Il est également probable que les Kanembou étaient installés

PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER

BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE

* * * * *

Tome XLVII

* * * * *

LA RÉGION

DU TCHAD ET DU OUADAÏ

* * * * *

ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER.

* * * * *

LA RÉGION

DU

=TCHAD ET DU OUADAÏ=

PAR

HENRI CARBOU

ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES

* * * * *

TOME PREMIER

* * * * *

Études ethnographiques.

Dialecte toubou

[Décoration]

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE, VIe.

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1912

AVANT-PROPOS

* * * * *

Le travail que nous présentons aujourd’hui à ceux qu’intéressent les

choses de l’Afrique Centrale était terminé vers le milieu de 1909 et

aurait évidemment dû paraître plus tôt. Mais la nécessité de demander

l’autorisation ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre

beaucoup de temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était

ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la

suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait

subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail, afin

de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient plus à jour.

Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers qu’il est

certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari dont nous ne

parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer, d’une façon générale,

quel était le pays dont traitait notre série d’études. On peut

constater, au surplus, que la liste des ouvrages déjà parus nous rendait

quelque peu difficile le choix d’un titre approprié.

Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure, les

renseignements donnés par les divers voyageurs sur quelques-unes des

populations habitant la région du Tchad et du Ouadaï. Nous citerons

souvent la relation de voyage de Nachtigal, soit pour ajouter quelques

éléments nouveaux à ce qui a déjà été rapporté par l’explorateur, soit

même pour rectifier quelques-unes de ses hypothèses. Sans doute, ainsi

que nous l’a dit M. René Basset, « Nachtigal n’est pas un guide toujours

sûr » ; il faut reconnaître néanmoins que le _Sahara und Sudan_ est un

ouvrage généralement si complet et si précis, en ce qui concerne la

majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il restera toujours, avec celui

de Barth, le bréviaire de ceux qui s’adonneront à l’étude de ce pays.

Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte des

Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un recueil des phrases les

plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au Borkou,

au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère quelque peu

du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines régions à l’ouest

de ce massif. Cette étude, qui intéressera peut-être ceux qui seront

appelés à circuler dans ces pays plus ou moins désertiques, pourra être

rapprochée de celle que Barth, Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont

faite du teda.

Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du Tchad,

qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette partie a été

détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous avons supprimé

également les cartes qui permettaient de connaître en détail les régions

dont nous serons amené à parler : les lecteurs trouveront les

renseignements nécessaires à la clarté du texte sur les feuilles I et II

(la feuille V et le croquis du Ouadaï doivent paraître sous peu) de la

Carte générale de l’Afrique équatoriale française, au 1.000.000e

(Librairie Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble

de l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité.

Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs qui

doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre intéressera ceux

qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra être de quelque

utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la région du Tchad. Et

c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine qu’il nous a coûtée.

Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive reconnaissance à

M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dont la brochure

sur les pays du Tchad nous a donné la première idée de ce travail et qui

nous a fourni tous les renseignements utiles pour mener cette série

d’études à bonne fin ; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit

et nous indiquer les modifications à y apporter.

H. CARBOU,

ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES.

_Perpignan, octobre 1911._

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE

* * * * *

LES POPULATIONS DU KANEM

* * * * *

I

LES KANEMBOU

* * * * *

_HISTORIQUE DU KANEM_

Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot _kanembou_.

D’après Kœlle[1], le monosyllabe _ma_ et son pluriel _bou_ servent à

indiquer dans la langue du Kanem et du Bornou, une idée de possession,

de relation ou d’origine.

_kam bornou-ma_, un homme du Bornou, un Bornouan ;

_bornou-bou_, les Bornouans ;

_kam kanem-ma_, un homme du Kanem ;

_kanem-bou_, les Kanembou.

Mais cette règle souffre des exceptions. Barth fait remarquer « qu’il

n’a jamais entendu le mot _bornou-bou_ et que _ma_ est fréquemment uni à

un mot indiquant le pluriel »[2].

Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un homme

de leur tribu sous le nom de _kanembô_. Pour eux, le mot est un

singulier et non un pluriel.

_ouô kanembô_, je suis Kanembou.

Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent _ianembô_ :

_endi ianembô_, nous sommes Kanembou.

Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec celui de

_kam_, un homme.

_kam ngourié_, un homme de Ngouri ;

_iam ngourié_, des hommes de Ngouri.

Mais, en kanembou, les terminaisons _a_, _oa_, _oua_, sont généralement

l’indice du pluriel.

