tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à six fractions de la
tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed font partie). C’est pourquoi
les Boulala parlent généralement tous l’arabe.
Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des successeurs de
ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala voulait donc dire
« gens de Boulal, de Bilal ». Les exemples de ce genre-là sont
d’ailleurs très nombreux. Citons quelques-unes des tribus dont le nom a
été formé d’une façon analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de
ʿOthman abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de Isa, etc.
Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne comprendrait que les
habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion du Kanem par les Kanembou
mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, à plus forte raison, antérieur
à leur invasion du Fitri.
Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot _Boulala_.
Cela tient peut-être à ce que les indigènes disent parfois, _Ana
Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana Dadjo_, etc., au lieu de _Ana
Boulalaï, Ana Koukaï, Ana Dagani, Ana Didjaï_, etc. Mais c’est le
singulier qui est le plus souvent employé, et l’on dit _Boulali, Bilali,
Boulalaï, Bilalaï_ (et non _Boulaloui_).
Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère
particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur ardeur
guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du Kanem. La
branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs affaiblie par des
dissensions intestines. Cela permit aux Boulala de prendre une offensive
victorieuse.
Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties de cette lutte. Le
roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le même
sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), transporta le siège
du gouvernement au Bornou. Les Boulala poursuivirent même leurs rivaux
jusque dans ce pays.
Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala revenaient
s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant plus d’un
siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement puissante à ce
moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore avec complaisance du
grand nombre de _derader_[404] (murs, forteresses) que les Boulala
avaient construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à
Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou[405] et à
Deguerna (au nord-est de Mondo). L’enceinte de cette dernière peut avoir
plusieurs kilomètres de tour.
Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble
l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.
_Abangana Kalo kalégé_
_Kalo brouboutouga_
_Tcheragono kourma_
_Fodo boutâbé_
_Djidama Lafiaï laér suyé_
_Laérdjé kouéntoubilé_
Mon père Kalo, dont la mère est noire,
Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de
frayeur)[406]
Sa tribu comprend peu de monde ;
Il ne veut pas qu’ils meurent ;
Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer
Le lacet de son pantalon est comme la braise.
Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils envahirent même
ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami (1472-1504). Mais le fils
de ce dernier, Idris Katakarmâbi, (1504-1526), reprit la lutte séculaire
contre les Boulala, peu après son avènement au trône, et porta la guerre
au Kanem. Les Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules
forces, s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala
Dounama et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux
ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le Kanem
devint alors une province bornouane.
Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte reprit
sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris (1526-1545), ʿAli
(1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La résistance des Boulala
fut acharnée. Le héros de cette résistance fut, s’il faut en croire les
chansons kanembou, le prince boulala Kalo. Dans la seconde moitié du
XVIe siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, les Boulala, définitivement
vaincus, firent leur soumission. Ils occupaient, à ce moment-là, la
région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi.
Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La
turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment des
preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le Bornou. Le
roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant sur le trône,
conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd Allah.
Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à être
détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la
dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris conduisit cinq
expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient alliés à une partie
des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris réussit finalement à
soumettre tout le pays. Après lui, la puissance du Bornou alla en
déclinant et il semble que les Boulala en aient profité pour se rendre
indépendants et commander de nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en
tous cas les Toundjour.
Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben Djamé, se
réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent les Boulala régnant dans le pays
sur les Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans
la région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et les
Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé l’habitude
d’appeler _damm Boulala_ (sang des Boulala) une sorte d’argile noirâtre
qui se trouve dans leur pays, voulant montrer par cette image que le
sang de leurs ennemis avait jadis coulé abondamment.
Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de Massoa
(ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal[407]. Là, ils construisirent un
grand _dourdour_ (mur), dont les ruines existent encore[408].
Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou leurs
anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et notamment
dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el Ghazal. Des
mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les deux populations :
nous avons déjà montré que des tribus toubou se disent d’origine
boulala ; nous verrons également, plus loin, un sultan boulala prendre
une femme toubou.
Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent
l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait chez
les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à conquérir
le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la lutte ; sa femme,
d’origine toubou, réussit à prendre la fuite avec son fils. Elle se
réfugia au Baguirmi et, pour mieux dissimuler l’identité de son enfant —
qui était un rival toujours possible et dont la vie, par cela même,
pouvait être menacée — elle le déguisa en petite fille : elle lui laissa
croître les cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de
telle sorte que personne ne pouvait reconnaître dans cette enfant le
fils de l’ancien sultan boulala.
Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au Baguirmi, toutes
sortes de malheurs s’abattaient sur les Boulala : la maladie les
décimait, la tribu ne réussissait plus dans ses expéditions de guerre,
les lances se brisaient d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc.
Les fagara, interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant
que les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa
tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il fallait
aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la recherche de
Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie de sa mère et en
rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une députation alla aussitôt
chercher Djili : on lui coupa les cheveux, il fut circoncis et il devint
le chef des Boulala. Djili fut un chef très entreprenant. C’est lui qui
devait mener les Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous
le nom de Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais
les Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili Esa
Toubo.
