Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua cependant à
exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de djerma du Kanem,
d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc.
Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après
l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens
réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda
dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma) et,
craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il quitta
Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les Kreda. Mis
en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays des Kecherda, puis
Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à Doud-Mourra, avec une
lettre dans laquelle il disait au sultan qu’il était resté deux ans chez
les Français, qu’il connaissait leur manière de combattre et que, par
suite, il pouvait lui être très utile.
Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps,
manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr, en remplacement
d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de garder la frontière
occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes réfugiés au Fitri, ainsi
que les Kreda du Baḥr el Ghazal.
Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à Rahad es
Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin de 1906.
_Les tribus kreda._ — L’ancêtre commun à tous les Kreda est un nommé
Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les Kreda forment deux groupes
inégaux : les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se réclament d’un
descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup les plus nombreux,
comprennent : les Ngalamiya ou Yorda, les Noreâ ou Noarma, et les Yria.
Les Kreda comprennent donc, en somme, les quatre fractions suivantes :
Ngalamiya, Noarma, Yria et Karda. Nous les étudierons par ordre
d’importance.
1o _Ngalamiya_ ou _Yorda_. — C’est la plus nombreuse des quatre
fractions[242]. Elle comprend : Brokhara, Tchoandâ, Nedjouma, Chelantâ,
Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ, Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma,
Koderâ (Djihalâ, Mallemâ), Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ.
Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou Nguedjim,
lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc supposer que, tout
comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont le produit d’un mélange
de Gourân et de Boulala.
Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs (Ḥaddâd
cherek).
Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont toujours
été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires, sur lesquels
ils avaient l’avantage chaque fois que les deux fractions étaient seules
en présence. Mais les chefs des Karda avaient reçu du Ouadaï le
commandement de tous les Kreda du Baḥr. Ils prélevaient l’impôt et
servaient d’intermédiaire entre l’aguid el Baḥr et les Kreda. Ils
portaient d’ailleurs le titre de djerma : tels furent, par exemple,
djerma Kebir et son fils djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des
Ouadaïens, avaient alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la
situation changeait lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules
forces ; et, une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté
de Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent
alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même quelques
Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage.
Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre les deux
tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda ʿAmer abou
Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel chez les Kreda
que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le Baḥr pendant un
certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois qu’il ne soit réputé
comme dangereux — la famille de la victime consent à prendre le prix du
sang (100 vaches) et le meurtrier peut rentrer dans sa tribu.
Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en demeure de
chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef resta avec sa
fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce refus en razziant les
Karda. La lutte a continué depuis, et les deux fractions sont toujours
ennemies. Vers la fin de 1906, les Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï),
avec l’aide d’éléments non kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya,
dont plusieurs chefs furent tués.
Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr el
Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les
Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les Karda.
C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres fractions
kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain au Kanem, au
Dagana, à Aouni ou au Fitri ; elles allaient parfois en chercher au
Mourtcha.
2o _Karda_. — Les Karda sont, après les Ngalamiya, la fraction la plus
importante des Kreda.
Ils comprennent : Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker, Bettelouma,
Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ[243], Addéâ, Méchéâ, Senda
(Bedossa, Aouadâ), Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia[244].
Les Bedossa (Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit,
les chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les Kreda.
3o _Noreâ_ ou _Noarma_. — Ils sont moins nombreux que les Karda. Il ne
faut pas les confondre avec les Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên,
lesquels se rattachent aux _Amma Borkouâ_. Malgré l’identité des noms,
il n’existe pas d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en
donner une idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma
de l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma.
Cette fraction comprend les subdivisions suivantes : Béréâ, Aouchéyâ,
Keridâ, Derguima[245], Tchodéa, Madéâ, Todosséya, Bôltiya[246],
Abkourouma, Nouma, Méhméya.
Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera (Ngalamiya), parce
que ces derniers avaient pillé un convoi de bœufs noarma rapportant du
mil du Kanem. Il y a une vingtaine d’années environ, les deux fractions
se battirent vivement pendant deux mois.
4o _Yria_. — Ils sont à peu près aussi nombreux que les Noarma.
Ils comprennent : Koyoma ou Kirdiâ[247], Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma,
Tchangaïma, Ouaharaya, Attéma, Débéréâ[248], Djogochillâ, Bassassâ,
Dogodâ.
