[Note 127 : Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl) formaient une tribu

arabe nomade, établie, lors de l’avènement des califes abbassides, dans

les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus tard en Syrie et, vers la fin

du Xe siècle, ils furent déportés en masse dans la Haute Égypte par le

khalife El ʿAziz. Au milieu du XIe siècle, en 440 de l’hégire, ils

furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El Mostanṣer-

Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, _La Djazya_, et les auteurs

cités.]

[Note 128 :

« Emmenez-nous dans le pays de Tunis la verte,

« Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de Tunis suffira à nous faire

vivre,

« Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas de taons,

« Tunis la verte est un paradis loin (hors) d’ici..... »]

[Note 129 : Tome II, page 329 ; tome III, page 449.]

[Note 130 : Toutefois la généalogie donnée par d’Escayrac de Lauture

(_Le Désert et le Soudan_, p. 79-80) fait de Soulîman Solong, non un

Qoreïchite, mais le fils d’un Toumourki et d’une fille arabe de la tribu

des Bederyah du Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère,

non son fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et Abou

’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour (Boukker, Abou

Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, Téhérab, fils de

Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de Téhérab, et enfin Moḥammed el

Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.]

[Note 131 : Notons cependant que la tradition des Toundjour parle aussi

d’un séjour de leur tribu sur les bords du baḥr Nil. Il ne faut voir là,

très probablement, qu’un vague souvenir du temps où les Hilal étaient

fixés dans la haute Égypte. D’après Brun-Rollet (_Le Nil blanc et le

Soudan_, p. 75) on montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des

Chillouks, le _Moqtaʿ_ (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il

franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont deux

moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le Darfour

et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, et avec cinq

fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture (_Le Désert et le

Soudan_, p. 259 et suiv.) mentionne une tradition analogue : il ajoute

que les tribus arabes de la Haute Nubie et du Kordofan prétendaient

descendre d’Abou Zeid. Cf. R. Basset, _Un épisode d’une chanson de geste

arabe_ (_Bulletin de Correspondance africaine_, 1885, p. 136-148).]

[Note 132 : Slatin-pacha, _Fer et Feu au Soudan_, tome I, page 55.]

[Note 133 : _Gamira_, قَمِرَ, être blanc ; _gamar_, قَمَر, la lune ;

_oueld el gamaré_ signifie : qui est d’une blancheur éclatante.]

[Note 134 : C’est à cette idée de regret que se rattache probablement le

surnom de _el Merenn_, qui semble provenir du verbe arabe _ranna_, رن :

élever la voix en pleurant, se lamenter.]

[Note 135 : _Birni_ (kanembou), _dourdour_ (arabe), _gôrou_ (toubou).]

[Note 136 : _Fougbou_ est le titre donné au chef des Toundjour. Le chef

des Dalatoua est appelé _alifa_ et aussi _aguid_.]

[Note 137 : Les Ouadaïens avaient fait leur apparition au Kanem pendant

que le fougbou Moustafa régnait sur les Toundjour.]

[Note 138 : Moḥammed el Tounesi, _Voyage au Darfour_, page 128. Cf.

aussi sur les Toundjour C. H. Becker qui les nomme Tundjer, et fait

venir ce nom de l’arabe _toudjdjar_, marchands (تجار = تنجر). Mais les

premiers Toundjour émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même

d’esclaves, comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir

de l’Est (voir plus haut) (_Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der

Islam_, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (_Studien der arabischen

Beduinendialekte Inner Afrikas_, p. 166), les croit émigrés de Tunisie.]

IV

LES OULAD SLIMAN

* * * * *

Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés dans la région du Tchad.

Quoique d’origine arabe, ils sont considérés — ainsi que les Toundjour,

du reste — comme formant une population spéciale. On ne les désigne

jamais sous le nom de _’Arab_, qui est réservé aux seuls Arabes du pays

(Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, Ouassîli[139],

Ouachila, Ouassal et Minimini[140].

Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la

Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré au-

dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si l’on

compare les deux populations, ce sont les différences de teint,

d’habillement et d’armement : les Oulâd Slimân ont généralement le teint

clair (_aḥmer tchou_)[141], s’habillent comme les Arabes du Nord et sont

armés de fusils, tandis que les Choa ont le teint plus ou moins foncé,

sont habillés à la mode bornouane (_tob_) ou portent un vêtement

confectionné avec des gabag (_khaleg_), et ne possèdent guère que des

lances et des sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la

Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au dialecte

en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes présentent des

différences notables.

Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la tribu des

Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement l’historique de la

relation de Nachtigal et nous le compléterons par le récit des

événements postérieurs au voyage de l’explorateur allemand.

Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, Héouat, Miaïssa

et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle en Tripolitaine, où

ils combattirent avec acharnement la domination turque. Yousouf Pacha

les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne leur permit point de se fixer

dans ses États. Obligés de revenir dans la Tripolitaine, ils allèrent du

côté de Mourzouk et s’y battirent contre les troupes fezzanaises. Les

plus nobles d’entre eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés :

la tribu tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine

d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était élevé à

la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit la faveur de

Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, dans les diverses

expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, le

Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan), ʿAbd

el Djelil ne tarda pas à entrer en lutte avec les Turcs. Il leur

disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. « Mortellement

blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de

la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces

beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes, et

qui touchent aux riches pâtis à chameau du Bodelé et du Baḥr el

Ghazal. »

Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd Slimân

gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au Kanem[142].

Ils vainquirent toutes les tribus habitant le pays situé entre le

Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des Arabes de la Tripolitaine

(Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par l’appât du riche butin à gagner

dans les contrées du Sud, vinrent grossir le nombre des guerriers Oulâd

Slimân. Ceux-ci attaquèrent les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près

de 50.000 chameaux, à Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis.

Les Kel Oui du pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors

7.000 guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du

Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir des

pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de guides. Les

Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du Tchad.

Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner leurs

positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir Alali. Les

Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de cavaliers seulement

réussirent à échapper au désastre. Leur chef avait péri dans la déroute,

mortellement blessé par une femme toubou : son fils, Rhèt, entra au

service du cheïkh du Bornou, ʿOmar. Des discordes éclatèrent ensuite

parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, peu nombreux, divisés et en butte

aux attaques de leurs ennemis, semblaient voués « à une complète

décadence ». Tel était l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce

moment-là (octobre 1851).

Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait

d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la surveillance

des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd Slimân luttèrent

encore contre les Touareg, qui — toujours guidés par les Kecherda — les

poursuivirent jusqu’au Borkou : cependant la paix finit par s’établir

entre les deux populations. En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par

les armes un compétiteur au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par

le roi ʿAli. En 1871, lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem,

ils avaient réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie,

à leur audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à

la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du Ouadaï

au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient tout le pays

situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le chef le plus

considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les Djebaïr (ʿAbd el Djelil,

Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient d’étroites relations d’amitié

et vivaient quelque peu en désaccord avec les Chirédat ; les Héouat

étaient peu nombreux. D’autres Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba,

etc.) vivaient avec les Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux

tribus de la Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois

passer quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions

de pillage.

Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce à leur

protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus tard, l’occasion

de rendre service à certains d’entre eux qui, faits prisonniers par les

Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été expédiés au Ouadaï. Aussi le

souvenir du chérif Idris — c’était le nom donné à Nachtigal — est-il

resté très vif chez ces Arabes, qui en parlent tous dans d’excellents

termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân des personnages cités

dans la relation de Nachtigal, ainsi que des divers incidents qui

marquèrent le temps passé par l’explorateur en compagnie de ces nomades.

Le fils de Hazaz (le compagnon de Nachtigal) se rappelle les moindres

détails du séjour du chérif Idris parmi ceux de la tribu.

Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait alliance

avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci leur fournissait

du grain, du bétail, et leur était d’un précieux secours par sa

connaissance approfondie du pays et des habitants. Arabes et Toubou

firent ensemble de fructueuses opérations de pillage.

Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre l’aguid el

baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au Kanem. Le sultan

ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A deux reprises, il

demanda à voir une députation de leur tribu : en 1871, un groupe de

notables alla le trouver au Fitri, et, plus tard, les chefs les plus

vieux furent mandés à Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents

aux envoyés et montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de

guerre, la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que

les Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus

qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de 1873.

Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux restèrent

prisonniers des Toubou.

Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des missionnaires

senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au Borkou), la haine

fanatique de ces derniers pour les chrétiens faillit avoir des

conséquences fâcheuses pour Nachtigal.

Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân

comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, qu’ils

avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi les

principales : les Touareg, les Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid,

les Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa elle-

même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre les deux

tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient revenus du Borkou,

des dissentiments avaient éclaté entre eux et Barka Hallouf : les Arabes

reprochaient à ce dernier de leur avoir volé une partie des chevaux et

des esclaves donnés par le roi ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant

venus renforcer les Oulâd Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale

envers leur allié et Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui

avait été pris par les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également —

car les Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs « mesâkin » — de

payer un impôt en bétail. Hallouf refusa et sa tribu fut alors razziée

par les Arabes. Quand ces derniers revinrent au Borkou pour faire la

récolte des dattes, ils laissèrent une partie de leurs chevaux dans

l’Egueï. Ces animaux furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd

Slimân, rendus furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait

rangé autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les Ḥaddâd

Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de Er Régui,

et les Nâs el Baḥr[143] (Kanembou Koubouri de Kiskawa). ʿAbd el Djelil

et Cheref eddin avaient avec eux : les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les

Guedadfa et des Tedâ. La lutte éclata entre les deux partis : Hallouf,

qui ne possédait presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati

complètement razzié.

Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, les Gadoa

demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître l’autorité d’ʿAbd el

Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien longtemps. Trois Oulâd

Slimân — dont Hazaz, le compagnon de Nachtigal — allèrent au Chitati et

s’y conduisirent vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent

attaqués par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour dans

son campement. Les Arabes, exaspérés par cette agression, résolurent

alors d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les

îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres d’entre

eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au bout desquels

les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les inviter à revenir au

Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut accordé et ils purent

vivre en paix avec leurs anciens ennemis.

Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils chassèrent de

Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se trouvait alors l’aguid

el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya une lettre au sultan du

Ouadaï, Yousouf : il disait que les Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa

Meta parce que celui-ci ruinait le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y

faire régner la prospérité. Les Minimini, comme on le voit, savaient

trouver de beaux prétextes pour légitimer leurs pillages. Yousouf se

contenta d’accepter le fait accompli et répondit en termes très

aimables. Mais Oualdi Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance

des Arabes au Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à

l’égard de ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les

Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des dispositions

agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui envoyèrent aussitôt

une lettre pour lui proposer une rencontre. Oualdi Chaïb étant retourné

au Ouadaï, les Arabes remplacèrent l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui

envoya quatre chevaux et deux captifs à Yousouf, en lui faisant

connaître sa nomination. Le sultan accepta encore une fois de bonne

grâce ce qu’il ne pouvait empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce

moment-là, les vrais maîtres de la majeure partie du Kanem : les

indigènes de ce pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient

guère que des moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la

plupart des bœufs et des chameaux.

Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des Gourân et

des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région soumise au Ouadaï

pour aller se réfugier dans le nord du Kanem : ils refusèrent de livrer

ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes s’étaient déjà

rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, finit cependant par

obtenir un impôt en bœufs pour chacune des tribus en question. Le

règlement de cet incident amena une détente entre les deux influences

rivales qui se disputaient le commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant

pas voulu donner le mil que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens

et les Arabes se concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les

Togorda furent complètement razziés et un grand nombre de femmes et

d’enfants de leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus

à Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en

commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les

Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les

captifs et les troupeaux pris au Kanem.

La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd Slimân

reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais procédés à leur

égard : ce chef fut mandé par eux et mis à mort. Une nouvelle razzia des

Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf remplaça son frère Allafi à la

tête de la tribu. Le nouveau chef du Chitati, accusé de cacher son

bétail dans les îles du Tchad, fut bientôt destitué. D’autres chefs se

succédèrent dans le commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd

Slimân. Les Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs

vainqueurs. Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas

verser un impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre

chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du côté des

Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce dernier, se

réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire droit aux

exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — disait-il —

qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les Arabes aurait affirmé

la souveraineté de ceux-ci sur la région de Mondo. Les Oulâd Slimân et

les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent alors Mondo, au lever du soleil, et

massacrèrent un grand nombre de Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché

dans une petite case : le fougbou et deux de ses parents furent emmenés

à Mao et assommés à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs

corps devaient être ensevelis (1894).

