XIV

Devant la grande glace de sa salle de bains, Nicole était nue.

Elle songeait à Jean qui devait venir dans quelques instants, et toute

cette beauté qu’elle allait lui offrir, elle en repassait

méticuleusement les moindres détails.

Elle flatta du bout des doigts les fraises fermes et bises de ses seins

haut placés et sous la blancheur desquels couraient de minuscules veines

bleues, seins d’adolescente de la veille que gonfle déjà l’ardeur de la

femme. Ses cuisses, longues et un peu grenues, soutenaient un ventre

timidement tendu comme pour une craintive offrande, et où, sous la

lumière tamisée du plafonnier, se doraient de fins copeaux châtains aux

reflets roux. Elle leva ses bras potelés comme ceux d’un enfant pour

comparer la couleur jumelle, un peu plus sombre à peine, de ses

aisselles. Un imperceptible duvet noyait d’une buée ses mollets nerveux.

Ses petits pieds cambrés aux ongles menus, on eût dit la floraison de

ses chevilles patriciennes. Elle se plut ainsi et, pour mieux savourer

ce bien-être de se sentir belle et désirable, elle éteignit un moment

ses yeux noisette sous la prière silencieuse des longs cils. Ses narines

battirent, sa nuque rase parut se gonfler et, des deux côtés de son

front étroit, il y eut, aux tempes, un frémissement imperceptible.

Il la prendrait tout à l’heure. Il y avait quatre ans qu’ils se

désiraient. Elle eut peur.

* * * * *

C’est à l’hôpital du lycée Carnot, à Dijon, où elle était infirmière,

qu’elle l’avait connu. Il y était soigné pour des troubles nerveux

consécutifs à un commencement de commotion provoquée par l’éclatement

d’un obus.

Il profita de son état pour lui tenir des propos ignobles, ayant un

besoin maladif de lui faire et de se faire du mal. Elle le comprit et

elle qui se gardait jalousement depuis une déplorable aventure de sa

dix-huitième année, connut que si elle se donnait à un homme un jour, ce

serait à lui. Il avait, sans le savoir ni le vouloir, pris le meilleur

moyen pour lui plaire qui était de se rendre odieux à ses regards.

Un dimanche, étant sorti en ville avec les pires voyous d’un régiment

colonial, il rentra ivre et l’ayant rencontrée dans un couloir il

l’insulta. Elle eût dû le faire punir. Elle ne le fit pas. Le lendemain,

elle alla le trouver dans la bibliothèque. Il y cataloguait les livres.

On l’en avait chargé, comme étant le seul parmi tous ces soldats pour la

plupart illettrés, à pouvoir s’y employer.

--Vous m’avez fait beaucoup de peine hier, dit-elle.

Il ne répondit pas.

Elle hésita un moment, puis:

--Votre mère vous écrit-elle quelquefois? demanda-t-elle en rougissant.

Il fit non de la tête.

--Vous êtes brouillés?...

Il se tut.

--Vous avez fait des bêtises?

Il eut un geste évasif.

--Monsieur Jean de Borce, quand on porte votre nom...

Alors, il ricana:

--Je n’ai plus qu’un sobriquet. On m’appelle _Grand-Gosse_ à Paris...

J’ai tellement roulé!

Il y eut un long silence entre eux deux. Elle parut se contraindre,

hésita un moment, puis se décidant:

--Oh! je ne vous ferai pas de morale... Je n’ai pas le droit de vous en

faire... mais... mais je voudrais que vous me promettiez, la guerre

finie...

Il la regarda. Elle était toute blanche. Il voulut jouer de son trouble:

--Qui est-ce qui vous autorise, lui demanda-t-il sur un ton de mauvaise

humeur, à vous occuper ainsi de moi? Que vous suis-je? Si j’ai gâché ma

vie, je n’en dois de compte--vous m’entendez bien--qu’à moi-même.

--Croyez-vous être le seul à...

Elle n’acheva pas. Un soldat entrait pour demander un livre et comme

elle s’en allait, elle l’entendit qui disait à _Grand-Gosse_:

--Si des fois tu en avais un un peu cochon, vieille frappe, je te

payerai un litre, et du bon, dimanche prochain...

