durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces nomades,
obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le Fitri, ont mené une
existence pénible : mal vus des sédentaires, en butte à l’hostilité des
Kreda, razziés par les Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient
guère prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri
faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout s’est
arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï, qui ont
permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.
Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur
soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne
reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils pourront
vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de méharistes.
Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes fractions
toubou du Kanem.
_Gadoâ_ ou _Gadouâ_ — Cette fraction vit dans la partie orientale du
Chitati : elle est le produit d’un mélange de Toubou et de Kanembou.
Avec elle vivent de nombreux Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd
cherek), Ḥaddâd forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag
(Ḥaddâd gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a
également des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ
de la tribu des Madâ[228]. Sédentaires pendant l’hivernage, les Gadoâ se
déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. Cette tribu, qui
est une des plus importantes du Kanem, a joué autrefois un grand rôle.
Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des Gadoâ,
Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes leurs
expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux services par sa
connaissance du pays et des habitants. De plus, la tribu nomade des
Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de se procurer le grain
nécessaire à sa substance. Grâce au travail de l’élément sédentaire de
sa tribu, Hallouf était toujours à même de leur en céder.
L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur toutes
les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en 1871 : des
dissentiments se produisirent entre les Oulâd Slimân et les Gadoâ, entre
ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après quelques pillages réciproques, la
lutte éclata ouvertement en 1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati
razzié. Les Gadoâ demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de
Hazaz, l’ancien compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle.
Les Gadoâ se réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au
Chitati que ceux qui n’avaient rien à perdre, les _mesâkin_.
Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix avec
les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à payer un tribut
aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les Gadoâ ne leur envoyaient
que du bétail de peu de valeur (_bâṭel_) et qu’ils n’accordaient qu’une
maigre hospitalité aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut
mandé par ʿAbd el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut
mis en prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent
l’ordre de l’assommer à coups de massue (_seder_). Les Oulâd Slimân
pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf (Nanazèn), un autre
fils de Barka Hallouf reçut le commandement de la tribu. On ne tarda pas
à lui reprocher d’avoir caché du bétail dans les îles du Tchad : il fut
destitué. Koukounni ne fut pas remplacé et la tribu resta sans chef
pendant quelque temps. Plus tard, kêdela Méla fut mis à la tête des
Gadoâ et, après lui, fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui
payaient un tribut aux Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de
ces pillards, jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère
de discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti pour
les Miaïssa.
_Youroâ._ — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il y en a aussi
quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait apparentée aux Noreâ de
l’oasis de Oun.
_Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba._ — Tribu sédentaire quelque peu
mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le Chitati, à côté des
Gadoa, et dans le Liloa, à côté des Dogorda.
On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur la
Komadougou.
_Ouandala._ — Étaient autrefois très nombreux dans la partie ouest du
Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise par
les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse à l’ouest
du lac.
Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du territoire
de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec l’autorité anglaise : un
chef influent, Aba Senoussi, fut même condamné à être pendu.
Actuellement, les Ouandala sont surtout installés au nord de la
Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi (pays de Kadjel). Lorsque nous
occupâmes cette région, un poste militaire fut aussitôt créé à
Turbanguéda, sur la Komadougou.
Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil, mais
leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques Kecherda
(Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec eux.
Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent le
campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed Kosso ; un
troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa soumission en décembre
1907.
Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie ouest
du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa Maïmi.
_Dogorda._ — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de Oun et aux
Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans le Liloa (ou
Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé pour ses dattiers.
Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci vinrent
s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils furent obligés de
reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui continuèrent d’ailleurs à les
piller de temps en temps. Les Dogorda servirent d’auxiliaires à leurs
vainqueurs, dans la lutte contre les aguids el baḥr. C’est ainsi, par
exemple, qu’ils prirent part au combat d’Abou Chatên contre l’aguid
Keneticha et que, plus tard, l’aguid El Gadem fut tué par eux.
Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux. On raconte que les
Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un grand
nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta aussitôt
pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi les guerriers de
la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre et
continuèrent la lutte.
