animal du désert » ; mais _beger el ouaḥch_ بقر الوحش désigne
l’antilope.]
[Note 109 : D’où son nom d’antilope à sabre.]
[Note 110 : C’est pourquoi il est vulgairement appelé koba blanc.]
[Note 111 : C’est pourquoi elle est appelée, dans l’Afrique australe,
_waterbock_, ou antilope d’eau. Les Allemands lui donnent également le
nom de _wasserbock_.]
[Note 112 : Cela tenait à l’absence des caravaniers tripolitains et
surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de Tripoli, au grand
profit des produits similaires du Cap. Depuis notre installation dans le
pays, les Tripolitains ne venaient plus ou presque plus. Ils préféraient
aller au Ouadaï, où le commerce des armes et des esclaves leur assurait
de copieux bénéfices. M. de Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les
plumes mâles (blanches ou noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32
fr. la livre et les plumes femelles de 10 à 12 fr. « A peine déchargé
par les caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est
lavé, classé et emballé ; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0
pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs le
kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les périodes
favorables ». (De Mathuisieulx, _Une mission en Tripolitaine_.)]
[Note 113 : Moll, _La mise en valeur du Territoire du Tchad_ (_Bulletin
de l’Afrique française_, 1910).]
[Note 114 : En kanembou : _ngam zezera_.]
[Note 115 : Bétou : poste de la rive droite de l’Oubangui, en aval de
Bangui.]
[Note 116 : En kanembou : _kirikadji_. En toubou : _djô_.]
[Note 117 : الله جاب لنا اللحم : Dieu nous a procuré de la viande !]
[Note 118 : Ils disent même que la seule odeur de l’urine du guépard
suffit pour faire rebrousser chemin au lion.]
[Note 119 : قطة نمرية : chat-panthère. En kanembou _kouâou_. Les
indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés dans
la brousse : parmi les différentes espèces du pays, nous citerons le
serval, d’assez grande taille.]
[Note 120 : On agit de même pour les hippopotames.]
[Note 121 : En Égypte, le rhinocéros est appelé _khartyt_ et partout
ailleurs _kerkedân_ (كركدان).]
[Note 122 : Langsdorf, _Voyage et chasses en Ouganda_.]
[Note 123 : Cf. sur les traditions relatives au rhinocéros chez les
Arabes Mas’oudi, _Prairies d’or_, t. I, p. 385-388. Qazouini, _ʿAdjâib
el Makhbouqât_, p. 402-403 ; Ed-Damiri, _Ḥaïat el Ḥaïaouân_, t. II, p.
298-299 ; El Ibchihi, _Mostat’ref_, t. II, p. 149 ; Devic, _Le pays des
Zendjs_, p. 182-184 ; Reinaud, _Relation des Voyages dans l’Inde et à la
Chine_, t. II, p. 65-71 ; Hommel, _Die Namen der Säugethiere bei den
südsemitischen Völkern_, p. 327-329. Cf. aussi Barth, _Central-Afrik.
Vokabularien_, p. 194, note 4.]
[Note 124 : Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin que la tradition
fait venir les Toubou de l’Égypte. Or, _mallem_ معلم est synonyme de
_faqih_ فقيه, de _marabout_, مرابط, et _massarou_ semblerait être le
même mot que _miṣr_, l’Égypte (?)]
[Note 125 : Freydenberg : _Le Tchad et le Bassin du Chari_.]
[Note 126 : L’instrument de la danse des captifs fétichistes,
originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de _bandala_. Ces
indigènes mettent, pour la danse, des anneaux de pied formés avec des
noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se trouve un caillou. Ils
tournent en frappant le sol et en agitant ces anneaux.]
III
LES TOUNDJOUR
* * * * *
Les Toundjour ont joué un grand rôle dans l’Afrique Centrale, car ils
commandèrent au Darfour et au Ouadaï avant la dynastie des Kêra et celle
d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils
descendent des Beni Hilâl[127] qui, au temps du Prophète, résidaient en
Arabie.
Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant quelque
temps la région de Tunis : les Toundjour du Darfour, du Ouadaï, du Kanem
et du Bornou parlent tous de _Tounes el Khadhrâ_ (Tunis la verte), dont
ils célèbrent la beauté et qu’ils considèrent comme une patrie perdue.
