conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé les
pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec eux femmes
et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur existence en dehors
de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en voie de disparition ?
Telle est la question qui se pose, surtout après la baisse de niveau et
la diminution de la surface liquide constatées dans ces dernières
années. Praticable en 1902 pour des embarcations de faible tirant d’eau,
le lac a vu sa navigabilité diminuer progressivement à mesure que
l’asséchement devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se
développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre
d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves que
sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la
Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si donc
on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au moins un
vaste marécage formé par les apports de ces cours d’eau, marécage qui
persistera toute l’année ou une fraction importante de l’année, suivant
l’intensité de l’évaporation..... »
La conclusion est la suivante :
« Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de surface dues
principalement aux variations des apports de ses tributaires.
« Dans l’état actuel de nos connaissances sur la climatologie du Centre-
Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît impossible de définir une
loi périodique de ces variations.
« Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à subsister
pendant une longue période de temps, au moins en tant que marais. »
_LES POPULATIONS DU LAC_[152]
Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et les
Kouri : les seconds se trouvent dans la partie sud-est de l’archipel,
communément appelée Karga.
La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et présente
quelque analogie avec celle des Kotoko : ils prétendent descendre « d’un
ancêtre kanembou nommé Boulou, qui aurait épousé une jeune fille des Sô
nommée Sado Saorom ». Certaine tradition rapporte que des captifs de
Pouls se réfugièrent jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les
insulaires[153].
Le mot _boudouma_ signifie « l’homme à l’herbe » ou « l’homme aux
herbes » (du kanouri _boudou_, herbe) ; _kouri_ veut dire « grosse
tête ».
Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles : l’eau des baḥrs
les préservait de toute attaque du dehors et, jusqu’à notre arrivée dans
le pays, ils ne connurent point de sujétion. N’ayant pas de représailles
à craindre, ils profitaient de leur situation privilégiée pour s’adonner
à la piraterie sur les terres avoisinantes du Kanem et surtout du
Bornou. Notre domination a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure
actuelle, les Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des
pirogues de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à
la culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes
immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes
prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les
Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant
certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que l’Islam
est destiné à faire des progrès parmi cette population.
Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus
s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère différence
existant entre leur langue et celle des Boudouma provienne de forts
emprunts faits par la première à l’idiome des Kanembou. Ils sont
complètement islamisés et, quoique présentant de nombreux points communs
avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un naturel moins primitif et
d’un abord plus sympathique que les Boudouma. Leurs mœurs et coutumes
sont, à quelques détails près, celles des Kanembou. Néanmoins, la vie
des îles leur a imprimé un cachet tout particulier.
Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la terre
ferme, moins cependant que ne le faisaient les Boudouma : ils
entretinrent généralement des relations médiocrement bonnes avec les
Arabes et Kanembou du Dagana. Une attaque contre des Ḥaddâd récemment
venus du Kanem leur apprit à connaître les flèches empoisonnées de ces
chasseurs, et ils renoncèrent dès lors à toute idée d’agression contre
leurs voisins de l’Est.
Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions : les Kali ou Kaléâ
habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et ardent Mousa
ould Daouda ; leurs voisins et rivaux, les Kerâoua, sont commandés par
Djibrin, qui réside à Monoukoum ; d’autres Kerâoua sont à Kanassarem
(chef Abba) ; les Kéléoua, qui se réclament d’une origine toubou, sont à
Michiléla ; les Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions
précédentes.
Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez les
Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les Boudouma.
Dans les premières années de ce siècle, par suite de l’asséchement du
lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri s’étaient en grande
partie vidés et, en 1905-1906, il fallait pousser jusqu’à Berirem pour
trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois d’août 1906, nous circulâmes à
cheval dans toute la région Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem,
Michiléla. Le seul obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui
contenait un peu plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste,
franchir à cheval.
Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays kouri, la
crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de l’archipel. L’eau du
Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout près de Kabirom, ce qu’on
n’avait pas vu depuis longtemps. Les Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se
retrouvèrent dans des îles, comme par le passé. Ces indigènes, qui ne
pensaient pas revoir les eaux aussi subitement, avaient établi des
plantations de coton dans le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant
vers l’est, atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir
l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue augmentant
toujours, ces obstacles furent facilement franchis et les habitants
virent, avec douleur, leur récolte de coton perdue.
