«Voyez-vous Dieu dans cette bête?--Oui.--Alors ce chien a une âme, une
parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une âme matérielle.--Je
vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens;
vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle.
Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans
nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de
la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne
raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à
la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la
rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il
a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim,
c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire
un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements
en syllogismes.--Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque
pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.--Voyez-vous,
reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces
lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et
malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.»
Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi
servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi?
L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme
l'âme des bêtes.--L'univers est une vaste résurrection, parce que
la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi
passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui
n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai
toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus
beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi
de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais
une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce
monde-ci.»
Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas
--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche
de notre destinée.»
Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable.
Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de
l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le
sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»--Oui, mais si on
parle du sérail, c'est que le sérail existe.--Ah! vous êtes entêtés,
vous autres Allemands.»
Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles
qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement
d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.»
Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de
Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en
lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui.
Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous
sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près
du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui
partira demain. Donc, à demain.»
Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir
ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer à
deux.»
La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.»
Et elle courut rejoindre sa soeur.
Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le
charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers
le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand
il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de
Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises.
L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de
Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de
Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les
heures d'amour passées avec Parisis.
Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître
tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait
condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort:
Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges,
Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles.
«Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes
celles qui l'avaient aimé.--Après cela, reprit-il philosophiquement,
bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie
ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un
là-haut!»
XXX
M. DE FONTANEILLES
À Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais dès que ses
bagages furent dans son appartement, il alla à l'hôtel d'Angleterre
avec son sac de nuit.
Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait à l'hôtel d'Angleterre
ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son
poignard espagnol,--son couteau malais.
Il savait déjà, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le
duc de Parisis était à l'hôtel d'Angleterre. Octave était naturellement
le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand
jeu.
Le marquis demanda s'il restait quelque chose à louer au premier.
On lui offrit deux chambres. Il arrivait à propos; celui qui les
occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait
trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la
porte du milieu. «C'est bien, pensa-t-il, je suis sûr d'être voisin de
Parisis.»
Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnée: «Où donne
cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hôtelier,
qui était fier d'avoir un duc français tout au début de la saison.--Et
quel est mon autre voisin?--Deux dames françaises venues cette nuit
qui n'ont pas encore donné leur nom.--C'est bien, murmura le marquis,
j'ai mis le pied dans le nid de vipères.»
Il dit tout haut: «Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voilà mon nom.»
Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardée par
mégarde:
--------------------------
| |
|WILLIAMS COOLIDGE |
| |
|_Mark-Lane, London._ |
| |
--------------------------
Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut
pas de la matinée. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une
bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait à
écrire et priant qu'on le laissât en paix.
On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!
Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul
ne le pouvait voir, après quoi il tira de sa poche un marteau, une
lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis était monté en
voiture, à deux heures, avec une dame voilée, accompagnée d'une jeune
fille, pour aller se promener à la maison de chasse d'Oberlahnstein.
Le marquis s'avouait qu'il était arrivé trop tard; il ne doutait pas
que la trahison ne fût consommée, il n'avait plus d'âme que pour la
vengeance.
Tel était son aveuglement, qu'après avoir examiné la porte condamnée,
il ne craignit pas de décider qu'il fallait scier les charnières sans
s'inquiéter du bruit qu'il ferait. Il se mit à l'oeuvre, croyant que
Parisis et sa femme ne rentreraient qu'à l'heure du dîner.
Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, armé de sa vengeance,
il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'était fini. «Et
maintenant, dit-il, cela ne m'empêchera pas de crocheter la serrure,
pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sûr de
les surprendre--et de les tuer!»
Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voilà pourquoi Dieu
pardonne souvent à ceux qui ne le prient pas.
XXXI
PROPOS PERDUS
Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux
heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui
emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle
Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis;
c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés,
_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas
tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas
de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce
pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son
indolence accoutumée.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent;
c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le
mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras
mariée, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai
ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames:
nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des
mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il
heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes,
celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.--Mais non, ma
chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en
ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense
qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit
Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait
son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis désarmée_.--Il est cousu
d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._»
Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près
de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas
rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a
qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.--Est ce que sa
femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privée.»
Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la
Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte
d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre,
questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles
étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M.
le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît
les deux dames qui sont arrivées cette nuit.--Pouvez-vous me dire
le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me
souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la
Gaieté.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hôtelier,
qui pensait en allemand; je traduisais mal.»
Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il
rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?»
Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle--la
soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris
l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis.
Il était parti lui-même, pressentant un malheur.
Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien
dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres.
Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la
marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles
dans une villa voisine.
Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle
adorable causerie des yeux!
A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit
tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout
bas: _A minuit_.
Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu.
XXXII
OU ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?
