Il n’est donc pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du

Fezzan, pour mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le

voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous aider en

quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils disposent. On

peut néanmoins et on doit réclamer que les menées ottomanes au Tibesti

ne nous empêchent point de mettre à la raison les éléments de désordre

qui se trouvent sur une terre française. Or, dans les premiers jours de

mars 1911, on a annoncé que les Turcs avaient installé à Bardaï une

véritable garnison, composée d’une compagnie et de deux canons. Comme on

le voit, c’est toujours la même politique, hostile à la France, qui

prévaut au Fezzan. On peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui

se préoccupent si peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire

acte de possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, au

surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, mangeurs de

dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos protégés et à

rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le nationalisme

fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de gêner l’action de la

France. M. Guicciardini, ministre des Affaires étrangères d’Italie,

faisait discrètement allusion à cet état d’esprit lorsqu’il déclarait, à

la séance de la Chambre italienne du 14 février 1910, que l’intégrité

des provinces turques en Afrique « est actuellement mieux garantie

encore par le nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait

aucun acte ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ».

Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à gagner

du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger était ailleurs,

mais le Comité « Union et Progrès » s’en est rendu compte trop tard.

Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de

brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le moment,

une pareille opération de police n’est point autorisée. A la séance de

la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. Messimy, M.

Trouillot s’était engagé à donner des instructions pour que ne fussent

point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, M.

Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le principe de

non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait défendu à la tribune, a

continué à être la base de notre politique dans le Sahara oriental.

Mais, en attendant que l’ordre ait été donné à nos troupes d’aller

occuper le Borkou et le Tibesti, les unités méharistes pourront limiter,

dans une certaine mesure, la possibilité pour les pillards toubous de

venir opérer en territoire soumis.

La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière

tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, revient :

Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes d’Agadès,

d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de Nguigmi),

doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une quarantaine de

chameaux ;

Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes de

Zigueï et d’Ourâda.

La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les rezzous venus

du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, Arabes

tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les nomades de l’Azbin

et veiller à la sécurité de la route Agadès-Fachi, que les Touareg

utilisent pour leur caravane annuelle du sel[209]. Cette caravane est

habituellement escortée par le détachement monté de l’Azbin.

Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y installer des

méharistes. Le détachement monté de la garnison de Bilma fait la police

des oasis et doit agir éventuellement contre les bandes qui viendraient

piller dans les environs. Mais la protection du pays revient à la

section méhariste d’Itchouma, qui surveille la frontière tripolitaine et

les routes menant au Tibesti.

La section méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police

dans la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les

rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est

également secondée par un détachement monté.

La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud du

Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre le Borkou et

l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de gouvernement, en ouvrant la

session d’octobre 1910, M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique

équatoriale française, reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer

une troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos avant-

postes contre toute incursion venant du Borkou ou de l’Ennedi ». En

attendant la création de cette nouvelle compagnie méhariste, le poste de

Moussoro (50 tirailleurs et 50 goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal,

administre les Kreda et les Kecherda et assure les communications avec

le Batah.

Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car les

pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des

adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de main

audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, pillent les

caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent notre autorité et

emmènent souvent des femmes et des enfants en esclavage. Toute caravane

qui n’est pas escortée ou qui s’aventure dans le désert, sans s’être

assuré au préalable la protection des Senoussis, risque fort de devenir

la proie des Toubou dissidents. En 1909, les Tomâghera de la vallée de

Marmar[210], dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même à Bibbela les

commerçants du Kaouar, jusque-là généralement respectés des pires

brigands.

Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara

comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara oriental, la

rencontre du commandant Gadel dans la Tintouma, les combats de

Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats

d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de 60

fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. Dans un

combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes du début,

l’obligation de recueillir les blessés et les tués empêchent un pareil

détachement de manœuvrer : il est immédiatement fixé par le feu des

adversaires et, si ceux-ci sont nombreux, voué à l’enveloppement. On

pourra objecter, il est vrai, qu’un effectif supérieur serait alourdi

par le convoi relativement considérable qu’exige une pareille troupe et

que celle-ci perdrait en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance.