_kanouri_, un Bornouan ; pl. _kanoréa_,

_dogo_, un forgeron ; pl. _dogoâ_,

_toubô_, un Toubou ; pl. _toubouâ_[3].

_toubô toullô_, un Toubou ;

_toubouâ ngobô_, de nombreux Toubou ;

_dogô touôbé_, un forgeron toubou ;

_dogoâ touôbé_, des forgerons toubou.

Comme on le voit, _kanem-bou_ et _tou-bou_ sont ici deux singuliers.

Remarquons enfin que le mot _tou-ma_ n’est pas employé pour désigner un

habitant du Tou[4], qu’une partie des indigènes habitant les îles du

Tchad porte le nom de _boudou-ma_[5] (qui est ici un pluriel) et que le

mot correspondant _boudou-bou_ n’est pas usité.

Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours

appliquée. Cependant la terminaison _bou_ est quelquefois employée, au

Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou ou des Ḥaddâd.

Citons, entre autres noms :

_intchal-bou_, fraction kanembou, originaire du village de Intchali ;

_rekdô-bou_, — — — Roukdô ;

_bari-bou_, — — — Bari.

Mais on dit aussi, par exemple :

_goudjirou_, fraction kanembou, originaire du village de Goudjer ;

_ngourotelaou_, — — — Ngourotela.

On peut croire, il est vrai, que la terminaison _ou_ des noms de

nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot _bou_ dont le _b_

n’est pas ou est à peine articulé. C’est ainsi que les mots _intchalbou_

et _rekdôbou_ sont presque prononcés _intchâlou_ et _rekdôou_[6].

Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à l’influence du

toubou. Dans cette dernière langue, on dit :

_aou keunoumé_, un homme du Kanem ;

et parfois aussi :

_keunoumbé_, id. id.

_ammâ (ambâ) keunoumâ_, les gens du Kanem ;

et parfois aussi :

_keunoumbâ_, id. id.

Que le mot _kanembou_ soit un singulier ou un pluriel, il indique

évidemment le fait d’habiter le Kanem.

_Kanem_ est une corruption de _keunoum_ ou _konoum_. On a expliqué ce

dernier mot au moyen du terme toubou _eunoum_ ou _onoum_, qui veut dire

« sud », et de la lettre _k_ qui sert à former le substantif. Mais les

Kanembou se servent du même mot pour désigner le sud et c’est surtout

dans leur langue que le _k_ sert à former le substantif. Il serait donc

plus juste de dire que _keunoum_ ou _konoum_ est un mot d’origine

kanembou.

Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une population

négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud dirigé par des

Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes peuplades occupèrent le

Kanem, où avaient séjourné avant elles les Pouls[7], et fondèrent un

puissant royaume dont les Kanembou constituaient l’élément le plus

nombreux.

Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris par

l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage

d’exploration en Afrique, Barth put se procurer « un abrégé, sec et

stérile » d’une chronique générale renfermant toute l’histoire du Bornou

et il put, en outre, prendre copie d’un document important, qui est le

récit assez détaillé des douze premières années du règne d’Idris Amsami

(de 1571 à 1582). Cette dernière chronique avait été écrite par le

secrétaire d’État du sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore

quelques renseignements — moins importants, il est vrai — dans les

relations des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put

alors rédiger son _Coup d’œil historique sur le Bornou_.

Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume du Kanem

est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le dernier des

Ḥimyarites du Yémen[8]. La chronique dit que Sêf émigra au Kanem et

installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les ruines

sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala, qui se

réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed Sêf Allah,

Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui — _el Birnaoui_,

parce qu’il construisit la ville fortifiée (ou _birni_) de Ndjimi —.

« Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en partie ensevelis

dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable qu’il arriva au Kanem

du pays du Borkou et qu’il descendait de la tribu libyenne des Bardoa,

qui passe pour une subdivision des Berbères du désert. »

Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de

Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce

prince. « La chronique du Bornou fait remonter la dynastie actuelle à

Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou Yezen et est

d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous le nom de Sêf ben

Hasan de la Mekke... Bien que la chronique d’Aḥmed, sur laquelle se

fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi,

au Kanem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable

que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que

les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des

restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique, qu’ils

soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le Tou), que là

ils aient grandi en puissance et en considération et se soient peu à peu

avancés jusqu’au sud du désert ; mais cela a dû demander plusieurs

siècles et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui-

même... La tradition populaire a seulement gardé le souvenir de

quelques-uns des ancêtres qui furent glorieux, et, pour ne pas avoir de

solution de continuité entre les rois du Kanem connus et le fondateur de

la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout simplement à l’un ou à

l’autre des premiers seigneurs un chiffre inadmissible d’années de

règne. »