A seize ans, sa mère morte, son père enfermé dans une maison de santé à

la suite d’excès qui avaient détruit à tout jamais sa lucidité, elle

avait été confiée à une sœur aînée de sa mère, mariée à Dieppe à un

ingénieur des constructions navales.

C’était un homme froid, autoritaire et glabre qui, pour se donner l’air

américain, portait des lunettes à branches d’écaille. Il n’avait pas

d’enfant et se prit pour elle d’une affection paternelle. Ayant fait de

sérieuses études pour une jeune fille, elle le secondait de son mieux

dans sa correspondance et dans ses travaux, durant que sa tante

dirigeait les soins du ménage. Celle-ci ne l’aimait guère, bien qu’elle

l’entourât de prévenances. Elle était de ces personnes aigres,

souffreteuses et confites en dévotion pour qui la jeunesse et la beauté

sont une sorte de provocation. Son mari, qui souffrait de cette

existence renfrognée, vivait le plus possible dans la compagnie de sa

nièce, venue un jour, semblait-il, pour apporter dans sa maison l’aumône

d’un peu de vie.

Des ciels, tour à tour d’étain, d’argent et de vert-de-gris, puis

pommelés et ocre, effilochèrent leurs nuages pesants ou inquiets sur les

promenades de ces deux êtres dont l’un se laissait porter par la vie,

tout à la magnifique insouciance de sa jeunesse, alors que l’autre,

attentif et vigilant, guettait sa proie avec le flair perspicace d’un

chien couchant. Deux ans passèrent. Elle mûrissait avec cet éclat sombre

d’un fruit pour qui la lumière est avare.

Un soir, dans son bureau, il essaya de l’attirer à lui. Elle se débattit

et allait crier quand il lui mit la main sur la bouche.

--Partons, dit-il, je quitterai tout pour toi.

Elle refusa. Un immense dégoût monta en elle pour cet homme aux yeux

perdus, aux lèvres balbutiantes qui haletait, les jambes tremblantes, la

face congestionnée, devant elle.

Le soir même, elle décida de s’enfuir. Pour éviter le scandale, il lui

remit une certaine somme avec laquelle elle gagna Paris où elle allait

rejoindre une amie achevant ses études de licence en Sorbonne. C’était

une féministe farouche qui eut tôt fait de la convertir à ses idées.

Dans son studio de la rue Huyghens, à deux pas de la _Rotonde_ et du

_Dôme_, elle recevait maintes garçonnes anglaises, américaines,

scandinaves, avec lesquelles elle s’entretenait à perte de vue des

droits de la femme et de l’infériorité de son partenaire masculin. Des

intrigues se nouaient, dont celui-ci, comme de juste, était exclus. Leur

fadeur devinée révoltèrent Nicole. Un grand besoin d’indépendance, en

même temps que de netteté morale, ne cessait de solliciter les forces

obscures de son âme. Un beau jour, elle prit congé de son amie et décida

de voyager.

Cette virginité de corps, dont elle était d’autant plus jalouse qu’elle

avait couru plus de périls, elle prétendait n’en faire l’abandon--royal,

pensait-elle, avec toute l’ingénuité de son jeune orgueil--qu’à l’être

de son choix.

Un soir, à Monte-Carlo, elle perdit son avant-dernier billet de mille et

rejoignit Paris avec, en elle, toute l’incertitude du lendemain.

Il a fallu toute la poésie de ce charmant François d’Assise qui savait

parler aux oiseaux et aux poissons pour élever la pauvreté au rang d’une

grande dame. Les meilleurs chrétiens de nos jours évitent soigneusement

de se commettre avec elle. Affaire de goût, sans doute. Elle est

tellement voyante!

Dans ce petit café où elle était entrée pour, en mangeant un sandwich,

faire l’économie d’un repas, les yeux de Nicole tombèrent sur les

annonces d’un illustré galant.

La veille, on lui avait réclamé sa note à l’hôtel et la blanchisseuse

devait venir le lendemain. Il lui restait 35 francs et quelques sous

devant elle. Elle avait engagé, la semaine précédente, au Crédit

municipal, les rares bijoux qui lui restaient. Sa fierté assaillie de

toutes parts, elle connut, à cette heure, qu’elle penchait en elle comme

un arbre sous la bourrasque...

