dans la vie à travers la jeunesse, l'homme qui court après l'argent
est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure.
Je traversais les fêtes comme vous, mais j'entendais les minutes me
crier: «Tu perds ton temps!» Et j'allais, et j'allais, et j'allais
toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mère! je n'ai pas
eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hôtel et
mon château, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps
de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'être
amoureux! Quel rocher que celui-là! Sans compter que les fortunes
d'aujourd'hui sont versées dans le tonneau des Danaïdes.»
Miravault essuya son front. «Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je
suis resté digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon
pour me retremper: quand vous me reverrez à la surface de l'eau, c'est
que j'aurai le bon vent. Adieu!» Et, comme un fou, Miravault serra la
main de ses amis et s'éloigna en toute hâte, «Ce pauvre Miravault! dit
Villeroy; qui de nous se fût imaginé qu'il bâtissait son château sur
le sable!--Moi, dit Parisis. J'étais plus riche sans argent que lui
avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui
était dominé par la femme.»
Comme Parisis parlait ainsi, Léo Ramée entra. On le salua par un
toast. «Tu arrives à propos; il n'y a qu'un instant, nous étions
quatre blessés sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit
Monjoyeux; comme Salomon lui-même, nous reconnaissions que tout est
vanité, rien que vanité;--que la femme est amère;--que l'ambition
a trop de cartes biseautées dans son jeu;--que la renommée a trop de
caprices,--et que la fortune a des coups de théâtre tragiques.--Vous
avez oublié le travail!» dit Léo Ramée.
Il parlait avec une noble fierté. «Le travail, mes amis, vous ne le
connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous éveille doucement, qui
vous conduit à l'atelier dans l'auréole des rêves, qui vous met le
pinceau à la main en vous pariant Raphaël, qui vous chante la gaie
chanson de l'alouette et qui vous dit, à toute heure, que l'Art aussi
est une royauté.»
Parisis serra la main à Léo Ramée. «C'est beau, tout ce que tu dis là;
je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout à
l'heure, j'ai été nommé membre de l'Institut.»
Monjoyeux porta un second toast à Léo Ramée. «Au Travail! s'écria-t-il
avec une vive expansion d'amitié.--C'est bien, mon cher Léo, dit
Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphaël n'était pas de
l'Institut.»
XXII
UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ÉLYSÉES
Ce soir-là, c'était un vendredi, «tout Paris qui n'aime pas la
musique» était au concert des Champs-Élysées,--le concert Musard,
comme on dit toujours,--parce qu'en France la royauté a toujours un
lendemain.
Parisis et Villeroy allèrent au concert, non pas pour la musique, mais
pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de
monde que c'était à grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient
passer. Aux loges d'avant-scène, s'épanouissaient dans la fumée de
cigare les plus grandes dames. On s'était disputé les places, non pour
être au spectacle, mais pour être en spectacle; aussi les promeneurs
ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises
prétentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille
de fleurs; mais c'était des bouquets de la fontaine des Innocents.
Celles qui aimaient la musique c'étaient, comme de coutume, approchées
des musiciens, s'imaginant tout bêtement que le concert des
Champs-Élysées est un concert et non un salon.
Après tout, celles-là avaient raison, parce que celles-là n'étaient
pas piquées de ce démon parisien qui dit aux femmes les mieux nées:
«Vous jouez un rôle, entrez en scène.»
Les deux amis, qui savaient tout cela, emportèrent d'assaut une
position difficile: ils prirent deux chaises à la porte et se firent
une avant-scène devant les avant-scènes, décidés à tout braver, non
seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.
Ils s'étaient établis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse
de Hauteroche; on allait se fâcher autour d'elle; mais comme elle ne
douta pas que Parisis se fût mis là pour ses beaux yeux, elle apaisa
d'un signe d'éventail les colères qui s'élevaient autour d'elle.
Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et
força la duchesse à se remettre sur le devant de la scène, elle et
une de ses amies, Mme de Tramont, surnommée dans son monde la
Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eût la plus adorable bouche qui fût au
monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son
prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont
méchantes parce qu'on ne leur a pas donné l'occasion d'être bonnes!
«Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont à Octave,--ils se connais-
saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer
avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous
faire quelques portraits à La Bruyère et à La Rochefoucauld.--Après
vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre.»
Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas
une de moins, pas une perle noire. «Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il
m'est poussé deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.»
Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en
voyant passer une femme irréprochable au bras de son mari: «C'est une
femme parfaite comme les tragédies de Racine, voilà pourquoi elle
est si ennuyeuse. C'est elle qui, à la cour, chante si bien: _Il
pleut-t-il pleut, bergère_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame,
dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergère_, me
révolte; si j'étais son mari, je demanderais ma séparation.--C'est
égal, dit Parisis, je vous trouve sévère; à tout prendre, j'aimerais
mieux _t-il pleut, bergère_, qu'un ténor dans la chambre à coucher
de ma femme.--Chut! la voilà là-bas, la femme au ténor, dit Mme de
Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce
qu'elle disait chut! au ténor, quand il chantait?--Il paraît qu'il
n'avait pas assez de voix quand il a chanté un duo avec elle, car
elle lui a dit adieu à la troisième station.--La pauvre femme, dit
Villeroy, elle avait perdu deux années de sa vie, deux années! sept
cent trente et un jours! à étudier les quatre ténors de Paris. Le
soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la
mauvaise méthode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes
prennent des leçons de fugue et de contre-point.»
Passa la veuve de Malabar: «Tambours, battez aux champs, dit Villeroy,
voilà un monument d'un autre âge; quand on a été belle, on l'est
toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractère.
--C'est aujourd'hui la veuve idéale; elle est en deuil de son mari
et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand
son amant l'a planté là: «Tu pleures, ma chère amie! tu es si bonne;
je t'avais toujours dit que cet homme-là nous tromperait.»--Les maris
d'aujourd'hui, dit Parisis,--eût-il dit cela avant d'être marié?--font
jouer le rôle ridicule à l'amant. Par exemple, voilà un homme d'esprit
passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin
platonique. Le mari protégeait beaucoup l'amant; il lui savait gré de
porter l'éventail, le manteau et le chien de la dame; c'était lui qui
demandait les gens, qui se précipitait au marchepied, qui faisait les
lectures pieuses. Le mari aimait l'Opéra,--vu des coulisses;--il ne
s'inquiétait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hyménée.
Il savait que sa femme était une brave créature qui, comme toutes les
femmes, aurait ses jours de révolte en passant le cap des Tempêtes,
après quoi elle lui reviendrait à jamais amoureuse et reconnaissante.
Voilà qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperçoit que la dame a pris
un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crevé de haute
lignée. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui
représente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. «Est-ce que
cela vous fait beaucoup de chagrin?» dit le très spirituel mari en
éclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.»
Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siècle était le siècle
des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. «Excepté, dit la
duchesse de Hauteroche, ce savant célèbre qui passe là-bas avec sa
femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculées qui n'ont hanté
que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est
pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, dès que ses filles sont
assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court à un autre
prêche, elle monte quatre étages quatre à quatre, elle trouve un jeune
avocat stagiaire qui la renverse par son éloquence. Pendant ce temps-là,
l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame
aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comète,
un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beauté. Je les
ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les étoiles.»
Passa la reine des Abeilles: «Saluez, Villeroy, voilà la reine des
Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles
demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de
loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nées sur le
boulevard des Capucines. Elle règne impérieusement sur la mode et sur
l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais
elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de
la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M----
--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical
qui ne deviendrait plus savant s'il allait à son école. Ils ne parlent
que par ouï-dire, elle parle par ouï-chanter.»
La princesse salua le groupe avec sa grâce enjouée et spirituelle.
«Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur
d'elle-même.»
Une jeune brune passait alors. «Ce n'est pas comme cette femme
sentimentale qui se fait un masque de son éventail, tant elle craint
de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et pâlir tour à
tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a été
un héros à la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion.
--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce
qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois
Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle
seule là-bas en face de nous?--C'est pour être deux; depuis qu'elle
a été chassée du Paradis par Adam lui-même, cette Ève majestueuse
siffle des airs de serpent.--C'est la fête des rousses! Fontanges
serait plus à la mode que jamais. Qui donc est couché dans ce
fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-à-quatre, qui fait du
mariage la vie à trois.--Je m'aperçois que l'empire n'est plus aux
Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et
Américaines. L'Océan a jeté ses vagues jusque sur le bord du lac.
--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les
figures du globe.»
Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouvé: «Ah! voilà la
belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de
triomphe et marche dans la souveraineté de la queue de sa robe et de
sa niaiserie héraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son
équipée? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles
lunes? dit Parisis, car la femme à la mode est comme la lune, elle
se renouvelle tous les mois. Aussi la femme à la mode a toujours je
ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et décroissante
dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les
mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas
lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de
grâce et de charité!--Je n'en connais pas une, à commencer par moi,»
dit Mme de Tramont.