M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en rattachant,

après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi himyarite Seif

ben dzou Yezen (سيف بن ذو يزن). D’après lui, cette tradition n’a aucune

espèce de valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les

explications qu’il nous donna à ce sujet. « Ce fut, _antérieurement à

l’hégire_, au commencement du VIIe siècle de notre ère que Seif, fils de

Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide des

Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur grec —

les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah, Abrahah et

ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre les chrétiens et

en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif Dzou Noouâs. Jamais les

Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut assassiné dans le Yémen par

des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La fondation du Bornou est aussi

fabuleuse que celle de Paris par Pâris fils de Priam, de Lisbonne

(Olyssipo) par Ulysse, etc. Les suppositions de Barth et de Nachtigal

sont inexactes et proviennent de leur ignorance de l’histoire musulmane.

Nous savons par le détail ce qui se passa au commencement du VIIe

siècle, à l’apparition de l’islam. _Aucune_ tribu n’émigra au Soudan,

dont l’Arabie était séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie,

royaume chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons

comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur de

Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de toutes

pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen, dont nous

connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré trouvant le nom de

Sêf Allah (سيف الله : l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus

d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de Ḥimyar[9]. »

Les Kanembou, les Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe

de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu

du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a fondé

Ndjimi : la tradition le rapporte et le surnom de El Birnaoui, donné à

celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le confirmer.

Dans la généalogie des sultans boulalas[10], parmi les noms qui sont

portés avant Moḥammed Sêf Allah nous relevons ceux-ci : Tobba’ el

aououel el Yémen, Malek, Hares, Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur

de Sêf Allah et celui qui, d’après la tradition, serait venu au Borkou.

Nous avions cru que ces noms étaient ceux des princes qui avaient

successivement eu le commandement des Arabes émigrés du Yémen : nous

supposions que Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que

Sêf Allah avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en

bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une

erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver. Voici

d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et aououel. « Nous

connaissons sa légende et son histoire. Du reste Tobba’ n’est pas un nom

propre : c’est le titre que portait le souverain du Yémen (l’empereur)

par rapport aux _qail_ (rois), aux _dzou_ ذو (seigneurs féodaux) — sans

parler de l’état ecclésiastique (_Nedjrân_) gouverné par son évêque et

de villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du

Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute aussi

à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés pêle-mêle par

les chroniqueurs dont je vous parle. » Le savant doyen de la Faculté des

Lettres d’Alger terminait en disant que tout ce récit était

invraisemblable, qu’il fallait le donner comme de la légende pure et de

la légende de ṭaleb.

M. René Basset ne croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou :

cette hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute

toutefois, un peu plus loin : « Que des Arabes — se disant chérifs — se

soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort possible : cela

s’est passé chez les Berbères. Mais _ce n’étaient point des Ḥimyarites_.

Ceux-ci avaient une langue, une civilisation différentes de celles des

Arabes ».

Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou « était gouverné

par un puissant seigneur qui était de l’origine des Bardoa, peuple de

Libye. » Léon divisait les Numides en cinq fractions et rangeait parmi

elles les Targa (Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa,

Berdeva, Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur

pays désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est

jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. « Il y a grande sécheresse

— écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse promettre sûreté à

le traverser, sinon les peuples de Guademis (Ghdamès), lesquels sont

fort alliés et grandement amis des habitants de ce désert, et se

fournissent de vivres et d’autres choses à Fezzan pour le pouvoir

passer[11]. »

Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité actuellement par

les Toubou, on crut pendant longtemps que les Toubou étaient des

Berbères[12]. Plus tard, Barth montra que la langue des Toubou et celle

des Kanouri avaient de nombreux points communs et conclut à la très

proche parenté de ces deux peuplades.

Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des Berbères

et ce dernier disait expressément que les rois du Bornou étaient de la

souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la langue

toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères. Aussi, pour

concilier ce fait avec les assertions des auteurs arabes, Barth admit

l’origine berbère de la dynastie de Sêf et supposa qu’au temps des deux

écrivains arabes une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert

libyque et était venue s’installer au pays des Toubou. Il crut,

d’ailleurs, pouvoir démontrer que les faits venaient confirmer l’origine

berbère assignée à la dynastie du Bornou. « C’est ainsi — dit-il — que

les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri _Ba Berbétché_ et

la nation elle-même _Berbéré_[13]. Plus loin, les chroniques disent

positivement qu’avant le temps de Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de

notre ère), les rois du Bornou avaient, comme les Arabes, le teint

rougeâtre et que Selmaa fut le premier roi nègre (_sillim_, ou plutôt

_tsillim_, signifie « noir », en kanouri). C’est aux Berbères ou, pour

parler d’une façon plus générale, à une subdivision de la race syro-

libyenne que semble remonter la coutume de ces princes, citée par Ibn

Batouta au sujet d’Idris son contemporain, de se couvrir le visage et de

ne laisser jamais voir leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de

se voiler la face était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel

des femmes manga confirme évidemment cette assertion. La même origine

doit être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever

chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un bouclier ; il en

est encore de même de l’institution toute aristocratique qui a subsisté

jusqu’à la dernière révolution, et qui consistait en un conseil de douze

chefs ou nobles, sans l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre

rien d’important.

« A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine berbère le

fait que la langue kanouri semble ne pas renfermer d’éléments berbères,

ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre cette

objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus récent, des

Boulala[14]. »

Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations de

Barth. « J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la soi-disant

tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda établie sur la

pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et qui, plus tard, a

rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à

notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien

d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de

Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne

ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type

toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas

suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui

leur était beaucoup plus familier[15]. »

Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la fraction

Maguemi se considèrent comme les descendants des princes qui régnèrent

au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la tradition dit être

d’origine arabe.

D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa étaient

très probablement des Toubou.

Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou deux

origines différentes : arabe et toubou. On pourrait peut-être concilier

les deux opinions. Nous allons essayer de le faire et, pour cela, nous

montrerons les liens de parenté existant entre certaines fractions

toubou et le groupe indigène auquel appartenait l’ancienne famille

royale du Kanem.

Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que leurs

ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un prince

originaire de l’Arabie. En route, une partie de la population à laquelle

appartenaient ces Kreda se serait fixée dans le pays de Lougoum, près du

baḥr appelé Fôdi tinnémou[16]. Le reste aurait continué jusqu’au Kanem

avec le prince arabe qui est désigné sous le nom de Maï Denâ[17]. Les

Kreda considèrent ce chef comme étant leur ancêtre.

D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine boulala et

qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette de l’ancienne

famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la même origine que les

Maguemi, se réclament de Keï[18], du même ancêtre que certains Toubou

(trois des fractions kreda).

Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent comme

parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant une

chanson de ces mêmes Kodera.

_Tangodo aouché djentô_, les gens disent que je suis Kanembou.

_Maï denâ daleï dogo_, mon ancêtre est Maïdena.

_Aouché zoko lologué_, nombreux furent les Kanembou qui partirent avec

lui.

_Fayentô fayagué_, etc.[19], ils campaient très nombreux...

Ce Kanembou de la chanson se réclame de Maï Denâ et il dit :

_leskoï abbatango_, mon père est noir-gris (_azreq_)

Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se défend

d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de dire, il

résulte donc que les descendants des premiers rois du Kanem, ces Maguemi

— que Nachtigal nous montre au Bornou comme se disant d’origine arabe —

nous paraissent, au Kanem, être d’origine toubou. Il n’y aurait rien

d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à l’origine, les Arabes se soient

mélangés plus particulièrement à une certaine fraction toubou. Cette

fraction aurait été considérée par la suite comme celle d’où sortaient

tous les sultans, et les Maguemi du Kanem auraient même oublié que les

premiers princes étaient d’origine arabe.

Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du Bornou

par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les mères des

sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes toubou. — Notons

d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été analogue à celui qui

forçait autrefois les sultans du Ouadaï, également d’origine arabe, à

prendre femme dans une des cinq tribus ouadaïennes considérées comme

nobles. — Cela expliquerait encore pourquoi on retrouve l’influence des

Toubou dans la constitution aristocratique du Kanem et dans l’usage du

mot toubou _maïna_[20] pour désigner les premiers princes. Cela

expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait sentir

jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du Kanem —

signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide d’un litham.

Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants du Kanem

et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il semble

cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par des princes

arabes, et auquel, comme nous le savons, participaient également des

Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam).

_Aouché zokô lologué_, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent

(ils partirent nombreux).

Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement d’émigration

des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en effet, qu’il y a eu

plusieurs déplacements successifs de cette espèce pour les Toubou, mais

elle ne parle que d’un seul mouvement vers le sud pour les Kanembou.