A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, habitée

par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des pillards Oulâd

Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du Chari sollicitait

d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci ne songeaient guère à

intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi Chaïb avait été battu et tué

dans un combat livré aux troupes de l’aventurier, sous les murs de

Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui succéda et fit un beau jour son

apparition à Mondo. Le nouvel aguid menaça les Oulâd Slimân, sans

cependant les combattre : il séjourna quelque temps chez les Toundjour

et retourna ensuite dans le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les

Arabes partirent pour le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au

nord d’Alali). Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200

chameaux à Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser

reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, mis au

courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 chameaux aux

Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. Des dissensions

intestines viendront ensuite briser l’unité de la tribu, et l’arrivée

des Français sur les bords du Tchad mettra fin — une fois pour toutes —

à l’anarchie chronique de ces régions et aux habitudes de pillage des

tribus les mieux armées.

A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les Héouat

faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à venir vivre

avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el Djelil accepta,

malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân Médelâ, revêtu d’une peau

de mouton et muni d’un encrier et d’une plume, se présenta un jour dans

le campement d’ʿAbd el Djelil, où son soi-disant titre de faqih lui

valut de recevoir aussitôt l’hospitalité. Il se coucha devant la porte

du cheïkh et, pendant la nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce

Médelâ avait voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés

vivants par ordre d’ʿAbd el Djelil.

On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de sympathie qu’il

avait montré pour la propagande senoussie. Les Chirédat, plus ou moins

accusés d’avoir participé au meurtre et redoutant d’ailleurs l’hostilité

de Cheref eddin, prirent la fuite.

Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et Rhèt, fils

d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea autour de lui

les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, Medjâbera, quelques

Khouan et de nombreux habitants du Kanem : Toundjour, Dalatoua de

l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer (Ngouri), Abourda, Gourân

Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, Famalla, etc., — soit environ 5.000

hommes. Cheref eddin soutenait Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec

l’aide des Miaïssa, des Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa

Djerab.

La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El Ousfer,

lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au Kanem

(novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois après

(février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des Français :

Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland et Cherfeddine alla à

Barroua demander l’aman au commandant Lamy.

L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était soutenu

par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était l’allié de

Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et Mondo.

Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire sa

soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, et les

gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la mission : ils furent

facilement repoussés et Kachalla Bouguer, le chef des Ḥaddâd de Ngouri,

demanda alors l’aman. Quant à l’alifa Hadji, il fut tué, dans une

reconnaissance, par le brigadier de spahis Suleïman Seïdou[144].

Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou (Koussri, 22

avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les Français cherchèrent à

s’étendre dans les pays de la rive droite du Chari. Notre influence

progressa sans incident notable jusqu’aux portes du Kanem, mais, dans ce

dernier pays, elle se heurta aux Senoussis, qui venaient d’entrer en

scène depuis peu. Le grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses

vicaires, Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi

fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les

progrès éventuels des Français dans la région.

Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du Kanem

(Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui lui furent

faites et ne voulut point entrer en relations avec nous : il fit même

mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed Djerab, qui nous était dévoué.

Les troupes senoussies du Kanem comprenaient des Arabes de la

Tripolitaine et des oasis libyennes, des Oulâd Slimân et des Touareg de

l’Aïr et du Damerghou — notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer,

gendre et neveu du grand chef targui Denda[145].

Dans les premiers jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée

par le capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle

poussa sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres

environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et le

capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier vers le

Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes n’admettraient jamais

notre voisinage. Nous ne pouvions pas de notre côté rester sur un tel

échec ; notre autorité en souffrait au Chari et les soldats de Barrâni,

grossissant les faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle

de la grande victoire du Croissant sur les infidèles[146]. »

Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient son plus

solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, commandaient

naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt et réglaient toute

question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd Slimân, furieux de voir

leurs vieux ennemis faire la loi dans le pays, se tenaient-ils en

majeure partie à l’écart.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 7 / 27 段