n’avons pas pu obtenir une explication certaine de ce mot. Il nous a été
dit que les Arabes désignaient le sel indigène, qui a une couleur gris
sale, sous le nom de _hamadj_ (synonymes : _atron_, _tchourrourou_). Ce
nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux mares d’eau natronée _hamadj, el
mé atron_. Les Kanembou auraient été appelés _Hamadj_ (ou Hamedj) à
cause de leur teint _azreq_ (noir gris).]
[Note 75 : Nous ne nous occuperons que des Kanembou du Kanem. Nous
laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des époques
relativement récentes et qui sont encore considérés comme Kanembou.]
[Note 76 : De _nguela_ : bon, beau (en toubou, _gâlé_ ; en tar lis,
_nguela_).]
[Note 77 : Cette différence entre les deux dialectes est très ancienne,
car Léon l’Africain la signale : il dit qu’une certaine langue « est
observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on use en
Gaoga ». Nous essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga
semble s’identifier avec celui du Kanem.]
[Note 78 : Voir, à ce sujet, Barth : _Sammlung und Bearbeitung Central-
Afrikanischer Vokabularien_, tome I, Einleitung, LXXXIV.]
[Note 79 : _Meskin_ (pl. _mesâkin_) : pauvre, miséreux, malheureux ;
sujet, vassal.]
[Note 80 : Le _gabaga_ (collectif _gabag_) est une bande de coton, de 6
à 8 centimètres de largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays.
Suivant la largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler.
Les gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du
Baguirmi.]
[Note 81 : Les Baguirmiens appellent _Lis_ ou _Lisi_ l’ensemble des
tribus suivantes : Boulala, Kouka et Médogo. Leur langue s’appelle _tar
lis_.]
[Note 82 : Bière de mil, boisson fermentée faite avec le mil.]
[Note 83 : Boisson fermentée faite avec des dattes et certains
ingrédients.]
[Note 84 : Le bois des sagaies est généralement fait avec la racine d’un
certain acacia (_sayala_). Ce bois est très souple, et, quand les
indigènes lancent leur arme, on voit le manche se tordre littéralement
dans l’air.]
[Note 85 : Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous pûmes le voir à
Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu à régler un différend
entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda (des Kalé) et Djibrin (des
Kerawa), dont les tribus sont divisées par une vieille rivalité. Les
deux chefs et leurs hommes cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus
vigoureux et plus agiles que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould
Daouda vint se plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en
dansant, du sable sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter
toute cause de dispute, le tam-tam dut prendre fin.]
[Note 86 : Le centre des Kankena aurait été primitivement la région de
Solo.]
[Note 87 : _Koubouri_ semble être une abréviation de la forme bornouane
_Borkoubou-ri_.]
[Note 88 : Appelés aussi _nâs médelâ_.]
[Note 89 : Remarquons, en passant, que les Boulala du Fitri se donnent à
eux-mêmes le nom de _Maga_, _Magga_, _Maggué_.]
[Note 90 : Quand l’accouchement a été opéré d’une façon défectueuse
l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie ombilicale). En
arabe, on donne à cet enfant le nom de _amm tamboul_. On trouve très
fréquemment ce genre de nombril chez les peuplades fétichistes du Sud,
où se recrutaient autrefois la plupart des esclaves. _Tambelaï_ veut
dire « fils d’une femme, _amm tamboul_, fils d’une esclave ».]
[Note 91 : Lafia est le nom de la mère du sultan boulala Kalo.]
[Note 92 : Cf. la préface de Merx à l’édition du _Vocabulary of the
Tigré language_ de M. von Beurmann, p. 3-4 ; Vivien de S. Martin, _Année
géographique_ (1863), p. 90-92 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdân_, t. II,
p. 264-265.]