_Oueddouna lé terâb Tounes el khadera_
_El mé Tounes berebbina bela rhalla_
_Oueddouna lé dar el ma ’indah t’ir_
_Tounes et khadrâ djenna berra..._[128]
Nachtigal rapporte que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis
à l’un de leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent
avant leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois[129] : nous
avons cependant cherché en vain, dans la région de Mondo, un endroit
ainsi nommé, et les Toundjour, interrogés, déclarent n’avoir jamais eu
connaissance du fait.
Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin, avait
un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de Tunisie,
« ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les mêmes ancêtres que
les Toundjour ». L’explorateur ajoute qu’une généalogie des princes du
Darfour, écrite de la main du sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les
Toundjour à la famille arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait
à Aḥmed el Ma’qour de la façon suivante : Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er
Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben Djal
Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el Ma’qour[130].
Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il est
difficile de préciser : ils pénétrèrent dans le centre africain et
s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par l’Ouest[131].
Nachtigal croit que leur installation dans ce pays remonte au XVe
siècle.
Deux Toundjour, les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs
troupeaux jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et
le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci
conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas
répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à son
mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations, et ʿAli,
au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre, le tendon
d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné dans son sang
jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya deux de ses esclaves,
Seyd et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Seyadiyé et des
Birket), avec ordre de prendre soin du blessé : défense expresse leur
avait été faite de ramener Aḥmed chez les Toundjour.
A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel Marra :
Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut transporté chez leur
chef, Kor ou Kouroma. « Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres ;
il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de
ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et
piller les tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait
tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en
s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut ; il le
chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller
intime[132]. » Le Toundjour sut gagner complètement la confiance du roi
Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A la mort de son beau-
père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et ses compatriotes,
apprenant qu’un des leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en
grand nombre dans ce pays. Les Dadjo, peuplade noire venue de l’Est,
étaient encore à l’état primitif. Les nouveaux venus leur étaient de
beaucoup supérieurs, aussi bien au point de vue des mœurs qu’au point de
vue intellectuel : aussi leur prédominance, en temps qu’élément de
population, s’affirma-t-elle très vite.
Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu
musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux et,
au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent même
quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux cependant que les
mœurs et la langue arabes furent introduites dans le pays. Les Toundjour
raffermirent les liens qui unissaient les différentes populations et ils
en formèrent un groupe assez compact.
La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête de ce
pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour. Cela
semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra s’étaient plus ou
moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs considérées comme ayant
d’étroites relations de parenté.
Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les traditions
populaires, résume comme il suit les événements qui amenèrent le passage
successif du pouvoir des mains des Dadjo dans celles des Toundjour et
des Kêra.
1o Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et leur souveraineté,
qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans violence entre les
mains des Toundjour.
2o Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des temps, à la fraction
forienne des Kêra. De ce mélange sortit la dynastie royale des Kêra,
dont les princes enlevèrent de haute lutte aux Toundjour le commandement
du pays.
3o C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam fut consolidé au
Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an 1600.
Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali, n’ait
appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles circonstances il
arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou, était un prince dur et
injuste qui tourmentait ses sujets d’une façon extraordinaire. Il
faisait creuser des puits dans les rochers des hautes régions, et il
voulait faire raser le sommet de la montagne Maïlo, afin d’y installer
sa capitale. Ce dernier travail dut être abandonné, et Chaou ne réussit
qu’à s’attirer la haine de tous ses sujets. Pendant qu’il marchait
contre des sujets rebelles de la montagne Sî, les grands dignitaires
dirent à son frère, Dâli, que le pays était lassé des violences du roi
Châou et ils le prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le
sultan toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat
de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura introuvable :
la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son cheval blanc et qu’il
disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la dynastie des Toundjour fut
remplacée par celle des Kêra, dont le premier prince fut Dâli, ou Delil
Bahar. Cette dernière dynastie, à proprement parler, ne mérite son nom
que du côté maternel. Les Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle
politique au Darfour.
Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au Darfour,
avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle subsistait encore au
Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y avaient établi leur
souveraineté, un siècle environ avant la diffusion de l’islamisme. Leur
capitale était installée dans le massif des Karranga, au pied du mont
Kadama. Quoique musulmans, les Toundjour ne cherchèrent pas à imposer
leur religion par la force et d’une façon systématique, comme devaient
le faire plus tard les Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence
avec les Arabes installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due
au caractère relativement paisible des Toundjour et à la commune origine
des deux populations. Les Toundjour laissaient les Arabes aller et
venir, à leur gré, dans tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé,
de la tribu des Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la
future capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el
ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi, dans
le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il retourna
ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la domination des
Toundjour.
Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim manifesta
l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns, Daoud voulut mettre
un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et ordonna de s’emparer de lui.
Celui-ci, obligé de fuir, dut son salut à la vitesse de son cheval. Il
réunit alors ses gens et certaines fractions arabes, avec lesquelles il
avait des relations d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait
conclure entre les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes
influents : Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba, Abou
Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce dernier avait
recommandé à ses hommes d’attacher de longues branches d’arbres à la
queue des chameaux. La poussière ainsi soulevée effraya Daoud, qui crut
avoir devant lui une armée immense : les Toundjour prirent alors la
fuite et leur roi fut tué.
Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une absence de
Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se faire proclamer
sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était emparé du pouvoir,
revint pour le combattre. Mais un grand nombre de Toundjour, exténués
par la faim et la soif, tourmentés, d’autre part, du désir de revoir
leurs femmes et leurs enfants, abandonnèrent leur sultan. Celui-ci,
désespéré, s’enfuit avec les Toundjour qui lui étaient restés fidèles et
mourut de douleur. On raconte que son beau cheval blanc, oueld el
Gamaré[133], se réfugia dans les rochers du mont Kadama. L’imagination
des indigènes en a fait un génie (_djann, djinn_). Si quelqu’un le voit,
cela est d’un heureux présage pour l’année : les pluies seront
abondantes et la récolte du mil merveilleuse. On raconte encore que ceux
qui veulent faire saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils
la laissent pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la
trouver et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires
de vitesse.
Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les Toundjour et les
Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu et pleura amèrement
sur le sort qui lui était fait. Après la victoire d’ʿAbd el Kerim, et
bien que celui-ci fût devenu le sultan, la fille de Daoud demeura
inconsolable du départ de son père, de ses frères, de ses parents, de
ses amis. Il y a une chanson touchante, ayant pour sujet les
lamentations de Aché, que les femmes toundjour chantent encore, lors des
mariages et de la circoncision des enfants.
_Babé é ia babé é_, Mon père, mon père.
_Ma ligina nebarek léh_, Nous n’avons pas pu obtenir pour lui la
bénédiction de Dieu[134].
Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer au Kanem,
sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent les Boulala,
qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo, Ngouri et
Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les Boulala, qui
possédaient un certain nombre de forteresses[135], régnaient sur les
Kanembou et les Ḥaddâd vivant avec eux. La lutte éclata entre les
Boulala et les Toundjour : les premiers furent vaincus et allèrent alors
s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua).
Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard, combattus
par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le sultan du Bornou pour rétablir
sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et
s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de vassalité,
offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire à Dalafno. Ce
dernier remettait, en échange, à l’envoyé des Toundjour, un vêtement
blanc et un vêtement bleu.
La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle. Elle
coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech Chaïb, Brahim,
ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des Dalatoua : c’est ainsi que
l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et que, plus tard, sous le règne du
fougbou[136] Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur alifa dans une
nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant été assassiné à
Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du sultan du Ouadaï,
Moḥammed Cherif[137]. Celui-ci envoya des troupes au Kanem : les
Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au Tchad, et les Toundjour
redevinrent les maîtres du pays. Cet état de choses se maintint jusqu’à
l’intervention des Bornouans, commandés par ʿAli oueld Tchad.
Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850) bouleversa
complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit passer au second
plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir de ce moment-là, il y
eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et l’aguid el baḥr. Durant
l’éloignement des troupes ouadaïennes, les Arabes régnaient au Kanem.
Ainsi, profitant de ce que le fougbou ʿOthmân oueld Djeber était allé à
Ouara, ils intronisèrent à sa place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne
régna d’ailleurs que dix jours : il fut chassé de Mondo par le fougbou
ʿOthmân et l’aguid el baḥr.
A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du Ouadaï,
ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans le pays et se faisait
habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma Selemna.
Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans, un tribut
régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans préjudice des
exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr, le djerma Selemna
ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par exemple, voulut un jour
lever une contribution supplémentaire sur les Toundjour de Monde. Il
était indispensable de tomber sur eux à l’improviste, pour les empêcher
de cacher leurs biens et leurs troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra
vers 2 heures du soir, marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva
à Mondo au petit jour : il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et
celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze
chevaux et deux grands midds (middèïn ar. مدّ) pleins de thalers et de
bracelets en argent.
Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses alliés
(Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de Mao, Hadji,
pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou ʿOthmân, chef des
Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en compagnie de deux de ses
parents.
ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed, dont la
mère était une Dalatoua : le nouveau fougbou ne régna que pendant un an.
Des querelles intestines et l’intervention étrangère désolèrent le pays
des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci s’enfuirent à Dibinentchi. Le
fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à Aḥmed. En 1893, il venait de faire
un séjour d’un an au Ouadaï et se trouvait au Fitri, au moment où un
nouveau rival, Aḥmed oueld Idrisi oueld Djeber, rassemblait des
Toundjour et des Ḥaddâd Déberi à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata :
l’avantage resta au fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao.
Plus tard, les Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire
oublier le passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux : les
Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le
Qorân.
Nous fîmes notre apparition dans le pays quelques années après (fin
1900). Le fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il
apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf, était
allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut créé par nous
à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme chef des Toundjour.
Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda, d’avoir recours aux armes :
mais il fut battu par la garnison du poste et tué par un homme de
Meḥemmed, après avoir lui-même abattu son rival d’un coup de fusil.
Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld Merkes
succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils.
CARACTÈRES DE LA POPULATION TOUNDJOUR. — On trouve chez les Toundjour le
teint clair des Arabes (_ḥamer_ : rouge), mais la nuance _akhdher_
(litt. vert : bronze foncé) est la plus répandue. Quelques-uns d’entre
eux, assez rares d’ailleurs, ont le teint _azreq_ (noir-gris).
Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais _ana ʿarabi_ :
je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant une population à part —
de souche arabe, il est vrai — qui n’est nullement apparentée aux tribus
choa du pays. Ils disent _ana toundjouraï_ : je suis Toundjour. Ces
indigènes forment, à tous les points de vue, une population
intermédiaire entre les Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient
surtout à ce qu’ils se sont fortement mélangés aux peuplades voisines.
L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la même
façon que les Arabes du pays : les lettres gutturales et emphatiques ne
reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez ceux-ci ; les sons
propres à la langue arabe sont toujours atténués. Pour quelqu’un qui en
a l’habitude, il est facile de saisir cette différence, qui est
d’ailleurs très sensible. Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même
façon, distinguer un Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre
(_nadem el ierten_).
Les Toundjour du Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues :
l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux dernières
que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et Toubou.
Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs femmes
savent faire la merissé : c’est sans doute un reste de leur séjour passé
au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des populations
environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson fermentée obtenue en
faisant cuire des dattes dans de l’eau et en ajoutant au liquide qui
bout certains ingrédients indigènes : kommoun, chetta.
Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom d’origine
kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en mil : des
Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et quelques Gourân vivent
mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses fractions (nâs Fougbou, nâs
Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el
Djellabi, nâs el Fagara, nâs Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays,
alors que les caravanes de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et
que les relations avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait
une colonie importante de Djellaba.
Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les
Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la fille
du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan ouadaïen. Cela
tenait également à ce que les Toundjour et les Ouadaïens étaient ennemis
des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd Slimân. C’est pourquoi les
aguids ouadaïens venaient souvent camper avec leurs troupes à côté du
village de Mondo, sur un emplacement que les indigènes montrent encore.
Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou.
Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province est
d’ailleurs presque complètement arabisée : les éléments dominants y sont
les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud, qui ont donné leur
nom au pays. On trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de Toundjour dans la
régions des Kachméré et des Karranga. C’est là qu’est situé le mont
Kadama, au pied duquel résidait autrefois le sultan Daoud. Signalons
également les quelques Toundjour de l’Abou Telfan : contrairement à ce
que croit Nachtigal, ces indigènes pratiquent l’islamisme.
Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du Marra,
dans la province de Dara : le djebel Kharès est le centre de leur
district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le centre du pays. Les
Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés aux autres indigènes.
Ils sont commandés par un cheïkh, à propos duquel Moḥammed el Tounesi,
parlant des gouverneurs des provinces du Darfour, rapporte ce qui suit :
« Tous ont la même manière d’être et portent le même vêtement, excepté
le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi
il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses
aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été
dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été
conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un
turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets »[138].
* * * * *