_Haoualla_ ou _Famalla_. — Seraient apparentés aux Dogorda. Les Famalla,
qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à l’est du groupe de Bir
Alali, dans une région riche en dattiers. Leur chef porte le nom de
_Médelâ_. C’est pourquoi on donne très souvent aux gens de cette tribu
le nom de _Nas Médelâ_ ou, tout simplement, _Médelâ_. Ils sont
sédentaires. Les Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd
Slimân.
_Koumosalla_ et _Oulâd Salem_. — Au nord et au nord-ouest de Mao. Ils
sont sédentaires. On les appelle _Nas Kaïgamma_, du nom de leur chef.
Ils seraient venus du Baḥr el Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure
race toubou et Nachtigal croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza
et de Boulala.
_Yoroumma_ ou _Yorouma_. — Vivaient autrefois dans le Manga et étaient
en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de notre arrivée dans le
pays, une partie de ces Toubou se réfugia au Borkou.
Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une fraction
porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les Kecherda forment
actuellement deux groupes : ceux de l’Est habitent, au nord du Fitri, la
région appelée El Harr et vont hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord
de Koal ; ceux de l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans
le cercle de Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est
pourquoi les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï
et du Baḥr el Ghazal.
_Abourda_ ou _Ouorda_. — A l’est de Mondo. On en trouve également du
côté du Manga, vivant près des Gounda (d’origine tibestienne) et des
Aterêta (d’origine borkouane).
Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel.
_Oreda._ — Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de
Dibinentchi. Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim.
_Noreâ_ ou _Noarma_. — Kreda de la tribu de même nom, laquelle habite le
Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec les Noreâ de Oun. On trouve
quelques-uns de ces Kreda à côté de Mondo et au nord de Mao.
_Bogaréâ_ ou _Oulâd Bouguer_. — Kreda de la tribu des Karda, qui vivent
en sédentaires dans la région de Iagoubri, entre Ngouri et Mao. Leur
chef porte le titre de _kachkadela_, composé du mot kanembou _kachalla_
(ou _kadjalla_) et du mot toubou _kêdela_, qui servent tous les deux à
désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux Kanembou, comme
d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le sud du Kanem.
_Djoura._ — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du Baḥr el Ghazal.
Ils vivent en bons termes avec les Karda.
* * * * *
TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU LAC[229]
Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac Tchad ;
plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un nom particulier.
_Mousso_ ou _Moussôou_. — Appelés Kangou par les Kanouri. Sont peut-être
originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on trouve les puits de Massoa ou
Moussôou.
Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se sont
mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en territoire
français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou dépendaient autrefois des
Ouandala, auxquels ils payaient un impôt.
_Kabeto._ — Très anciennement fixés au Bornou. Ils habitent le pays au
sud de la Komadougou.
_Madâ._ — Dans le nord du Bornou anglais.
_Ladama_, _Hédirdé_. — Dans le Kadjel. Les Toubou du Kadjel cultivent le
mil ; ils possèdent des bœufs, des moutons et quelques rares chameaux.
_Adoumara._ — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des chameaux dans le
Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de Chirmalek et ne
possèdent que des bœufs et des moutons.
_Tedâ._ — On trouve des Arinda dans le Kadjel.
Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de l’Ouest,
dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par Bilma, ils
restèrent quelque temps à Agadem : chassés de ce pays par les razzias
incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer avec les Kecherda, dans
les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque ceux-ci quittèrent le Kadjel
pour remonter vers le Nord, les Gounda revinrent à Agadem. Mais ils n’y
restèrent pas longtemps et retournèrent s’installer définitivement avec
les Kecherda. Les deux tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées.
* * * * *
[Note 227 : Capitaine Colonna de Leca, _Voyage à travers le Sahara_
(_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1909).]
[Note 228 : En toubou, _madâ_ signifie « rouges » et correspond à
l’arabe _houmr_.]
[Note 229 : Voir l’article du capitaine Martin, _Notes sur les Toubous_
(_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).]
V
LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ
* * * * *
Nous allons étudier maintenant les Toubou vivant dans le Baḥr el
Ghazal : les Kreda et les Kecherda.
Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï : Kreda, Noreâ et
Cherafadâ.
Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française.
I
LES KREDA
Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction la plus
nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en croire la
tradition, d’un pays appelé Lougoum. « Lorsque les Arabes venus de la
Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem, une partie de nos gens
suivit Maï Denâ[230] ; les autres restèrent au pays de Lougoum, sur les
bords du Baḥr er Rigueïg[231]. Ce n’est que plus tard que nos aïeux
descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où nous
sommes encore. » Ils célèbrent, dans leurs chansons, les délices du pays
de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il n’y a pas de pays
comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum est, d’après les Kreda,
le paradis du monde.
