Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la confrérie

était en Afrique Centrale, où ses émissaires travaillaient à répandre la

bonne doctrine ; il désirait, d’autre part, s’éloigner des pays

obéissant à l’action des Turcs. C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il

prétexta un ordre formel de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre

dans l’oasis de Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très

logique. La nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux

établir, aux yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités

tripolitaines ; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert, il devenait

en quelque sorte un personnage inaccessible, mystérieux, et cela devait

contribuer à augmenter encore sa réputation de sainteté et de

puissance ; enfin, il se trouvait mieux placé pour administrer

spirituellement les pays acquis à la confrérie. Sidi el Mahdi laissa à

Djarhaboub un certain nombre de personnages notoires : l’aîné de ses

neveux, Sidi el ʿAbed, qui devint son représentant dans la région ; son

ancien précepteur, « le grand savant, la mer immense, le très érudit

Sidi Aḥmed Er Rifi », qui n’y resta que peu de temps ; Sidi Moḥammed Bou

Seif, élève de Sidi Senoussi, etc.

« Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait désigné pour

son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des Zouaia et par

celle qui est établie à côté d’elle. Ces gens ravis de son arrivée,

partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils possédaient. Les

peuplades voisines, notamment celle très importante des Tebou, et les

habitants du Sahara oriental vinrent le voir.

« Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El Djouf. Il se

compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et Ouadaï il y a

environ quarante-cinq jours de marche par chameaux... Beled El Djouf est

distant de Djerboub de vingt et un jours de marche, dont dix ou douze à

travers une région désertique qui l’entoure de tous côtés. C’est un

point central entre le Soudan, le Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et

Benghazi[193]. »

Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son influence

au Bornou et au Baguirmi : un de ses disciples, Moḥammed es Sounni, qui

fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à prendre le ouerd de la confrérie,

échoua complètement dans sa tentative ; Gaourang, tout en se réclamant

de la secte de Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires

senoussis et entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par

la suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el

Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes que

par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du Bornou, alla

s’installer à Abéché, où il espérait établir solidement l’autorité

spirituelle de son maître et jouer même un rôle politique — il devait,

du reste, échouer complètement.

En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit Sidi el

Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il quitta Koufra, en

compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint s’installer à Gouro, dans le

sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux surveiller les progrès de notre

occupation et, le cas écheant, s’employer énergiquement à lui faire

obstacle. Il envoya Moḥammed el Barrani fonder une zaouia au Kanem et

recruter des guerriers parmi les Touareg, les Oulâd Slimân et les

Toubou. Sidi el Mahdi mourut à Gouro, dans les derniers mois de 1901,

laissant sa succession à son neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait

toujours accompagné[194] : les Senoussistes proclamèrent partout que le

saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il allait revenir,

vingt ans après, pour mener la guerre sainte.

Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte contre

les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la vie au

capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit durant toute

l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18 janvier), la défaite et

la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si Aḥmed Chérif donna à ses agents

l’ordre de se replier sur le Borkou : il quitta lui-même Gouro, quelque

temps après, et rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie.

La Senoussïa (appelée _Triqat el Moḥammedia_ par le cheïkh Senoussi,

dans son ouvrage sur les quarante confréries) s’appuie particulièrement

sur des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes (Ouassal,

Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des Touareg dissidents : Tamazgaden,

Mazourak Abandarhen, Keltemet, Azdjer et Haggaren[195]. Ses adeptes sont

désignés sous le nom de _Khouân_ et de _Fagara_[196]. « On dit « un tel

est un frère » pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des

Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent le

rang le plus élevé dans les sciences sont dits _moudjtehed_. Parmi eux

est le savantissime cheikh Sidi Mohammed Er-Rifi, le plus grand

_moudjtehed_, l’élève du grand cheikh[197]. »

La secte recrute également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du

Tibesti et du Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân

réfractaires (Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed).

Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de commerce,

notamment celui des esclaves[198]. En faisant la description de Koufra,

Moḥammed el Hachaïchi écrit ceci : « Toutes les marchandises viennent

d’Ouadaï ou de Benghazi ; les provenances d’Ouadaï sont les plumes

d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les étoffes bleues et les

esclaves, hommes ou femmes. »

Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le Ouadaï en

armes et en munitions, et les captifs provenant de ce pays étaient

dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est ainsi que la

compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou, en mars et avril

1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou Telfan allant en

Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant de Koufra à Abéché.