On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement d’émigration

conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il est descendu du

Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que _Toubou_ est un mot

kanembou qui veut dire « habitant du Tou, du Tibesti », et nous savons

également que les Bardoa venus avec Sêf Allah étaient originaires du

Tibesti.

La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux d’étroites

relations de parenté, devait être déjà bien marquée à cette époque.

Il est également probable que les Kanembou étaient installés du côté du

Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale. La tradition

dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays qu’ils appellent

Yayambal. De plus, le mot _Kanem_ signifie « pays du sud » et — comme

dit Élisée Reclus — « si les habitants ont ainsi appelé ce pays, la

cause en est évidemment à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée

plus septentrionale ayant été antérieurement leur patrie ». Nous voyons

encore que Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri,

dont une fraction porte le nom de Borkoubou (_Borkoubouâ_ signifie :

gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que Amer, le

prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou.

On pourrait donc conclure en disant que le mouvement d’émigration s’est

fait par le Tibesti et le Borkou, que certains Toubou (Bardoa,

Tomaghera[21], Koyam) ont suivi le mouvement dès le Tibesti, et que les

Kanembou, installés plus au sud, du côté du Borkou, se sont joints plus

tard au même mouvement[22].

Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les Kanembou

ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de Sêf. Et, comme

cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue du plus grand

nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des maîtres du pays. Ces

émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus peu à peu dans la masse

de la population. Nous voyons, en effet, à la fin du XIIe siècle, le roi

Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à lui les

femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme nous le

montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit, c’est que

les différences initiales existant entre les diverses populations se

sont considérablement atténuées.

Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient

Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou, se

croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des Toubou

dire :

_Aouché Maï Denâ dalé dogô_ : Je suis Kanembou, mais fils du fils de

Maï Denâ.

Tout cela semble donc indiquer que les Kanembou, étant les plus

nombreux, avaient absorbé les autres éléments et que la population

bigarrée, constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a

dû devenir assez rapidement homogène.

A l’origine, le royaume du Kanem comprend : des éléments d’origine arabe

— peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés aux Toubou — des

Toubou et des Kanembou[23].

Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes, auxquels

s’adjoignirent successivement certains Toubou et les Kanembou. La

dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda assez longtemps son

teint clair, et c’est le prince Tsilim ben Bekrou, dont la mère

appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri, qui est expressément

mentionné comme le premier prince à la peau foncée.

Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils

semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent

encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la base

de la population soumise et laborieuse.

Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique pourquoi les

descendants de ces indigènes ont perdu leur personnalité et n’ont plus

gardé qu’un vague souvenir de leur origine.

Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de

l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi Oumê, au

XIe ou au XIIe siècle[24]. Le fils d’Oumê, Dounama, étendit son

influence jusqu’à l’Égypte[25]. Les successeurs de Dounama continuèrent

son œuvre et le premier roi nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut

l’un des princes les plus puissants de la Nigritie[26]. A la même

époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient à Tunis, étaient à l’apogée de leur

splendeur et ils semblent avoir consolidé, par leur amitié, l’influence

des rois du Kanem dans le désert[27].

Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans contre

les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers cette époque,

l’arrivée de Teda, population nomade et indisciplinée, qui entra bientôt

en lutte avec le gouvernement régulier du Kanem. Dounama soumit, au

Nord, les Toubou et le Fezzan et conduisit, au Sud, les premières

expéditions contre le Bornou actuel. L’extension du royaume devint

énorme et la chronique rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient

depuis le Nil jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)[28].

« La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant, pour

Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les Kanouri

disaient, au figuré, qu’il avait brisé le _mounni_ ou talisman du

Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient élancés à l’envi

pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé. Ceci semble être une

allusion aux désordres intérieurs survenus à l’instigation des divers

fils du roi, dont la puissance s’était accrue par la direction des

expéditions militaires que ce dernier leur avait confiée. Peut-être ce

talisman signifiait-il les _rapports étroits d’amitié et de parenté_ qui

existaient entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit,

selon toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après

la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les

changements de dynastie se succédèrent sans interruption. »

La remarque de Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou

et le royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce

sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable explication

de la perte du mounni, car nous verrons plus loin qu’une fraction

d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur les Toubou pour

combattre et vaincre les princes régnant au Kanem.

« Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles

environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par de

fréquentes compétitions, ne cessa d’être en butte aux attaques du

dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les

peuplades au sud de la rivière Yôou, les Sô[29] en particulier, les

entreprises guerrières de Dounama ».