II
LES ḤADDAD NICHAB
* * * * *
Les Ḥaddâd nichâb forment une population extrêmement curieuse. Ils sont
d’abord les seuls, dans la région qui nous occupe, à être armés de
flèches. De plus, ils sont méprisés de tous les autres indigènes sans
exception. A ce dernier point de vue d’ailleurs, le nom de _ḥaddâd_ est
significatif pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de
l’Afrique centrale tiennent la caste des forgerons[93] : _ḥaddâd_ chez
les Arabes, _dogoâ_ chez les Kanembou, _azâ_ chez les Toubou, _noégué_
chez les Boulala, _kabartou_ chez les Ouadaïens, les forgerons sont
toujours profondément méprisés. Ils sont considérés comme une race
inférieure et ne se marient qu’entre eux. Par extension, le nom de
Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont le métier était jugé dégradant. Et
c’est ainsi que, généralement, on divise les Ḥaddâd en trois
catégories :
1o Les Ḥaddâd forgerons.
Arabe : _ḥaddâd sandala_[94] ; — kanembou : _dogoâ kakéla_[94] ; —
toubou : _azâ aguildâ_ (_éguillâ_)[94].
Ce sont les Ḥaddâd qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe
spécial, chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant
que, au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou.
2o Les Ḥaddâd armés de flèches.
Arabe : _ḥaddâd nichâb_[95] ; — kanembou : _dogoâ battara_[95] ; —
toubou : _azâ battardâ_.
Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation du Kanem,
on les appelait « Kanembou de flèche », afin de les distinguer des vrais
Kanembou, que l’on désignait sous le nom de « Kanembou de lance ». Nous
avons déjà dit que, quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même
langue, les Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien
différentes.
3o Les Ḥaddâd chassant au filet.
Arabe : _ḥaddâd cherek_[96] ; — kanembou : _dogoâ sésséguéa_[96] ;
toubou : _azâ séguidâ_[96].
Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au Kanem,
au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le gibier dans
leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous en parlerons à
propos de ceux-ci.
Les Ḥaddâd armés de flèches, les _siyâd nichâb_, se donnent à eux-mêmes
le nom de forgerons.
_ouô dogô_ (forgeron), je suis Haddâd.
_endi dogoâ_, nous sommes Haddâd.
Nous n’avons jamais entendu employer le mot de _danoâ_, dont parle
Nachtigal comme synonyme de _ḥaddâd_. Les indigènes que nous avons
interrogés à ce sujet prétendent ne pas connaître cette appellation. Il
nous a été dit cependant que les Arabes et les Gourân désignent parfois
sous le nom de _danâ_ l’ensemble formé par l’arc et les flèches : les
Arabes diraient alors : _ḥaddâd siyâd danâ_ et les Toubou : _azâ danâ_.
Nous signalerons également que, en tar lis, les Ḥaddâd sont désignés
sous le nom de _Noégué_. Dans cette langue, la terminaison _gué_ indique
le pluriel et est commune à tous les noms de population. Il reste donc
le radical _noé_, _noa_, qui semble bien être le même mot que _danoa_.
Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des Ḥaddâd
nichâb.
Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez un
Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé Kaoua.
Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison débaucha
l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la nouvelle
tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un enfant naquit
de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le monde, ce rejeton
supposé de pure race boulala avait tout à fait la physionomie et les
allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore davantage ce fut de le
voir, plus tard, tisser des _gabag_, écorcher les animaux tués, teindre
les vêtements, etc. Les Boulala furent stupéfaits de voir le jeune Hanna
Kouliaï[97] se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et
réservées aux seuls captifs.
Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa fabrication.
On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose bizarre qu’il avait
entre les mains, et il répondit : _da harba hanaï_ (ce sont mes armes).
Le père, au comble de l’exaspération, reprocha violemment à sa femme
d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le
déshonorait aux yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci
calma son mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce
Hanna Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels : les fractions
Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui.
Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la formation
d’autres tribus ḥaddâd.
Lorsque Drisi oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur
Mondo, un Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son
cheval. En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne
plus se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon
à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué,
paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se mirent à
la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi. Le forgeron à
qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains avec de l’indigo,
afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils. Lorsque les Maguemi
entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur présenta trois enfants aux
mains bleues et il déclara ne pas avoir vu celui qu’on cherchait. Les
Maguemi le crurent et ils cherchèrent vainement ailleurs.
Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri[98], devint Ḥaddâd au même
titre que les deux fils de son père adoptif, Moloriou et Léguéréa, et
ils sont, tous les trois, les ancêtres des fractions haddad de même nom.
Que faut-il déduire de toutes ces explications des Kanembou ? Qu’il y a
du sang boulala chez les Ḥaddâd ? Le fait paraît à peu près certain. Les
Boulala aussi bien que les Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï,
sultan du Fitri, échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des
Ḥaddâd Bôgara, en disant « qu’ils avaient un même ancêtre, _djidd
ouaḥed_, جد واحد ». Il faut d’ailleurs remarquer qu’il y a également des
Nguedjim chez les Ḥaddâd[99]. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à
l’origine de la population ḥaddâd, ne sont-ils que des captifs de
Boulala ![100]... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou captifs de Boulala
se seraient mélangés à des forgerons ou à des captifs plus ou moins
païens, et telle serait l’origine de la population des _siyâd nichâb_.
Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et les
Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala Nguidjemi du
Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé creusé entre les deux
populations en disant que les Nguedjim alliés aux Kanembou étaient
devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim alliés aux forgerons et
aux captifs païens avaient été méprisés à l’égal de ces derniers et
avaient vite formé une population à part.
Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien
chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du Kanem,
d’une population nouvelle et méprisée de toutes les autres.
Comment expliquer maintenant que cette population soit armée d’arcs et
de flèches ?... La question est difficile à résoudre. Les plus proches
peuplades armées de la sorte habitent le Bornou (Manga[101]) ou des pays
encore plus éloignés (Haoussa, Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que
les Ḥaddâd ont pu fréquenter des _siyâd nichâb_. Que faut-il en
conclure ?... Que l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été
suggérée par des esclaves païens venus des régions du Sud, où se
trouvent des peuplades ainsi armées ?... Qu’ils ont peut-être pris cette
habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et, pour la
plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de flèches ?[102] A ce point
de vue là, on en est réduit aux conjectures.
Remarquons d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd est à double
courbure, tandis que celui des autres peuplades de l’Afrique centrale
est à courbure simple.
Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les Boulala
parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils devaient plus
tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs forgerons parlaient
évidemment la même langue. Il est donc tout naturel que les Ḥaddâd aient
toujours parlé le kanembou.
Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd ressemblent aux
Kanembou et il est impossible de distinguer les deux populations. Même
en supposant qu’elles ne se soient jamais quelque peu mélangées — ce qui
serait surprenant — il suffira de rappeler que les Boulala avaient à
l’origine le type kanembou, pour faire comprendre qu’un type analogue a
dû être celui des indigènes qui ont formé, au début, le noyau du groupe
ḥaddâd.
Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double courbure,
a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq (jujubier
sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf : elle touche, non
tendue, la courbure centrale de l’arc. Les flèches, non empennées, sont
en roseau et ont environ quarante centimètres de longueur. Elles portent
une pointe de fer à deux crochets, qui se prolonge par une petite tige,
assez courte, pénétrant dans le roseau : cette pointe est fixée au fût
au moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul pénètre ;
le roseau tombe. La force dont est animée la tête est suffisante pour
lui faire traverser de part en part une panthère ordinaire : pour les
animaux plus gros, elle reste dans le corps.
Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un vernis
noir, brillant quand il est frais, terne et sale quand il est
ancien[103]. Ce produit s’obtient — paraît-il — en mélangeant les
graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis procera) à une espèce
de pâte noire que vendent les Bornouans et en faisant cuire le tout. On
se sert également du suc d’une très grande euphorbe (euphorbia
candelabrum ?), dont le nom kanembou est _gourourou_. Un animal meurt
généralement quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est
plus ou moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée
de la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum.
Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de peau.
Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac en cuir,
appelé _battara_. Le fer est placé à l’intérieur et une partie du roseau
dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi très facile de prendre
une flèche et de la lancer. On dit couramment dans le pays : « Quand tu
galopes derrière un Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara
ballotte derrière son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la
battara avec son bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté
droit ».
Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons déjà vu
que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd Slimân[104].
Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se cachaient parmi les arbres et
décochaient ensuite une nuée de flèches à leurs ennemis : afin de
pouvoir tirer plus vite, ils prenaient entre leurs dents une certaine
quantité de dards. Cela leur donnait une supériorité incontestable sur
les indigènes armés de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en
profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les Kouka
de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela.
Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout pendant la
saison sèche, alors que, par suite de la rareté de l’eau, les bêtes
sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La viande de
chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire sont, pour
cette peuplade, une source de revenus.
Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place sous le
vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux. Arrivé à
bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite soigneusement
caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la bête est dangereuse.
Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre quelques heures. Quand il
juge que le poison a dû faire son effet, il suit la trace de l’animal
blessé et le retrouve mort[105]. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles
que les accidents de chasse sont très rares.
Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux animaux
chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par leur nom en
arabe.
Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les différentes
variétés d’antilopes du pays.
_Am teguedem_. — C’est l’antilope-cochon, de petite taille et de couleur
gris-foncé. On la trouve dans la région au sud de la ligne Batah-Aouni-
Kanem, principalement sur les bords du Chari[106].
_R’ezâl_ غزال : gazelle. — Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le
pays. On trouve cette antilope partout : au fur et à mesure qu’on
remonte vers le nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa
robe plus claire.
_’Ariel_ : antilope mohor, biche robert. — Légèrement plus grande que la
gazelle ordinaire (gazella dorcas). Son corps est blanc et fauve. Elle
habite les régions au nord de la ligne Batah-Aouni-Dagana : nous en
avons vu cependant un troupeau au Médogo. Cette antilope peut se passer
d’eau. A l’hivernage, elle remonte vers le nord.
_Bouniakoro_ ou _biniakoro_[107] (baguirmien) : variété de guib. — A le
poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On trouve
cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le long du
Chari.
_Ḥamraya_ (حمريا). — Plus grande que la précédente. Son poil est roux.
Les cornes du mâle sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope
bubale. Pendant la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des
endroits où il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit
exclusivement sur les bords du lac, du Chari ou des lagunes.
_Hamrasèd_. — De même taille et de même couleur que la précédente. La
forme des cornes est différente : au lieu d’être recourbées en arrière,
elles se recourbent latéralement vers l’intérieur, comme pour se
rejoindre. Vit dans les mêmes régions que l’antilope-ḥamraya.
_Têtel_ : c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis et damaliscus). —
Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la face étroite et très
allongée. Les yeux sont placés à la racine des cornes. Le train de
derrière est très bas. Les cornes de l’antilope bubale (bubalis) sont à
courbure brisée ; sa livrée est fauve. On trouve cette antilope dans les
pays du sud, principalement le long du Chari.
Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du Baguirmi.
Cette antilope a des cornes de la même forme que celles de l’abouhurf :
sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de grandes plaques noires.
Pendant la saison sèche, on ne trouve cette antilope que dans les
endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé, Fitri, etc). Elle vit
généralement en bandes nombreuses, mais aussi par couples et même
isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le nord (au nord du Kanem, chez
les Oulad Rachid et au Mourtcha), où elle trouve alors de nombreuses
mares au milieu des grandes étendues sablonneuses.
_Ketenbour_. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de grandes cornes
tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il y a de l’eau,
principalement le long du Chari. Le ketenbour ressemble quelque peu à
l’antilope-coudou, qui a également des cornes enroulées en vrilles. Mais
celle-ci a des rayures sur sa robe, tandis que la livrée du ketenbour
est uniformément grise.
_Ouaḥch_[108] : oryx leucoryx, antilope à sabre. — Grande antilope,
lourde et puissante. A de longues cornes droites, rondes et très
effilées[109]. Les captifs adaptent ces cornes à un bois de sagaie et
s’en servent comme arme. La livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en
dessus, blanche en dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux
oreilles[110]. La peau, très épaisse, sert à faire des sandales et des
boucliers. Cette antilope habite les régions désertiques au nord du
Mourtcha et du Kanem.