On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce de la Tripolitaine avec

le Ouadaï est entre les mains des Senoussis : ceux-ci tiennent les

routes du désert et ils peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les

agents de la confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous

ceux qui voyagent dans ces régions : ils louent des chameaux et

délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri de

tout pillage[199].

La Senoussïa est très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de

son voyage d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée[200].

La secte nous a combattu, dès notre arrivée en Afrique Centrale. Si

Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé de mettre un terme à la lutte

entre Aḥmed Abou Rhazali et Doud-Mourra, afin de grouper tous les

Ouadaïens dans une même idée d’offensive contre les chrétiens, dut se

résigner à abandonner le Kanem. Mais il est resté notre implacable

ennemi et, pour préserver le Borkou de l’occupation française, il a

sollicité l’appui du sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous

les plis du drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours

nos adversaires : ils razzient nos protégés, attaquent nos tirailleurs

et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la domination des

infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs très bien armés et ils

savent se fortifier : à plusieurs reprises, ils ont offert une

résistance très sérieuse dans les ouvrages qu’ils avaient construit au

Kanem et au Borkou (affaires de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka).

Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du Kanem et

refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le capitaine Mangin, qui

avait reconstitué le peloton méhariste du Kanem, parcourut la région au

nord du lac et reconnut toute la vallée du Baḥr el Ghazal : il poussa

même jusqu’au Borkou, par Youmado et le Djourab, et enleva la zaouia de

Faya, dans l’oasis de Oun, le 28 juin 1906. Un grand nombre de Toubou

nomades firent leur soumission.

Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient empêcher

les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays obéissant à notre

autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent s’abattre dans le territoire

de Zinder ou dans le nord du Kanem. En particulier, le fort rezzou

senoussi qui pilla la caravane de Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18

novembre 1906, fit preuve d’une audace très grande, mais fort

explicable, si l’on songe que nos ennemis connaissaient parfaitement la

région et étaient admirablement renseignés sur les mouvements de nos

troupes. Le fait mérite, d’ailleurs, quelques détails.

Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient occuper

l’oasis de Djanet[201], l’Aïr et le Kaouar. Or, en vertu de l’accord

franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se trouvaient dans la zone

d’influence française. Ordre fut alors donné aux troupes de Zinder de

réoccuper l’Aïr, qui avait été évacué pour raisons d’économie, et de

prendre possession du Kaouar. Cette dernière mission revint au

commandant Gadel, qui alla installer un poste à Bilma. Il se dirigea

ensuite sur Djado, à 274 kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis

était le point de réunion des rezzous constitués par les Touareg

dissidents (Azdjer de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et

les Tedâ venus du Tibesti ; les pillards partaient de là pour opérer en

Aïr ou dans les pays plus au Sud : c’est ainsi que, en 1905, ils avaient

razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant chercher du

sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant Gadel dispersa à

Orida, non loin de Djado, un djich qui allait piller Bilma.

De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y laissa

une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin ; le 5 novembre, il reprit

la route du Tchad avec une trentaine de tirailleurs, en compagnie de M.

Hanns Vischer, sujet suisse au service de l’Angleterre, qui se rendait

comme résident au Bornou par la route Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir,

trois Toubou de Bilma venant du Kanem signalèrent à la petite troupe la

présence dans la région d’un fort rezzou parti du Borkou. Le commandant

rétrograda alors sur Bilma, où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et,

le 18 au matin, le rezzou en question — qui comprenait environ 200

Khouan et une centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur

une caravane de Touareg de l’Aïr : ceux-ci eurent 30 morts et 35

blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la Tintouma,

le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui rentrait au

Borkou avec ses prises : il n’osa pas l’attaquer et il dut se contenter

de faire exécuter quelques salves à grande distance.

