Ce fut avec un déchirement de coeur que la duchesse vit s'éloigner
Parisis. Elle l'accompagna jusqu'à la station. On était parti de bonne
heure; elle attendit dans la calèche que le train se fût éloigné. Elle
avait voulu revoir encore Parisis à la portière; elle agita longtemps
son léger mouchoir, un mode d'adieu un peu démodé depuis que nous
prenons la vie en riant. Quand elle rentra à Parisis, elle s'imagina
qu'elle était dans la solitude depuis un siècle; si elle n'eût craint
alors de ne plus arriver à temps, elle serait repartie pour rejoindre
Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se
résigna.
Le soleil venait jouer à ses pieds; il lui sembla d'abord que c'était
une ironie; mais peu à peu la sérénité reprit son âme; elle s'accusa
de manquer de courage; elle se réjouit à l'espérance qu'elle serait
bientôt mère, et s'enorgueillit à la pensée que son mari serait
bientôt ambassadeur.
Mais Geneviève n'était pas de celles qui vivent du bonheur de demain;
elle avait été si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut
pas s'accoutumer à la solitude. Elle décida énergiquement que, si
Parisis ne venait pas la reprendre après quinze jours d'absence, elle
partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.
Et comme son coeur débordait, elle prit une plume et écrivit à Octave.
L'écriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas,
quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne
trouve rien à dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont
l'éloquence impitoyable de Sapho, de sainte Thérèse et de Lélia. On
trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source
vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans
l'océan de la pensée! Or, je ne sais rien au monde de plus bête à
certaines heures que l'océan, cette éternelle voix qui bégaye depuis
la création du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience
qui bat la terre sans savoir pourquoi.
Voici comment écrivit Geneviève:
«Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire
arrivera à toi tout glacé sous la main de la poste français
de la poste allemande, je m'arrête découragée. Tu me le disais un
jour: les lettres qu'on envoie à cent lieues sont comme les duels
qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je
sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je
suis sûre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne
sais quoi de mon âme qui ira droit à la tienne. Ah! mon Octave, je
suis désolée de n'être pas partie avec toi: l'absence, c'est la
mort. Tu as emporté mon coeur et je ne respire plus.
«Que te dirai-je? Le château est désolé comme moi; jusqu'aux
chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux
ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi
Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et
vient avec insouciance! Ne te désole pas de mon chagrin, ce n'est
que le nuage du départ; j'aurai le courage de garder mes larmes.
Je vais vivre dans l'espérance de te voir bientôt; non, je ne veux
pas pleurer.»
La duchesse pleurait.
«Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur.
Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu
tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.
«Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque
goût aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour à une
autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans
mon coeur.»
Pour tromper son chagrin, la duchesse écrivit plus de dix pages à son
mari; mais elle se dit tout à coup: «Ce pauvre Octave! il faut que
j'aie pitié de lui.» Voilà pourquoi elle ne lui envoya que la première
page.
Sur ces mots où elle disait: «Non, je ne veux pas pleurer,» elle
laissa la trace de deux larmes. «--C'est mal, dit-elle, d'envoyer
des larmes.» Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une
lettre recopiée n'était plus une lettre d'amour.
XXV
LE DÉMON DE L'ADULTÈRE
Pour ne pas inquiéter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui
avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de
l'Est.
Dès qu'il fut à Nuits, il écrivit cette dépêche qu'il donna au télé-
graphe pour la marquise de Fontaneilles:
«Midi. Je pars pour Ems. J'y serai après-demain. Je vous saluerai
à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie.
«PARISIS.»
Dès que la dépêche fut partie, Octave comprit son imprudence; non
qu'il s'inquiétât d'avoir donné son nom aux hommes du télégraphe, mais
le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour
recevoir la dépêche. «_Alea jacta est!_» s'écria-t-il. Et il n'y pensa
plus.
La dépêche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le
marquis n'étant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce
qu'elle y vit la marque de sa destinée. «Et moi aussi, je serai à Ems
après-demain, dit-elle en écoutant battre son coeur.»
Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle
chercha une allumette pour brûler la dépêche, mais, ne trouvant pas
de feu sous sa main, elle la déchira et la jeta dans l'âtre, se
promettant de la brûler plus tard. «Ma chère belle, dit-elle à sa
soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus
joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer
sur son nom quand elle était heureuse.--Tu sais, reprit Mme de
Fontaneilles, que nous nous arrêterons à Nancy chez la chanoinesse,
mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de
dentelle qui fera bien des jalouses à Ems, car on se fait belle
là-bas!
On partit le soir; à Nancy on manqua le train; un accident en vue
d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas
le surlendemain à Ems comme on se l'était promis.
La marquise piétinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas
obéir aux événements. Mlle de Joyeuse, qui était très babillarde,
remarqua que sa soeur était devenue bien silencieuse.
C'est que Mme Fontaneilles était dominée par une seule pensée qu'elle
ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les
scènes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle
échapperait à la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille
manières de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard;
on s'étonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait là retenu pour
attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait à ce qu'on passât
une journée ensemble, sinon dans le même hôtel, du moins dans la même
calèche et à la même table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui
avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de
Fontaneilles écrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant
plus de lumière, sa soeur la croirait couchée, pendant que, toute
éperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son âme,
donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent
l'heure du sacrifice.
Mme de Fontaneilles était partie à huit heures du soir par l'express
de l'Est.
A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.
Il était si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui
adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit à la
chambre de sa femme.
Au moment où il allait entrer, la femme de chambre se hasarda à lui
dire que la marquise était partie. M. de Fontaneilles ne put retenir
un mouvement de colère. «Partie! Et depuis quand?--Ce soir même.--Avec
sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame à écrit à Monsieur.
Je l'ai conduite à la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrêter à
Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le
marquis.»
Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son
oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis.
Il déposa sur le petit secrétaire le bougeoir qu'il avait à la main.
«Elle m'avait écrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans
deux jours.»
Mme de Fontaneilles avait laissé la clef de son secrétaire comme une
femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que
des lettres de femmes. «Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la
psyché ses cheveux en désordre, sa pâleur, ses traits contractés. Ma
femme va à Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'était
convenu; puisque c'est par ordonnance du médecin?»
Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en était qu'à ses
premières tortures.
Voyant quelques chiffons dans la cheminée, le marquis y courut et
les saisit. Il découvrit du premier regard un lambeau de dépêche
télégraphique. «J'ai trouvé,» dit-il avec une joie mortelle.
Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres
lambeaux: c'était l'appel de Parisis à la marquise.
M. de Fontaneilles faillit tomber à la renverse. Il éclata dans sa
fureur et brisa la psyché.
La pendule sonnait dix heures. «Si je n'arrivais!» dit-il.
On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui
dire jamais, comme si son amour eût paru une humiliation. «Ce Parisis,
cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours haï!»
Il alla dans sa chambre, qui n'était séparée de celle de la marquise
que par une petite bibliothèque intime où ne se montraient guère que
des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table où il n'y avait
que des armes, il prit tour à tour un revolver, un poignard, des
pistolets, un couteau malais. «Malheur! malheur! s'écria-t-il. Si
j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas
trop tard...»
Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier:
«Je te tuerai, Parisis!»
Et après un silence: «Et que ferai-je de cette femme?»
XXVI
NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR
Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le
monde, tant la haine éclatait en lui.
Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au
télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis:
«Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de
Russie._
«FONTANEILLES.»
Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible
dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La
jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux.
«Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je
pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton
bonheur.»
Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais
mourir.--Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car
la pauvre femme était évanouie.--Non! dit Geneviève en se ranimant, je
veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.»
Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir,
et je veux partir avec vous.»
Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles
prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train
de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en
même temps.
Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette
pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a
que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui
comprendront ces horribles douleurs.
Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait
Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!»
A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent
les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems
toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis--vivante ou
morte.»
XXVII
TOURNE-SOL ET LA TACITURNE
Cependant Parisis était arrivé seul à Ems par une de ces éclatantes
journées de mai, qui font croire à l'amour ceux-là mêmes qui ne sont
pas amoureux.
A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontré Mlle Tourne-Sol et la
Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive étrangère.