Elle était arrivée à la station d'Ems à une heure; elle s'était
logée tout à côté en donnant un nom quelconque; elle s'était bientôt
hasardée dans les promenades qui bordent la rivière, mais se dérobant
à chaque instant pour n'être pas reconnue.
Elle avait bientôt vu ce qu'elle brûlait de voir, ce qu'elle n'aurait
pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle
de Joyeuse. La jeune fille n'était pas pour les amoureux un témoin
bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni
de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au détour d'une allée, comme
Geneviève s'était approchée, emportée malgré elle, elle avait vu
Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en
plein soleil. «Ah! c'est un coup de poignard,» dit-elle en portant la
main à son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage
de se contenir et de s'en aller, craignant un éclat public, car des
promeneurs s'étaient approchés.
Elle était rentrée en proie à mille desseins contraires. «J'en
mourrai,» disait-elle à chaque instant. Et elle avait écrit plusieurs
lettres à son mari, à la marquise, à Mlle Hyacinthe; mais ces lettres,
on les retrouva inachevées le lendemain.
Le soir, Geneviève s'était décidée à aller à l'hôtel d'Angleterre.
Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait
rencontré Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui
revenait à la salle de jeu. Le nom d'Octave échappa aux lèvres de la
duchesse, quoiqu'elle eût résolu d'arriver chez lui incognito. Parisis
retourna la tête, très surpris de reconnaître la voix de Geneviève.
Il lui saisit la main. «C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez
pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!»
Ce mot était si bien dit, que toute la jalousie de Geneviève tomba
presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser à la
promenade. «Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient
folle, répondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle
dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenée
aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En
l'embrassant?--Oui, comme un bon prédicateur que je suis: je ne veux
pas la mort du pécheur.»
On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes
les tempêtes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il était
fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'était son jeu.
Geneviève le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne
voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le
marquis avait été aveuglé par la jalousie, et qu'entre son mari et la
marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard à Ems.
La duchesse eut pourtant le courage, en entrant à l'hôtel d'Angleterre,
de demander à Parisis pourquoi il se hâtait si lentement d'aller à son
poste. «Tu sais, ma chère amie, lui répondit-il, que j'ai gardé quel-
ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu.» Et après
un silence: «Mais j'aime bien mieux l'amour.» Et il prit Geneviève dans
ses bras avec toute la douceur pénétrante de la véritable passion.
Une des filles dé l'hôtel, qui avait vu les manèges de Parisis et de
Mme de Fontaneilles, ne put s'empêcher de dire en voyant Octave si
amoureux de sa femme: «Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout
à l'heure!»
Parisis avait voulu que Geneviève soupât. Peut-être espérait-il
pouvoir s'échapper un instant pour avertir la marquise; mais
Geneviève, qui n'avait pris depuis le matin que du thé et du café,
ne voulut pas souper. Après avoir été toute à sa douleur, elle était
toute à sa joie: elle embrassait Octave et le dévorait des yeux.
Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.
Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il était inquiet, il
cachait bien son inquiétude. «Tu sais que je vais me coucher, lui dit
tout à coup Geneviève. Et moi donc, lui répondit-il.» Sur ce mot elle
jeta ses gants sur le canapé, et décoiffa d'un revers de main son mari
qui, sans doute, n'avait gardé son chapeau que pour pouvoir sortir
encore.
Geneviève qui, à Parisis comme à Champauvert, passait une heure le
soir à se déshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-là, d'autant
plus que Parisis y mit la main avec sa grâce accoutumée.
* * * * *
Or, M. de Fontaneilles était à son poste; avec une vrille, il avait
percé deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.
Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait à
causer dans la chambre à coucher.
XXXIV
L'HEURE D'AIMER
La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était
fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans
qu'une seule parole vînt à son oreille.
Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur
le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,»
dit-il en se contenant.
On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit.
Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta
pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle
reflet.
La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce
salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse
appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la
porte.
Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui
le pressait amoureusement sur son sein.
Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur
éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»--«Elle ne m'a jamais dit
cela!» dit-il en étouffant sa voix.
Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec
sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les
cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.
M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.
Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta
sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y
a un siècle!» dit-elle.
Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le
marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile
le clouait encore à la porte condamnée.
Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il
avait le revolver dans sa poche,--il se précipita dans la chambre à
coucher.--Tout aveuglé et tout éperdu il frappa.
Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant.
Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se
précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En
se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies
s'éteignirent.
Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi
aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve.
Il avait déjà blessé Parisis.
Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin
eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.
Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!»
M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme
entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa
encore.
Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève!
Geneviève!»
Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié
morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne
comprenait rien à cet assassinat.
A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur.
Déjà quand Geneviève avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pensé
que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix.
Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.
Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les
baisers et sous les cris d'Octave.
Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard.
Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il
ramassa le poignard et courut sur le marquis.
Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux
injectés de stries sanglantes.
Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets
qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas
ou je vous tue.»
Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le
coup.
La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans
la chambre voisine.
C'était la chambre de Mme de Fontaneilles.
Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de
Fontaneilles.
A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait
pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu
qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle
irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec
Parisis.
En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux
battements de coeur de celles qui attendent.
Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle
fut stoïque et ne cria pas.
Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée.
Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut,
poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur!
ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en
tombant évanouie.
Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui
perlait sur la figure de sa soeur.
La femme adultère était frappée à jamais dans ce qu'elle aimait le
plus: sa beauté!
XXXIV
LE JUGEMENT DE DIEU
Parisis avait renversé le marquis de Fontaneilles; il avait frappé
deux fois déjà... «C'est une lâcheté! dit le marquis, je suis
désarmé.--Une lâcheté! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme
était armée?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme.»
C'était la première fois que le mot _lâcheté_ résonnait aux oreilles
de Parisis. Il domina toutes ses colères et toutes ses douleurs. Il se
releva et dit avec calme: «Eh bien! il vous reste un pistolet chargé:
voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis
se relevant aussi. Vous ne croyez pas à Dieu!»
Ce fut à cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa
soeur toute sanglante.
Octave crut entendre la voix de Geneviève et courut à elle.
Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulût lui donner son âme pour
la ranimer.
La lune répandait sur la figure de la duchesse un pâle sillon de
lumière.
Geneviève avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave.
Il s'agenouilla: «Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec désespoir; le
jugement de Dieu, puisque tout est fini.»
Et comme si Geneviève dût l'entendre: «Geneviève! Geneviève! mon
adorée Geneviève, attends-moi!»
Il l'embrassa encore. «Non, dit-il, l'âme n'est pas morte!» Et levant
les yeux dans la nuit, cet athée s'écria: «_Credo!_»
Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait déjà au
ciel sa mère et sa femme.
Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. «Voyons, dit-il, j'ai
hâte.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voilà deux pistolets, tous
les deux sont couverts de sang: prenez!»
Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'être tiré.
Le marquis déplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les
tourna trois fois. «Prenez donc!» dit-il avec impatience.
Parisis, toujours galant homme, écrivait sur le coin d'une table:
«Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles.
«DUC DE PARISIS.»
Ce 28 juin, minuit et demi.
A son tour, le marquis de Fontaneilles écrivit:
«Je me bats en duel avec M. de Parisis.
«MARQUIS DE FONTANEILLES.»
Ce 29 juin, minuit et demi.
Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passé. Le marquis
comptait, en homme ordonné, le jour nouveau à partir de minuit. Voilà
pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._
Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet.
Quand il l'arma, il lui sembla, malgré son émotion, tant était grande
son expérience des armes, que le canon de ce pistolet était encore
tiède comme si on venait de s'en servir. «Dieu me condamne, Geneviève
m'appelle,» dit-il en levant fièrement la tête.
Les deux adversaires se placèrent presque l'un contre l'autre, le
doigt sur la détente, la gueule du pistolet à peine à dix centimètres
du coeur.
Eclairés par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regardèrent un
instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur
sous le canon des pistolets. «Un, dit Octave.--Deux, dit M. de
Fontaneilles.--Trois, dit Octave.»
Une détonation retentit dans le silence de la nuit.
M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappé d'une balle en
pleine poitrine, faire quelques pas en arrière.
Tout à coup, ressaisissant un éclair de vie, Octave alla d'un pas
rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse
de Parisis.
Elle eut encore un tressaillement.
XXXV
MONJOYEUX
Quoiqu'il fût minuit et demi, quelques joueurs attardés avaient
reconduit après souper Mlles Fleur-de-Pêche, la Taciturne et
Tourne-Sol jusqu'à la porte de l'hôtel d'Angleterre.
Ces deux dames ne recevaient pas _intrà muros_.
On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. «Entendez-vous?
dit un joueur, c'est un décavé qui joue à la rouge.»
Horrible mot, quand on pense à tout ce sang répandu.
Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait
rencontré à onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer à
l'hôtel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui
était venu jusque sur la figure; il n'avait jamais été si gai.
Cette détonation l'inquiéta pourtant.
Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe
et demanda de quoi il était question. C'était Monjoyeux, suivi bientôt
de Villeroy qui était arrivé par le train du soir.
Quand on leur eut répondu qu'on venait d'entendre une détonation: «Oh!
mon Dieu! s'écria Monjoyeux, il y a là-haut un assassinat.»
On voyait courir des lumières dans l'hôtel, on criait et on parlait
haut.
Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu
s'élança désespéré.
Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit.