relations pendant cette partie du voyage avec quelques-unes des
fractions méridionales de la tribu teda — tribu répandue sur des espaces
immenses et depuis très longtemps établie au Kanem — je mis tout d’abord
la main à un glossaire de la langue teda. Il est vraiment dommage que je
n’aie pas eu la force[386] et le temps suffisants pour mieux profiter de
cette occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces
indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la quintessence
de pareilles études linguistiques. C’est vraiment dommage, car je vis
par la suite que ce dialecte du Sud présente, du moins dans le
vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le dialecte du Nord, celui
de mon Gathronien, que je connus plus tard et qui est dans l’ensemble
beaucoup plus pur que l’autre. Le résultat de cette première
connaissance de la langue teda fut de voir en somme très clairement que
cette langue était, quant aux racines, étroitement apparentée à la
langue kanouri et c’est cette conviction que j’exprimai dans une lettre
adressée à M. le professeur Richard Lepsius[387]. »
La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y ait des
différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal, dit
d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute immédiatement
aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se présentent au savant
comme des dialectes d’une même langue. Il ajoute aussi que certaines
divergences très nettes dans le vocabulaire font paraître le dazagada
comme étant le plus jeune et le plus développé.
Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe, mais les
mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux que nous
retrouvons chez toutes les populations musulmanes de cette partie de
l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda parlé à
Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth contient, en
effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas pu éliminer parce
que les termes correspondants n’existaient pas en teda. Barth n’a du
reste pas signalé tous les mots qui ont cette origine. Citons, entre
autres :
De l’arabe
---
_djaour-énerik_, je demande conseil, _chaour_, consulter.
je conseille,
_debanerik_, j’abats, je tue, _debaḥ_, égorger.
_sâga elikidé_, l’année prochaine, _sena el idji_[388],
l’année prochaine.
_kobou lanergé_, je teins la chemise, _loun_, couleur.
Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à certains
mots teda. Si le mot _ntom_ (de : vous, votre) ressemble au mot arabe
_entoum_ (vous), c’est pure coïncidence. Le mot _ntom_ — nous le verrons
plus loin — s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou,
et d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas _entoum_, mais _entou_.
De même, si le mot _kaserik_ ressemble au mot arabe _kesser_, c’est que
Barth a mal interprété une phrase teda :
_Tané denna kasserik_, veut dire : je suis désobéissant.
Barth croyant que _kasserik_ est le verbe arabe _kesser_, briser,
casser, l’analyse ainsi : je brise l’ordre. Or la traduction exacte de
_Tané denna kassergé_, est : je ne fais rien.
Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un mot d’un
usage aussi constant que _denna_ (_denni, denna_ : ne pas). Il donne en
effet le mot _tanen_ pour rendre la négation. L’explorateur ne semble
pas s’être rendu compte que le _t_ et le _d_ sont souvent employés l’un
pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il est tout
naturel qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin
quelques petites erreurs de son vocabulaire.
Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi la
lettre initiale _h_ du teda est souvent remplacée par la lettre _f_ en
dazagada.
Teda Dazagada
--- ---
_hékké_, demain, _fekké_.
_lehilla_, argent, _lefêlla_.
_déhi_, sueur, _défi_.
_nohaderik_, je dis, _fadrégé_.
La même lettre _h_ du teda peut aussi être remplacée par la lettre _s_
en dazagada.
Teda Dazagada
--- ---
_hôgodé_, après-demain, _sâgadé_.
_henoua, hentoua_, son, ses, _seun, sontô_.
La même lettre _k_ du teda est parfois remplacée par la lettre _g_ en
dazagada[389].
Teda Dazagada
--- ---
_kasoukou_, marché, _kâssogo_.
_kazergé_, je ris, _gâzergé_.
La même lettre _k_ du teda est parfois aussi remplacée, en dazagada, par
la lettre _tch_ ou un son analogue.
Teda Dazagada
--- ---
_késou_, bon, _tchésô_.
_toulkeni_, il lave, il se lave, _toultchingé_.
Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la suppression de
certaines lettres, le _b_ par exemple[390].
Teda Dazagada
--- ---
_debona_, chant, _dona_.
_nebraï_, vous, _narâï_.
_sôbou_, palmier-doum, _sôou_.
_kobergé_, je coupe, _korgé_.
_tobergé_, je bats, je casse, _torgé_.
Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les pronoms
et les verbes.
Le tableau suivant montre, d’une façon très claire, les relations qui
existent, en dazagada, entre les pronoms personnels, les pronoms
possessifs et les suffixes usités pour la conjugaison des verbes.