Il les avait à peine saluées de la main, ne voulant pas refaire leur
connaissance, se croyant devenu un homme tout à fait sérieux par son
titre de mari et par son titre de ministre; mais à Ems, il s'aperçut,
cinq minutes après son arrivée, qu'elles étaient, comme lui,
descendues à _Englischer-Hof_.
Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne
voulait pas être en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise
de Fontaneilles.
Mais il ne trouva pas mieux que l'hôtel d'Angleterre. En effet,
l'appartement était vaste et il avait deux entrées. Et d'ailleurs
Octave n'avait-il pas écrit à Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait à
l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie? Or, à l'hôtel de Russie,
il n'y avait rien à louer, hormis sous les toits.
Parisis essaya d'abord de vivre renfermé; il demanda à déjeuner; mais
cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes
qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put résister au plaisir
d'aller déjeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait à
Bade,--comme on fait à Ems. «A la bonne heure, dit-il en écoutant la
chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut déjeuner ici
gaiement.»
Mais à peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures
de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher
au-dessus de lui. «Eh bien! voilà comme tu déjeunes sans nous, toi!»
Elles étaient de si belle humeur, elles répandaient un si doux parfum
de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il
les maintint debout, presque à distance, par ce simple mot: «Chut!
j'attends la reine de Prusse.»
Les deux demi-comédiennes s'envolèrent comme deux oiseaux.
Mais elles n'allèrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine
branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprévus.
Par exemple, elles demandèrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne
fut pas peu surpris de voir qu'elles étaient plus savantes que lui sur
ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin,
un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.
Parisis, tout en gardant sa sévérité, ne pouvait s'empêcher de songer
un peu à ces bonnes années de sa vie où il vivait sans préjugés et sans
soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comédiennes:
Mais la vie ne se passe pas à déjeuner;--bien mieux, les hommes sérieux
ne déjeunent pas,--hormis en voyage.
Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de
Prusse n'arrivait pas, se hasardèrent à envoyer une coupe pleine à
Octave. Il ne fit pas de façons pour boire avec elles. Il regarda la
coupe où pétillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lèvres avec
un sentiment de mélancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait à la
dernière coupe de sa jeunesse.
Il rentra chez lui sans avoir renoué conversation avec ces demoiselles.
«Après tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je
pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquées que de
m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui
n'ai jamais eu peur!»
L'immoralité qui rit est à moitié pardonnée; le seul péché sérieux,
c'est l'immoralité sérieuse. Prendre une fille qui passe, c'est
chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une
famille.
Ces idées traversaient l'esprit du duc de Parisis. «Et pourtant,
dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer même à aimer
Geneviève!»
C'était la première fois qu'il se sentait jaloux.
S'il eût été temps encore, peut-être eût-il envoyé une dépêche à Mme
de Fontaneilles pour lui dire qu'il était forcé de quitter Ems à
l'heure même. Mais il réfléchit que la marquise avait dû partir de
Paris la veille. Et puis cet obstiné désir de prendre sa part dans la
vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa
nature en disant le vers de Byron;
_«L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la
branche.»_
Il écrivit à la duchesse.
Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposés
dans un coeur.
Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il écrivit une
lettre tendrement amoureuse à sa femme. Les poètes à symboles ne
marqueraient pas de dire que l'adultère ricanait devant l'amour
conjugal. Voici la lettre:
«Ma Geneviève,
«Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es là
dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon âme: j'ai beau voir
apparaître à toute minute ton admirable figure, je me sens triste;
il me semble que je suis séparé de toi par un monde et par un
siècle! C'est que tu m'as gâté; c'est que j'ai vécu de ton amour.
Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire à Dieu.
Ah! ma chère Geneviève, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque
chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur!
N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi à Parisis, dans l'oubli
du monde, étouffant ma pensée sous la gerbe odorante de tes
cheveux! Tes blonds cheveux, voilà la la vraie moisson, la moisson
d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.
«C'est égal, je te jure que je ne m'éterniserai pas à représenter
mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi,
ce sera vivre pour moi.
