publié au Qaire en deux volumes. L’épithète de _Nas Firaʿoun_ signifie
simplement que l’auteur relativement moderne du livre (XIVe siècle de
notre ère) rattachait au point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens
infidèles. Et encore a-t-il mentionné les Toubous ? N’a-t-il pas dit
simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le _Tarikh
el Khamis_ d’Ed Diarbékri est-il le même que celui qui existerait au
Ouadaï ? Ceci n’est pas pour infirmer la parenté possible du toubou à
l’égyptien (sans tomber dans les rêveries de Reinisch), mais, en pareil
cas, la linguistique est un meilleur guide que les inventions
religieuses et les généalogies fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais
si le toubou est apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au
berbère qui appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto-
sémitique. Le kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas
l’égyptien) avec l’égyptien. » (RENÉ BASSET.)]
[Note 168 : Le lac Tchad apparemment.]
[Note 169 : « Una generazione di zingani » qui désigne les Bohémiens,
les Tsiganes.]
[Note 170 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVI-LXVIII.]
[Note 171 : « Les Toubou sont mentionnés par les auteurs arabes du moyen
âge sous le nom de Koouâr. El Bekri (XIe siècle de notre ère) rapporte
des légendes sur leur soumission par ʿOqbah. » (R. B.)]
[Note 172 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVIII.]
[Note 173 : Dans la région de l’enneri Marmar, sur le versant ouest du
Tibesti. _Turkmân_ est probablement _Tomâghera_ : l’intonation de ce
dernier mot a dû induire le cheïkh en erreur.]
[Note 174 : Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou « les plus
dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang nègre » et « la race
métisse et tout à fait dégradée des Tibboû ».]
[Note 175 : Nachtigal.]
[Note 176 : Les différents noms donnés à cette tribu par Léon l’Africain
peuvent s’expliquer de la façon suivante :
Forme kanembou : _Bardêboua_. Comme le _b_ est à peine prononcé, on
obtient : _Berdeoa, Berdoa, Bardoa_. Forme toubou : _Bardêda_,
_Bardêba_. Correspondrait aux noms de _Berdeva_, _Birdeva_.]
[Note 177 : Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de Nachtigal
intitulé _Völkerverhältnisse in der östlichen Sahara_ (tome II de sa
relation).]
[Note 178 : Nous avons déjà signalé la chose. Remarquons d’ailleurs que
les mots _Maguemi_, _Magueï_, signifient « fils de Maga », et que les
Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de _Mâga_ ou _Mâggué_.
_Bornougué_, les gens du Bornou ; _Mâggué_, les gens de Mâga.
_Mâga_ semble être un mot toubou, composé de _maï_ (sultan) et du
suffixe _ga_ (idée de relation). _Mâga_ voudrait donc dire « gens du
sultan ».]
II
LES TEDA
* * * * *
Les Tedâ sont les plus purs d’entre les Toubou. Ils sont restés isolés
dans les montagnes du Tibesti, n’ayant guère de relations qu’avec le
Kawar, le Borkou et surtout le Fezzan, où quelques-uns de leurs
compatriotes sont installés dans le district méridional de Gatroun.
La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le mont
Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres de
développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 mètres.
Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied duquel se
trouve le Trou au Natron[179]. Vers le centre de la chaîne, l’emi
Tasserterri forme un second massif, à la base duquel jaillit une source
thermale (_iériké_)[180]. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve
l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi haut, sinon
plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le
sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux
des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont,
paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du
littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il
existe également un vaste et profond Trou au Natron et qu’à son pied
jaillissent deux sources thermales[181] ». L’aguid el Khouzam
d’Acyl[182], Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a donné quelques
renseignements intéressants sur le massif du Koussi.
L’hiver (_chité_, شتاء) y dure quatre mois. Comme il fait alors très
froid, les gens endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des
notos[183]. Ils mettent des gants en fourrure et se couvrent la tête
avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que les yeux. Ils se
chauffent constamment autour de grands feux. L’eau se gèle dans les
guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent sont reliées au sol
par un filet de glace (_el mé djamad_, الما الجامد). La pluie ne tombe
que pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et
d’une façon continue.
Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui
jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande
réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui
souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des chameaux
et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et on les fait
descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients crient et se
débattent, on les retire un moment, puis on les replonge à nouveau dans
l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le remède est souverain.
La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du settir et
une variété de mil (_tédri_, en toubou), qui pousse à la saison des
pluies. Les habitants utilisent aussi une espèce de « pastèque amère »,
de coloquinte[184], dont ils font bouillir les graines avec de la cendre
dans des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne
une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. Enfin, la
plante verte[185] (_chîḥ_, شيح, en arabe ; _odosir_, en toubou), que les
femmes placent dans leurs cheveux et que l’on met au cou des enfants,
vient de l’emi Koussi.
Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat extraordinairement chaud
et sec. Ce pays montagneux est très pauvre et les dattes en sont la
principale ressource. Les animaux domestiques comprennent surtout des
chameaux et des chèvres.
La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et leur ôte
tout scrupule sur le choix des moyens. « Se dépouiller l’un l’autre est
leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout
pour cela leur est bon. » Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante
et soupçonneuse. Qu’on ajoute à tout cela l’influence du _lakbi_
(liqueur fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra
la fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.
Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de Nachtigal nous
édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les étrangers et sur la
façon dont ils rançonnent les caravanes qui traversent leur pays.
La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu des
Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois de s’expatrier après
avoir commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le
réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci malmenèrent le chef
toubou et coupèrent même les jarrets à son chameau. Le lendemain, au
moment de partir, un chameau de la caravane disparut et un Ouadaïen fut
égorgé par les Toubou. « Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé
dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort.
A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait
deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des
corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs
montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le cheval n’est
pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille. »
Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par les
Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh et ses
compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. Là, de
nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit où campait la
caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un chameau avec sa femme
en croupe[186], il fallut régaler tout ce monde. La troupe des Toubou
accompagna les étrangers et elle fut nourrie par ces derniers pendant
toute la traversée du territoire de la tribu. Le dernier jour, un cadeau
fut offert au sultan, qui en fit réclamer un autre pour lui et sa femme.
Puis, au moment où les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le
sultan arrivait et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes,
petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce
fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui
disaient tous _Tané meilabou_ : je suis fils du sultan[187]. « Ils
parcourent la caravane ; tout ce qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout
ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque
aucun objet de quelque valeur ne nous resta. »
Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent enfin
partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces procédés odieux des
Toubou ».
La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien
davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du Tibesti.
Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un cadeau au sultan
(_dardaï_), qui était alors malade. Nachtigal fut vite dépouillé de ce
qu’il avait par les Toubou, maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous
quelque chose. Quand il ne posséda plus rien, on ne voulut pas le
laisser partir. Il demanda vainement au sultan, qui avait enfin paru, de
lui permettre de regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de
Nachtigal et, quand il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient
presque rien, il se disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le
protecteur de Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui
montrer la nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain
d’ailleurs, car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, je
m’en vais. » Et ce fut tout.
Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. Au
moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné fouillèrent une
suprême fois dans ses caisses pour en retirer les objets à leur
convenance. Après tous ces pillages, il ne restait plus rien au
malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle lamentable sur la
route de Fezzan. « Moi-même, dit l’explorateur, les pieds absolument
nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande
audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse
inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux,
je haletais sous le faix de deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons
atteignirent toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.
Les nobles (_maïnas_) jouent un grand rôle chez les Tedâ et le sultan
(_dardaï, dardê_) n’a pas beaucoup d’autorité. La tribu des Tomâghera
commande aux vallées septentrionales. A côté d’elle, les Gounda forment
également une tribu importante. La fraction dominante dans le sud du
pays est celle des Arinda.