_Lougoum tchosô_, Lougoum est un beau pays ;
_Ferâ montô_, il y a de nombreux troupeaux de vaches ;
_Askâ montô, etc.._, beaucoup de chevaux...
Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers le Sud
pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au change. _El
baḥr meskenna djidoudna_, disent-ils : le baḥr a appauvri nos aïeux.
_Fôdi abba ntrô_, Le baḥr de nos pères ;
_Dézeâ ntraou_, de nos aïeux ;
_Moskenter_, nous a appauvris ;
_meskin djênto, etc.._, nous a rendus « mesâkin »...
Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el Ghazal, où
ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région nord du Baḥr, car,
à ce moment-là, la région moyenne était occupé par les Arabes : à
l’Ouest, les Dagana ; à l’Est, les Oulâd Hemed.
Vers la fin du XVIIIe siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au
Sud et entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la
possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les Arabes
furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en dernier lieu,
par le départ définitif des Arabes Dagana (1868).
Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé la
région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à demeure.
L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal et le Mourtcha, et ce dernier
pays se couvrit de nombreux villages kreda.
Dans le _Voyage au Ouadaï_, Nachtigal écrit, à propos des Kreda : « Les
Toubou étaient jadis sédentaires dans le Baḥr el Ghazal, et ils étaient
alors sous l’autorité du Bornou. Mais après qu’Arous[232] et Kharout es
Saghir[233] les eurent razziés à plusieurs reprises, ils abandonnèrent
leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des
établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et
de Rimela, où ils viennent résider temporairement ».
L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà de
Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son père, était
allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru chez les Kreda.
Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la première fois, les aguids
ouadaïens vinrent piller le Baḥr el Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed
Chérif, Guignek et le djerma Saber, qui étaient en lutte avec le sultan,
se réfugièrent au Baḥr. Ils y furent rejoint, battus, et, par la même
occasion les Kreda furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses
adversaires du côté du Chari[234]. Cette année-là — qui fut, pour le
Kreda une année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous
le nom de _Senet omm adhem_ سنة ام عظام : l’année des ossements. On ne
voyait — paraît-il — qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr
el Ghazal.
A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie d’entre
eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr el Ghazal. Il
n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans quelques villages du
Kanem. Voici comment les premiers villages furent installés au Mourtcha.
Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient leurs troupeaux jusqu’à
Er Remeli. Puis quelques _mehadjirin_[235], مهاجرين, trouvant le pays à
leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la terre se prêtait
bien à la culture du mil, allèrent demander à Moḥammed Chérif la
permission d’y installer un village. Ils ajoutèrent que leur exemple
serait bientôt suivi par d’autres Kreda du Baḥr el Ghazal. La permission
fut accordée et les Kreda construisirent quelques villages dans la
région d’Er Remeli. Mais Er Remeli se trouvait sur la route des
Ouadaïens, lorsque ceux-ci se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les
aguids et leurs troupes ont été de tous temps un véritable fléau pour
les pays traversés. C’est pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif,
les Kreda sédentaires commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent
s’installer progressivement dans la région qu’ils habitent encore
actuellement, le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages
les plus méridionaux.
Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été
sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des
villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que
temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux, ils
reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof (1874-1898), ce
fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb, _mangea_ les Kreda de telle
manière que beaucoup de ces malheureux, n’ayant plus rien, furent
obligés de construire des villages et de semer du mil, afin de pouvoir
vivre. La seconde fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut
lorsqu’une épidémie bovine, _em massarin_, décima leurs troupeaux. Mais,
comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent pas
longtemps.
Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les Kreda à
devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais sédentaires. D’une
façon générale d’ailleurs, des gens qui ont toujours été nomades se
résignent difficilement à renoncer à leur vie libre et
indépendante[236]. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le font que
si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous venons de
parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible par le climat
humide des nouvelles régions où ils se sont fixés (Arabes Dagana,
Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend sans peine, que
s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un mauvais œil leurs
déplacements continuels[237].
Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée dans le
pays, ils se battaient avec la plupart de leurs voisins : habitants du
Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni, Boulala du Fitri, etc. Il faut dire
aussi d’ailleurs que, indépendamment des attaques qui étaient une
riposte à des agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de
bœufs de ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient
bien des convoitises.
_Ouachîla iertchentô bi sontôdo_
_Kinîna zaïla iertchentô Fadalassoudou_
_Bagreï Massnia karnak iertchentô....._
_Kouga Ouarado iertchentô, etc._
C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les Arabes
Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons plus tard
que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et ʿAli oueld
Handja furent les derniers héros de cette lutte.
Du côté d’Aouni, c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement,
au grand galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons
qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient aussi
femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite rapidement. Il
était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant donné le petit nombre
de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre des adversaires très bien
montés et s’enfuyant dans un pays où l’eau est relativement rare. Mais
il leur arrivait de temps en temps de tomber en nombre sur les Kreda et
de leur infliger de bonnes leçons.
Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également chez ceux-
ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des enfants. Les
Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les Kouka, ils
n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus. S’ils les
atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas toujours à leur
avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un campement ennemi, les
Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux enfants.
Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les Dalatoua
aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de leurs hommes,
des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches empoisonnées de ceux ci
inspiraient aux Kreda une terreur salutaire[238].
Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au Baḥr el
Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes étaient armés
de fusils[239]. Les aguids el baḥr protégeaient les Kreda d’une façon
plus ou moins efficace, car il arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis
en fuite par les Oulâd Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne
pouvaient guère lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables
adversaires ; et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil se
battit avec les Kreda près du puits d’Alakhérit et en tua environ 300.
Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois quitté le
Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus depuis et
partageaient le sort des Kreda.
Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait nullement les
populations soumises de se piller réciproquement et de se battre entre
elles, d’une façon à peu près constante. Les Ouadaïens, par leurs
querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs que donner l’exemple.
Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr, aguid el
Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus grande partie
de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs sujets avaient à se
défendre par leurs propres moyens contre les incursions des ennemis du
Ouadaï. La lutte contre ces derniers (Oulâd Slimân et autres Ouassali,
Dazagadâ du Kanem) avait commencé sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid
el Baḥr qui était chargé de les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré,
lui servaient d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les
Toundjour, etc.
Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent les
Kreda avec bienveillance : tels furent Bechara et Atoca[240]. L’aguid
Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne brillait pas par son courage. Une
fois entre autres que, selon la mode ouadaïenne, il venait de percevoir
un impôt en razziant les Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci
d’avoir à leur restituer les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque
tout, pour éviter un conflit avec ses administrés. Il dut se contenter
de bien peu de chose qu’il alla remettre au sultan.
Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était alors sous
ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la lutte contre
les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a laissé une grande réputation de
bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré de près
avait mis le feu à son turban (_kademoul_). Comme Keneticha restait
impassible, ses gens se précipitèrent pour éteindre le feu. Et lui de
les rassurer, en disant que « le feu ne pouvait pas brûler le kademoul
d’un chef ». Il se battit deux fois avec les Oulâd Slimân : il fut
vainqueur la première et battu la seconde.
El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son frère,
bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un combat livré
aux Dogorda.
Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an : il avait peur des
Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi Chaïb. Les
indigènes appelaient celui-ci _Kolo madé tchodogo_[241], parce que son
œil unique était tout rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un
diable (_chèïṭân_). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de
Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il
razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que les
Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et jusque sur
le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant Mandjaffa (1894).
Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit mettre à
mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le Dagana, les Assâlè
et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid à la place de Guelma,
il fut tué devant Am Dem (1902), dans la lutte entre Doud-Mourra et
Aḥmed abou Ghazali.
A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le pays (fin
1899) : le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier 1902), Yao aussi
(1902). Indépendamment de notre présence, la lutte entre Aḥmed abou
Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et Doud-Mourra ensuite, avait
empêché les aguids el baḥr de paraître chez les Kreda.
Au début de notre installation dans le pays, les Kreda pillèrent comme
par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem. Mais la
riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi quelques razzias,
ils commencèrent à demander l’aman. Les dissidents furent malmenés et,
en fin de compte, tous les Kreda du Baḥr el Ghazal se soumirent (1904).
Ceux du Mourtcha continuèrent à appartenir au Ouadaï (aguid el
Moukhelaya).