qu'elle pardonna à tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce
fut d'ailleurs une charmante journée. On déjeuna devant les sources
vives, presque glaciales, où se frappait naturellement le vin de
Champagne; on étendit une nappe de vingt couverts devant la
fontaine, dans un cadre d'aubépine en fleur, en face d'un panorama
merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incliné, ce qui
amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde à
se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent
battait les jupes et soulevait la nappe; c'était tout un travail des
plus divertissants que de mettre l'ordre dans le désordre.
Mme de Fontaneilles était éblouissante, il lui semblait qu'elle
respirait le bonheur pour la première fois de sa vie. Toutes les
femmes étaient habillées avec beaucoup d'art dans leur simplicité
presque rustique; mais elle était plus provocante que les autres, avec
ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses lèvres rouges, son cou
onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin
qui s'agitait dans la bottine. Le vent était son complice, soit qu'il
frappât sa jupe, soit qu'il éparpillât ses cheveux sur son front.
«Comme elle est jolie, dit tout à coup Geneviève parlant de la
marquise à la princesse.--Comment donc! s'écria la princesse, je ne la
reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle
vient du sermon et qu'elle se prépare à aller à confesse.--De
l'influence fatale du mari sur sa femme,» dit sentencieusement et
comiquement le prince Bleu qui écoutait aux portes.
Octave, qui était à l'autre bout de la «table», se disait aussi que la
marquise était bien jolie, et pour lui ce n'était pas seulement un cri
d'admiration, c'était un cri d'inquiétude; ce n'était pas seulement
sa voix qui parlait, c'était son âme, c'était son coeur, c'était ses
bras, c'était ses yeux, c'était sa bouche.
Il adorait Geneviève, mais il aurait voulu étreindre avec fureur cette
rebelle de l'an passé, qui lui avait résisté, qui était l'image de
l'amour corporel comme Geneviève l'image de l'amour idéal.
On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspiré ce
jeu primitif très salutaire après un déjeuner de plusieurs heures.
Ce furent des cris et des rires à émouvoir la montagne et la vallée.
Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la
joueuse comme il eût saisi l'arbre, à tour de bras. Les jeux rustiques
permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu
que de l'eau, était ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant à
sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber.
Il vint un moment où la princesse jeta un mouchoir à Geneviève: «Vite,
cachez vos larmes, folle que vous êtes!--Pourquoi folle:--Parce que
vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes.»
Le soir, Parisis, Geneviève et Mme de Fontaneilles se promenaient dans
le parc; ils passèrent devant une source vive qui jaillissait d'une
roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et
de fleurs jusqu'à l'étang.
Octave et Geneviève n'allaient jamais de ce côté du parc sans
s'arrêter pour y retremper leurs rêves. Ce jour-là, comme ils se
promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: «C'est
cela, mirez-vous dans votre bonheur!»
Geneviève s'était penchée pour voir dans l'eau l'image de son mari.
Etait-ce pour voir Geneviève ou Mme de Fontaneilles que Parisis
s'était penché lui-même? «Hélas! dit tristement Geneviève, il ne faut
jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la
marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans
cette fontaine?--C'est d'autant plus étrange, dit Parisis, que les
couleuvres ne vont pas dans l'eau.»
Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment
contre le tronc d'un arbre. «C'est triste, pensa Geneviève devenue
sérieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage à
l'horizon.»
Mais ce nuage à l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'à
appuyer Geneviève sur son coeur pour lui faire croire à toutes les
joies de l'amour. Ce soir-là, on improvisa des charades en action,
où on s'amusa follement. Geneviève paraissait si heureuse, que la
princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demandèrent:
«Qu'est-ce donc que le bonheur?» car celles-là n'étaient pas
heureuses.
Quand, elles allèrent se coucher, elles s'arrêtèrent devant la chambre
de Geneviève. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil à la
serrure en murmurant encore: «Qu'est-ce donc que le bonheur!» Elle
entrevit Geneviève, qui, à peine arrivée dans sa chambre, se jetait
toute pâle d'amour dans les bras de Parisis.
XVIII
LES FILLES REPENTIES
Toute la belle compagnie du château de Parisis s'envola un matin,
comme les oiseaux chanteurs d'une volière dorée, pour retourner à
Paris.
Geneviève, qui avait toujours paru gaie, ne put arrêter ce cri de
délivrance: «Ah! que je suis heureuse!»
Elle retrouva cette belle vie à deux qu'elle aimait tant. «Ma chère
Hyacinthe, dit-elle à la jeune fille, il n'y a que vous qui ne
comptiez pas quand je suis avec Octave.»
Pourquoi Octave alla-t-il à Paris quelques jours après le départ de la
marquise de Fontaneilles!
C'était la première fois que le duc se trouvait à Paris sans la
duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le
temps d'aller à Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler à
un notaire, à un avocat, et à deux agents de change, car le bonheur,
quel qu'il soit, a toujours un pareil cortège.