Sans doute : mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que

les Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne

pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort regrettable.

D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces pays, tout échec se

transforme facilement en désastre. Nos adversaires, montés à méharis,

sont d’une très grande mobilité et une petite troupe peut être

enveloppée et complètement détruite. Le fait s’est d’ailleurs produit en

Mauritanie, à trois reprises différentes, durant l’année 1908[211]. On

semble s’être rendu compte, en haut lieu, de la nécessité de cette

augmentation d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces

méharistes ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à

Tombouctou.

La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, au Borkou

et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed es Sounni,

celui-là même qui échoua dans ses tentatives d’emprise politico-

religieuse sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a

une cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de

Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si Aḥmed

Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ du

capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka furent

réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses lieutenants,

Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le véritable chef du

Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa emploie volontiers des

anciens captifs, à qui elle donne généralement des emplois de second

ordre : indépendamment de Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les

notables du Borkou, ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et

Aḥmed Belâl, captif de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé

a été généralisé au Ouadaï.

La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour la

compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut remplacé

par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin en briques

sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une deuxième enceinte,

concentrique à la première, et l’intervalle fut comblé avec du sable.

Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a reconstruit Faya.

Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut point,

l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se sentirent pas

suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque française et les plus

riches d’entre eux se réfugièrent dans l’Ennedi : ils allèrent nomadiser

vers Ouéta, pour y faire pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait

pas, du reste, le climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de

femmes et de biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu

également après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine

Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par Ouéta,

avait été portée plus à l’Est.

Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très entreprenants :

leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs incursions en plein Kanem

provoquèrent un certain flottement parmi les indigènes fidèles à notre

cause. D’autre part, les événements du Ouadaï liaient les mains au

lieutenant-colonel Moll, qui se trouvait dans l’impossibilité absolue

d’agir énergiquement contre nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que

les instructions ministérielles lui interdisaient formellement d’aller

au Borkou. Un rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février

1910, nous montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce moment-

là.

« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du fait du succès

des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité dont ont bénéficié

leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à ʿAïn Galakka en septembre

1908.

« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, évoluer. Naguère, au

moment de notre arrivée au Kanem, elle avait l’aspect d’une lutte entre

les troupes senoussies et les troupes françaises.

« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, des rezzous et

des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, impunis, deviennent de

plus en plus audacieux, leurs rezzous prennent de l’importance. Le

fanatisme senoussi reprend confiance. Les Khouân et les Tedâ s’unissent

tant par besoin de vivre que par haine du chrétien. Ils vont être les

acteurs de la troisième phase. Ils sont nombreux, puissamment armés,

audacieux, fanatisés. Leurs bandes sont grossies de tous les fidèles de

l’Afrique Occidentale qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous

les mécontents du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos

troupes gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au

senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous ces

éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de terre

d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur limite de

compression, et cet état de compression même, comme s’il obéissait aux

lois naturelles de la physique, leur donne une force et une vigueur

toutes nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne peut que faire croître

leur audace.

« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en mesure de

résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne pourraient avoir

qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de Zinder et peut-être

sur tout notre domaine de l’Afrique du Nord. »

En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la compagnie

méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section d’artillerie à Mao.

Les Khouân poussaient les nomades à nous abandonner pour se joindre à

eux et, en août 1910, se produisit la défection des Oulâd Slimân du

cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. Cet événement était de nature à

augmenter les inquiétudes du lieutenant-colonel Moll, car il prouvait

que notre prestige au Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande

antifrançaise de la Senoussïa redoublait d’activité.

La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la formation de

nombreux djiouch et la présence d’importants groupements à ʿAïn Galakka.