La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en palmiers-doum et
hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la tribu. De plus, pendant
la plus grande partie de l’année, on était obligé d’avoir recours à
l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas le pays bien attrayant pour une
population sédentaire comme les Boulala. Aussi, lorsque les habitants du
Fitri, les Abou Semen (ou Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à
Djili de faire la conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka,
le chef des Boulala accepta-t-il aussitôt.
La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était peuplée
d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était abondant. Le pays
était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé de gibier de toute
sorte : éléphants, buffles, girafes, antilopes, etc. De plus,
l’abondance de l’eau rendait la terre très fertile. Entre ce pays et la
région sablonneuse et sèche de Massoa, les Boulala ne devaient pas
hésiter.
Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis depuis
vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens d’origine
kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui habitaient des villages
autour de la lagune, furent soumis par les Kouka, population arrivée de
l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les maîtres du pays, se montraient
particulièrement durs à l’égard des vaincus.
Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au Fitri, à
Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, suivit la trace
des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa Toubo. Celui-ci lui
fit rendre ses femmes et la réputation de justice et de bienveillance du
chef boulala se répandit chez les Am Semen. Sur ces entrefaites une
troupe de 79 cavaliers dadjo (fraction Tenilia), originaires du Sila et
du Moubi, vint camper dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos
Souar). Ces gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt,
afin de pouvoir s’y installer.
Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de chasser
les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent et on décida
de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et Nebdounia (pour les Dadjo)
auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua prit avec lui du mil, de l’herbe
verte, du settèb (plante aquatique dont la tige est comestible) du
djadjélma (fruits de l’herminiera) et du poisson. Les deux envoyés
allèrent trouver Djili à Massoa, et Délékaroua fit une description
magnifique du Fitri au sultan. Il dit que la lagune avait de l’eau toute
l’année et que les habitants n’étaient point obligés de creuser des
puits, qu’il y avait constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que
le pays donnait plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la
lagune des plantes comestibles et du poisson, que le gibier était
abondant, etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut
en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à leur
place sur le riche pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les Boulala de
Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même qu’il fût fait
appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili envahit alors le Fitri.
La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les premiers ne
remportaient aucun avantage décisif et la lutte semblait devoir
s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs fins, eurent alors
recours à la ruse. Ils feignirent de douter du courage des Kouka et
proposèrent à ces derniers un combat décisif : les deux troupes ne
monteraient que de jeunes chevaux, de telle sorte que, les lâches ne
pouvant plus s’enfuir aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus
qu’à céder définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une
pareille rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la
proposition.
Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient
préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent ainsi
le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de jeunes chevaux.
Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des Kouka, accablés par
la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent plus à la main de leurs
cavaliers. Les Boulala, montés sur des chevaux vigoureux, eurent alors
facilement raison de leurs adversaires.
Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se
dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée de la
Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud (Bouloulou,
Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et surtout région
montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).
Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent dès lors
sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le kanembou et
l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du Fitri, dont ils
prirent les habitudes et la langue (_tar lis_), et ils perdirent peu à
peu l’usage du kanembou. La génération du père du sultan actuel fut la
dernière qui eut encore quelques notions de kanembou.
Les Boulala vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de
cet État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un
siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était
ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de son
règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 et le second
indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce n’étaient point
les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le pays, prélevaient un
impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr er Rigueïg. Les
prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, Malo — n’eurent donc
pas à les combattre et à les rejeter sur le Fitri. Les indigènes contre
lesquels durent lutter ces princes baguirmiens étaient des Kouka.
L’erreur s’explique par ce fait que les Boulala sont depuis très
longtemps les maîtres du Fitri (_siyâd Fitri_). On a ainsi pu être amené
à croire que les habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans
Baguirmiens, étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux,
d’ailleurs, que les sultans boulala de Yao furent souvent en état
d’hostilité avec le Baguirmi.
Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala vinrent
s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent chassés du
Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement de ʿAbd el Kerim
au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous ne savons pas combien
de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons vu cependant, à propos de
Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une intervention des Baguirmiens
dans les affaires des Boulala. Comme, d’autre part, le premier mbang qui
ait fait son apparition au Baḥr el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665),
c’est donc vers cette époque que les Boulala seraient venus au Fitri.
Nous savons d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage
au chef des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili
Esa Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à
côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de ce
puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale du
Bornou et, à ce titre, devait jouir d’un certain prestige aux yeux de
Bourgoumanda.
Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir lieu à
l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la Batah : il semble
tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur secours le souverain du
Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri aux Boulala. Lors de cette
attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, tomba entre les mains des
Ouadaïens. Cela amena l’intervention du mbang, qui battit les bandes
ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de lagune, et délivra la prisonnière.