Parisis regarda la dame: «Celui qui voudrait faire l'histoire des
contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison,
la logique de la femme c'est d'être illogique; elle ne triomphe que
par l'imprévu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle
n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont,
voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle
n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on
n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de
porter au temple de Vénus tout ce qu'il fallait pour les funérailles
des trépassés, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de
l'âme,--que la volupté.--Voyez donc cette comédienne et cette duchesse
qui se regardent du haut de leur dédain, plus ou moins théâtralement;
elles portent pourtant des robes faites par la même couturière, comme
elles-mêmes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces
robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les
femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a
toujours raison. M. de Buonaparte a très bien dit: Quand le Français
est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide
pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit
à la mode.»--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la
terre, à ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles à ce peuple
parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda
Mme de Tramont.--La femme la plus adorée, la plus peinte, la plus
sculptée, la plus gravée, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le
monde lui a bâti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est
qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait été d'être une
femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en
restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a
laissé partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de
la Charité au XIXe siècle, est tout entourée des meubles de
Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux
qu'on ait travaillés dans aucun temps,--reliques royales.--Mais
toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont
l'inspiration, le charme et la grâce de leur temps! Il en est une qui
sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est
une qui promène l'âme impériale et artiste de la Russie par tous les
musées et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche
tient sa cour plénière, ayant encore, non pas des taches d'encre aux
doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint
comme un homme.»
Une perle fausse passait. «Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle
s'est trompée de porte, cette fille rousse égarée à Londres et qui
s'est retrouvée à Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses
cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas;
c'est le luxe effréné des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruiné
pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinée. On aime ses passions
comme ses enfants, plus que soi-même. Plus d'un homme se refuse un
fiacre, qui donne un carrosse à sa maîtresse.»
Passèrent deux femmes renommées pour leur figure et pour leur amitié.
«Voilà, dit Parisis, «deux cocottes du meilleur monde» qui ont une
cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hôtel Rambouillet pour y
parler la langue verte, mais, au demeurant, «les plus honnêtes femmes
du monde.» Chez elles, tout s'évapore en fumée. Combien qui ne font
pas parler d'elles comme cette pâle duchesse qui écoute là-bas, à
travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_,
parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachés; celle-là
n'est même pas soupçonnée, on lui donnera le paradis sans confession.»
Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une
soudaine émotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en
aperçut.
Pendant que la femme aux trente-deux perles éclatait de rire au
passage d'une Américaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit
à la duchesse: «Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des
mondes?»
Elle obéit sans répondre, entraînée malgré elle. «Vous m'avez bien
haï, n'est-ce pas? lui dit Parisis après un silence, en pressant
contre lui la petite main de la duchesse.» Elle tressaillit. «Moi,
poursuivit-il en penchant la tête pour parler dans l'oreille de la
duchesse, je vous ai bien aimée.»
Un second silence. «Je vous ai haï et je vous ai aimé, lui dit-elle,
moi toute ma vie n'aura été qu'une heure. Je me croyais la femme du
monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charité,
je ne croyais qu'à l'amour divin. J'ai trouvé avec vous l'amour de
l'enfer; il m'a consumée. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est
repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me
repentir. J'ai horreur de moi-même, mais je me retourne doucement vers
mon crime et j'y reste abîmée.»
Parisis regardait la duchesse: elle était pâle comme la mort, ses
grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. «Vous avez voulu,
lui dit-elle, savoir le secret de mon âme, vous le savez; maintenant,
allons dire du mal des autres.»
Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas
avec Villeroy.
Il avait vu non loin de là Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eût dit
adieu, il ns put s'empêcher d'aller à elle. «Je vous avais vu et je
vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais déjà à Parisis.--Je
pars à minuit.» Et il lui serra la main. «Et moi! reprit-elle avec
un sentiment de passion mal déguisé, quoique sa soeur fût là, quand
partirai-je pour Ems--la terre promise!»
Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux
et les brûla. Ce fut à ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore
toute à Dieu, eut leur secret ce soir-là.
XXIII
LA FATALITÉ
Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand
il vit au loin dans l'après-midi se dessiner sur le ciel et sur les
grands arbres les vieilles tours qui lui semblèrent prendre pour le
regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: «Non! je
n'irai pas à Ems.» Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalité
voulait que le duc de Parisis allât à Ems.
Quand il arriva à Parisis, la duchesse était en larmes; il la prit
dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle
pleurait. «Je pleure mon bonheur perdu, répondit-elle.--Tu es
folle, Geneviève! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je
m'ennuyais à Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force
par les mille raisons des choses, même quand on est attendu par une
femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit
Geneviève en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre
avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a
rien dit?--Il m'a beaucoup parlé d'Alexandre et de César.--Tu vas
comprendre mes larmes!»
Geneviève conduisit Octave dans le petit salon d'été.
Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe
qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires
étrangères. Il lut deux fois: «Ministère des affaires étrangères!»
comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant à lui-même:
«A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler français? Si je
deviens ministre des affaires étrangères, on dira comme autrefois:
_ministre des affaires extérieures_. Étrangères! qu'est-ce que cela
veut dire? Étrangères à qui? Étrangères à quoi?»
Geneviève s'impatientait: «Mais lis donc?» dit-elle.
Octave prit le pli et lut. C'était sa nomination de ministre en
Allemagne. La duchesse s'aperçut qu'il avait pâli. La pauvre femme ne
pouvait comprendre pourquoi cette pâleur.
Il avait pâli, voyant que la fatalité le rejetait vers Mme de
Fontaneilles. Il fallait qu'il passât près d'Ems pour aller à sa
légation. «Eh bien! dit-il à Geneviève, il n'y a pas de quoi te
désoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carrière.»
La duchesse interrogea son mari du regard. «Et sans doute, reprit-elle,
tu vas partir tout de suite?»
Le démon du mal avait déjà dicté la réponse de Parisis. «Oui, sauf à
revenir bientôt te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir
avec vous.--Ma chère Geneviève, ce serait une folie; j'aimerais mieux
donner ma démission. Je sens déjà trop que j'aimerai les enfants
que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant
toi-même.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai là-bas
pour montrer ma bonne volonté; mais à peine arrivé, je reviendrai en
toute hâte ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de
faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangée.»
Et Parisis embrassa Geneviève sur les bras, sur les mains, sur le cou,
sur les cheveux. Ce fut comme une âme de feu qui courut sur la jeune
femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitôt que tu n'es
plus là, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu
es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changée en statue de
marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il
vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il
fasse ton buste. Ce coquin-là donne la vie au marbre, on dirait qu'il
le pétrit comme Dieu a pétri le monde, ou plutôt comme nos fermières
pétrissent leur pâte. S'il fait un jour Galathée, elle descendra de
son piédestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux être représentée
en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me
feras peindre.--C'est une bonne idée, s'écria Octave: nous allons
goûter ensemble sur le perron, après quoi j'enverrai une dépêche à Léo
Ramée. Il viendra faire ici son ébauche pendant les huit jours que je
vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai à Paris
pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre départ.»
Geneviève dit qu'elle ne le voulait pas: «Le temps que je poserai sera
du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux
être seule avec toi.--Tu ne connais pas Léo Ramée, on ne pose jamais
devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons
très ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais posé devant lui! Tu
verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec
cette figure divine. Tu as peur de ne pas être seule! Mais Léo Ramée
est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous
ne verrons pas qu'il est là. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il
porte bonheur à la maison.--Eh bien! écris-lui de venir.»
Geneviève pensait qu'elle avait perdu la moitié de son bonheur le
jour où son amie la marquise de Fontaneilles était venue lui demander
l'hospitalité. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait
peut-être à son tour cette fête intime de deux coeurs qui vivent des
mêmes joies. Mais l'amour profond a des timidités enfantines, elle
n'osa dire cela à son mari. «C'est égal, se dit-elle à elle-même, le
proverbe arabe a peut-être raison: «Prends garde à ton meilleur ami,
prends garde à ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitié fait
peur à l'amour.»
Et, malgré elle, elle pensa à sa meilleure amie, la marquise de
Fontaneilles.
Mais Léo Ramée ne devait pas trahir l'amitié d'Octave, comme la
marquise devait trahir l'amitié de Geneviève.
Il vint à Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il était
encore dans toutes les joies de son triomphe à l'Institut. Arriver à
l'Académie en cheveux blancs, c'est à la portée de tout le monde; mais
y arriver dans l'auréole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.
Léo Ramée ébaucha largement, dans la grande manière, le portrait de la
duchesse. Déjà le quatrième jour, non seulement la figure sortait du
chaos, mais l'âme même de la duchesse de Parisis rayonnait par les
yeux et par le sourire. «Quelle belle chose tu vas faire là!» dit
Parisis à son ami.
Mais le lendemain, Léo Ramée était parti. «Il est donc fou!» s'écria
Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. «Quel malheur!
dit-il; il eût fait là un chef-d'oeuvre. Vois donc, Geneviève, quel
adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles à une
déesse de Prudhon ou plutôt tu ressembles à toi-même.--Si ton ami est
parti, dit la duchesse, c'est qu'il a désespéré de bien finir ce qu'il
avait si bien commencé.»
En effet, Léo Ramée avait trouvé la duchesse trop belle: la fièvre de
l'amour l'avait saisi...
Jusque-là, il avait idéalisé ses modèles d'atelier. Pour la première
fois, la vraie beauté posait devant lui: il était vaincu par la nature
et par l'amour.
Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son
manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.
XXIV