XV

Dans cette salle du cercle qu’on appelait le _privé_ et où, devant

chaque ponte, le moindre des jetons, de belles plaques oblongues couleur

jade, était de cinq mille francs, un arménien taillait.

On eût dit d’un automate, tant ses gestes étaient mécaniques. Il venait

de perdre 700.000 francs et, dans ses yeux éteints, on ne pouvait lire

la moindre émotion. Pendant que le croupier payait, il lui arrivait

parfois de sortir une cigarette de son étui en or, de l’allumer, de la

porter à sa bouche avec des gestes réglés sur le même rythme exactement

que celui qu’il avait pour donner les cartes.

Il faisait partie du consortium dont les chances finissaient par

s’équilibrer et qui taillait pour la maison. Celle-ci avait bien changée

depuis qu’elle avait émigré de son ancien local pour s’installer sur les

Boulevards.

Les habitués lui avaient toutefois conservé son ancien nom. Son

propriétaire, Léon, se vantait, non sans raison, de faire

quotidiennement 40.000 francs de cagnotte. Il possédait les casinos de

trois importantes stations balnéaires, avait son écurie de courses et

était devenu un des principaux actionnaires du _Nouveau Journal_. Il

avait des rabatteurs dans tous les grands palaces, les paquebots et les

trains de luxe. Un ancien général était président du Cercle et il n’y

avait guère de commissaire des jeux qui ne fût décoré. La table passait

pour être une des meilleures de Paris, bien que le déjeuner n’y coûtât

que quinze francs et le dîner un louis. Chaque vendredi il y avait un

dîner de gala où se produisait quelque grande vedette de théâtre ou de

music-hall.

_Grand-Père_, debout derrière un des pontes assis autour du tapis vert

du privé, notait méticuleusement les points sur un bristol imprimé

divisé en colonnes en tête desquelles se lisait alternativement les

lettres B et P imprimées en rouge. B signifiait le banquier et P la

ponte. Quand le banquier et la ponte avaient le même point--_étaient en

cartes_, ainsi qu’on s’exprime en langage de cercle--_Grand-Père_

indiquait d’un trait chevauchant les deux colonnes cette particularité.

Après avoir trouvé grâce à _Grand-Gosse_ une situation dans les services

de publicité du _Nouveau-Journal_, il n’avait pas tardé à revenir à ses

premières amours. Le jeu était son élément. Il y vivait--assez mal

d’ailleurs mais y vivait--comme un poisson dans l’eau. D’opportuns

tapages et une surveillance discrète qu’il exerçait dans ces lieux pour

Fred Matchless qui n’était pas fâché d’avoir barre sur son

commanditaire--et aussi pour Chauvert--lui permettaient, comme il le

disait, de se défendre. Il avait, parfois, également, recours à la

bourse de sa fille qui lui avait pardonné, expliquait-il, ses

gamineries, et beaucoup plus rarement--car il y mettait une sorte de

pudeur--à celle de _Grand-Gosse_.

Comme il était en train de constater sur le carton qu’après une _passe à

la ponte_, c’était maintenant _l’intermittence_, une conversation auprès

de lui attira son attention.

--Pensez-vous, disait un gros garçon à la mine réjouie et aux cheveux

frisés, à un petit homme maniéré au monocle circonspect, pensez-vous que

ça fera un pli! Sir Alexis Vonouzoff veut sa croix de commandeur. Léon

la lui a promise et quand Léon veut quelque chose...

--Permettez, il y a le ministre des Affaires Étrangères.

--Vous ne savez donc pas que le _Nouveau-Journal_ est devenu le journal

officieux du gouvernement.

--Permettez, permettez... il est inspiré, _éclairé_ si vous le voulez

bien par l’Intérieur.

A ce moment-là, il y eut une discussion entre joueurs et _Grand-Père_

perdit le fil du récit. Un moment après il perçut ces quelques mots:

--Mais vous n’ignorez pas la lutte qui va se livrer au sein même du

Ministère, entre l’Intérieur et le nouveau ministre des Affaires

étrangères?... Sir Alexis Vonouzoff ne veut et ne peut avoir sa croix

que de ce dernier--et il ne l’aura pas... Tant que Morel-Aubier restera

au Quai d’Orsay, il peut en faire son deuil.

--Léon... deux, trois millions... une paille pour lui... quel

placement!... Sir Alexis Vonouzoff... des milliards...