Le taxi la déposa devant une maison d’excellente apparence bourgeoise de

la rue La Rochefoucauld. Au quatrième étage, elle sonna. Madame Florence

de Bligny, une aimable quinquagénaire, vint lui ouvrir elle-même, sa

bonne, prévint-elle, étant en courses:

--C’est dans le _Fou-Rire_ que vous avez lu mon annonce? Un très bon

journal et lu par une clientèle très chic--la clientèle étrangère

surtout. Donnez-vous la peine d’entrer. Là, dans le salon japonais, nous

serons mieux pour causer... C’est 100 francs d’inscription... Le prix

n’est pas élevé, comme vous voyez, mais il est suffisant pour que se

produise une sélection parmi les personnes qui viennent faire appel à

mes relations. Je possède--et je peux le dire sans bluffer le moins du

monde--les meilleures de tout Paris. Côté femmes: une marquise

authentique et la femme légitime d’un de nos plus grands chirurgiens.

Elles sont venues me trouver l’une et l’autre pour que je les mette en

rapport avec un jeune homme du monde, bon danseur de préférence, ayant

eu des revers de fortune, mais qui ne soit pas cependant un coureur

d’aventures. J’ai déjà réussi pour l’une d’elle, ça ne saurait tarder

pour l’autre.

«Côté hommes, nous faisons beaucoup avec la politique et la haute

finance, la noblesse aussi--mais moins--elle est si dédorée en ce

moment... Mais je cause, je cause!... Alors, vous étiez venue pour vous

inscrire?...

Nicole expliqua tout de trac, sans la moindre précaution oratoire, et la

moindre rouerie féminine, son cas. Elle était gênée, très gênée... elle

n’en pouvait plus... et elle n’avait jamais appartenu à aucun homme...

Un sourire de doute, sitôt apparu que disparu, passa sur les lèvres

carminées de Mme Florence de Bligny, mais devant le regard de révolte de

la visiteuse elle se ravisa subitement:

--Évidemment, évidemment... mais elle ne voulait pas d’ennui... Vous

comprenez... on apprendrait... Toute femme qui n’a pas vingt et un ans

sonnés...

Nicole s’impatientait visiblement. L’entremetteuse, ayant peur de

laisser échapper une occasion aussi rare, se décida enfin...

* * * * *

Cela se passa le soir même dans un entresol voisin. Un gros homme

chauve, bégayant, qui, après lui avoir dit qu’il avait occupé un des

postes les plus importants de l’État, s’affola, voulut se ressaisir.

Elle était devant lui comme une somnambule.

Lorsqu’elle cria de rage et de douleur sous l’abominable blessure, il

prit peur:

--A...lors!... a...lors...! c’é-c’é-tait... vrai!... Moi... je...

pensais... je croy... croyais... On... me... l’a... fait... fait...

si... sou...vent!...

Quand elle rentra à son hôtel, une heure après, les nerfs tendus à en

mourir, on lui remit une dépêche. Son oncle et sa tante de Dieppe

avaient été tués la veille dans un accident d’auto. Comme elle était

leur unique héritière, elle devait, à sa majorité, toucher 650.000

francs environ...

* * * * *

Sa vie, à partir de ce moment-là, ne fut plus qu’un repliement. Elle

était aux écoutes d’elle-même, s’auscultant inlassablement pour essayer

de discerner en elle l’être véritable, celui sur lequel n’avait pu

mordre l’écœurante réalité et qu’elle prétendait, malgré qu’elle en ait,

capter à sa source, à seule fin de défier la destinée. Elle était toute

en retrait pour l’élan magnifique d’elle-même, de la Nicole d’avant,

vers l’élu de sa chair et de son esprit.

La guerre vint. Elle se dévoua dans les hôpitaux, sans entrain, par

besoin d’activité et pour se confronter aussi, elle la victime, avec

d’autres victimes...

* * * * *

Elle s’était habillée comme pour sortir, ne voulant pas, par une sorte

de coquetterie inconsciente, avoir l’air de l’attendre.