D’après les renseignements donnés par la mission Tilho, l’eau du lac a
une tendance à revenir dans cette région : « certains baḥrs de
l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par l’eau du lac en
1908 ; en quelques points même, le niveau paraît s’être élevé ».
L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ du
parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau constaté
en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent peut-être
s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait complètement la
partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie Nord (cuvette de la
Komadougou Yoobé). « Nous ne faisons l’hypothèse ci-dessus que sous les
plus expresses réserves. Nous ne voulons pas dire, non plus, que le
barrage en question sépare _définitivement, ni même généralement_, les
deux cuvettes ; nous nous bornons à signaler la possibilité accidentelle
de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple, nous le répétons,
que le niveau dans le sud du Tchad soit resté stationnaire ou même ait
pu croître légèrement, alors qu’au contraire tout le nord du lac, sur
une distance de 60 kilomètres environ, s’est asséché[154] ».
* * * * *
[Note 150 : Chevalier, _L’Afrique Centrale française_, page 413.]
[Note 151 : _Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome I.]
[Note 152 : Voir l’étude de M. l’officier-interprète Landeroin
(_Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome II).]
[Note 153 : Par captifs, il faut vraisemblablement entendre « sujets ».
Nous avons déjà vu que, selon la tradition, les Pouls ont précédé les
Kanori sur les bords du lac. Les Boudouma semblent avoir toujours
entretenu de bonnes relations avec les Pouls de l’Ouest ; en tout cas,
il est d’un usage formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des
gens appartenant à cette population. Il existe quelques villages de
Pouls dans l’archipel ; nous en avons trouvé deux chez les Kouri. Leurs
habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux insulaires.]
[Note 154 : Cf. Labatut, _Le territoire militaire du Tchad_ (_Bulletin
de la Société de Géographie d’Alger_, 1911, p. 146-151).]
DEUXIÈME PARTIE
* * * * *
LES TOUBOU
* * * * *
I
LA POPULATION TOUBOU
* * * * *
Les indigènes que nous désignons du nom général de Toubou ne donnent
aucun nom à l’ensemble de leur famille. Nous ne les appelons ainsi
d’ailleurs que parce que, dans les premiers pays où les Européens les
ont rencontrés (Fezzan et Bornou), ce nom leur était donné par le reste
de la population. Nous savons que _Tou_ est le monosyllabe par lequel
les Tedâ désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à
l’origine signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette
racine dans le mot _tougou_ qui, chez les Toubou du Sud, sert à désigner
une grosse pierre plate, sur laquelle les femmes écrasent le mil au
moyen d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit
_Tedê-tou_[155], c’est-à-dire _Teda du Tou_. Cette expression est
probablement employée pour distinguer les Tedâ du Tibesti du Tedâ
habitant d’autres régions[156]. On dit aussi quelquefois _Tedê-emi_,
« ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, qui semble
aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même sens qu’_emi_,
qui signifie montagne ou rocher[157] ». Le Tibesti semble donc avoir été
appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.
Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences _bou_
et _ma_, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à désigner un indigène
habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce mot est kanembou et les
Toubou ne le connaissent que pour l’avoir entendu employer par d’autres
populations. Les Bornouans, les indigènes qui parlent des langues
apparentées au kenga (Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du
même mot. Les Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient
généralement le mot _Gourʿan_ pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou
cependant, ils se servent aussi du mot _Toubô_, sing. _Toubaï_.
L’appellation _Tedê_ (pl. _Tedâ_)[158] est le pendant, en toubou, du nom
kanembou de _Toubou_ (pl. _Toubouâ_)[159].
La terminaison _dê_ (pl. _dâ_), ajoutée à un nom de pays, sert en effet,
chez les Toubou, à désigner l’habitant de ce pays.
_Borkoudê_, habitant du Borkou ; pl. _Borkoudâ_.
_Mourtchadê_, habitant du Mourtcha ; pl. _Mourtchadâ_.
_Fodidê_ (pl. _Foddê_), habitant du Baḥr el Ghazal[160] ; pl. _Fodidâ_
(_Foddâ_)
_Daganadé_, habitant du Dagana ; pl. _Daganadâ_.
D’après cette règle, et puisque _Tou_ désignait le pays, un habitant
devait donc être appelé _Toudê_, pl. _Toudâ_. Comme on appuie fortement
sur le _dê_ (voir plus haut _Foddê_), on a eu finalement _Tedê_, pl.
_Tedâ_[161].