* * * * *

Un moment après au _Nouveau-Journal_, la sonnerie du téléphone retentit

dans le cabinet du rédacteur en chef. _Grand-Gosse_ qui attendait une

communication de Nicole, se précipita à l’appareil:

--Allo! qui est là?... Ah! c’est vous... Mais oui, je reconnais votre

voix... Du nouveau me dites-vous? Mon cher _Grand-Père_ vous savez je

suis très, très occupé... Si c’est sérieux, véritablement sérieux,

prenez un taxi et venez... Sans quoi vous savez... Mais oui... un

travail fou...

Ayant raccroché le récepteur, il sonna à un timbre qui se trouvait à

portée de sa main et, quelques secondes après, le secrétaire de la

rédaction entra. C’était un homme aux gestes raides, revêtu d’une longue

blouse bleue, les cheveux coupés à l’ordonnance et qui portait les

moustaches à la gauloise. Il avait à la main une grande paire de ciseaux

comme en ont les tailleurs.

_Grand-Gosse_ s’esclaffa, alors que l’autre paraissait tout

décontenancé:

--Sosthène Grobaleau dans son numéro, annonça avec la voix d’un

chansonnier montmartrois, le rédacteur en chef du _Nouveau-Journal_.

Est-il réussi ainsi le gaillard! On ne ferait pas mieux au Cirque! Et ce

nom à coucher dehors avec deux billets de logement, Sosthène Grobaleau!

On le dirait inventé ce nom, ma parole...

--Grobaleau est le nom de mon père, répliqua d’un ton prudhommesque

l’interpellé.

--C’est d’autant plus rigolo, mon vieux. Ce serait un pseudonyme, il n’y

aurait plus aucun charme. Dites-donc, posez vos ciseaux un moment, vous

les reprendrez après, et prêtez-moi, comme dit l’autre, une oreille

attentive. Je ne peux pas passer devant un kiosque à journaux sans y

voir de petites brochures intitulées: _Histoires de Pêche_, _Histoires

de Brasserie_, _Histoires de tables d’hôtes_, _Histoires de théâtre_,

etc... etc..., le tout signé libéralement Sosthène Grobaleau. Et toutes

ces histoires vous les découpez au petit bonheur, à la queue leu-leu, à

droite et à gauche, va comme je te pousse! C’est là un petit business

qui ne doit pas vous fatiguer les méninges et si cela vous rapporte

quelque argent ça prouve une fois de plus que le nombre des poires est

incommensurable. Mais dites-donc, mon vieux, il ne faudrait pas pour

cela, négliger votre travail. Je ne vous paye pas pour faire la

concurrence au Père-Coupe-Toujours de la Porte Saint-Denis...

--Monsieur le rédacteur en chef, il me semble que vous ignorez à qui

vous parlez. Je suis membre de la Société des Gens de Lettres,

secrétaire du Syndicat professionnel de la Critique, trésorier du

Groupement de Défense des Romanciers Littéraires...

--Et autres Sociétés Savantes... je sais. Bref, un parfait fonctionnaire

de la République des Lettres. On a même fait, sur l’amateur de fiches

que vous êtes, un mot. On vous appelle _la fiche de consolation_. Mais

il ne s’agit pas de cela. Fermez d’abord cette fenêtre qui nous vaut un

courant d’air et dites-moi ce que vous comptez mettre à _la une_, pour

demain, comme cliché?

--D’abord, cela va de soi, le portrait de Morel-Aubier, le nouveau

ministre des Affaires Étrangères...

--Avec une biographie assez courte--pas de fleurs, surtout, je vous le

recommande.

--Je croyais que sa politique était celle que défendait le journal.

--Comme vous êtes candide, mon cher. Mais il serait trop long de vous

expliquer... Vous l’avez cette photo?

--Je vais la chercher à la composition.

Au bout d’un moment, Grobaleau revint avec le portrait du nouvel

occupant du Quai d’Orsay, une figure grasse et commune d’homme chauve

avec des bajoues et une barbiche au poil rare.

--Ce qu’il peut être moche dit _Grand-Gosse_--et quand on pense qu’on

l’a flatté!

--Monsieur Morel-Aubier, prononça solennellement Grobaleau, me semble

avoir l’aspect grave et austère de ces grands bourgeois qui sont les

colonnes de la République.

--Oui, mon vieux... ne te fatigue pas, va! Et après ça... Ah! dites

donc, je tiens expressément à ce que passe encore à _la une_, avec un

titre à cheval, l’article sur le _Pétrole dans le Sud-Ouest_.

--Je l’aurais vu à la deux. Nous avons la séance de la Chambre, très

importante, la séance du Sénat, puis la manifestation des Pères de

famille, anciens combattants, devant la tombe du Soldat Inconnu.

--Je m’en fous! Le pétrole, d’abord!

--Mais, monsieur le rédacteur en chef, me permettez-vous de faire

observer que la question ne me semble pas devoir tellement intéresser le

lecteur?...