«Adieu, ma douce adorée. Je rêve que tu viens t'incliner pendant
que j'écris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui
font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hélas! tu n'es pas
là! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lèvres.»
«PARISIS.»
XXVIII
LA FEMME VOILÉE
Et là-dessus, le duc de Parisis monta à cheval et suivit la route
d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron
sur ces belles rives du Rhin où les deux grandes figures poétiques de
la Révolution--Hoche et Marceau--ont trouvé leur tombe héroïque. On
pourrait y mettre pour épitaphe les paroles de Childe-Harold: «Brave
et glorieuse fut leur jeune carrière, ils furent pleures par deux
armées, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.»--Ah!
dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours,
--pour une grande pensée dans une grande action! C'est ainsi que je
voudrais mourir.»
Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--éternelle formule
des poètes qui s'obstinent à croire que le soleil est toujours la
lampe d'or de la terre;--le crépuscule répandait ses mélancolies.
Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement
comparer à ceux de Parisis, où il avait accentué les sites sauvages.
Il pensa à la duchesse et au doux horizon du parc où sans doute elle
se promenait à cette heure. Tout à coup, un nuage de fumée appela ses
regards et sa pensée. C'était le train du soir qui amenait de Coblentz
les voyageurs venant à Ems. «Déjà!» dit-il.
Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il
rebroussa chemin, donna un coup d'éperon et rentra au galop à l'hôtel
d'Angleterre.
C'était le moment où les voyageurs arrivaient eux-mêmes; il ne doutait
pas que la marquise n'apparût tout à coup; mais trois calèches survin-
rent avec des étrangers, sans qu'il reconnût Mme de Fontaneilles.
«Pourquoi? se demanda-il. C'était pourtant bien aujourd'hui; elle a dû
partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrêterait à Coblentz pour
n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!»
Il avait commandé à dîner à l'hôtel; mais il ne toucha pas plus au
dîner qu'il n'avait touché au déjeuner. Il alla dîner à sa table
du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne
étaient aussi à leur table, elles avaient prolongé leur dîner, parce
que Mlle Fleur-de-Pêche était fraîchement débarquée apportant des
nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu étranger au monde doré,
Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'écouter.
Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle
Fleur-de-Pêche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleurée
ostensiblement pour se donner des airs d'un homme à passions, était
arrivé lui-même; mais il dînait à l'hôtel de Russie avec le duc H----,
éperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre à Ems.
Le duc de Parisis demanda du feu à ces dames pour allumer une
cigarette. Quand il dînait seul, il avait l'habitude de fumer dans les
entr'actes. «Sans écouter aux portes, dit-il à Fleur-de-Pêche, j'ai
compris que le prince était venu avec vous.--Oui. Il va être enchanté
de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans
le train?--Non, c'était le train du silence.»
Et se reprenant: «Attendez donc, nous avons voyagé avec une dame
voilée qui avait l'air d'aller à son enterrement, tant elle était
vêtue de noir. Elle n'était ni dans le compartiment des des femmes, ni
dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupé pour elle toute
seule et sa confidente.»
Fleur-de-Pêche se mit à rire. «Pourquoi riez-vous? dit Octave avec
émotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime à faire des
folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi.
Mais c'est une femme sérieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur
de ses paroles: Impénétrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est
descendue aussi à l'hôtel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis
Coblentz.»
Octave ne douta pas que cette femme voilée ne fût la marquise de
Fontaneilles. Il retourna à l'hôtel d'Angleterre et alla à l'hôtel de
Russie, espérant la trouver, mais aucune femme voilée n'y avait paru.
Il ne restait plus à Octave qu'à s'attabler au trente et quarante pour
tuer le temps.
XXIX
LES DEUX ATHÉES
Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la
noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant
quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les
bonheurs se payent cher.»
Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres,
à la belle étoile, tout en injuriant la rouge.
Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du
Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous
avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi
un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à
croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.--Et
vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement,
croyez-vous à Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois à Dieu.--C'est
étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes
athée, et en Allemagne vous êtes déiste?--J'ai changé d'opinion; un
peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.--Voulez-vous
prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et
où voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme
la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui
n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même
en vous qui le niez.»