_artemisia herba alba_). Le « semen contra », à doses faibles, agit
comme emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des règles ;
à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant contre les ascarides
lombricoïdes, vers intestinaux très communs dans l’enfance, surtout de
trois à dix ans. Ces deux propriétés du chîḥ expliquent le port de cette
plante comme préservatif par les femmes et les enfants.
M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de l’Afrique, le
chîḥ désigne également une sorte d’armoise (_artemisia alba_) ; chez les
nomades pauvres, on en fait une infusion qui remplace le thé.]
[Note 186 : « La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée,
ridée, ayant l’air d’une vieille pourvoyeuse..... Elle avait la face à
découvert, mais quelle face ! quel museau ! »]
[Note 187 : C’est la traduction donnée par le cheïkh. Elle ne paraît pas
cependant être tout à fait exacte. Nous avons déjà vu que _meï_, _maï_,
veut dire « sultan ». Le mot teda _labou_ est probablement le même que
le mot dazagada _laou_ (la suppression du _b_ est très fréquente dans le
dialecte méridional). Or, _laou_ signifie « ami, camarade ». _Meilabou_
voudrait donc dire « ami du sultan ».]
[Note 188 : Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, nous renvoyons
le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, _Marabouts et Khouan_. Alger,
1884, p. 481-515. — Duveyrier, _La confrérie religieuse musulmane de
Sidi-es-Senoussi et son domaine géographique_. Paris, 1884. — Depont et
Coppolani, _Les confréries religieuses musulmanes_. Alger, 1897, p.
544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_
(traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.]
[Note 189 : Rinn, _Marabouts et Khouan_, pages 485-486.]
[Note 190 : C’est ce qu’on appelle _bidʿa_ « innovation » qui a donné
lieu à de nombreuses polémiques. Cf. Goldziher, _Vorlesungen über den
Islam_, p. 281 et suiv.]
[Note 191 : « Le Soufisme, comme son nom l’indique en partie, n’est
autre chose que la recherche, par l’exercice de la vie contemplative et
les pratiques pieuses, d’un état de pureté morale et de spiritualisme
assez parfait pour permettre à l’âme des rapports plus directs avec la
Divinité. » (Rinn.)]
[Note 192 : C’est, en effet, la tactique employée par les émissaires
senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous sur les confins du
Kanem ; à l’heure actuelle, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Toubou
dissidents forment la majeure partie des guerriers qui combattent notre
domination.
Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent radicalement
modifiées par le fait de notre installation en Afrique Centrale, et,
depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues politiques et à la
force des armes pour nous chasser de ce pays.]
[Note 193 : Moḥammed el Hachaïchi.]
[Note 194 : Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, était mort d’une
maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé quatre enfants :
l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à la zaouia de Djarhaboub ;
le second, Si Aḥmed Chérif, avait un peu plus de vingt ans à la mort de
son oncle.]
[Note 195 : Ces Touareg vivent en partie au Borkou et dans l’Ennedi. Les
autres se trouvent sur les confins du Tou ; des Azdjer de Guedasen
habitent l’oasis de Waou, au nord du Tibesti.]
[Note 196 : _Khouan_, frères en religion.]
[Note 197 : Moḥammed el Hachaïchi.]
[Note 198 : Indépendamment de la traite des esclaves et de la
contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font le
commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis, parfums,
thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des étoffes. Lors de
la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia une grande quantité de
ces articles.]
[Note 199 : Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des renseignements
intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à ces derniers temps,
entre la Cyrénaïque et le Ouadaï.
« Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques négociants de
Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui, partant de cette
dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes sortes de
marchandises : étoffes, sucres, thé, etc. (n’oublions pas les armes et
munitions de guerre). Elle reste trois mois en route et, arrivée à sa
destination, charge pendant 25 jours des plumes d’autruche, des dents
d’éléphants, des peaux (et elle achète des esclaves). Sauf incident,
elle est de retour à Benghazi moins d’un an après son départ. C’est le
cheikh Sidi El-Mahdi qui a ouvert cette voie au commerce. Les caravanes
traversent la région de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa
résidence ; grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et
Ouadaï qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime
d’un vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau. » (_Voyage au pays
des Senoussia_, page 59.)]
[Note 200 : Un missionnaire de la Senoussia avait même promis le paradis
à ceux qui assassineraient l’explorateur.]
[Note 201 : L’oasis de Djanet est une dépendance de l’Algérie-Tunisie ;
elle se trouve d’ailleurs à portée des méharistes d’In-Salah.]
[Note 202 : _Zériba_, haie, clôture d’épines rapportées.]
