arabe nomade, établie, lors de l’avènement des califes abbassides, dans
les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus tard en Syrie et, vers la fin
du Xe siècle, ils furent déportés en masse dans la Haute Égypte par le
khalife El ʿAziz. Au milieu du XIe siècle, en 440 de l’hégire, ils
furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El Mostanṣer-
Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, _La Djazya_, et les auteurs
cités.]
[Note 128 :
« Emmenez-nous dans le pays de Tunis la verte,
« Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de Tunis suffira à nous faire
vivre,
« Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas de taons,
« Tunis la verte est un paradis loin (hors) d’ici..... »]
[Note 129 : Tome II, page 329 ; tome III, page 449.]
[Note 130 : Toutefois la généalogie donnée par d’Escayrac de Lauture
(_Le Désert et le Soudan_, p. 79-80) fait de Soulîman Solong, non un
Qoreïchite, mais le fils d’un Toumourki et d’une fille arabe de la tribu
des Bederyah du Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère,
non son fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et Abou
’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour (Boukker, Abou
Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, Téhérab, fils de
Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de Téhérab, et enfin Moḥammed el
Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.]
[Note 131 : Notons cependant que la tradition des Toundjour parle aussi
d’un séjour de leur tribu sur les bords du baḥr Nil. Il ne faut voir là,
très probablement, qu’un vague souvenir du temps où les Hilal étaient
fixés dans la haute Égypte. D’après Brun-Rollet (_Le Nil blanc et le
Soudan_, p. 75) on montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des
Chillouks, le _Moqtaʿ_ (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il
franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont deux
moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le Darfour
et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, et avec cinq
fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture (_Le Désert et le
Soudan_, p. 259 et suiv.) mentionne une tradition analogue : il ajoute
que les tribus arabes de la Haute Nubie et du Kordofan prétendaient
descendre d’Abou Zeid. Cf. R. Basset, _Un épisode d’une chanson de geste
arabe_ (_Bulletin de Correspondance africaine_, 1885, p. 136-148).]
[Note 132 : Slatin-pacha, _Fer et Feu au Soudan_, tome I, page 55.]
[Note 133 : _Gamira_, قَمِرَ, être blanc ; _gamar_, قَمَر, la lune ;
_oueld el gamaré_ signifie : qui est d’une blancheur éclatante.]
[Note 134 : C’est à cette idée de regret que se rattache probablement le
surnom de _el Merenn_, qui semble provenir du verbe arabe _ranna_, رن :
élever la voix en pleurant, se lamenter.]
[Note 135 : _Birni_ (kanembou), _dourdour_ (arabe), _gôrou_ (toubou).]
[Note 136 : _Fougbou_ est le titre donné au chef des Toundjour. Le chef
des Dalatoua est appelé _alifa_ et aussi _aguid_.]
[Note 137 : Les Ouadaïens avaient fait leur apparition au Kanem pendant
que le fougbou Moustafa régnait sur les Toundjour.]
[Note 138 : Moḥammed el Tounesi, _Voyage au Darfour_, page 128. Cf.
aussi sur les Toundjour C. H. Becker qui les nomme Tundjer, et fait
venir ce nom de l’arabe _toudjdjar_, marchands (تجار = تنجر). Mais les
premiers Toundjour émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même
d’esclaves, comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir
de l’Est (voir plus haut) (_Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der
Islam_, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (_Studien der arabischen
Beduinendialekte Inner Afrikas_, p. 166), les croit émigrés de Tunisie.]
IV
LES OULAD SLIMAN
* * * * *
Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés dans la région du Tchad.
Quoique d’origine arabe, ils sont considérés — ainsi que les Toundjour,
du reste — comme formant une population spéciale. On ne les désigne
jamais sous le nom de _’Arab_, qui est réservé aux seuls Arabes du pays
(Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, Ouassîli[139],
Ouachila, Ouassal et Minimini[140].
Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la
Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré au-
dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si l’on
compare les deux populations, ce sont les différences de teint,
d’habillement et d’armement : les Oulâd Slimân ont généralement le teint
clair (_aḥmer tchou_)[141], s’habillent comme les Arabes du Nord et sont
armés de fusils, tandis que les Choa ont le teint plus ou moins foncé,
sont habillés à la mode bornouane (_tob_) ou portent un vêtement
confectionné avec des gabag (_khaleg_), et ne possèdent guère que des
lances et des sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la
Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au dialecte
en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes présentent des
différences notables.
Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la tribu des
Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement l’historique de la
relation de Nachtigal et nous le compléterons par le récit des
événements postérieurs au voyage de l’explorateur allemand.
Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, Héouat, Miaïssa
et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle en Tripolitaine, où
ils combattirent avec acharnement la domination turque. Yousouf Pacha
les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne leur permit point de se fixer
dans ses États. Obligés de revenir dans la Tripolitaine, ils allèrent du
côté de Mourzouk et s’y battirent contre les troupes fezzanaises. Les
plus nobles d’entre eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés :
la tribu tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine
d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était élevé à
la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit la faveur de
Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, dans les diverses
expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, le
Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan), ʿAbd
el Djelil ne tarda pas à entrer en lutte avec les Turcs. Il leur
disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. « Mortellement
blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de
la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces
beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes, et
qui touchent aux riches pâtis à chameau du Bodelé et du Baḥr el
Ghazal. »
Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd Slimân
gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au Kanem[142].
Ils vainquirent toutes les tribus habitant le pays situé entre le
Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des Arabes de la Tripolitaine
(Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par l’appât du riche butin à gagner
dans les contrées du Sud, vinrent grossir le nombre des guerriers Oulâd
Slimân. Ceux-ci attaquèrent les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près
de 50.000 chameaux, à Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis.
Les Kel Oui du pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors
7.000 guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du
Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir des
pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de guides. Les
Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du Tchad.
Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner leurs
positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir Alali. Les
Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de cavaliers seulement
réussirent à échapper au désastre. Leur chef avait péri dans la déroute,
mortellement blessé par une femme toubou : son fils, Rhèt, entra au
service du cheïkh du Bornou, ʿOmar. Des discordes éclatèrent ensuite
parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, peu nombreux, divisés et en butte
aux attaques de leurs ennemis, semblaient voués « à une complète
décadence ». Tel était l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce
moment-là (octobre 1851).
Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait
d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la surveillance
des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd Slimân luttèrent
encore contre les Touareg, qui — toujours guidés par les Kecherda — les
poursuivirent jusqu’au Borkou : cependant la paix finit par s’établir
entre les deux populations. En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par
les armes un compétiteur au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par
le roi ʿAli. En 1871, lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem,
ils avaient réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie,
à leur audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à
la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du Ouadaï
au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient tout le pays
situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le chef le plus
considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les Djebaïr (ʿAbd el Djelil,
Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient d’étroites relations d’amitié
et vivaient quelque peu en désaccord avec les Chirédat ; les Héouat
étaient peu nombreux. D’autres Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba,
etc.) vivaient avec les Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux
tribus de la Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois
passer quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions
de pillage.
Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce à leur
protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus tard, l’occasion
de rendre service à certains d’entre eux qui, faits prisonniers par les
Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été expédiés au Ouadaï. Aussi le
souvenir du chérif Idris — c’était le nom donné à Nachtigal — est-il
resté très vif chez ces Arabes, qui en parlent tous dans d’excellents
termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân des personnages cités
dans la relation de Nachtigal, ainsi que des divers incidents qui
marquèrent le temps passé par l’explorateur en compagnie de ces nomades.
Le fils de Hazaz (le compagnon de Nachtigal) se rappelle les moindres
détails du séjour du chérif Idris parmi ceux de la tribu.
Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait alliance
avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci leur fournissait
du grain, du bétail, et leur était d’un précieux secours par sa
connaissance approfondie du pays et des habitants. Arabes et Toubou
firent ensemble de fructueuses opérations de pillage.
Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre l’aguid el
baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au Kanem. Le sultan
ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A deux reprises, il
demanda à voir une députation de leur tribu : en 1871, un groupe de
notables alla le trouver au Fitri, et, plus tard, les chefs les plus
vieux furent mandés à Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents
aux envoyés et montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de
guerre, la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que
les Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus
qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de 1873.
Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux restèrent
prisonniers des Toubou.
Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des missionnaires
senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au Borkou), la haine
fanatique de ces derniers pour les chrétiens faillit avoir des
conséquences fâcheuses pour Nachtigal.
Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân
comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, qu’ils
avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi les
principales : les Touareg, les Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid,
les Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa elle-
même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre les deux
tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient revenus du Borkou,
des dissentiments avaient éclaté entre eux et Barka Hallouf : les Arabes
reprochaient à ce dernier de leur avoir volé une partie des chevaux et
des esclaves donnés par le roi ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant
venus renforcer les Oulâd Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale
envers leur allié et Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui
avait été pris par les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également —
car les Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs « mesâkin » — de
payer un impôt en bétail. Hallouf refusa et sa tribu fut alors razziée
par les Arabes. Quand ces derniers revinrent au Borkou pour faire la
récolte des dattes, ils laissèrent une partie de leurs chevaux dans
l’Egueï. Ces animaux furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd
Slimân, rendus furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait
rangé autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les Ḥaddâd
Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de Er Régui,
et les Nâs el Baḥr[143] (Kanembou Koubouri de Kiskawa). ʿAbd el Djelil
et Cheref eddin avaient avec eux : les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les
Guedadfa et des Tedâ. La lutte éclata entre les deux partis : Hallouf,
qui ne possédait presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati
complètement razzié.
Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, les Gadoa
demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître l’autorité d’ʿAbd el
Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien longtemps. Trois Oulâd
Slimân — dont Hazaz, le compagnon de Nachtigal — allèrent au Chitati et
s’y conduisirent vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent
attaqués par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour dans
son campement. Les Arabes, exaspérés par cette agression, résolurent
alors d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les
îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres d’entre
eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au bout desquels
les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les inviter à revenir au
Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut accordé et ils purent
vivre en paix avec leurs anciens ennemis.
Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils chassèrent de
Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se trouvait alors l’aguid
el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya une lettre au sultan du
Ouadaï, Yousouf : il disait que les Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa
Meta parce que celui-ci ruinait le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y
faire régner la prospérité. Les Minimini, comme on le voit, savaient
trouver de beaux prétextes pour légitimer leurs pillages. Yousouf se
contenta d’accepter le fait accompli et répondit en termes très
aimables. Mais Oualdi Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance
des Arabes au Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à
l’égard de ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les
Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des dispositions
agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui envoyèrent aussitôt
une lettre pour lui proposer une rencontre. Oualdi Chaïb étant retourné
au Ouadaï, les Arabes remplacèrent l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui
envoya quatre chevaux et deux captifs à Yousouf, en lui faisant
connaître sa nomination. Le sultan accepta encore une fois de bonne
grâce ce qu’il ne pouvait empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce
moment-là, les vrais maîtres de la majeure partie du Kanem : les
indigènes de ce pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient
guère que des moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la
plupart des bœufs et des chameaux.
Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des Gourân et
des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région soumise au Ouadaï
pour aller se réfugier dans le nord du Kanem : ils refusèrent de livrer
ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes s’étaient déjà
rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, finit cependant par
obtenir un impôt en bœufs pour chacune des tribus en question. Le
règlement de cet incident amena une détente entre les deux influences
rivales qui se disputaient le commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant
pas voulu donner le mil que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens
et les Arabes se concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les
Togorda furent complètement razziés et un grand nombre de femmes et
d’enfants de leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus
à Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en
commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les
Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les
captifs et les troupeaux pris au Kanem.
La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd Slimân
reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais procédés à leur
égard : ce chef fut mandé par eux et mis à mort. Une nouvelle razzia des
Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf remplaça son frère Allafi à la
tête de la tribu. Le nouveau chef du Chitati, accusé de cacher son
bétail dans les îles du Tchad, fut bientôt destitué. D’autres chefs se
succédèrent dans le commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd
Slimân. Les Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs
vainqueurs. Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas
verser un impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre
chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du côté des
Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce dernier, se
réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire droit aux
exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — disait-il —
qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les Arabes aurait affirmé
la souveraineté de ceux-ci sur la région de Mondo. Les Oulâd Slimân et
les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent alors Mondo, au lever du soleil, et
massacrèrent un grand nombre de Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché
dans une petite case : le fougbou et deux de ses parents furent emmenés
à Mao et assommés à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs
corps devaient être ensevelis (1894).