En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux, coupa

pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands

tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par

Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux

traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril : le 8, il

surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur les bords de

la mare d’Ouéta ; une centaine de femmes et d’enfants, qui avaient été

achetés sur les marchés du Ouadaï, furent rendus à la liberté. Le

lendemain, un convoi de chameaux qui apportait des armes, des munitions

et du sel à Abéché vint donner dans la compagnie et fut également

capturé. Après avoir poussé une pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le

capitaine Bordeaux prit le chemin du retour et décida de revenir au

Kanem en passant par le Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya

abandonnée : le chef senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin

de ʿAïn Galakka, pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du

Kanem, Sidi Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le

capitaine Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance

senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures de

résistance. Le sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées

d’une même balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son

lieutenant Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le

poste senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident

au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907.

Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se

succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les

Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui

étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal : ils leur enlevèrent des

chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux ordres du

lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police dans la partie

septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre les pillards qui

venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à Ouargala-Chili, près d’Amm

Chalôba. Au retour, il dispersa un rezzou nakatzâ (septembre-octobre

1907). Peu après, un rezzou ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva

cinq cents bœufs. Le peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits

qui se trouve à 80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau

poste fut créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal,

vint piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant

Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou.

Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner

l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et dans le

cercle de Mao : malgré la présence des postes de Bilma, Zigueï et

Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au Kanem, en Aïr et même

dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le lieutenant Dromard, qui

escortait un convoi, dut repousser à Agadem l’attaque d’une troupe de

Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân dissidents. Les pillards senoussis,

dans une incursion au Kanem, attaquèrent le peloton méhariste au

pâturage, massacrèrent 4 tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le

capitaine Sellier, qui commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du

lieutenant-colonel Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn

Galakka, qui était redevenu le principal foyer de l’action senoussie au

Borkou. L’attaque de l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut

donné le 27 au matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de

1m,80 de haut, ne purent être délogés de leur position : cet échec nous

coûtait deux blessés européens, le lieutenant Langlois et un sergent, 12

tirailleurs tués et 19 blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans

l’impossibilité de renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put

traverser au retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert

qui séparent le Borkou du Kanem.

En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la région

de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine Prévost, qui

commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa à Achegour, le 31

juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de Toubou : cette affaire

coûta malheureusement la vie au lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un

rezzou analogue fut rejoint et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un

djich senoussi qui s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout

particulier ; le camp des méhariste du Kanem, établi à Ouachenkalé, à 45

kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3 heures du matin par 300

guerriers du Borkou : le lieutenant Moutot blessé à l’épaule gauche, 30

tirailleurs tués ou disparus, le camp brûlé et tous les animaux blessés

ou tués, tel était le bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre,

un autre rezzou venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres

de Mao.

Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent contre la

section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le procédé de combat

qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce détachement commandé par

le lieutenant Ripert, se trouvait au pâturage à 50 kilomètres environ de

Nguigmi. La zériba[202], derrière laquelle étaient retranchés les

tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500

Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4 heures. Les

tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq

assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba : 120 Arabes

et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le terrain ; de notre

côté, nous avions le vétérinaire Boiron tué, le sergent Léger blessé, 9

tirailleurs tués et 19 blessés sur un effectif de 63 hommes.

Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous

coûtaient : 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent blessé, 61

tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples chiffres

suffisent à donner une idée de la valeur de nos adversaires dans le

Sahara oriental.

Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre

domination continuèrent : dans les derniers mois de 1910, peu après la

défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses Oulâd Slimân,

un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres au nord de Mao, et

enleva 21 indigènes et 10 chameaux.

Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de Zigueï,

commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance dans le

Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin, tomba à

l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les guerriers ennemis

(Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent mis en déroute, laissant

sur le carreau quelques-uns de leurs chefs et abandonnant des

prisonniers, des chameaux, des fusils à tir rapide et l’étendard blanc

que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower, avait au combat de Ouachenkalé,

en novembre 1909.

La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à Kano, à

Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir toutefois à

supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est restée la plus

répandue dans le pays. Les Khouân reculent actuellement devant les

Européens et l’autorité de leur grand-maître ne s’exerce d’une façon

complète que sur Djarhaboub, Diâlo, Koufra, le Tibesti et le

Borkou[203].