_Les Senoussi_[188]. — Au point de vue religieux, les Tedâ sont des
musulmans très fanatiques. La haine des chrétiens est d’ailleurs
soigneusement entretenue par les Senoussis qui recrutent de nombreux
auxiliaires au Tibesti et au Borkou. Il est donc nécessaire, avant de
commencer l’étude des Toubou du Sud, de donner quelques renseignements
sur la secte qui lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion
française en Afrique Centrale.
Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben ʿAli Es-
Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, « descendait du prophète
Moḥammed par une filiation établie d’une façon certaine » (!). Il naquit
près de Mostaganem, vers la fin du XVIIIe siècle, et appartenait à la
grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont l’ancêtre fut Si ʿAbd-
Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs durant plusieurs années, il
décida de faire le pèlerinage de la Mekke. « Il passa à Temacin,
traversa le Djerid tunisien, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en
Égypte... Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il
comptait compléter son instruction à la djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce
milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou
inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui
répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les
satisfactions d’amour propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara.
Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de
la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le
cheïkh El Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança
contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme
un novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya de
le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Senoussi
s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une
haine invétérée contre les Égyptiens[189]. »
Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si Aḥmed
ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. Celui-ci, en
butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le traitaient
d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, dans le Yémen : Es Senoussi
l’accompagna dans son exil.
En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda en deux
branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia sur la
montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans prirent le
nom de _Senoussis_, tandis que ceux de la zaouia rivale devenaient les
_Mogharania_ et, plus tard, les _Soualiah_.
De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es
Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines intransigeantes
qu’il professait se répandirent bientôt dans la plupart des régions de
l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le clergé semi-officiel de la
Mekke manifesta son hostilité à l’égard du novateur, et celui-ci, tout
comme son maître, dut se résigner à quitter la ville sainte. En 1843, il
partit pour la Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au djebel
Lakhdar, non loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette
montagne s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux.
Le cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se
retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de
Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y fit
construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le centre de la
confrérie et le point d’où la propagande senoussie rayonna sur le Nord
et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il mourut en 1859. Le bruit se
répandit, dans tout le Sahara oriental que la mort du saint homme avait
amené une éclipse de soleil et de lune, et de nombreux pèlerins
accoururent à Djarhaboub pour prier sous la coupole de son tombeau.
L’aîné de ses deux fils, Sidi Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le
nom de El Bedr (la lune) à cause de sa beauté physique et de sa
popularité », devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était
significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il portait entre
les deux épaules « le signe des prophètes » et que, Sidi es Senoussi,
prévoyant la considération dont son fils jouirait plus tard, avait
coutume de lui baiser la main.
Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de base au
cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie religieuse dans
l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour assurer le triomphe de sa
doctrine. La chose est particulièrement intéressante, car nous
constaterons, plus loin, que le grand-maître actuel de l’ordre, Si Aḥmed
Chérif, s’est notablement écarté — par son attitude franchement hostile
à notre égard et ses accommodements avec les Turcs — de la ligne de
conduite adoptée par Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances
bien marquées au pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si
el Mahdi.
« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne sont ni des
novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent c’est d’abord
l’observance du « contrat primitif », c’est-à-dire les doctrines du
Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies
qui ont été introduites, soit par les détenteurs des pouvoirs
politiques, soit même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui
se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées
par les vrais soufi[190].
« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour
au Coran et au soufisme[191] des premiers siècles de l’Islam ; ce qui
revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme
gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote.
Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » la
« théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque
et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous
les actes et toutes les prédications des Snoussya.
« Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur
cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations
révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent
leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui
pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et
sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement
politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils
veulent la destruction...
« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus
de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en
matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse... Ce
n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est
l’émigration[192]. Car, à leurs yeux, l’émigration est le seul moyen
qu’ont, pour rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le
joug des chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les
souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de
Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et
subissent leurs pernicieuses influences...
« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès,
qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine
contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que
celle qu’ils ont contre les Européens.
« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures
doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les
gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions
qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas
l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie
qui en est l’idéal logique. »
Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, en
1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire déroger Si
Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le fondateur de
l’ordre.
Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à Koufra, en
juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des Senoussis avec
beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement contre la réputation de
fanatisme guerrier qui avait été faite aux Khouan de cet ordre
religieux : il affirme que leur grand chef n’est pas approvisionné
d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit point de forteresses et qu’il
n’est nullement l’adversaire déclaré de toutes les branches de la
religion chrétienne. « Je jure par Dieu — écrit ce voyageur naïf — que
ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont leur source dans les dires
de quelques Européens sans aveu qui traînent dans les ports de la côte,
ou dans l’intolérance de certains Khouan ignorants, qui ne connaissent
le cheïkh que pour en avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous
les habitants de cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des
gens paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre.
C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le respect
autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les populations
qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un sultan ; mais, dans le
désert où il a établi sa demeure, il vit saintement, dans l’adoration et
la prière : il médite le Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs
des croyants les enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa
personne et l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une
influence incomparable et le soumettent absolument à sa volonté...
« Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément aux ordres
du cheïkh ; sur un ordre de lui, tous se feraient tuer : cependant il ne
leur ordonne autre chose que de prier et d’obéir à Dieu et à son
prophète. Il ne fait pas montre de sa puissance, qui est plus grande que
celle d’un roi ou d’un émir. Il se tient à l’écart des questions
politiques, il n’a garde de montrer de la préférence pour un
gouvernement plutôt que pour un autre. Il fuit toutes considérations de
ce genre ; mais il indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les
régions où sa confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la
justice et la paix.
« Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants, dans les tribus
idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et leur enseigner, avec
douceur, la vraie religion... Il ordonne aux tribus arabes de rester
soumises à leurs chefs, et celles qui ne se conforment pas à ses ordres
reçoivent des blâmes énergiques.
« Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs, ni aux
notables, pour les attirer dans sa confrérie ; il n’affirme pas non plus
que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à moins
qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des exactions dans
le Sahara. »
Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il s’est
laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce point de
vue, son livre n’a aucune valeur ; il n’a nullement remarqué l’activité
de leur propagande religieuse et il était incapable de deviner les
mobiles secrets de leur action. Il nous représente la confrérie comme
parfaitement inoffensive. La réalité est tout autre ; d’ailleurs, il
nous suffira de rappeler que de fanatiques missionnaires senoussis
prêchaient le meurtre de Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à
établir sur les États musulmans de l’Afrique centrale une influence plus
politique que religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat
avec acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin
d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer combien
les assertions du cheïkh sont erronées.
Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les missionnaires
senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en Cyrénaïque — notamment
dans le district de Benghazi — au Fezzan et à Kaouar. Avec Sidi el
Mahdi, ils firent preuve de la même activité et d’importants résultats
marquèrent le succès obtenu par leur propagande. Les habitants de
Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd des Senoussis, et de zélés
marabouts pénétrèrent dans les pays du Sud pour y répandre la bonne
parole : du temps de Nachtigal, une zaouia existait dans l’oasis de
Waou, au nord du Tou, et l’influence senoussie était déjà très grande au
Tibesti, au Borkou et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent
adepte de la secte.
La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen, l’Irak, la
Syrie et en Égypte ; mais il était presque impossible à Sidi el Mahdi
d’exercer une autorité efficace sur des groupements aussi dispersés.
D’autre part, les agents senoussis réussissaient moins bien chez les
populations musulmanes du littoral méditerranéen, où existaient déjà des
confréries rivales et un clergé officiel, que chez les tribus primitives
du Sahara et les peuplades peu éclairées de l’Afrique Centrale. En 1875,
un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui avait répandu les doctrines des
Senoussis à Tunis et avait manifesté des sentiments répréhensibles à
l’égard des quatre imams officiels, fut expulsé de la Régence par ordre
du mouchir Moḥammed es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure
partie du pays de toute nouvelle propagande ; les Senoussis recrutèrent
néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en Algérie,
où les résultats obtenus furent médiocres.