Il semble qu’une scission se soit produite dans la famille royale, après

le règne d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)[30]. Tandis que la branche

aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux branches

cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du côté de

l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où se trouvent

les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer Tious).

Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la conduite d’ʿAli

Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans porte Ibrahim ben

Dounama comme ayant eu un fils du nom d’ʿAli : on peut donc croire que

ʿAli Gatel Magabirna est le fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama.

Il est fort probable, d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus

de ces émigrés du Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte

que deux frères en eurent le commandement ; les gens de l’aîné prirent

le nom de _Babalia_[31] et ceux du plus jeune le nom de _Boulala_ ou

_Bilala_[32]. Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils

habitaient, à six fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils

attaquèrent le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée,

Boulala et Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte

devint ardente vers la fin du XIVe siècle.

« Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs de ses fils,

le sultan Daoud[33] (1377-1386) fut assailli par le prince boulala ʿAbd

el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie et tué dans un combat

(1385-1386)[34]. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques succès,

reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit, dans sa propre

capitale (1390)[35]. A ce dernier succéda un autre ʿOthman, fils

d’Idris, qui partagea, deux années plus tard, le sort de son oncle et de

son cousin[36] ; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou, fils de Daoud,

fut à son tour massacré par les Boulala[37]. Enfin, ʿOmar, également

fils d’Idris, épuisé par ses infatigables ennemis, leur abandonna

entièrement le Kanem sur le conseil des docteurs (1394-1398) et

transféra sa résidence dans le Kagha, district d’une étendue de 40 à 50

milles, situé dans le Bornou, entre Oudjé et Goudjeba[38].

« Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs rivaux, les

Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite. Forcée de se réfugier

dans des contrées à moitié insoumises, derrière des marécages qui

étaient précisément le berceau des Sô ennemis, réduite à n’avoir d’autre

résidence qu’un camp aux stations incertaines et toujours menacées, la

dynastie du Bornou semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant

soixante-dix ans elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le

grand roi ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le

nom de Maï ʿAli Ghadjideni ; ce prince, qui ouvrit au royaume une

seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau

fondateur du royaume du Bornou proprement dit[39]. »

Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se mélangèrent aux

habitants primitifs du pays, eurent des enfants des captives que leur

procuraient les hasards de leurs guerres, et c’est ainsi que se forma la

population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la langue

kanembou.

Ce nom de _kanouri_ est expliqué de différentes façons. Les uns disent

qu’il se compose du mot arabe _nour_ (lumière) et de la lettre _k_, qui

sert à former le substantif. _Kanouri_ voudrait donc dire « les gens de

la lumière », et ce nom aurait été donné aux habitants du Bornou parce

qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le pays.

Les autres disent que _Kanouri_ est une corruption de _Kanâri_, « les

gens du feu ». Ce nom viendrait de ce que les Pouls, musulmans

fanatiques, considèrent les habitants du Bornou comme voués, par suite

de leurs péchés, à toutes les flammes de l’enfer.

Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de _Kanemri_,

nom qui aurait été donné primitivement aux habitants du Bornou, à cause

de leur origine[40].

Voyons maintenant quelle est l’origine du mot _Bornou_.

Les Arabes disent que ce nom vient de _berr Nouḥ_, la terre de Noé. Le

pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on croyait que l’arche de Noé

avait atterri au Ḥadjer Tious[41], soit — comme nous l’avons entendu

dire — parce que les princes chassés du Kanem se disaient originaires du

pays de Noé (_nâs men berr nouḥ_)[42].

Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous allons

citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les deux genres

et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces mots sont formés

par les Arabes.

_Boulalaï, Boulali_ un Boulala ; _Boulalîyé_[43], une Boulala ;

_Kecherdaï_, _Kecherdawîyé_,

_Kirdaï, Kirdaoui_, _Kirdawîyé_,

_Ouadaoui, Ouadaouaï_, _Ouadaîyé_,

_Toubaï_, _Toubaîyé_,

_Kanemi, Kanemaï, Kanembaï_, _Kanembaîyé_,

_Bernaï, Bornaï_, _Birnaouîyé_,

_Boulala_, des Boulala.

_Kecherda_, des Kecherda.

_Kirdi_, des fétichistes.

_Oudaoua, Nas Ouaddaï_, des Ouadaïens.

_Toubou_, des Toubou.

_Kanembou_, des Kanembou.

_Bôrnou_, des Bornouans.

Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda le birni

(résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf Allah et aussi

de Moḥammed el Kebir _el Birnaoui_. Nous verrons plus loin que lorsque,

chassés par les Boulala, les rois du Kanem vinrent s’installer au

Bornou, ils y fondèrent une nouvelle capitale, dont le nom arabe est

Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les Kanembou appellent Birni Gassaro. Un

habitant du Birni Gassaro a donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et

c’est en somme le même mot qui est employé actuellement pour désigner un

habitant du Bornou, un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)[44].

Remarquons, d’ailleurs, que _Birnaouîyé_, une Bornouane, est bien le

féminin du mot _Birnaoui, Birnaï_. Les habitants du Birni Gassaro

étaient surtout des Kanembou (sing. _Kanembaï_) et des Toubou (sing.

_Toubaï_). Il serait donc compréhensible que, par analogie, le mot

_Bernaï, Bornaï_ ait fait au pluriel _Bôrnou_. Ce nom de Bôrnou fut plus

tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le pays fut appelé

« terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân hana Bornou ». De même

qu’aujourd’hui l’on dit couramment

_nemchi fi Kreda_, je vais chez les Kreda ;

au lieu de :

_nem chi fi dâr Kreda_, je vais chez les Kreda.

_nemchi fi Ouaddaï_, je vais au Ouadaï ;

au lieu de :

_nemchi fi dâr Ouaddaï_, je vais au Ouadaï.

de même a-t-on dû dire alors

_nemchi fi Bornou_ : je vais chez les Bornouans.

Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les

habitants[45].

Telle est, croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou.

Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement d’ʿAli ben

Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière période du XVe

siècle. Ce prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville

fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de marche à

l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha à répandre au

dehors l’influence du Bornou et ses succès lui valurent le surnom de _El

Ghâzi_ (الغازي : le guerrier, le conquérant). Il reprit la lutte pour la

conquête du Kanem, où régnaient toujours les Boulala[46].

« Idris, surnommé Katakarmâbi[47] (1504-1526), le digne fils et

successeur d’ʿAli, accomplit ce que réclamaient impérieusement le repos

et la prospérité du Bornou, c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des

Boulala. Peu après son avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la

tête d’une armée considérable, battit le prince Dounama, et rentra

triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le

roi Daoud en eût été chassé pour être massacré ensuite. Depuis cette

époque, et jusqu’au commencement du dernier siècle, le Kanem est resté

une province du Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du

gouvernement ; et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire

plusieurs expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne

et paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête terminée,

dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le frère de son

ennemi vaincu[48]. »

Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah ben

Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon qui

semblait à peu près définitive[49].

Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec Idris ben

ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)[50].

Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à Kano et

Zinder. « Après l’humiliation des Kanaoua[51], vint celle des Touareg

(Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le nord-ouest du royaume.

Idris brisa, en trois expéditions militaires, toute la force de ces

diverses tribus, ainsi que celle des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à

consolider l’indépendance des Teda ou Toubou, dont le territoire était

pour lui d’une haute importance, comme moyen de rapports entre le Bornou

et les contrées du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans

cette occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre

d’exportation du commerce du sel.

« Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette première période.

En montant sur le trône, Idris Alaôma avait conclu un traité de paix

avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui, malgré ses défaites réitérées,

avait conservé une position tributaire presque indépendante. Il est

certainement remarquable, au point de vue de la civilisation de ce pays,

que les conditions de ce traité fussent rédigées en double expédition,

selon les formes diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties

contractantes.

« Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas à être

détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la

dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit, fut en général, favorable

à Idris, quoiqu’il semble que son armée ait éprouvé des pertes

considérables. Ces pertes tenaient aux difficultés matérielles de la

campagne et aussi à ce qu’il fallait combattre un ennemi très mobile,

qui s’échappait constamment sans laisser de prise, pour se montrer de

nouveau au moment où l’on s’y attendait le moins. Idris réussit enfin à

soumettre tout le pays (y compris le Fitri qui semble avoir, depuis

lors, perdu son indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône ; mais

à peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter

assistance à son protégé[52]. » La guerre contre les Boulala avait été

surtout conduite par le vizir Idris ben Haroun, dont parlent encore les

Kanembou.

Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans et les

Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La souveraineté du

Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une façon plus

particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi — c’est-à-dire à la

région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le reste du pays (Mâo,

Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par les Boulala.

Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de

décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes de

Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La tradition

rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem lorsque les

Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région de Mondo, vers le

milieu du XVIIe siècle. Une lutte acharnée s’engagea entre les Toundjour

et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent quitter le pays. Ils allèrent

alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la région de Massoa,

qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir le Fitri.

Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur chef

siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs sur

d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes qui

nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad Mehâreb, Oulad

Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan des Toundjour.

Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne influence

au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un commandement militaire,

Dalafno[53], longea la rive ouest du Tchad et vint attaquer les

Toundjour. Il les vainquit et leur imposa un tribut, au nom du sultan du

Bornou.

Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de Mondo : Dalafno et

ses gens s’installèrent à leur place, à Mao[54], et se fixèrent

définitivement dans le pays. A ce moment-là, une différence très

sensible existait déjà depuis longtemps entre les habitants du Kanem et

les descendants de ceux qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre

les Ianembô[55] et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus

furent appelés Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière,

Dalatoua[56], en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef des

Dalatoua était l’alifa de Mao, qui commandait au Kanem et apportait

chaque année à Birni Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du

Bornou.

Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à Idris

Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur royaume.

Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les anciens domaines

des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes du Bornou près de Gasr

Eggomo. L’armée du sultan fut battue. « Celui-ci eut à peine le temps de

se sauver par la porte orientale avec tout son encombrant attirail de

cour, tandis que, sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux

entraient dans la ville par le côté opposé. » Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli,

prince sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la

lutte entre les Pouls.

Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el Amin[57], homme

extrêmement énergique et adroit. Ce dernier fit appel à ses compatriotes

et à plusieurs cheïkhs considérables des Arabes-Choa : Mallem Terab et

El Gôni Dris (des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les

Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui vit

s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put ainsi

lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les refouler dans

la partie occidentale du royaume. Le sultan appela alors El Amin à sa

cour et lui confia le commandement de l’armée bornouane. Grâce aux

succès remportés par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa capitale, où il

mourut en 1810[58].

Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter tout seul

contre les Pouls ; mais il fut chassé du Birni Gassaro et, réduit à

errer dans son propre royaume, il dut faire appel au faqih. Celui-ci

prit alors le titre de cheïkh. A la suite d’intrigues menées contre lui

par le sultan et sa cour, le faqih déposa Dounama et le fit

emprisonner : son oncle paternel, Moḥammed Nguéléroma, lui succéda.

Celui-ci fut bientôt déposé à son tour et Dounama redevint sultan : il

trouva la mort dans la guerre contre le Baguirmi, en 1817[59].

Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou Ibram), qui

fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils et successeur de

Moḥammed el Amin[60]. ʿAli, fils d’Ibrahim, essaya de lutter avec l’aide

du Ouadaï contre le vrai maître du Bornou, ʿOmar, et périt dans un

combat, quelque temps après son avènement[61]. Ainsi finit la lignée des

Sêfiya.

A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh Moḥammed el

Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut chassée du Bornou,

en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à son tour, le 22 avril

1900, à la bataille de Koussouri[62].

A l’heure actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le

sultan du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar,

règne sur le Bornou allemand.

Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les bords

du lac Tchad : elle reçut le nom de Kouka[63]. L’ancien faqih eut

bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui s’était affranchi de la

suzeraineté du Bornou et avait marqué son hostilité à l’usurpateur

bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun,

afin de pouvoir réduire le vassal rebelle. Saboun pilla Massnia, la

capitale du Baguirmi, mais, après y avoir installé un nouveau sultan, il

retourna au Ouadaï. Le prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé

par son frère Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara

l’ennemi du Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala[64], en 1817, et

cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh conclut alors

une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil et ses Oulad

Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions et, en compagnie

des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi (1818). Cette guerre se

termina par une victoire du cheïkh à Ngala, en 1824[65].

Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de multiples

ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem, que les

sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des Boulala : ʿAbd

el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé les districts du sud-est

et son œuvre fut plus tard complétée par Moḥammed Chérif. L’influence du

Bornou ne se faisant presque plus sentir au Kanem, ce pays était troublé

par des luttes continuelles. Les Dalatoua et les Toundjour se battaient

pour avoir la prépondérance dans le pays, et cette rivalité coûta la vie

à plusieurs chefs et à un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber,

mandé à Kouka par le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les

Toundjour dirent alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné,

tandis que les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de

maladie. La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte

continua entre les deux tribus ennemies.

Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans. Aussi les

Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens, lorsque ceux-ci

vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour et Ouadaïens

oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler seulement que le

fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim ben Djamé, avait

épousé une femme toundjour, Aché.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2) · 第 1 / 27 段