_Abou addas_ : antilope addax. — Antilope voisine de la précédente. Elle
possède de grandes cornes annelées, en spirale, et a sur le museau une
bande transversale blanche. Elle habite les mêmes régions que l’oryx.
_Abouhurf_ : variété de kob. — La plus grande de toutes les antilopes de
la région. Elle est comme un bœuf de taille moyenne. Son pelage est
gris-roux sur le dos et blanc sous le ventre. Elle a une crinière
roussâtre depuis la nuque jusqu’au milieu du dos et depuis la gorge
jusqu’à la poitrine. La tête, petite par rapport au reste du corps, est
noire et blanche. Les cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore
mieux, comme celles de l’egocère : grandes, annelées et recourbées vers
l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits où il y a de
l’eau et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions
inondées[111]. Sa peau, très épaisse, sert à faire des sandales.
Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes.
_Girafe_ (zeraf, زراف). — On la trouve partout. Elle vit généralement
par petites troupes. La girafe est chassée à courre par les Kreda et les
Arabes. Il faut pour cela d’excellents chevaux : le plus grand éloge que
les indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à
chasser la girafe.
La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes spéciales
qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que des chasseurs —
peu dignes de ce nom — abattent successivement la presque totalité des
têtes d’un troupeau, parce que les girafes, affolées, ne savent pas
s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien, la chasse à la girafe est-elle
formellement interdite. Une réglementation analogue devrait exister dans
le territoire du Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de
certaines espèces.
La peau de la girafe sert à faire des sandales.
_Autruche_ (na’âm, نعام). — Les Ḥaddâd chassent principalement
l’autruche, qu’on trouve en assez grande quantité dans le cercle de
Fort-Lamy, le Baguirmi septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au
nord de la Batah.
Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd s’embusque près
de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver. Il y construit
quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se dissimule. Le chasseur
peut également se poster près de l’emplacement d’un nid et y attendre le
retour des autruches. Parfois même se contente-t-il de planter
verticalement une flèche dans le sable du nid, en ayant soin de ne
laisser dépasser que le fer : le mâle se blesse en se couchant sur les
œufs et meurt quelques heures après.
L’autruche est également chassée à courre. Après une poursuite de moins
de deux heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors
d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines régions, on
capture cet oiseau au lacet.
De petits troupeaux d’autruches domestiques existent dans les villages
arabes de la rive droite du Chari (chez les Beni Sêd, Hammadiyé, Assâlé,
etc.) : il est très curieux de voir les indigènes conduire ces animaux
exactement comme on fait en France pour les troupeaux d’oies. Lors du
recensement de 1909, le cercle de Fort-Lamy accusait un total de trois
cent soixante-quatorze autruches. On en trouve également quelques-unes
chez les Arabes du nord du Baguirmi et chez les Oulâd Mousa ; mais, dans
ces régions, l’élevage ne se fait point d’une façon systématique : les
indigènes ont eu l’occasion de capturer quelques petites autruches dans
la brousse et, comme on n’a pas à se préoccuper de la nourriture de ces
animaux, ils les ont laissés grandir dans le village.
Le mâle devient rouge écarlate à l’époque du rut. Il peut alors être
dangereux, car il attaque l’homme avec ses pattes. La chasse de
l’autruche ne présente aucun danger. Nous avons cependant entendu
raconter l’histoire suivante : Un Ḥaddâd avait tué une autruche femelle
à côté de son nid. Il était en train de prendre la dépouille, quand le
mâle survint et tua le chasseur à coups de patte. Il paraît que, chaque
fois que l’autruche se levait de l’endroit où elle couvait les œufs,
elle recommençait à taper avec furie sur le cadavre, qui fut trouvé dans
un état lamentable.
Lors de notre séjour au Tchad, une dépouille d’autruche mâle se vendait
de 5 à 6 thalers (15 à 18 fr.) sur les marchés du Dagana. Les indigènes
disaient d’ailleurs que le prix de vente des plumes avait beaucoup
baissé et que la dépouille d’autruche mâle valait jadis une vache (12
thalers en moyenne, soit 36 fr.)[112].