Dès son entrée et avant que de s’asseoir sur le divan qu’elle lui

indiquait d’un geste, il avait compris son manège:

--Si vous avez une course urgente à faire dit-il, permettez-moi de vous

accompagner, ma voiture est en bas.

Elle rougit:

--Mon ami, dit-elle, je vous attendais, mais j’étais impatiente.

Il la regarda. Elle ne mentait pas.

--Vous êtes gentil, continua-t-elle, d’avoir répondu à mon appel, car

c’est moi qui ai voulu vous voir. Quelle surprise ça été que notre

rencontre à cette répétition générale, depuis le temps... depuis

Dijon...

--Oui.

--Je vous ai reconnu tout d’abord. Vous étiez cependant bien changé...

--Tant que ça?

Elle eut un sourire déjà d’esclave heureuse:

--... en mieux.

--Croyez-vous?

Sa figure s’était rembrunie, il paraissait maintenant sur la défensive.

--Je suis resté le même, dit-il--le même ou pis, mais la fortune m’a

favorisée.

Elle alla vers une petite table gigogne, arrangea quelques fleurs dans

un vase et revint vers lui:

--Avez-vous pensé quelquefois à moi depuis votre départ de l’hôpital?

Il parut réfléchir:

--Et vous? demanda-t-il.

Elle n’eut qu’un mot:

--Jean!

Et fut près de lui sur le divan.

Il sentit qu’elle s’offrait. Il eut un geste de repli.

--Vous ne me connaissez pas, dit-il.

Ses yeux devenus graves se fixèrent sur les siens:

--Mieux que vous, Jean. Oh! pensez de moi tout ce que vous voudrez. Je

ne serai pas coquette avec vous... Je vous attends depuis si longtemps!

Il l’avait pris dans ses bras; leurs bouches s’unirent et ne se

quittèrent que pour reprendre leur souffle.

--Déshabille-moi, dit-elle en s’étendant sur les coussins.

Il fut à ses genoux et la dévêtit lentement, couvrant son corps de

baisers fiévreux. A son tour, elle arracha ses vêtements, abandonnant

toute pudeur dans le besoin frémissant qu’elle avait de lui.

L’odeur fauve de leurs deux corps se mélangea pour n’en faire qu’une où

pointait un parfum d’ambre brûlé. Elle s’employa, malgré le vertige de

ses sens, à différer son plaisir pour attendre le sien. Ils connurent

ensemble le bon anéantissement et des minutes passèrent qui leur

semblèrent des heures avant qu’ils ne revinssent à eux.

Alors il parcourut tout son corps tendu, de baisers savants, quittant la

bouche, pour le creux délicat de l’oreille, s’attardant aux seins,

descendant ensuite vers la région d’ombre chaude dont l’attirait le

secret. Elle gémit, implora puis se livra dans un ravissement de toute

sa chair extasiée.

Puis elle l’attira à elle et osa, avec d’adorables maladresses de

débutante, des caresses analogues. Et, soudain, elle se ressaisit.

Qu’allait-il penser d’elle?

Mais, maintenant, il l’avait prise dans ses bras. Il la berçait et les

lèvres sur ses cheveux, la dorlotait comme un enfant malade.

Alors, elle eut une confiance absolue, irrésistible en lui. Elle lui

dit, sans en omettre un détail sa vie, sa misérable vie.

Elle sentit, dans un triomphe de tout son être, que ses yeux fuyants de

mauvais sujet se mouillaient de larmes.

--Ma pauvre petite gosse! dit-il.

Mais elle:

--Jean, mon grand, mon aimé, j’aurais voulu te connaître avant... avant

ce que tu sais... ah! misère!...

Elle se rhabillait à présent, les yeux fixes, la bouche mauvaise:

--Mais je suis marquée, tu m’entends, mon petit, mon tout petit, marquée

comme une du grand troupeau humain...

Puis le regardant bien en face:

--Toi aussi tu portes le tatouage maudit et c’est pourquoi je t’ai aimé

dès le premier jour. Mais nous nous vengerons, n’est-ce pas? Tu le

promets, Jean?

Il la regarda, fut à son veston et alluma une cigarette:

--Tais-toi, dit-il.

Et, à part soi:

--Un peu romantique, peut-être l’enfant, mais de la branche...

Les "Faisans" · 第 16 / 21 题