--Vous n’y entendez rien.

--De plus, vous ne devez pas être sans ignorer ce qu’on chuchote un peu

partout.

--A savoir?

Grobaleau commença par bafouiller lamentablement, puis, il dit tout d’un

trait:

--Que c’est là une affaire je ne dirai pas louche--oh certes non!--mais

suspecte. Que des capitaux allemands et russes...

--Mon vieux, oui ou non vous occupez-vous du secrétariat de la rédaction

ou de la ligne politique du journal?

--Mais, monsieur, et ma dignité de journaliste, qu’en faites-vous?

--Ah! laissez-moi rigoler avec votre dignité! Si je n’avais pas autre

chose à faire qu’à vous écouter, je ne vous donnerais pas dix minutes

pour me déclarer la main sur le cœur que vous considérez la presse comme

un sacerdoce et d’autres rengaines aussi éculées... Vous le portez

bien--ce n’est rien de le dire!--votre nom Grobaleau. Ah! fichtre,

oui!...

Le garçon de bureau étant entré avec une carte, _Grand-Gosse_ en prit

prétexte pour se débarrasser de son grotesque collaborateur.

* * * * *

Nicole était devant lui, un bouquet de violettes de Parme piqué dans sa

fourrure, la figure toute rosée de l’air du dehors.

--Mon petit, dit-elle, je ne fais qu’entrer et sortir. Je passais devant

le journal, un besoin fou de t’embrasser. N’oublie pas que je t’attends

ce soir à dîner, le plus tôt que tu le pourras...

Elle était contre lui et lui caressait amoureusement les cheveux quand,

jetant distraitement les yeux sur son buvard, elle y vit la photographie

de Morel-Aubier. Ses yeux devinrent hagards, le sang se retira de ses

joues...

--Oh! fit-elle en portant la main à sa poitrine.

Il la questionna du regard. Elle acquiesça de la tête. Il avait compris,

mais un besoin malsain de la torturer montait en lui:

--Rue Larochefoucauld, c’était ce...

Elle lui entourait le cou de ses bras pour le faire taire:

--Salaud! dit-il en se dégageant.

* * * * *

_Grand-Père_ s’était assoupi dans l’antichambre en attendant que

_Grand-Gosse_ voulût bien le recevoir. Rien de ce qui lui venait de son

jeune ami n’était capable de le formaliser. Rebuffades, froideur,

moqueries, il acceptait tout, ayant de longtemps pris son parti de tout

supporter et y prenant cette sorte de plaisir béat qu’éprouvent les

dévotes à remâcher des sucreries.

Aussi ne fut-il pas médiocrement surpris quand, à peine introduit dans

le bureau, et ayant en deux mots expliqué les motifs de sa visite, il

vit _Grand-Gosse_ lui tendre cordialement les deux mains:

--Mon vieux _Grand-Père_, pour une fois, vous pouvez dire que votre

démarche est de celles qui en valent la peine. Je vous prie de croire

que nous n’allons nous ennuyer ni l’un ni l’autre... La fortune pour

nous deux tout simplement... Car vous savez comme je suis régulier en

affaires avec les amis. Mais motus, n’est-ce pas? Pas un mot à

quiconque! A Fred, surtout, ni à Chauvert (à ce dernier je me réserve

d’en parler quand il le faudra). Je sais--ici sa figure devint

grave--que Morel-Aubier aime les fruits verts, ça peut l’entraîner loin

cette petite histoire-là--à nous ça peut nous servir. Vous connaissez

bien toujours le petit Masson de la brigade mondaine... Bon...

parfait... Vous allez lui offrir de ma part un billet--vous m’entendez

bien--un billet avec le double à revenir par la suite si je suis

satisfait, à charge pour lui de me procurer le dossier relatif à

Morel-Aubier...

_Grand-Père_ rayonnait--et du contentement de son pupille--et d’avoir

été chargé de ce qu’il considérait comme une mission de confiance.

Dès lors il eut toutes les audaces:

--Ma fille...

--Eh bien! votre fille?...

--Nancy Nangis donne un souper de centième après-demain, chez elle, et

elle serait flattée... honorée... heureuse... que vous lui fassiez la

grâce... la très grande grâce...

--J’ai compris, entendu. J’y serai.

Le vieux n’en pouvait croire ses oreilles.

Il prit les deux mains du jeune homme:

--Merci! merci! dit-il d’une voix toute chevrotante d’émotion.

Et il partit, comme un fou, pour annoncer la bonne nouvelle, en

oubliant, du coup, sa canne dans le bureau.

Les "Faisans" · 第 17 / 21 题