_Toubou_ (pl. _Toubouâ_) et _Tedê_ (pl. _Tedâ_) veulent donc dire :
habitant du Tou, du Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second
est le mot toubou[162].
Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la population du
district méridional de Gatroun. Ils occupent le Tibesti, le Borkou, les
vallées occidentales de l’Ennedi. Au Ouadaï, on en trouve chez les
Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les bords de l’ouadi Yên (Norea) et au
Mourtcha (Kreda). Ils occupent, dans le Territoire du Tchad, la vallée
du Baḥr el Ghazal (Kecherda et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On
en trouve également dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route
du Kanem au Fezzan, dans les oasis de Kawar.
Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom
d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés _Tedâ_ et ceux du
Borkou _ammâ Borkouâ_ ou _Borkoudâ_. Ceux-ci donnent le nom de Dâza aux
Toubou situés plus au Sud[163]. Mais ces derniers réservent ce nom de
Dâza aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui
parlent leur langue (_dazaga_, _médi Dazagadâ_). Or la langue du Borkou
est la même que celle des Toubou du Sud et elle présente quelques
différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc diviser les Toubou en
deux groupes : les Tedâ et les Dazagadâ.
Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque certains de
ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont d’origine tedâ. Elle
n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La population toubou est une, malgré
les différences qui peuvent exister entre certaines de ces fractions.
Ces différences s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ
sont toujours restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis
que la plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations
(Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec celles-
ci.
Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des Toubou. Le
_Tarikh el Khamis_[164] les ferait venir d’Égypte et les appellerait
_Nas Firaʿoun_ : les gens de Pharaon. Ce renseignement est d’autant plus
curieux que Barth a déjà signalé certaines analogies entre le toubou et
l’égyptien antique ou le copte[165]. Barth remarquait également que
« les expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda
et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi
nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à ranger
le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement rares,
isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les relations
matérielles de l’existence et des échanges ». La langue toubou
semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien
(égyptien antique et copte) des langues chamitiques[166]. Il est peut-
être intéressant de rappeler ce que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet
des Gourân, et de le rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de
petite taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la
coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être
d’origine soudanienne[167]. »
Les Toubou, par suite de leur isolement dans le désert, ont vécu
longtemps ignorés des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien
des Zoghâwa, des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi
(1360-1442) qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des
Bardoa. Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la
tribu libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il
rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la
population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une façon
bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes de Borno
et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des chemins du désert
qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à Agadez : « et est beaucoup
plus fâcheux le chemin retrouvé par les modernes, qui est pour aller de
Fez au grand Caire par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce
voyage, l’on passe à côté d’un grand lac[168] à l’entour duquel habitent
les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin que le royaume de
Nubie « devers midi se joint avec le désert du Goran » et que « le roi
de Nubie est souvent en guerre avec ceux du Goran, qui sont de la race
des Bomiens[169], mécaniquement habitants du désert, sans que personne
puisse rien comprendre à leur langage »[170]. Disons, en passant que
l’extension donnée par Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân
semble être fort exagérée[171].
Moḥammed et Tounesi compléta dans son _Voyage au Ouadaï_ (1851), les
vagues renseignements donnés par Léon. « Les Gorân, écrit le cheïkh,
sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en
chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites
peuplades dont chacune se suffit à ses besoins »[172].
Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les Toubou-Turkmân, qui
stationnaient du côté du désert de Libye[173], et les Toubou-Rechâd (ou
Toubou des montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du
Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens cupides
et avares, dont la langue était incompréhensible et les mœurs bizarres.
Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui menaient la vie
nomade dans la partie sud-est du Sahara et rançonnaient les caravanes
traversant le pays.
Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel
(1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi des
renseignements sur le Tibesti et ses habitants.
Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il avait
prises à Kawar (1866), une carte du territoire des Toubou.
A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon l’Africain,
« le monde savant avait pris l’habitude de considérer les Toubou, sur le
territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région
des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou
moins mélangés[174]. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les
anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan,
passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert libyen où
étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du
Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la
dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément
que le roi du Bornou était de la race libyenne des Bardoa.
« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut
cru devoir affirmer la très prochaine parenté des Kanouri et des Tedâ,
on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne
doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-
même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de
Maqrizi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa
conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y
était fixée à demeure[175]. »
Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les allégations
de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une tribu tedâ habitant
anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï ou Bardê[176]. Il
faisait remarquer que le désert a imposé un genre de vie uniforme aux
peuplades qui l’habitent et que celles-ci présentent à peu près les
mêmes caractères : d’après lui, les écrivains arabes s’étaient laissés
induire en erreur par l’analogie existant entre le type toubou et le
type berbère. Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point
des Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils
formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord de
l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, d’ailleurs,
d’établir une démarcation absolue entre tous ces peuples et que, grâce
au climat et au mélange du sang, il n’y avait pas un saut brusque des
Touareg, des Toubou, des Bideyat et des Zoghâoua aux populations
soudaniennes avec lesquelles ils étaient en contact[177].
Nous avons déjà indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la
fondation du royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de
_Tedâ_ par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler l’ordre
établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. Nous savons que
les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur lutte contre la
branche aînée. Cette alliance entre les deux populations a d’ailleurs dû
être facilitée par ce fait que les Maguemi, fraction à laquelle
appartenaient les princes boulala, étaient en partie d’origine
toubou[178]. En tout cas, Boulala et Toubou chassèrent de Ndjimi les
sultans du Kanem et ils les forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux
populations victorieuses semblent s’être pénétrées et nous verrons plus
loin que plusieurs fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent
d’origine boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala,
quelques traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.
Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala et
ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne jouèrent
plus, dès lors, de rôle politique.
Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ
Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc rapidement
sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les Toubou du Baḥr el
Ghazal et du Ouadaï.
* * * * *
[Note 155 : Prononcer _Tedé_. L’accent circonflexe indique que l’accent
tonique doit porter sur la lettre _é_.]
[Note 156 : On dit de même _ana Kanembou Kanem_ « Je suis un Kanembou du
Kanem », parce qu’il y a également des Kanembou au Dagana.]
[Note 157 : On pourrait objecter cependant que l’expression _Tedê-emi_
est peut-être _Tedê-mi_, qui veut dire « fils de Teda ». Cette façon de
s’exprimer, « fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc. » est en effet
très familière aux indigènes.]
[Note 158 : C’est donc à tort que Reinisch, considérant la forme Tibou
ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à l’égyptien _Teḥennou_
(_Die einheitliche Ursprung der Sprachen_, p. 4-6).]
[Note 159 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer
Vokabularien_, p. LXVI.]
[Note 160 : _Fôdi_ veut dire « fleuve, rivière, baḥr ». En parlant du
Baḥr el Ghazal, les Arabes disent tout simplement _el baḥr_ البحر et les
Toubou _fôdi_.]
[Note 161 : Barth se trompe quand il croit que le mot _Tedâ_ est à la
fois le singulier et le pluriel. L’erreur a d’ailleurs été signalée par
Nachtigal.]
[Note 162 : Nous n’avons jamais entendu employer le mot _Tibbou_, cité
par certains voyageurs et employé par beaucoup d’auteurs (Burckhart,
Lyon, Denham, Vivien de Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René
Basset, etc.).]
[Note 163 : Les habitants du Borkou appellent ces Toubou « Dâza » et
aussi « Kecherda ». Cela laisserait-il supposer que les Kecherda ont été
les premiers à émigrer vers le Sud ?...]
[Note 164 : Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et qui contiendrait
des renseignements historiques sur les populations du Centre-Africain.]
[Note 165 : Barth signale également certaines ressemblances entre le
kanouri et l’égyptien antique. Voir d’ailleurs, à ce sujet, _Sammlung
und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung_, p.
CLXXXV et suiv. (die Kanuri-Sprache, die Teda-Sprache). C’est aussi une
partie de la thèse de Reinisch dans l’ouvrage cité plus haut, p. 114,
note 158.]
[Note 166 : Les idiomes toubou et kanouri sont classés parmi les langues
des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un certain nombre
d’idiomes de la côte occidentale et du centre de l’Afrique (Atlantique-
Niger-Tchad-Nil). « Faute d’un meilleur nom, dit Robert Cust, ce groupe
est appelé nègre, désignation incontestablement inexacte. »
Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre langues ou
groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le haoussa, le
groupe bornou, le baghirmi et le maba.
Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes : sémitique,
hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou, hottentot-bushman. Le groupe
nègre se subdivise lui-même en quatre sous-groupes : le troisième, ou
sous-groupe central, comprend cinquante-neuf langues et onze dialectes
parlés dans la région située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus
connus de ce sous-groupe sont : le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le
kanouri.
Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement agglutinant ; mais
on ne saurait leur attribuer une origine commune.]