A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, habitée
par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des pillards Oulâd
Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du Chari sollicitait
d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci ne songeaient guère à
intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi Chaïb avait été battu et tué
dans un combat livré aux troupes de l’aventurier, sous les murs de
Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui succéda et fit un beau jour son
apparition à Mondo. Le nouvel aguid menaça les Oulâd Slimân, sans
cependant les combattre : il séjourna quelque temps chez les Toundjour
et retourna ensuite dans le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les
Arabes partirent pour le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au
nord d’Alali). Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200
chameaux à Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser
reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, mis au
courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 chameaux aux
Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. Des dissensions
intestines viendront ensuite briser l’unité de la tribu, et l’arrivée
des Français sur les bords du Tchad mettra fin — une fois pour toutes —
à l’anarchie chronique de ces régions et aux habitudes de pillage des
tribus les mieux armées.
A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les Héouat
faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à venir vivre
avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el Djelil accepta,
malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân Médelâ, revêtu d’une peau
de mouton et muni d’un encrier et d’une plume, se présenta un jour dans
le campement d’ʿAbd el Djelil, où son soi-disant titre de faqih lui
valut de recevoir aussitôt l’hospitalité. Il se coucha devant la porte
du cheïkh et, pendant la nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce
Médelâ avait voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés
vivants par ordre d’ʿAbd el Djelil.
On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de sympathie qu’il
avait montré pour la propagande senoussie. Les Chirédat, plus ou moins
accusés d’avoir participé au meurtre et redoutant d’ailleurs l’hostilité
de Cheref eddin, prirent la fuite.
Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et Rhèt, fils
d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea autour de lui
les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, Medjâbera, quelques
Khouan et de nombreux habitants du Kanem : Toundjour, Dalatoua de
l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer (Ngouri), Abourda, Gourân
Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, Famalla, etc., — soit environ 5.000
hommes. Cheref eddin soutenait Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec
l’aide des Miaïssa, des Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa
Djerab.
La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El Ousfer,
lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au Kanem
(novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois après
(février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des Français :
Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland et Cherfeddine alla à
Barroua demander l’aman au commandant Lamy.
L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était soutenu
par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était l’allié de
Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et Mondo.
Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire sa
soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, et les
gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la mission : ils furent
facilement repoussés et Kachalla Bouguer, le chef des Ḥaddâd de Ngouri,
demanda alors l’aman. Quant à l’alifa Hadji, il fut tué, dans une
reconnaissance, par le brigadier de spahis Suleïman Seïdou[144].
Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou (Koussri, 22
avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les Français cherchèrent à
s’étendre dans les pays de la rive droite du Chari. Notre influence
progressa sans incident notable jusqu’aux portes du Kanem, mais, dans ce
dernier pays, elle se heurta aux Senoussis, qui venaient d’entrer en
scène depuis peu. Le grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses
vicaires, Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi
fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les
progrès éventuels des Français dans la région.
Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du Kanem
(Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui lui furent
faites et ne voulut point entrer en relations avec nous : il fit même
mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed Djerab, qui nous était dévoué.
Les troupes senoussies du Kanem comprenaient des Arabes de la
Tripolitaine et des oasis libyennes, des Oulâd Slimân et des Touareg de
l’Aïr et du Damerghou — notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer,
gendre et neveu du grand chef targui Denda[145].
Dans les premiers jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée
par le capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle
poussa sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres
environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et le
capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier vers le
Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes n’admettraient jamais
notre voisinage. Nous ne pouvions pas de notre côté rester sur un tel
échec ; notre autorité en souffrait au Chari et les soldats de Barrâni,
grossissant les faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle
de la grande victoire du Croissant sur les infidèles[146]. »
Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient son plus
solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, commandaient
naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt et réglaient toute
question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd Slimân, furieux de voir
leurs vieux ennemis faire la loi dans le pays, se tenaient-ils en
majeure partie à l’écart.