[Note 203 : Les indigènes aiment à raconter que le vieux Senoussi avait
prédit la chose.]
[Note 204 : Ce sentiment n’est pas particulier aux Senoussis. D’une
façon générale, les Arabes de la Tripolitaine n’aiment point les Turcs,
qu’ils tiennent pour des étrangers, uniquement préoccupés des impôts à
faire payer par les habitants du pays. Les procédés en usage dans
l’administration ottomane, les abus fréquents qu’elle commet ne font
qu’augmenter cette aversion ; d’autre part, les soldats turcs, envoyés
pour faire rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les
Arabes, qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand
nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les
taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré émigrer
en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement dans la
Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays à une
administration régulière.
Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti dès
1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne dans le
vilayet, avait déclaré que le pays était las de la domination ottomane.
Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne entre
Turcs et Senoussis : « Je dois dire à ce sujet, écrit-il, que les Turcs,
même ceux des classes élevées, sont mal disposés envers le cheikh El
Mahdi..... De son côté, le cheikh El Mahdi ne sympathise pas avec eux,
c’est du moins ce que j’ai constaté quand je fréquentais les Khouans.
« Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à Mourzouk, me
raconta le fait suivant : Le grand Sidi Moḥammed Senoussi aimait si peu
les Turcs qu’un jour il appela sur eux la malédiction divine en disant :
« O Dieu, faites que toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de
la terre, ce pays soit occupé après eux par les Européens ! » (_Voyage
au pays des Senoussia_, page 106.)]
[Note 205 : Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État éclairé, intelligent
et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre dans le premier ministère
libéral qui fut constitué par les Jeunes-Turcs, après la révolution du
23 juillet : il mourut presque aussitôt.]
[Note 206 : C’est Djelal qui faillit faire occuper l’oasis de Djanet (à
l’ouest de Rhat), située dans la zone d’influence française.]
[Note 207 : A ce point de vue, l’occupation de la Tripolitaine par les
Italiens ne peut avoir que de bons résultats.]
[Note 208 : Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, avait été envoyé
à Bardaï.]
[Note 209 : Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 chameaux quitte les
pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du sel à Fachi.]
[Note 210 : Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux « Toubou-
Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du cheïkh Moḥammed et
Tounesi.]
[Note 211 : Signalons également, quoique le fait ait une importance
beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En janvier 1909, une
reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant des Djagadâ soumis et des
Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, partit du Kanem et se
heurta dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal, à un rezzou
senoussi de 400 fusils. L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec
une rapidité déconcertante : nos auxiliaires furent décimés et un grand
nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.]
[Note 212 : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910.]
[Note 213 : On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il restera encore
le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le Kordofan et le Baḥr
el Ghazal : El Facher ne se présente pas comme l’aboutissement direct de
la route caravanière venant de Koufra et ne saurait, à ce point de vue,
remplacer Abéché. D’autre part, en supposant que de fréquentes relations
s’établissent entre les pays senoussis et le Darfour, les caravanes
risqueraient fort d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda,
qui a déjà parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que
Si Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan ʿAli
Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en Afrique
Centrale : mais tout cela ne saurait compenser la perte du Ouadaï pour
l’Islam irréductible et, au surplus, toute tentative de la confrérie des
Senoussis pour établir sa domination politico-religieuse au Darfour est
destinée à échouer complètement.]
[Note 214 : A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi écrit ce
qui suit : « L’esclavage se pratique ostensiblement ; quand le
gouvernement apprend qu’un homme vend des esclaves, il se fait donner
par lui quelque cadeau important et il n’y a pas de poursuites ».]
[Note 215 : La proclamation en langue arabe, que le général Caneva vient
d’adresser à la population de Tripoli, s’appuie très habilement sur la
nature toute particulière des rapports entre Turcs et Arabes : le
général dit « que le roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes
non pour subjuguer le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le
réduire en esclavage comme sous la domination turque, mais au contraire
pour lui rendre ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre
les usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer. »]
[Note 216 : On sait que Doud-Mourra, chassé du Massalit, a dû faire sa
soumission et est interné à Fort-Lamy.]
III
LES AMMA BORKOUA
* * * * *
Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte dazaga des Toubou du Sud,
leurs voisins, présentent à peu près le même type que ceux-ci, « un
tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc ».
Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées pour
leur dattes ; _timbé Borkouâ_, plus grosses que celles du Kanem. L’oasis
de Boudôou, au nord du pays, est surtout connue par ses mares d’eau
natronée et d’eau douce. Il y a en particulier un grand rahad[217], où
il suffit d’enfoncer le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir
une source assez considérable. L’eau natronée est recueillie et versée
sur des rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec
lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le
commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient
autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des _gabag_ et du
_thèb_[218]. Le sel est également exploité dans des carrières, comme à
Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors rouge et terreux (_milḥ
aḥmer_) et moins estimé que l’autre.
Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des sédentaires. Les nomades
constituent l’élément le plus important : la plupart d’entre eux sont
désignés sous le nom de _Boulguedâ_. Avant l’installation d’une unité
méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali d’abord, à Zigueï ensuite — ils
faisaient paître leurs troupeaux dans l’immense dépression qui s’étend
au sud du Borkou, dépression que remplissaient jadis les eaux du Tchad
amenées par le Baḥr el Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans
leur oasis du Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques
céréales du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler,
les captifs et les serfs.
Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à fuir
leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont installés au
Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs chameaux, du côté de
Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, les Boulguedâ se déplacent
dans la région marquée par le Tibesti méridional, le Borkou et le nord
du Ouadaï. Ils entretiennent des relations amicales avec les Tedâ du
Tibesti, notamment avec ceux de l’enneri Marmar. Enrôlés par la
Senoussïa, ils secondent l’action antifrançaise de cette secte et
prennent une part active aux rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et
l’Aïr.
Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et vivaient
sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces derniers temps,
les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à notre prestige par
les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed
et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les ont incités à abandonner
notre cause. Nous avons perdu en eux d’excellents auxiliaires, qui
eussent pu rendre de précieux services, le jour où on se décidera enfin
à agir au Borkou.
Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des Djagadâ,
ou Diagadâ[219]. Ces nomades circulaient autrefois dans l’Egueï et le
Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans le Borkou, leur appartenait. Les
Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à l’autorité française.
Les Sangadâ[220] étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, et leur siège
au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr Tigré.
Les Daleâ ou Daliâ[221] qui avaient leurs pacages dans le Tiggui, au
nord du Bodelé, sont originaires du Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres
braves et entreprenants : ils habitent actuellement la palmeraie de
Kirdimmi.
Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud du
Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur appartenait. Cette
fraction, commandée par le kêdela Agré au moment du voyage de Nachtigal,
exerçait une sorte de suprématie sur les autres tribus.
Les Irié ou Iria[222], originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, passaient la
plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils résident actuellement
à Ngourr Mâ.
Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions nomades : les
Ankatzâ et les Noreâ.
Les Ankatzâ, ou Nakatzâ[223], seraient un mélange de Bideyat de l’Ennedi
et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ ou Noarma vivent avec eux.
Cette tribu est nombreuse : elle est très riche en troupeaux et
possèdent beaucoup de fusils. Elle avait autrefois ses pâturages dans le
Djourab ; son siège au Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre
de captifs (_agra_, _kamadja_) cultivaient la terre et ramassaient les
dattes. Notre action dans ces pays a rendu la liberté à un certain
nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à abandonner le Djourab. Ceux-ci
— qui sont d’ailleurs des musulmans fanatiques — ne nous le pardonnent
point : ils sont devenus les auxiliaires ardents des Senoussis et
razzient nos protégés. La plus grande partie d’entre eux nomadise
actuellement dans la région d’Am Chalôba.
Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont toujours été
unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. Ils combattaient
les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe desquels vivaient les
Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda
et allaient piller également, vers l’Est, les régions tributaires du
Darfour.
Les sédentaires, ou Dongosâ[224], habitent principalement les oasis de
Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont beaucoup moins purs que
les nomades, qui les méprisent et auxquels ils sont assujettis.
Cependant les Yârda, quoique sédentaires, jouissaient autrefois d’une
certaine indépendance. Les gens de Yên (Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les
plus nombreux. Leur oasis est à 3 km. du fortin senoussi de ʿAïn
Galakka. « Les Yenoâ occupent environ 300 cases. Leur chef, Soukou
Bangaï, est très dévoué aux Snoussis ; il recrute les travailleurs,
garde les chameaux du poste et fournit les courriers..... C’est à Yên
que les captifs et les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et
viennent dormir. Partout apparaissent les traces de la protection du
poste : des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des
Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et attestent
les services qu’ils ont rendus à la bonne cause[225]. »
Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays redevient
désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers entre ces deux oasis
et elles sont simplement réunies par une piste que jalonnent quelques
puits. On trouve un petit groupement de Tedâ au nord du Borkou, à
Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante est habitée par quelques
Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) et Tourkôché.
Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd Slimân,
des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, traqués de tous
les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, menaient une
existence des plus précaires. Ils construisaient de grandes échelles
avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour se réfugier sur les
quelques rochers isolés que l’on trouve dans le pays. Ils accumulaient
dans ces forteresses naturelles tout ce qu’ils avaient de plus précieux,
des vivres et de l’eau, et ils pouvaient ainsi attendre le départ de
leurs ennemis. Leur situation est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân
sont actuellement les maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est
point amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout ce
qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et ce sont
toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se soustraire aux
exactions et dissimuler les emplacements de leurs villages. Voici, du
reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à ce sujet. « Conduits un
jour par des traces fraîches jusqu’au pied d’un piton où rien
n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet une étroite entrée, fermée
par de lourdes pierres. Un petit village avait trouvé là son refuge
contre les Blancs et il fallut, pour entrer, parlementer longtemps.
Enfin un à un les vieillards, les femmes, les adultes sortirent et le
chef nous dit d’une voix tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda.
Je ne compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge
tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, aujourd’hui
contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs à qui tout le
monde en veut[226]. »
Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme _kirdi_ par les Arabes et les
Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent du lakbi, mais ils n’en sont
pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux est d’ailleurs
stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux adeptes parmi les
Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.
Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après la
défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. Depuis
l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et l’installation
d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, la
possession du Borkou est devenue pour les Khouân une question vitale. Ce
pays est leur grenier, leur seul centre de ravitaillement dans la partie
méridionale des contrées où ils règnent. D’autre part, la présence des
Français au Borkou amènerait nécessairement la soumission de la plupart
des dissidents et barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci
seraient forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et
perdraient, de ce fait, une grande partie de leur puissance : au
surplus, le coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur.
C’est pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens
l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont fait
appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement et
mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, le
drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste peu
amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait pour
nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons toutefois
qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou par nos troupes
et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance nos derniers ennemis en
Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront point fâchés.
* * * * *
[Note 217 : Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).]
[Note 218 : Graine odoriférante.]
[Note 219 : Appelés aussi _Moussôou_, _nas Oda_.]
[Note 220 : _Koroâ_ ou _Dabous Hallal_.]
[Note 221 : _Nâs Maramma_.]
[Note 222 : _Khayat er riḥ_, les coupe-vent.]
[Note 223 : _Annâ_ (nom des Bideyat, en dazaga), _kazâ_ ou _katzâ_
(mélangés).]
[Note 224 : En arabe, _siyâd ed doungues_ سياد الدنقس, _sâkenin_ ساكنين.
On appelle _doungues_ les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve
dans les villages. Le mot toubou _dongosâ_ a exactement la même
signification que _siyâd ed doungues_.]
[Note 225 : Lieutenant Ferrandi, _Les oasis et les nomades du Sahara
oriental_ (_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).]
[Note 226 : Lieutenant Ferrandi, article cité.]
IV
LES TOUBOU DU KANEM
(DAZAGADA KONOUMA)
* * * * *
Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout dans le nord du pays, mais le
type n’est plus aussi pur qu’au Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se
sont unis aux diverses populations avec lesquelles ils vivaient en
contact, Kanembou, Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve
chez les nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les
Toubou, mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie
sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de distinguer un
Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans la région Ngouri-
Mondo, où le contact des trois populations a amené de nombreux mélanges.
On trouve fréquemment, dans le sud-est du Kanem, des Toubou qui parlent
le dazaga, le kanembou et l’arabe.
Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs frères du
Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le _khall_, boisson
fermentée obtenue avec des dattes et divers ingrédients. Les femmes sont
connues pour leur mauvais caractère. Elles cachent souvent un couteau
sous leur pagne, mais s’en servent moins toutefois que leurs sœurs du
Borkou et du Tibesti : celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne
en cuir, tout comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore
les discussions.
Parmi les Toubou soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient
autrefois entre le Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher
du Kanem ou d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri
des incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de nos
méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de demi-
sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. Nous
citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de Leca :
« Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas s’éloigner des rives
du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous l’influence du paludisme.
Petit à petit, ils renoncent à la vie nomade pour devenir pâtres,
vachers ou agriculteurs ; ils traversent une crise de transformation qui
met en danger jusqu’à leur existence, car ils réussissent généralement
mal dans le travail agricole, auquel les générations antérieures ne les
ont nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que
nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci constatent
que leurs anciens frères qui ont accepté la domination française sont
voués à la misère ou réduits aux travaux de la terre, qui jusqu’ici
étaient réservés aux sédentaires et aux esclaves. Ils éprouvent pour
nous une aversion fort compréhensible. Tout autre serait leur état d’âme
s’ils voyaient leurs anciens frères prospérer sous notre
direction[227]. »