Pron. Pron. possessifs Suff. du Suff. du
personnels présent passé
--- --- --- ---
_tani_ _nder_ _ergé_ _er_
_entâ, nâré_ _nom_ _engé_ _om_
_segeni_ _seun_ _gé_ _ô_
_tantâ_ _tantâou, _tergé_ _ter_
ntrâou_
_nentâ, narâï_ _ntom_ _tengé_ _tom_
_segentâ_ _sontô_ _tegé_ _tô_
Les suffixes _engé, tengé_ sont des modifications des suffixes _omgé_,
et _tomgé_, lesquels devraient régulièrement être employés. Cela ressort
nettement des exemples des verbes négatifs donnés par Barth.
_nebré boumo-ni_, tu ne manges pas
_nebraï boutoumou-ni_, vous ne mangez pas
Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative _ni_
(correspondant à notre _enné_) pour obtenir la forme régulière, qui
est :
_boumgé_, au lieu de _boungé_
_boutoumgé_, — _boutoungé_
De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait parfois
la terminaison _gé_ des verbes au présent. Or, dans ces conditions-là,
on n’a jamais la terminaison _oun_ ou _toun_, mais _oum_ et _toum_.
Sais-tu monter a cheval ? _entâ hananem migi da_
Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus haut.
Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et des
suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du singulier par
l’adjonction de _t_.
Le mot _ntom_ s’explique donc fort bien.
Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en dazagada.
Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal interprété.
Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la règle que
nous avons donnée pour la conjugaison des verbes.
En effet, en supprimant la terminaison négative _n, ni, in_, et en
ajoutant le _gé_, nous obtenons notre conjugaison.
Ainsi, pour le verbe, _boregé_ (je mange), nous allons mettre en regard
le présent négatif de Barth et le présent du verbe dazagada.
Teda Dazagada
--- ---
_bouri-n_ _boregé_, je mange
_boumo-ni_ _boungé_, tu manges
_kébou-in_ _ouôgé, djôgé_[391], il mange
_bouteri-n_ _bedergé_, nous mangeons
_boutoumou-ni_ _bedengé_ vous mangez
_keboute-n_ _ouôdégé, djôdégé_[391], ils mangent.
Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près semblable
dans l’étude de Barth et dans la nôtre.
Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le vocabulaire de
Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir d’une façon trop
rigoureuse aux interprétations de l’explorateur. Celui-ci en convient
lui-même, d’ailleurs, car les mots « auffallend, unsicher » et les
points d’interrogation reviennent fréquemment sous sa plume.
Que devons-nous faire ? _inaï indi kissetri_.
Barth n’a pas su reconnaître dans _kessedrégé_ le verbe _kesser_, faire
— il attribuait à ce mot une origine arabe — et il croit que _kissetri_
est la 3e personne du singulier.
Au secours ! _kôrroro denneri_.
Barth croit que _kôrroro_ vient de _kourtergé_, j’apporte. En dazagada,
_kôrroro donergé_ : je pousse (je chante) des cris.
Le fruit mûrit, _ounnou bahaougé_.
Barth croit que _ounnou_ est un nom de fruit.
En dazagada, _onno bâfogé_ : maintenant il devient mûr.
Le fruit est encore vert, _tinni bafeni_.
Barth croit que _baf-e-n-i_ n’est pas une vraie forme teda.
En dazagada, _bafenné_ : il n’est pas mûr[392].
Nous aurions bien voulu parcourir les collections de vocabulaires
recueillis par Nachtigal, car la lecture d’un pareil travail éclaire
toujours certains points restés obscurs et provoque des remarques
intéressantes : nous n’avons malheureusement pas pu nous le procurer et
nous le regrettons fort.
* * * * *
[Note 384 : M. René Basset nous a également signalé le livre de M.
Gaudefroy-Demombynes : _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_.
Ce travail, que l’auteur a bien voulu nous envoyer, contient les
vocabulaires recueillis par le Dr Decorse dans la région du Tchad. En ce
qui concerne la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur
le Teda par Reinisch, les renseignements particuliers du Dr Decorse, et
un vocabulaire gourân recueilli par un interprète militaire et
communiqué par M. René Basset.]
[Note 385 : Nous allons simplement exposer les quelques remarques que
nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons d’ailleurs bien
volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé _Zusammengehörigkeit der
beiden Tubu-Dialecte_ (tome II de sa relation, page 196).]
[Note 386 : Barth était à ce moment-là très affaibli par la fièvre.]
[Note 387 : Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu que le kanembou-
kanouri et le toubou sont deux langues de la même famille. Il y a
également d’étonnantes analogies de vocabulaire entre le toubou et le
tar lis, ou langue des Lisi (Boulala, Babalia, Kouka, Médogo). Nous en
parlons par expérience, et la chose nous a d’ailleurs d’autant plus
frappé que nous ne connaissions que quelques mots tar lis.
toubou tar lis
--- ---
bon, _gâlé, ngâlé_, _ngela_ ;
grand, _bô_, _bô_ ;
petit, _addi, addé_, _ouâdé_ ;
viens, _ir, iourrou, ourrou_, _our_ ;
pirogue, _ndalé, ntalé_, _tâlé_, etc.
