L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une colonne

de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant Tétart, quitta

Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali : le 18, la zaouia fut enlevée

d’assaut et les vaincus s’enfuirent du côté du Borkou.

Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors de la

première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait abandonné Cheref

eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les Chirédat et Ourfalla.

Ceux-ci entretenaient de relations avec les Khouân. L’attitude des

autres Oulâd Slimân était différente. Barrâni avait cependant réussi à

réconcilier momentanément les Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes

avaient même pris une part assez active à la lutte contre les Français.

Mais, après la défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de

nous. Barrâni apprit avec colère leurs nouvelles dispositions et il

résolut de punir sévèrement ce qu’il considérait comme un manquement

criminel à la solidarité musulmane devant les infidèles. Il excita

l’hostilité des Touareg contre les dissidents : il dit même à Khandjer

que les Miaïssa avaient massacré une centaine de fuyards touareg après

le deuxième combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et

Aḥmed se concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables

miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec douze

hommes de sa fraction : ils furent tous massacrés. Les Oulâd Slimân du

cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur un groupe de

campements miaïssa, installés à Dira.

La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux cheïkh

ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir Alali (fin

avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie avec méfiance,

tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd Slimân que de leur

hostilité passée envers nous : cependant, sur l’ordre donné par le

Commandant du Territoire, elle fut acceptée en mai.

Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que les

Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de Bir

Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de l’endroit où

stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg qui se ruaient à

l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de nos tirailleurs et

une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le reste s’enfuit,

poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un certain nombre de leurs

ennemis et ramenèrent quelque butin.

Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire de Bir

Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans importance contre

la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était mort à Gouro, dans les

derniers mois de 1901. Son successeur, Si Aḥmed Chérif, fort mécontent

des échecs subis au Kanem, rappela Barrâni, auquel on reprochait de

manquer d’activité et même de courage : il le remplaça par le zélé et

fanatique Abou Aguila, originaire du Maroc ou du Sud-Oranais.

Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un coup de

main très réussi contre le camp des Touareg du chef Kandjer, à 40

kilomètres au N.-E. de Kologo : Kandjer fut tué dans l’action et cette

affaire eut comme résultat essentiel d’abattre considérablement le moral

des Touareg.

Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de Haddara, à 130

kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le nouveau délégué

ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la Senoussïa et se

préparait à attaquer les Français. Il était activement secondé par un

ancien partisan de Rabah, nommé Zin el Abdin, jadis employé par nous et

passé depuis peu chez nos ennemis, à la suite d’un vol de bétail fait de

complicité avec l’interprète arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point

du jour, l’arrière-garde d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali,

fut soudainement assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres

du poste : le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager. Le

lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de surprendre le

poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie et 164 fanatiques,

dont Abou Aguila, se firent tuer dans une tranchée de 150 mètres, qu’ils

avaient creusée pendant la nuit à environ 250 mètres du poste. Ce fut le

coup de grâce pour l’action de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem.

La plupart des Touareg, désemparés depuis la mort de Khandjer,

abandonnèrent la lutte et allèrent dans le 3e Territoire militaire

demander l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se

replier sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et

rentra à Koufra.

Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans les

diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin de 1902.

D’autres incidents marquèrent d’ailleurs l’assujettissement de ces

nomades à une vie régulière : en septembre 1903, ils tendirent même un

guet-apens à l’un de nos détachements ; les menées du cheïkh Hamouda lui

valurent d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les

Ourfalla.

Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis. Ils

menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu notre

domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances dirigées

par nos officiers : le capitaine Durand, commandant l’escadron de spahis

— qui venait de soumettre les Kreda — les atteignit à Koal et leur

enleva mille chameaux (juin 1904) ; plus tard, ils furent surpris à

Fayanga par les méharistes du capitaine Mangin. Obligés de se réfugier

au Borkou, les Oulâd Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les

Senoussis, qui y commandaient : ils furent même pillés par eux. Le

cheïkh Aḥmed vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant-

colonel Gouraud, en février 1905.

La tribu des Oulâd Slimân se compose des quatre fractions suivantes :

Chirédat, Héouat, Miaïssa et Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba,

Guedadfa, Ourfalla, etc.) sont des éléments détachés des tribus de la

Tripolitaine. Ces Arabes comprennent deux groupes ennemis : celui du

cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et

Guedadfa)[147] et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed Bendjouéli (Miaïssa

et Djebaïr).

Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les

Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé

d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que les

Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles

incessantes s’élevèrent entre les deux groupes : notre présence seule

les empêcha de régler leurs différends par les armes. On avait

d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de parcours particulière :

les gens d’Aḥmed vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au nord de Bir

Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati. A ce moment-là,

l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait fournir 600 guerriers

environ.

Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents. Ceux-ci

vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux rezzous menés

contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal. Ils comprennent : les

Bedour, et des groupes moins nombreux de Guedadfa, de Djimamla et de

Megâreba.

Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le Kanem, où ils

avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes notre apparition

dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr el Ghazal, à Am Gotôn.

Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent le Mourtcha et leur chef,

le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché pour présenter ses hommages au

sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli Benetik et son fils Oumran se

réfugièrent au Borkou.

Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la trahison

d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150 fusils. Ils

étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem, qu’ils

poussaient à faire défection : beaucoup de ceux-ci passèrent d’ailleurs

chez les Senoussis, isolément ou par petits groupes. Actuellement, tous

les Megâreba sont en dissidence. Ces Arabes sont réputés pour leurs

instincts pillards : au surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont

du Kanem et du Baḥr el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables.

Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat humide

ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent actuellement

plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï. A côté d’eux,

vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des Touareg dissidents et

deux groupes de Bideyat.

Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée chez les

Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris atavique du travail

et leur amour invétéré du pillage — a parlé d’eux avec sympathie. Les

défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes à mener

une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de l’exploitation des

nègres et des Choa, de la traite et du travail des esclaves : sous notre

domination, ils ont dû renoncer à de pareilles habitudes et, de ce fait,

se sont trouvés considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un

travail quelconque, bons tout au plus à servir de guides et

d’auxiliaires dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils

ont toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse

époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout

particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne

méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination

turque, et ils détestent la nôtre : réduits par la force des armes, ils

restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en l’honneur de

laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes ébouriffants, les

condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne veulent point se

résigner au travail, ils deviendront les plus misérables des habitants

du Kanem. De fréquents croisements avec les populations voisines

pourraient, avec le temps, les transformer de façon sensible et les

rendre semblables aux paisibles Choa du Bornou et du Baguirmi. Mais leur

mépris des noirs, qu’ils appellent dédaigneusement _kerâda_, infidèles,

empêchera de longtemps encore toute transformation de ce genre.

Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de leur

race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine Fouque du

moral de ses anciens administrés : « Hypocrite et faux à l’excès, le

Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la foi jurée ; tous ses actes

sont empreints d’une arrière-pensée en vue de l’intérêt immédiat et le

penchant à la trahison découle forcément de cette tournure d’esprit. Ce

sont des gens qui ne gagnent pas à être connus ; malgré leurs allures

doucereuses, ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au

dernier degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles

de la nature humaine et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner

par une main ferme les écarts dont ils sont coutumiers[148] ! »

La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture les Oulâd

Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir intérêt.

L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et les succès

obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant l’année 1909, avaient

considérablement affaibli le prestige de nos armes. D’autre part,

l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui de Mayouf avait pris un

caractère aigu, et le lieutenant-colonel Moll, dans la tournée qu’il fit

en avril 1910, essaya vainement de les mettre d’accord. Fréquemment, des

Megâreba passaient chez les Khouân et servaient ensuite de guides aux

bandes qui venaient piller les pays soumis : ils poussaient, en outre,

leurs frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis

travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910, la

désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait perdu de

terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis, que les

indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la pusillanimité,

était tout simplement conforme aux instructions ministérielles, qui

interdisaient d’aller au Borkou : au surplus, les événements du Ouadaï,

où nous nous trouvions engagés à fond, ne nous permettaient pas

d’entreprendre des opérations importantes sur un autre théâtre.

Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh Mayouf

(Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont toujours inspiré

le plus de confiance : ils sont détestés des Senoussis et ennemis des

gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout intérêt à rester sous notre

protection. Ils ne comptent pas de dissidents. Les Miaïssa forment la

fraction la plus nombreuse de leur tribu.