Les Senoussis détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais

musulmans[204]. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie avait pu

étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au Fezzan, sans

que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre d’une façon

énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires ottomans se faisaient

affilier à la secte, de telle sorte que, dans la réalité, le

commandement effectif de la région passait entre les mains du chef de la

zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir parut devoir

modifier cet état de choses : leur action en Tripolitaine avait

d’ailleurs été antérieure à la révolution du 23 juillet, et _Le Temps_ a

publié, au début de 1909, une lettre intéressante faisant connaître le

rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient exilés.

Le vali, Redjeb Pacha[205], d’origine albanaise, avait été mis par

disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il s’entoura de libéraux et

confia même certains postes de l’administration à des proscrits

politiques. Djelal, ancien professeur à Brousse, ancien inspecteur de

l’enseignement à Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk[206]. Il

chercha à rendre au Fezzan son antique prospérité commerciale et par

suite, à rouvrir la route qui relie cette province au Bornou. Les

réformes du nouveau moutessarif et des proscrits-gouvernants qui le

secondaient furent bien accueillies de la population. Elles « ne

trouvèrent d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à

la secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec

les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus complète

contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc amené à combattre

les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à enrayer les progrès de

la secte hostile aux Turcs : c’est pourquoi il institua « une école et

une zaouia officielle opposées à la Senoussya et où se pratique un rite

libéral ».

Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées des

Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à hâter la

disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui empêchent la

réalisation de tout ce que le pays peut comporter de développement. Une

entente avec eux sur les points suivants eût donc été très utile :

« Dispositions réservant absolument nos droits sur le Tibesti,

interdiction du commerce des armes, répression de la piraterie dans les

espaces désertiques, droit de suite contre les malfaiteurs dans le

Tibesti pour chacun des contractants ; on pouvait même prévoir une

solution s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ».

La collaboration franco-turque dans ces régions n’est malheureusement

pas possible, par suite de l’hostilité des Jeunes-Turcs à notre égard.

Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver notre action dans le Sahara

oriental. D’ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on

ne supposait pas, lors de la révolution de 1908, devoir être un jour si

hostiles à la France — nous a cherché partout chicane en Afrique[207].

Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà revendiqué

Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être agressif, était peu

amical : ces pays ont très peu de valeur par eux-mêmes et, au surplus,

le sultan de Constantinople s’était toujours désintéressé du vilayet

tripolitain, dont une partie, d’ailleurs, échappe encore complètement à

l’action des autorités ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à

considérer le Kaouar et le Tibesti comme une dépendance de la

Tripolitaine. Le moutessarif du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique

nettement hostile à l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà

essayé de faire occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï

Adenou, chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus

politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à

atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre officieux

et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas s’opposer à

l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne songea nullement à

inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien accueillis dans nos postes,

où ils reçurent même quelques secours, et ils purent gagner Nguigmi, la

Nigéria et, de là, retourner à Constantinople. En 1909, Djelal-Bey

voulut établir une petite garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin

d’arrêter notre expansion dans cette partie du Sahara : six pauvres

hères de Mourzouk, avec un drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la

protection de Maï Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et

furent censés prendre possession du pays au nom du sultan turc[208].

D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu conciliantes

les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut d’abord les incidents

à la frontière tuniso-tripolitaine, en décembre 1909 et janvier 1910 :

cette question fut réglée par l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint

ensuite l’échauffourée de Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes,

commandant le cercle d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10

jours de marche au sud des monts Tummo — qui constituent la frontière

entre la Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane

escortée par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit

que la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef

Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer

aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, provoquèrent une

escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine d’entre eux. L’officier

turc, qui commandait l’escorte, voulut continuer sa route sur le Kaouar,

mais le capitaine Cottes l’obligea à regagner la frontière. Cet incident

motiva une protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna

que le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur ce

point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal — eût

donné un laissez-passer et une escorte à une caravane comprenant un

groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le fait d’envoyer un

détachement turc en territoire français. Il est vrai que les Toubou de

ces régions font à la fois des offres de soumission à Mourzouk et à

Bilma et créent, par leur attitude, une confusion dont ils cherchent à

tirer le meilleur parti. Mais cela ne saurait légitimer les prétentions

des Turcs à méconnaître les droits de la France dans ces pays.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 11 / 27 段