En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait s’attendre à des

événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus sûr de briser l’action

senoussie dans ces parages — et, comme conséquence, de rassurer les

populations soumises et d’empêcher de nouvelles défections — eût été

l’occupation du Borkou. Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll

n’avait ni les moyens nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au

surplus, les événements du Dar Massalat sollicitaient toute son

attention. Dans une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il

se prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.

« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les populations du

Kanem... Il y a certainement de l’agitation au Borkou, tout au moins

quelque chose qui se prépare...

« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître mon opinion au

sujet du Borkou. Notre politique d’expectative, notre attitude défensive

sont inadmissibles. L’offensive seule convient pour parer les coups.

Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d’alerte,

partout exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné

de bons résultats.

« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons

à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des gens qui sont emmenés

en captivité. De petits rezzous insaisissables prennent ici ou là

hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un

remède : agir là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs

d’humanité.

« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus aussi nous aurons

de chance de nous voir enlever le Borkou par les Turcs. Ce sera joli. En

tout cas, un mouvement se dessine certainement contre nous. Nous ne

pourrons l’enrayer que par l’offensive.

« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et du point de

l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand[212]. »

Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera presque

entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou constituent le

grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre ce pays et l’Ennedi.

Le jour où elles seront enlevées aux Senoussis, le ravitaillement en

grains et en dattes des guerriers de Si Aḥmed Chérif sera rendu

extrêmement difficile. D’autre part, la prise d’Abéché et l’occupation

du Ouadaï leur ont enlevé tout espoir de s’approvisionner de ce côté :

notons, au surplus, que la contrebande des armes et la traite des

esclaves, deux choses très fructueuses, ont été radicalement supprimées

de ce fait[213]. Donc, le Ouadaï pacifié et le Borkou en notre pouvoir,

ce ne sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se

fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les

ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si Aḥmed

Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement de certains

fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la collaboration des

Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point suffisant. Les défections seront

dès lors nombreuses, beaucoup de dissidents reviendront à nous et, le

jour où le Tibesti sera également occupé, les irréductibles se

réfugieront dans le désert de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie

en Afrique centrale aura vécu.

On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed Chérif, à

la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le dernier obstacle

opposé à l’expansion envahissante de la France dans le Sahara oriental.

Selon nous — et il ne faut voir là qu’une opinion personnelle — le chef

de la Senoussïa, sentant qu’il lui était impossible de nous arrêter par

ses propres moyens, a préféré renoncer à la politique traditionnelle de

son ordre plutôt que de perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs

et, en France, on a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été

arboré à ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi

de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de Bardaï,

qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que la forteresse

de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et donnèrent diverses

explications de la présence des Turcs en cet endroit : d’après certains

renseignements, Si Aḥmed Chérif avait sollicité du gouverneur turc de

Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka d’un drapeau et d’un soldat ottomans ;

selon d’autres, l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les

autorités tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri

(Abdallah Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette

dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a su, par

la suite, que le gouvernement turc était étranger à l’occupation. Mais

on apprit également que Si Aḥmed Chérif, renonçant à la belle

indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de toute autorité

spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment une ambassade à

Constantinople, pour faire acte de soumission religieuse. Cette attitude

toute nouvelle lui a sans doute permis de solliciter et d’obtenir, des

autorités tripolitaines, la protection du drapeau ottoman pour la

forteresse de ʿAïn Galakka. En tout cas, « des représentations furent

faites par le département des affaires étrangères auprès du gouvernement

ottoman sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et

du Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne de

1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara

français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les commissaires

français se refuseraient à considérer les mesures prises par les

autorités turques, pour étendre la domination ottomane sur le Tibesti et

le Borkou, comme constituant des titres en faveur de la Turquie ».

Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau d’une

grosse importance. Il est probable — étant donnés les dispositions du

gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion publique chez nos

voisins — que la Tripolitaine restera aux Italiens. Au point de vue

particulier de notre situation politique en Afrique Centrale, la chose

n’est pas pour nous déplaire : depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les

autorités ottomanes ont si souvent affiché leur mépris de la convention

franco-anglaise de 1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être

avantageux pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la

France, à rester dans les limites que cet accord de 1899 a fixées pour

la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou et au

Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins éloigné,

l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet tripolitain sera

autrement effective que ne l’a été celle des Turcs, et il est

vraisemblable que les boutres arabes et maltais chargés d’armes et de

munitions de contrebande ne pourront plus débarquer facilement leur

cargaison à Benghazi ; la traite des esclaves sera aussi énergiquement

réprimée, car, malgré les dénégations des fonctionnaires ottomans, elle

se fait encore en Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale

et, au surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des

convois d’esclaves à destination de la Cyrénaïque[214]. Enfin, le jour

où les détachements italiens et français se rencontreront à la frontière

et uniront cordialement leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux-

ci devront se soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce

moment-là, la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera

définitivement assise.

Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed Chérif ? Il

faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au moment où il met tout son

espoir dans la protection des Turcs, les Italiens entreprennent

d’enlever à ceux-ci leur dernier coin d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien

ennuyé. Les journaux se sont occupés de lui, ces derniers temps : ils

ont parlé de guerre sainte, de la levée en masse des Arabes pour

défendre la domination musulmane des Turcs contre l’agression italienne,

etc. Ils ont généralement oublié de dire que les Arabes détestent

l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font aucune

distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. Néanmoins la

solidarité musulmane est réelle, et une attitude hostile de Si Aḥmed

Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences sérieuses en

Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la confrérie possède

plus de 300 zaouias dans le seul pays de Benghazi). En manœuvrant avec

adresse au point de vue politique[215], les Italiens ne rencontreront

peut-être pas chez les Arabes la résistance acharnée que certains

prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou moins

fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui combattront

pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et la contrebande

des armes de guerre, et, au fur et à mesure de l’occupation du pays, des

éléments turbulents qui ont toujours été en dissidence. Mais cette

résistance pourra être brisée. Le corps de débarquement paraît être, du

reste, à hauteur de la tâche qui lui incombe. Peut-être les Italiens

seront-ils un peu déroutés par le caractère tout particulier des

colonnes à mener dans l’intérieur du pays : ils pourraient avoir là

quelques mécomptes...

Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se résigne

tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a fait récemment

avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de farouche

indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être plus qu’un ordre

religieux comme les autres.

Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la Senoussïa. Il

faut dire cependant que, dans ces dernières années, l’influence de la

secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi n’avait déjà point su

dissimuler suffisamment ses prétentions au temporel, et cela avait

refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la bonne

doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier Aḥmed abou

Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône du Ouadaï, en

leur disant que tous les musulmans devaient s’unir pour combattre les

chrétiens : il ne fut pas écouté. Cependant, après la prise d’Abéché et

la fuite de Doud-Mourra, un rapprochement se fit entre le sultan du

Ouadaï et le grand-maître des Senoussia : ce dernier délégua même son

homme de confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et

Doud-Mourra[216] et décider les Foriens à nous combattre.

Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du Ouadaï.

* * * * *

[Note 179 : « Le Trou au Natron, dit Nachtigal, est un cratère

gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien

trois ou quatre heures de tour sur plus de 50 mètres de profondeur. Les

parois de ce roc, à pic dans la partie supérieure, présentent une

couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui

ont valu à l’ancien cratère son nom de Trou au Natron, et qui s’en vont

serpentant vers le centre de la dépression ».]

[Note 180 : En dazaga, on dirait _ié kéddé_.]

[Note 181 : Nachtigal.]

[Note 182 : Acyl ou Abou Goudjia : prétendant ouadaïen soutenu par nos

armes.]

[Note 183 : _Noto_, couverture faite de plusieurs peaux de mouton

(_faroua na’dja_, فروة النعجة), cousues ensemble.]

[Note 184 : En arabe, _hamtal_ ou _handal_ (حنظل) ; en toubou, _aber_ ou

_aouor_.]

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 12 / 27 段