En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent point la

vertu que, d’après leur histoire, on serait tenté de leur accorder : le

courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout simplement

tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs fusils sur de

malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine Cornet rapporte

certains faits, qui montrent de combien peu de sang-froid et de courage

firent preuve les auxiliaires Oulâd Slimân. On savait apprécier les

services qu’ils rendaient comme guides, mais leur valeur guerrière était

tenue en assez piètre estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un

ballot de poudre anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les

auxiliaires ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des

captifs de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers.

« Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage — écrit

le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués à opérer par

surprise contre des gens armés de sagaies. »

Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me souviens, en

effet, qu’une des femmes des Senoussis faite prisonnière à Ouéta, et

remise en liberté quelques jours plus tard au Borkou, m’avait dit un

matin en cours de route :

« — Que vas-tu faire de moi ?

« — Tu seras libre à ton arrivée à Galakka.

« — Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au Kanem, je te

demande en grâce de pas me donner comme captive aux Oulâd Slimân.

« — Et pourquoi ? demandais-je curieusement.

« — Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces laissées par eux

dans le sable, répliqua-t-elle méprisante[149]. » Et le capitaine fait

remarquer que la femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau

noir, épousée par son ancien maître.

Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en 1908,

l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires fut

notoirement piteuse.

* * * * *

[Note 139 : _Ouassili_ (sing. _Ouassiliri_) est un terme kanouri qui

veut dire « les hommes blancs ». _Ouachîla_ et _Ouassal_ sont les mots

employés par les Toubou et les Arabes.]

[Note 140 : Selon Nachtigal, Minimini serait un terme toubou, qui

voudrait dire « les dévoreurs ». Cette appellation tiendrait à la

gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân, ou bien à ce qu’ils dévoraient

(_akelou_) autrefois les régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons

pas l’étymologie toubou du mot _Minimini_. Nous ferons cependant

remarquer que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini

par les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer, _Studien_,

p. 166, et les auteurs cités.]

[Note 141 : L’expression _aḥmer tchou_ est fréquemment employée pour

indiquer un teint très clair. Elle est formée du mot arabe _aḥmer_, qui

veut dire « rouge », et du mot toubou _tchou_, qui signifie « blanc ».

Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se sont alliés aux femmes du

pays et que la race a perdu sa pureté primitive : le cheïkh Aḥmed ben

ʿAbd el Djelil, par exemple, est fils d’une Kecherda.]

[Note 142 : L’émigration ne fut point totale, car certains Oulâd Slimân

demeurèrent avec leurs cousins de Tripolitaine. Les descendants de ces

Arabes font actuellement partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân

(Temama, Myabis, Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et

Héouat) : ce groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf

en Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de

la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en relations.]

[Note 143 : Gens du lac.]

[Note 144 : Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef senoussi, Moḥammed

el Barrani. Il fut remplacé par son frère, l’alifa Meḥemmed. L’alifa

actuel, Mala, fils de Mousa et frère de Djerab, alla faire sa soumission

au lieutenant-colonel Destenave, et Meḥemmed dut se réfugier chez les

Kreda.

L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler Maurice

de Beurmann (1863) : des captifs vigoureux passèrent une corde autour du

cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux deux extrémités. Nachtigal

a fait un récit bien romanesque de la mort du malheureux de Beurmann. Ce

fut Mousa qui donna l’ordre de le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi.

Les indigènes n’avaient pas encore vu d’Européen à ce moment là, et

beaucoup d’entre eux crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif

(ihoudi).]

[Note 145 : C’est Khandjer qui avait fait assassiner à Zinder le

capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.]

[Note 146 : Capitaine Fouque, _Le Kanem_ (_Revue des Troupes

coloniales_, 1906).]

[Note 147 : Les Héouat, peu nombreux, sont considérés comme étant

d’origine médiocre : _ma ḥourr ketir_ ما حر كثير. Les Megâreba (Aïd

Garaga, Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.]

[Note 148 : Fouque, _Le Kanem_.]

[Note 149 : Cornet, _Au Tchad_.]

