Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, à

l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour comme les

maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la suzeraineté du

Ouadaï : les autres populations devaient payer un tribut au fougbou de

Mondo. Cela ne dura pas longtemps : le chef ʿAli oueld Tchad fit appel

aux Bornouans et les Dalatoua recouvrèrent leur ancienne prépondérance

au Kanem. Cette situation fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le

chef de Mao changea son titre d’_alifa_ pour celui d’_aguid_[66]. Ces

aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient eux-mêmes

l’investiture, le turban de commandement (kademoul)[67], aux chefs

kanembou et ḥaddad.

Le cheïkh Moḥammed el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui

succéda. Pendant que celui-ci se débattait au Bornou au milieu des

difficultés que lui suscitaient les partisans de la dynastie légitime et

voyait son royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif

(1846), un événement important se produisait au nord du Tchad :

l’arrivée des Oulâd Slimân[68]. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem

et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle vivait ce

malheureux pays.

Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la possession du

Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu et tué à El Baghla

(1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant de mourir, les Oulâd

Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches contrées qu’ils avaient

appris à connaître lorsque, alliés du Bornou, ils faisaient la guerre au

Baguirmi. Sous la conduite de Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils

allèrent d’abord au Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le

Léloua (ou Liloa).

L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du Kanem.

Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur habitude de la

guerre et, surtout, à la supériorité de leur armement. Ils n’avaient

guère à combattre, en effet, que des populations armées de lances et de

sagaies, dont ils eurent facilement raison. Ils pressurèrent les

peuplades vaincues, pour lesquelles ils se montraient d’autant plus durs

que leur mépris était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils

traitaient de _kerâda_[69] (infidèles).

Les Oulâd Slimân allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans

toutes les directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de

s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à

faire le commerce du sel de Bilma.

Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans les

environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui

rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs

diverses tribus : leurs 7.000 guerriers montés surprirent les Arabes à

Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable carnage. Quelques

cavaliers seulement purent échapper. La tribu semblait ne plus devoir se

relever d’un coup aussi terrible et Barth, qui visita le Kanem à quelque

temps de là (1855), parle de sa « complète décadence ».

ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades turbulents

et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les empiétements du

Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la tribu et pourvut les

Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur donnant la surveillance des

frontières bornouanes du côté du Ouadaï.

Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le chef

des Gadoa[70], et ils furent dès lors les maîtres du Kanem. Ils

recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une façon

générale les aguids el baḥr[71] du Ouadaï, ils ne se gênaient guère pour

razzier les sujets du cheïkh ʿOmar, leur protecteur. Vers 1861, ils

soutinrent par les armes les prétentions au trône du Ouadaï d’un rival

du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal visitait le Kanem, les

Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils étaient avant leur écrasement

par les Touareg. Ils pillaient au Kanem, au Dagana, et s’avançaient

jusqu’au Chari, dans le dar Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils

furent toujours tenus en respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri

et Dibinentchi. Ils ne purent jamais rien contre les flèches

empoisonnées de ces derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de

se mesurer. Du côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les

Kreda, les Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï : Oulâd

Rachid, Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils

allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les Bideyat.

En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage de

populations qui se battaient constamment entre elles. Les Dalatoua de

Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les Kanembou et Ḥaddâd

de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et Ḥaddâd de Ngouri. Les

habitants du Kanem et les Kreda, faisant usage de mauvais procédés,

échangeaient les coups de main et les razzias. Les Oulâd Slimân

pillaient tout le monde. Les Ouadaïens faisaient de temps en temps leur

apparition dans le pays et prélevaient les impôts en pratiquant la

manière forte : les aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des

auxiliaires (Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient

parfois contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba,

Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda). Cette

situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays. Le sultan

du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd Slimân, qu’il

ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient constamment ses sujets

de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du pusillanime Yousouf,

l’influence des Oulâd Slimân devint prépondérante au Kanem.

Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à l’abri dans leurs îles

du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs voisins. Un

certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio, etc.) s’étaient

réfugiées dans les îles du lac et y menaient le même genre de vie que

les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou et des Ḥaddâd partirent à

la recherche d’un pays moins troublé que le Kanem et allèrent

s’installer au Dagana.

La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la lutte

éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut battu et

tué : une razzia complète des Gadoa et de leurs alliés s’ensuivit. Plus

tard, les prétentions des Arabes se tournèrent vers la région de Mao.

Nous avons déjà dit que les alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à

Abéché recevoir l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd

venaient prendre le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent

l’alifa Meta et le remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf

accepta le changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux

qui leur avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb.

Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et le

district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens venaient

assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd Slimân. Ceux-

ci razziaient les malheureux habitants de ce pays, déposaient les chefs

et rendaient la justice selon leur fantaisie. Les captifs qu’ils

faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune distinction ne pouvait

exister entre les Kerâda — étaient en grande partie vendus à Kawar.

La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes. Vers

1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui refusa,

alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces derniers

étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable de faire

respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân et l’alifa

Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi séculaire —

saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant en esclavage les

malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et deux de ses parents (El Amin

et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue par

les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis.

Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et, après

lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la tribu. Les

Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent contre les Chirédat,

Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et Medjaberé de Rhèt. Les populations

du Kanem prirent part à la lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa

étaient avec Cheref eddin ; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri

avec Rhèt. Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les

Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne pouvaient

pas intervenir au Kanem.

C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier, contre

laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une faible

résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de 1900, eut lieu

le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis entrèrent alors en

scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed el Mahdi, fils de

Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali. El Barrani,

indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des Touareg[72] de l’Aïr et

du Damerghou et les Ouassili de Rhèt.

A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui coûta la

vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant Tétart enleva

la zaouia[73]. Les Senoussis se retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut

occupé et le groupe Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa

soumission. Le cheïkh Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué

devant Bir Alali, rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu.

Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à repousser des

attaques dirigées contre le Kanem : les Arabes dissidents secondaient

les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats autour de Bir

Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous ses Khouân sous les

murs du nouveau poste, dont la garnison était commandée par le capitaine

Fouque et le lieutenant Poupard.

Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards arabes et

toubous affiliés aux Senoussis : les indigènes dissidents furent

malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait le peloton de

méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa soumission au lieutenant-

colonel Gouraud, en janvier 1905.

L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons

l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont été

poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du Kanem.

_LA POPULATION KANEMBOU_[74]

Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges doivent

avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem. De plus, les

indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un souvenir assez confus de

leur origine. Il serait donc difficile d’établir des démarcations

absolues entre les diverses populations.

C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les Boulala,

des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans ; qu’on voit des Maguemi

et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des Nguedjem et des Boulala,

des Boulala et des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine. Il est encore

plus difficile d’établir les différences qui existent entre les diverses

parties de chaque population. Les divisions adoptées par les indigènes

ne sont pas nécessairement logiques et parfois les événements ont amené

le groupement sous un même nom de fractions d’origine différente. Ainsi

les Goudjirou, considérés actuellement comme une tribu kanembou, sont en

réalité d’origine kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au

Kanem et nous aurons encore l’occasion de le signaler.

Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent

généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions[75]. Ces

fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de caractère

particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un personnage

important, un nouvel emplacement ou même un changement dans la vie

ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau nom.

Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom d’Assakélé,

la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même, une fraction des

Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son voisinage avec les

insulaires du Tchad. On remarquera également qu’il y a des Ngalên chez

les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux fractions ngalên sont

installées dans la région du lac, où elles élèvent de grands troupeaux

de bœufs. De même que le plus beau taureau d’un troupeau — celui qui a

généralement les plus grandes cornes et qui sert de guide — porte le nom

de _kabour_, de même la plus belle vache porte le nom de _ngalên_[76].

Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs troupeaux,

tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau kabour ne dépasse

guère dix thalers (30 fr.), tandis qu’une ngalên et son veau valent

trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du troupeau qui a

le plus de valeur. Le nom de _Ngalên_ a été donné aux indigènes de ces

deux fractions kanembou soit pour indiquer qu’ils étaient de grands

éleveurs de bœufs, soit pour montrer qu’ils étaient aux autres indigènes

ce que la vache ngalên est au reste du troupeau. C’est probablement tout

ce qu’il faut retenir des explications données par les indigènes.

Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à peu près

tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez grands, bien

constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq). On trouve bien

chez eux des individus à la peau plus ou moins rougeâtre, mais cela

tient à des alliances avec les Gourân ou même avec les Arabes. Quant au

nom de _iam kiamé_ (les hommes rouges), nous ne croyons pas qu’il ait

jamais été donné aux Kanembou, dont le teint est généralement noir, de

ce noir bronzé que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En

tous cas, nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les

Kanembou auraient été désignés sous ce titre.

La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils vinrent du

Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils occupèrent le

Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers l’Ouest.

Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se mélangèrent à

diverses populations, le type primitif s’altéra et devint celui des

Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même subit certaines

modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou et celui du Kanem

diffèrent quelque peu[77]. Les mœurs et les habitudes subirent des

changements profonds. Un seul fait suffira à le montrer : alors que le

métier de teinturier, qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est

considéré au Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire

chez les Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné

aux Ḥaddâd et aux captifs.

La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même famille

et il y a même entre elles de nombreux points communs[78]. Le fait

semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux populations. La

tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au Kanem, les Gourân et

les Kanembou habitaient des pays voisins. Les Kanembou ont cependant le

teint plus foncé que les Toubou ; ils n’ont pas, d’autre part, la

maigreur et l’élasticité que ceux-ci doivent à leur vie nomade. La

transition est formée entre les deux populations par ceux d’entre les

Toubou qui sont sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou.

Quoiqu’il soit facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on

remarque cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives

que celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont

d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous

verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine toubou.

Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois la

barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres populations, ils

ont sur le visage certaines cicatrices particulières. Les femmes

kanembou arrangent leurs cheveux en petites tresses, tombant autour de

la tête et encadrant le visage. Elles enduisent leurs cheveux de beurre

et, au moyen de certaines graines (tèb, hélbé), elles arrivent à

épaissir les tresses et à les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne

tient pas au soleil, d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors

sur les épaules et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à

l’heure de midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment

beaucoup l’ambre comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux

d’ambre dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros.

Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande préoccupation est la

récolte du mil, qu’ils sèment au début de la saison des pluies (juin-

juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou novembre. Ils ont aussi

d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils tiennent beaucoup. Ce sont des

gens relativement laborieux et très calmes. Avant notre arrivée dans le

pays, ils formaient la population la moins turbulente et la moins

pillarde.

Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des _mesâkin_[79]

du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous la coupe des différents

maîtres du pays (siyâd ed dâr) : Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens

et Oulâd Slimân. Ils ont été pressurés et pillés sans merci pendant de

longs siècles. Malgré cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils

jouèrent autrefois, sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent

comme une population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres

des guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez

curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se livrer un

Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence d’armement,

permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est impossible de

différencier autrement les deux populations, attendu qu’elles ont le

même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un Kanembou considère

comme indigne de lui de faire de la teinture, de tisser des gabag[80],

de dépouiller de leur peau les bêtes égorgées, d’être armé de flèches,

etc. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet à propos des Ḥaddâd.

Les Kanembou sont d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement

les pratiques de l’Islam : cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc.

Ils ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce

de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi[81] et les

fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme un animal

impur. Ils ne boivent ni merissé[82] ni khall[83]. Ils ne prennent pas

de tabac.

On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité des

principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par exemple.

Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles de leurs frères

du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit payer une amende au mari

trompé, et tout séducteur d’une jeune fille est tenu d’épouser celle-ci.

Les femmes kanembou ne courent pas les aventures galantes et ne

s’adonnent pas ouvertement à la prostitution, ainsi que le font nombre

de Bornouanes. Elles n’ont pas le caractère irascible des femmes toubou

et ne gardent pas — comme on le dit de ces dernières — de couteau caché

sous leur pagne.

Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et leur

cercle tourne au petit pas de course autour des instruments. Puis,

chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir frénétiquement sur

place, en sautant alternativement sur l’un et l’autre pied et en élevant

les jambes très haut. Il fait vibrer en même temps le bois de son

arme[84]. Cet exercice est très fatigant. Aussi est-ce un signe de

réelle vigueur que de pouvoir l’exécuter plus longtemps que les autres

hommes. Généralement les chefs se piquent de donner de la sorte une

preuve de leur supériorité physique. Pendant ce temps, les femmes

accompagnent le cercle des hommes en dansant : elles poussent leurs you-

you et agitent devant les chefs de petites branches vertes[85].

Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle et, tout

en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois, elles agitent

la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre d’amusement est pratiqué par

nombre d’autres populations, les Kotoko par exemple. Les Bornouanes,

elles, tout en sautant et en se trémoussant, font se heurter leurs gros

derrières ; ou bien elles balancent leurs bras le long du corps et font

choquer les paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par

instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en

claquant des mains.

MAGUEMI : Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou),

Chilangourôou, Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua,

Fôrebou, Maniya, Ngalma Doukko.

La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les

descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec l’aide

des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem d’abord, du

Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette famille. De là la

considération dont jouissaient et jouissent encore les Maguemi. C’est

ainsi que, au temps où les Toundjour et les Dalatoua commandaient au

Kanem, un Maguemi ne devait pas être emprisonné : il ne pouvait être

puni que d’une amende. Mais, plus tard, les Ouadaïens et les Oulâd

Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces nuances.

Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la souveraineté

du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les Maguemi se sont

mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et sont actuellement

considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes, tout en se rappelant que

leur famille a autrefois donné des sultans au pays, se disent Kanembou.

Nous avons déjà vu que les Maguemi du Kanem et certains Toubou (Kreda

Kodera) prétendent être parents. Cette tribu kanembou doit être, en

somme, le produit d’un mélange d’Arabes, de Toubou et de Kanembou.

De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui renferme le

plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont remarquables à ce

point de vue et, au premier abord, on les prendrait pour des Toundjour

ou des Arabes. Il faut dire toutefois qu’ils habitent la région de Mondo

et qu’ils se sont quelque peu mélangés aux Toundjour.

Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au Dagana. Ils

sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve encore à Iagoubri,

où ils ont un _fougbou_. Une fraction des Maguemi, les Diârou, se trouve

dans la région de Ndjikdada, où leur chef porte le nom de _dima_. Il y

en a enfin quelques-uns le long du bord septentrional du lac.

BÂDÉ : Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou,

Aréguéa.

Dans la région de Ngouri.

Les habitants de Ngouri et ceux de Dibinentchi étaient autrefois en

lutte continuelle. Voici, d’après les indigènes, les deux incidents qui

amenèrent cette lutte :

Les Kreda étaient dans les meilleurs termes avec les habitants de

Ngouri. Or, un jour, un Kreda qui allait vendre du bétail à Dibinentchi

fut dépouillé par les habitants de ce village. Une femme de Dibinentchi,

mariée à un homme de Ngouri, le quitta et retourna à Dibinentchi, où

elle prit un autre mari. Les habitants de Ngouri réclamèrent alors la

dot versée par le premier mari, mais les habitants de Dibinentchi

refusèrent de la verser. La lutte éclata et les Ḥaddâd de Ngouri et

Dibinentchi durent y prendre part. Cette rivalité a pris fin lors de

notre installation au Kanem.

KANKOU : Gouriâou, Iagrâou, Kaléguéa, Ngaraou.

Dans la région de Ngouri et de Elkouli (Mondo).

BARIBOU. — Habitent la région de Bari.

DIABOU : Assakéléa, Dalla, Djila.

Habitent la région de Ngouri et aussi celle de Douloumi (lac Tchad), où

ils se sont mélangés aux Kankena Ngalên.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 2 / 27 段