]
[Note 388 : La forme correcte est : _sena el tedji_.]
[Note 389 : Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en dazagada, le _k_ et le
_g_ sont souvent employés l’un pour l’autre.]
[Note 390 : Nous avons déjà vu que les exemples de cette nature sont
assez fréquents dans le dialecte dazagada lui-même.]
[Note 391 : Suppression du _b_, transformation du _k_ en _dj_ et du _t_
en _d_.]
[Note 392 : Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on peut très
facilement former un verbe d’un adjectif. _dôna_, chant, _donergué_, je
chante ; _loulou_, cris, _loulougé_, il crie.]
TROISIÈME PARTIE
* * * * *
LES LISI
* * * * *
I
LES BOULALA
* * * * *
_LE ROYAUME DE GAOGA_
Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le royaume
du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui existait entre
ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, Gaouo, Gogo), on avait
cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce dernier royaume. Barth
réfuta cette opinion : « Après un examen sérieux des assertions de Léon,
dit-il, il est hors de doute pour moi que son Gaoga était le nom de la
dynastie fondée chez les Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du
Fitri — en même temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que
nous l’avons vu, cette dynastie avait fondé, au XVIe siècle, un puissant
royaume au nord-est du Tchad ».
Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en effet
plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au Kanem, et
qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les Toundjour. Ceux-ci
venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés par ʿAbd el Kerim ben
Djamé, qui venait d’y établir sa domination. Plus tard, les Boulala
quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller faire la conquête du Fitri, où
régnaient alors les Kouka. Il est donc bien évident que l’établissement
des Boulala à Yao, la capitale du Fitri, est postérieur à
l’établissement au Ouadaï de la dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.
Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des
Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire (année
1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd el Kerim a
régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, l’établissement des
Boulala au Fitri est du XVIIe siècle.
D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires chrétiens et
amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ avant l’invasion du
Fitri par les Boulala.
Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une dynastie, il
n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie boulala installée à
Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est autre que celui du
Kânem[393], où les Boulala régnaient depuis un siècle environ, au moment
du voyage de Léon en Afrique. Il importe cependant de discuter les deux
hypothèses, et c’est pourquoi nous allons essayer de justifier,
successivement, l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son centre à
Yao) et la nôtre (royaume de Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).
Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du Fitri,
Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.
En _tar lis_ (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la terminaison du
pluriel, _gé_[394], ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à
désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.
Kanembou, _Kanembegé_.
Haddad, _Noégé_.
Bornouans, _Bornougé_.
Boulala, _Mâga, Mâgga, Mâggé_.
Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le nom de
_Yaogé, Yaoga_ — ou _Gaoga_ — et ce nom aurait même été étendu aux
habitants du Fitri.
Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 milles de
l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les renseignements
qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. Il dit que les
habitants « sont plutôt sans esprit qu’autrement » et que ceux qui
habitent dans les montagnes « couvrent leurs parties honteuses avec
quelques peaux ». Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale
descendait d’un ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci
avait assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux
ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa
domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, était
un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le Caire.
Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position exacte
de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec Barth, que le
centre en était la région de Yao, on peut alors donner les explications
suivantes.
Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et des régions
comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même
famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de l’Est
à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont
actuellement pour descendants : les Abou Semen, au Fitri ; les Médogo ;
les Kouka un peu partout et plus particulièrement dans la Batah ; les
Kenga dans la région Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres
indigènes, très mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou
Telfan. Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga,
ou des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en
village.
Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou Telfan
habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. Les Abou
Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. Ils sont tous
peu intelligents et abusent de la merissé (bière de mil).
La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois est celle
des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à l’arrivée des
Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu ʿAli Dinâr Gargâ, qui
devait vraisemblablement régner à Yao, le centre naturel du Fitri.
On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont été en
bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et qu’ils ont même
exercé une espèce de suprématie dans toute cette région. On peut
d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la tradition
baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme suzerains des
Pouls et autres populations habitant la région au nord du Ba Batchikam.
Car il nous faut dire que le royaume du Baguirmi n’existait pas encore :
les Kenga qui devaient le fonder habitaient alors la région de Mataïa,
et Nachtigal croit que le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni
Bessé, régna de 1522 à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du
Fitri ne pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des
Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque dans les pays habités
par des populations d’une autre race que la leur.
L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se trouve
ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer davantage le
chiffre de 500 milles donné par Léon.
Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les Kouka
étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il y avait au
Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, les Am Melki (ou
Ab Melki), dont les descendants habitent encore Kessi et Yao. Ces
indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu Hémat). Ils avaient donné
leur nom à la lagune, qui s’appelait alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el
Melik. Or, comme le sultan des Kouka portait le titre de _melik_, ce nom
de _Am Melki_ (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il
supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et que
les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne serait pas
isolé dans l’histoire de toute cette partie de l’Afrique, les rois du
Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. Un fakih, très au courant de
l’histoire du pays, nous affirmait même que les descendants de Ḥassen el
Kouk, les Kouka, étaient d’origine arabe. Il se trompait, mais il se
pourrait fort bien qu’il ait existé autrefois des relations très
étroites entre Kouka et Arabes.
Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la thèse de
Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient croire que le
royaume de Gaoga était celui du Kanem.
Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné par Léon
l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur visitait
l’Afrique, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Nous avons vu que les
Boulala y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient
chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient alors
fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de s’étonner que
le Kanem ne soit pas mentionné.
Voyons maintenant quelle est la situation géographique du royaume de
Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux branches qui
proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir devers le midi. »
Ce lac est apparemment le lac Tchad. « Gaoga, continue Léon, est un
royaume qui confine avec celui du Borno du côté du Ponant, s’étendant
devers Levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur
le fleuve du Nil ; de la partie du Midi se termine avec un désert qui se
joint à un détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux
déserts de Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble
être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce
sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du Niger : « Le fleuve
Niger dresse son cours par le milieu de la terre des Noirs, lequel sort
en un désert appelé Seu ; c’est à savoir, du côté du levant, prenant son
commencement dans un grand lac, puis vient à se détourner devers ponant,
jusqu’à ce qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous
donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant du
Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, formant
ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce fleuve sort de
quelques montagnes, et courant vers l’occident, se convertit en un
lac ».
Il paraît donc possible, au point de vue géographique, d’identifier le
royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici maintenant quelques autres
coïncidences.
Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui régnait au
Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les Kanouri du
Bornou furent toujours en lutte.
Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque que « une
autre est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont
on se sert en Gaoga. » Ce fait semble démolir l’hypothèse de Barth
relative au royaume du Fitri. Nous avons vu, en effet, que les sultans
de Yao ne pouvaient pas être des Boulala et que, selon toute apparence,
ils étaient Kouka. Or, la langue de cette dernière tribu, le tar lis,
est bien différente de la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem
— ou kanembou — et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque
identiques.
Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de Gaoga,
qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une centaine
d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la conquête du Kanem,
à peu près vers la même époque, par la tribu des Boulala, originaire du
Kanem.
Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant l’habitude « de
mener paître les bœufs et brebis ». Cela paraît naturel au Kanem ; cela
le semble beaucoup moins dans la région de la lagune Fitri.
Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles qui se
trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto[395].
Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des Boulala,
maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par le voyageur :
Léon dit que la terre Noire est divisée en quinze royaumes et qu’ils
« se sont tous quinze soumis à la puissance de trois rois ; c’est à
savoir de Tombut, lequel en tient et possède la plus grande partie ; du
roi de Borno, qui en tient le moindre, et l’autre partie est entre les
mains du royaume de Gaoga. »
Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet de Gaoga
puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de Yao : il semble, en
effet, bien difficile que les régions montagneuses, situées à l’est et
au sud du Fitri, aient pu être soumises par les Kouka.
Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les Bornouans
sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou Dalatoua) sous le nom
de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois être prononcé Gagâ, ressemble
beaucoup à Gaoga.
C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le royaume
de Gaoga avec celui du Kanem[396].
Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu des
Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du Kanem.
Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors étendue sur le
Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le centre de leur royaume
aurait été Yao.
Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri qu’après
avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, l’hypothèse d’un
royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à rejeter. Il ne reste donc
plus que la solution indiquée, qui semble être la seule plausible.
Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps où cette
tribu commandait au Fitri.
Au XVe siècle, les Kouka du Fitri prélevaient un impôt régulier sur les
Pouls qui habitaient la région nord du Baguirmi actuel. Les diverses
tribus arabes qui vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd
Mousa, Daggageré) étaient parfois aussi obligées de payer un tribut.
Vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe siècle, les Kenga, venus
de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent des relations amicales
avec les Pouls et les protégèrent contre les Kouka. Il est vrai qu’ils
exigèrent pour eux le tribut payé autrefois par les Pouls aux sultans du
Fitri.
La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à ces
derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko (1536-1548),
repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) qui prit le titre
de _mbang_ et créa les grands dignitaires du Baguirmi, agrandit les
conquêtes de ses prédécesseurs. Il réussit également à faire payer un
tribut aux Kouka et aux gens du Médogo. C’est vers cette époque-là,
d’ailleurs, que le roi du Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour
un temps le Fitri à son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les
Baguirmiens, les Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à
faire des incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se
montrèrent si durs envers les malheureux Abou Semen.