V

LE LAC TCHAD

* * * * *

Avant de quitter les habitants du Kanem, qui, pour la plupart ont

toujours vécu sur les bords du Tchad, il est nécessaire de donner

quelques renseignements sur ce lac, dont nous avons déjà tant parlé et

dont il sera encore question à propos de certains Toubou. Du reste, en

étudiant les Kreda, nous serons amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal,

qui conduisait autrefois les eaux du Tchad dans les grandes dépressions

situés au sud du Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad —

et c’est une raison de plus pour donner quelques indications sur le lac

lui-même.

Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond. Overweg

n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus creuse, les

hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds anglais (entre

1m,80 et 4m,50). Si l’on néglige quelques entonnoirs de minime

importance, les plus grandes profondeurs ne dépassaient point 4 mètres,

en 1904, et elles n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission

Tilho évalue la profondeur moyenne du lac à 1m,50 dans la zone des eaux

libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs.

Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du Chari comme

le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus, se basant sur les

données fournies par les explorateurs, remarque également « que le Tzâdé

est moins un lac qu’une inondation permanente » et que « parmi les

grands lacs, le Tzâdé doit être comparé surtout au Balkhach de Sibérie,

qui paraît une mer intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre

chose qu’une mince nappe versée par le courant de l’Ili ».

Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de

profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui

l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les crues

variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette partie de

l’Afrique modifient constamment la physionomie du Tchad : c’est pourquoi

il est impossible de fixer sa forme d’une façon définitive.

Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois des

espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de cette

région : « A l’époque néolithique, toute la contrée, le Baguirmi

compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui

qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait

avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr

el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et

l’est du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer

el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure »[150].

La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle étude sur

le lac Tchad[151]. Nous en extrayons les renseignements qui suivent.

« ZONE ASSÉCHÉE DU NORD. — Dans le premier semestre de l’année 1908,

toute la partie nord du lac Tchad jusqu’à la frontière franco-anglaise

(parallèle du thalweg de l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était

entièrement asséchée, alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces

mêmes parages par des fonds de 1 mètre à 1m,20. La frontière marque

approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février

1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac Tchad, sous l’action des

grands vents d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près

d’un mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise,

profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation

arbustive est représentée par quelques oschars (_calotropis procera_).

Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux traversent couramment

cette zone qui représentait, au commencement de 1908, le quart environ

de la superficie totale de la cuvette lacustre, soit à peu près le

cinquième de celle de la Belgique.

« La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à l’assèchement,

et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme le fond de vastes

tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt envahi par une épaisse

végétation. L’eau, en se retirant, a emporté, semble-t-il, tout ce qui

faisait le charme de ces contrées ; la vie indigène est, d’ailleurs,

moins large que par le passé : les cultures, en 1907, ont donné un

rendement médiocre ; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le

Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il déjà

marqué ces régions de son empreinte ? Les indigènes ne doutent pas de

voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles, des cas

d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission, sinon aussi

accentué, s’étant produit au siècle dernier.

« ZONE DES EAUX LIBRES. — En quelques rares points, notamment à hauteur

de l’embouchure du Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad

donne l’illusion de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans

une autre direction l’horizon est borné par une ligne de végétation

palustre (ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de

surface) haute de plusieurs mètres.

« ZONE DES ÎLOTS-BANCS. — La zone des eaux dites libres du Tchad est

séparée de l’archipel par une zone d’îlots-bancs, formée par des hauts-

fonds recouverts d’une épaisse végétation palustre : quelques-uns de ces

hauts-fonds émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux

piroguiers et pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent

de la zone des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des îlots-

bancs ; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des terres émergées

croît, en même temps qu’augmente leur hauteur au-dessus du niveau du

lac ; mais les rives se dissimulent obstinément sous la végétation

palustre.

« ARCHIPEL. — L’archipel du Tchad est formé d’îles de sable siliceux,

dont la hauteur au-dessus du niveau du lac varie de 1 à 12 mètres

environ et dont les autres dimensions vont de quelques centaines de

mètres à quelques kilomètres... Depuis quelques années, la végétation

palustre s’est développée dans une proportion surprenante dans tout le

lac, et les rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une

ceinture d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres ; nous avons

mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La végétation

palustre forme une barrière tellement touffue en certains points que

l’accostage des îles n’est possible qu’après un véritable

débroussaillement à la hache.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 8 / 27 段