_Caractères de la population kreda._ — Comme la plupart des Toubou, les
Kreda n’ont aucunement la physionomie du nègre : les cheveux sont
presque toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les
lèvres minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là
sont moins nombreux que chez les Kecherda.
Les Kreda ont généralement le teint _azreq_, c’est-à-dire noir-gris. Les
autres teintes sont : _akhder_ (litt. : vert), ou bronze foncé, et
_ḥamer_ (litt. : rouge), teinte cuivrée plus ou moins claire. Cette
teinte rougeâtre est la moins répandue. Elle provient d’alliances avec
des femmes toundjour ou des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl,
Dagana). Il est à remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire
semble être plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que,
à ce point de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes
arabes.
D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent pas la
barbe ; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une chevelure longue
et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle des femmes arabes : de
petites tresses qui encadrent le visage. Les petites filles laissent
pousser une longue touffe de cheveux sur le sommet de la tête.
Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est
relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté
corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda et
les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté, à tous
les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations sédentaires
(Kouka, Boulala, etc.).
La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose près,
s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu élevée,
sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne les empêche
pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à la fatigue, à la
chaleur, à la faim, à la soif est proverbiale[249].
Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le lait entre pour une
large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et observent
strictement les pratiques de leur religion. Ils ne pratiquent pas
l’excision des femmes. Ils sont très sobres : ils ne boivent ni merissé
ni khal et ils ne prennent pas de tabac.
Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les
rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et l’adresse
de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le combat. Ils sont
assez courageux, surtout quand il s’agit de défendre leurs troupeaux,
qui constituent d’ailleurs leur seule richesse et auxquels ils tiennent
beaucoup. Les exemples ne sont pas rares de Kreda se faisant tuer bien
inutilement, plutôt que d’abandonner leurs troupeaux.
Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les femmes
gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une certaine
réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs traits, leurs longs
cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh Moḥammed et Tounesi disait
des Gourân : « J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté
remarquable, leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent
jusqu’au cœur. » Les souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient
beaucoup et les aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes
filles pour les envoyer grossir le harem du sultan[250]. Hababa Kili,
femme légitime du sultan ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du
sultan Youssef, appartenaient à la tribu des Kecherda[251]. Le fils de
la première, Aḥmed abou Rhazali, devint même sultan du Ouadaï : pendant
son règne — qui fut court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une
certaine influence à la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les
femmes kreda ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles
femmes, par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles
mènent, sont particulièrement desséchées et flétries.
Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des moutons et
quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux chevaux. Une partie
d’entre eux appartient à une espèce particulière au Baḥr, qu’on appelle
Khèl Ganastô[252].
Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur le reste
de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les Kreda leur font
boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont supérieurs à tous les
autres comme vitesse et comme fond. Ils disent d’ailleurs _Ganastounga
danna bîdi_ : Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est
semblable au piéton. C’est avec ces chevaux que les Kreda chassent la
girafe et l’autruche.
Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux. On dit
qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout blanc et aux
parties noires, animal fantastique qui disparut aussitôt après. Le
produit de ce croisement, qui appartenait à des Arabes, fut acquis par
les Kreda et eut comme descendance les chevaux Ganastou.
Nous avons déjà vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent
s’expatrier pendant quelque temps. Ce temps est variable : un, deux,
trois, cinq ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de
payer le prix du sang (_dia_), avant le retour de celui-ci dans la
tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être jamais
plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le prix du sang
(_dia_), qui est théoriquement de cent chameaux ou de deux cents
vaches[253], n’est dans la pratique que de cent vaches. Pour une femme,
le prix du sang est la moitié du précédent, soit cinquante vaches.
_Régions occupées._ — On trouve des Kreda au Baḥr el Ghazal et au
Mourtcha : les premiers sont nomades, les autres sédentaires.
LE BAḤR EL GHAZAL. — Le nom de « Fleuve des Gazelles » n’est donné au
baḥr que dans la région des Kreda[254] : ceux-ci l’appellent tout
simplement _Fôdi_ (le fleuve), et les Kecherda désignent la partie où
ils ont coutume de passer l’hivernage sous le nom de _Sôro_, dans le
Dagana, le sillon du baḥr est appelé _Massakôry_. A l’ouest de ce
dernier pays, il ne porte plus de nom particulier : il se perd, du
reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois
remplis par les eaux du lac.
Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine indiqué :
c’est une légère dépression, large de 100 à 150 mètres ; comme elle est
couverte de champs de mil sur presque toute sa longueur, l’Européen qui
passe là ne se doute guère qu’il franchit le Baḥr el Ghazal. A l’ouest
de Massakory, le baḥr s’élargit parfois, comme tout près de Zol Mustafa
Belleï : il se divise alors en plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes
petites îles. Il lance à droite et à gauche des ramifications, qui
réunissent entre eux deux points du lit du baḥr ou qui finissent à une
certaine distance dans l’intérieur des terres : les indigènes leur
donnent le nom de _ridjoul el baḥr_ (pieds du baḥr).
Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression s’élargit et
se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr d’une hauteur de 5 à
10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit, il devient bientôt
impossible de reconnaître quelle est la continuation du Baḥr el
Ghazal[255].
Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se
rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux
environs d’El Achim ; il va ensuite en s’élargissant : vers Bir Gara il
atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera, enserre quelques
anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie également des ridjoul, dont
un important, entre autres, qui se dirige vers Mondo. Le sillon est
limité par des lignes de dunes. Plus loin encore, le lit du baḥr
continue à s’élargir et, au-delà de la région où les Kecherda viennent
passer l’hivernage, atteint une ampleur de plusieurs kilomètres : les
limites en sont nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une
façon générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une
végétation plus abondante que sur les abords.
On a maintes fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal
était un affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été
pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient déjà
entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient jadis dans le
baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu par le meurtre d’un
saint homme. Barth recueillait les mêmes renseignements auprès des
habitants du pays et se refusait à croire que le baḥr ait amené
autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou. Nachtigal, au cours de son
magnifique voyage d’exploration, devait solutionner provisoirement le
problème.
D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce
qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de l’écoulement
des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus, Nachtigal — qui, à son
départ de Kouka, s’était muni d’un excellent anéroïde — constata que
l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du niveau du lac. Il trouva
d’ailleurs, dans ces régions, une grande quantité de vertèbres de
poissons et de débris de coquillages. Se basant sur les observations
faites et sur les renseignements donnés par les habitants du pays, il
conclut en disant que « jadis le Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du
lac dans les immenses dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou
Sud[256]. »
Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal et
soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la vraie. Le
dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la région du Bodelé
et du Borkou doit se trouver à une altitude supérieure à celle du
Tchad : les observations, faites avec des anéroïdes par Nachtigal et le
capitaine Mangin, auraient été systématiquement faussées par le centre
de basse pression qu’est le lac[257].
La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui confirmèrent
pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal pour l’Egueï, le
Toro et le Korou. De l’ensemble des observations faites, elle conclut :
« 1o Que la cuvette tchadienne se continue, sans transition sensible
d’altitude (dunes mises à part) et sans différenciation morphologique,
par les terrains (Kanem, Chitati, Manga) qui la bordent à l’Est et au
Nord ; 2o qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du
Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on trouve à
80 mètres en contre-bas du Tchad.
Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de « Pays-Bas du
Tchad » toutes les régions situées au niveau ou en contre-bas du lac et
nous les avons divisées en deux catégories :
1o La région de steppe située en bordure et sensiblement au même niveau
que le lac et qui comprend, du Sud vers le Nord par l’Est : le Baḥr el
Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le Chitati, le Manga ;
2o La région désertique située au Nord-Est du lac et franchement en
contre-bas : l’Egueï, le Toro, le Korou, dont l’ensemble constitue le
Bodeli. »
La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr el
Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points d’observation ne
diffère pas sensiblement de celle de la nappe liquide du Tchad. « Ceci
est d’ailleurs d’accord avec tout ce que l’on a pu savoir de certain sur
l’envahissement du Ghazal par le Tchad à l’époque des fortes crues. Et
cela nous permet de dire en toute certitude que, pour la partie comprise
entre le lac et Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est ni un affluent, ni
un émissaire, mais un simple prolongement du Tchad.
Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre
Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant que
des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger à
l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son parcours,
et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue depuis
Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain va donc en
s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou vers le Tchad.....
Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde, le
géologue de notre mission, « des dépôts sédimentaires et non
alluvionnaires », et l’envahissement de l’Egueï, du Toro et du Korou à
une époque relativement récente par des eaux tranquilles est, d’après
lui, un fait certain....... M. Louis Germain, le distingué spécialiste
du Muséum......., conclut ainsi : « Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou
et le Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et
certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme surface
d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui, probablement, étaient de
peu d’étendue[258]. »
Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un véritable
prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le contre-coup des
variations du lac. En ce qui concerne les quarante dernières années, il
est possible de savoir, dans une certaine mesure, jusqu’où arrivait
l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la région appelée Karga[259] par les
indigènes.
En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100 kilomètres dans
l’intérieur des terres.
Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au Fitri,
voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs chevaux. En mai
1873, il n’était plus possible de repasser le baḥr au même endroit
(vraisemblablement Tororo[260]) et les Oulâd Slimân, retour du Fitri,
durent chercher vers le Nord-Est un emplacement plus favorable. Les
indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el Ghazal allait reprendre
possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelé[261].
En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El Gara et il
estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe liquide
remplissant le baḥr.
Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent et le
village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895. Doum-Doum,
Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles. L’eau du Baḥr el
Ghazal[262] finissait alors entre Kondjerti et El Achim, et tous les
ridjoul étaient encore pleins d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou
Sourra, Abou Taïbé, Kankouri, etc.).
Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors du
passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la région
Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse de recul
s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine de kilomètres
vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906). La région de l’eau
du lac ne commençait que là pour continuer à l’ouest de ce village : les
Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la terre ferme — alors qu’au début de
l’occupation du Territoire (1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient
à Berirem le mil destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous
avons déjà dit que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en
octobre-novembre l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri[263].
On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou sulfatée : il y
a aussi du natron en certains endroits, par exemple à Koal. A une
journée de marche environ au nord de Massakory, tout près de Koloula
Semaïla Madi, il existe une grande mare natronée très connue dans le
pays. Les troupeaux du Dagana et beaucoup d’autres troupeaux,
appartenant à des habitants du Kanem ou à des Arabes qui hivernent dans
le Baḥr el Ghazal, viennent tous les ans y faire une cure, au début de
la saison sèche. Les Arabes y prennent des chargements de natron, avant
de partir pour le Fitri : ils peuvent ainsi faire boire de temps en
temps à leurs chameaux une solution d’eau natronée ; les chameaux en
sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand
bien[264].
Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre Koal et
Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent palmiers-doum, nabaq,
makhèt, etc. L’eau est généralement peu profonde : 3 et 5 mètres. En
certains endroits, il suffit de gratter légèrement le sol ; en d’autres
points, au contraire, il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a
des _nayalas_ : on appelle ainsi les puisards qui, creusés peu
profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol comme
une source.
Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent avec leurs
troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils vivent en paix
avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner facilement en mil soit au
Kanem, soit au Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était pas de même
autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité avec leurs voisins
et ils faisaient une bien plus grande consommation qu’aujourd’hui de
fruits sauvages tels que le doum, le hadjlidj, le nabaq, le makhèt,
etc., ainsi que de graminées comme le kreb, l’abou sabé, etc.
LE MOURTCHA[265]. — Le Mourtcha est un pays également sablonneux, ondulé
et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le lit de l’ouadi Rima que
l’on trouve des épineux assez denses. Ailleurs, les arbres sont rares et
rabougris et n’offrent même pas un léger abri contre la chaleur du jour.
La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des Oulad
Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques maigres
épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le _brhèl_, que
les Gourân appellent _goâr_. Ajoutons que, à la saison sèche, il n’y a
pas une goutte d’eau et qu’on ne peut pas imaginer alors région plus
désolée. Les rares animaux qui l’habitent doivent être d’une sobriété
remarquable.
Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle les
Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les puits ont
une profondeur de 50 à 60 mètres : mais ils sont solidement construits,
et aménagés de telle sorte que plusieurs personnes peuvent tirer de
l’eau en même temps.