Geneviève avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eût peur de
le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fût bien
jalouse, puisqu'il n'avait jamais été plus amoureux, mais parce que
c'était pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siècle--sans
lui.
Elle n'était point partie, parce qu'une nouvelle espérance de bonheur
était venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son
coeur les premiers tressaillements de la maternité. L'hiver prochain
elle serait mère, ce qui était pour elle une vraie bénédiction de
Dieu. Un médecin conseillait à Mme de Fontaneilles d'aller à Ems,
quand un médecin conseillait à Mme de Parisis de ne pas aller à Paris.
Octave ne tint pas parole; il écrivit tous les jours à Geneviève une
lettre charmante, il envoya tous les soirs une dépêche aussi gracieuse
que le permet la langue des dépêches, mais il resta huit jours absent.
Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les
soirs chez la marquise de Fontaneilles.
Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait été faire une
visite à Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrités d'avoir
trop attendu, partirent au galop et renversèrent, sur le boulevard de
Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse
de la comtesse d'Antraygues.
Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. «Le duc de
Parisis!» murmura-t-elle avec un battement de coeur.
Octave avait donné ordre d'arrêter et il descendait pour la secourir.
«Ce n'est rien,» dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit
fièrement son chemin. Elle ai riva haletante à la porte du refuge
Sainte-Anne. Elle était mouillée jusqu'aux os. La supérieure
l'accueillit avec sa grâce accoutumée; elle alluma pour elle un fagot
et-lui donna l'habit de bure de la maison.
La jeune fille embrassa la supérieure. «Oh! ma mère, lui dit-elle,
priez pour moi.»
Elle s'agenouilla devant le crucifix. «Moi, je vais remercier Dieu de
m'avoir donné le courage de franchir votre seuil.» Et se rejetant
dans les bras de la supérieure: «Oh! ma mère, dites-moi que je ne
retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon
coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties.»
Les Filles-Repenties!
Ce mot est de l'hébreu pour vous qui êtes de votre siècle. Vous ne
connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-là qui vont
et qui viennent sans savoir où elles vont, sans savoir d'où elles
viennent; qui promènent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine
et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur
robe et la gerbe stérile de leur chevelure; qui soupent à la _Maison
d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien à perdre;--qui ne vont jamais
voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir.
Et pour elles cela s'appelle la fête de la vie. Et quel sera le
lendemain de cette fête?
Trois ou quatre épouseront un amoureux obstiné, trois ou quatre seront
des comtesses à Vienne, à Florence, à Saint-Pétersbourg; la plupart
mourront à la première chute des feuilles; les autres suivront Rebecca
à Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge
Sainte-Anne_--est à Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de
chasse où Louis XIV chassait La Vallière, la grande repentie. Aussi
cette maison prédestinée était sanctifiée d'avance.
Vous pouvez faire comme moi un pèlerinage à cette ancienne maison
royale. Tout y porte une marque de lieux prédestinés. Saint Vincent
de Paul, «ce grand retrouveur de brebis perdues,» a été curé de la
paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les
âmes en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touché de
cette pauvreté voulue. Toutes ces femmes qui ont traversé le luxe sont
sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est
une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu
dans l'âtre. Mais Dieu est là.
La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort
consolé.
Allez à la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un
ancien salon du roi Louis XIV, encore orné de peintures allégoriques,
de chasses et de trophées; Diane, Adonis et les autres symboles des
passions du temps, à peu près comme les tragédies de Racine.
Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser
tomber le toit qui abrite ces repenties.
O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous
qui n'avez jamais jeté la première pierre à la pécheresse ni à la
femme adultère, soyez, ne fût-ce que pour un grain de sable, dans
cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne!
Quand vous verrez au Bois ou au théâtre, toutes les belles pécheresses
vivant de temps perdu, le sourire aux lèvres et l'inquiétude au coeur,
rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'étais riche!--Que
feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant.
Après tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que
Dieu, celles qui vivent là-bas avec six sous par jour, ne sont-elles
pas moins pauvres encore?
Quelques jours avant l'entrée de la femme en noir, une femme du
meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait
des parenthèses dans sa vertu--le tome second de la comtesse
d'Antraygues--venait, toute éblouissante de jeunesse, mais toute
voilée, frapper aussi à la porte hospitalière des Filles Repenties. Il
y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans
les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant
elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientôt:
ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement.
Elle écrivait ce billet daté des Filles-Repenties à une de ses amies,
une autre grande dame qui n'aura point de déchéance:
«Ma chère Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais
de me recevoir, car je sens que Dieu m'a déjà pardonnée ou me
pardonnera.
«J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-même. Mais enfin je
me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voilà pourquoi je
suis aux Filles-Repenties; voilà pourquoi j'apprends le travail et
la prière: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas
de chez Worth; la prière, pour que tu ne fasses point comme moi.
«Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une
pécheresse, comme dans la pécheresse la plus abandonnée, il y a
une repentante.
«Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble.
Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu.
«Écris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des
nouvelles de Paris--j'ai failli écrire Parisis--que j'entends
gronder à ma fenêtre comme la tempête près du port. Quand tu iras
à Trouville, dans six semaines, tu diras à la tempête que je ne la
crains plus.
«Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma
pénitence est plus grande encore que mon amour.
«MATHILDE.»
Or, la grande dame qui bravait la tempête, et la jeune fille qui était
venue pour oublier son coeur, se rencontrèrent au dortoir, lit à lit.
Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient:
«Pourquoi pleurez-vous?» se demandèrent-elles toutes les deux.
L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. «Et vous, ma
soeur?--Vous avez raconté mon histoire, j'aime toujours Parisis.»
La blessure saigna, la plaie s'était ouverte, l'orage avait ressaisi
leur coeur.
Le lendemain à midi, elles n'étaient plus aux Filles-Repenties. «Ce
n'est pas là encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se
retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer
mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charité.»
XIX
LA GRISE
La marquise de Fontaneilles était devenue folle du duc de Parisis, si
le duc était devenu amoureux d'elle.
Il s'avouait à lui-même qu'il se donnait bien de la peine pour
conquérir non pas le coeur qui était à lui depuis longtemps déjà, mais
pour conquérir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le
corps. «Une guenille,» dit Diogène. «Toute la femme,» dit don Juan.
Le marquis de Fontaneilles était parti pour Londres, où il devait
acheter des chevaux et où il était attendu par son ami lord Harttford,
pour quelques visites dans le Devonshire.
La marquise était seule à Paris: il devait la retrouver, à
Fontaneilles ou à Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pâli,
elle ne respirait qu'à moitié, la fièvre la prenait souvent; son
médecin avait conseillé au marquis de la conduire à Ems pour y faire
une saison, ne fût-ce même qu'une demi-saison. L'eau providentielle
d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces
premières atteintes d'une irritation de poitrine. Il était convenu que
si Mme de Fontaneilles se décidait à aller à Ems, elle y emmènerait sa
jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept années
qui s'éveillaient légères et souriantes sous la plus belle chevelure
rousse qui eût rayonné en France depuis Mlle de Fontanges.
Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se
décidait à partir pour la terre de son mari, toutes les après-midi
elle se décidait à aller à Ems, mais tous les soirs elle se décidait
à rester à Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de
Parisis.
Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas défendu
son coeur. Elle avait donné son âme, mais elle défendait sa vertu,
comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le
diable.
Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir déjà, la marquise était
tombée presque évanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait
mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait à mains jointes
de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se réveillât pas.
Elle versa tant de larmes ce soir-là, que Parisis se sentit désarmé.
Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile à prendre qu'une
femme qui résiste; une femme qui combat est plus près de sa défaite
qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat
la précipite dans sa chute.
Le lendemain de cette soirée mémorable, M. de Parisis pensa bien
sérieusement à ne plus revoir la marquise. Il prévoyait une passion
violente qui déborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arrêter ni
la contenir: il en serait lui-même submergé, malgré son habitude de
fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait
bien, disait de lui: «Parisis met le feu aux monuments, mais il ne
se laisse pas consumer; il ne s'inquiète même pas s'il y aura des
pompiers.»
Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fût retourné
à Parisis, tout le monde eût été heureux, lui tout le premier,
mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de
Fontaneilles.
Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu
l'habitude des conquêtes. C'était Napoléon qui voulait aller à Moscou;
le conquérant des femmes est comme le conquérant des villes, il ne
veut jamais rebrousser chemin, même s'il doit mourir en chemin.
Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'était plus maître de
lui, parce que la terrible destinée des Parisis allait bientôt se
montrer dans toute son horreur.
XX
QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR DE
L'AMOUR
Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il
trouva plus adorablement belle que jamais. «Je ne vous attendais plus,
lui dit-elle; mais puisque vous voilà, je serai votre maîtresse.»
Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop éloquents,
elle se dégagea pour lui dire ses volontés. «Mon ami, je vous aime
et vous donne ma vie: peut-être Dieu me fera-t-il cette grâce que je
mourrai bientôt. Je ne crois pas aux années selon l'almanach, je crois
aux siècles selon le coeur. J'ai plus vécu depuis que je vous aime que
je n'ai vécu jusque-là; donc, je ne défends plus rien de moi-même.»
Et comme Octave voulait trop prendre à la lettre ces dernières paroles:
«Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici
même, dans cet hôtel, qui est l'hôtel de M. de Fontaneilles, je ne veux
pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens
plus chez moi quand je suis chez moi.»
Parisis vit apparaître l'image de Geneviève. «Ni chez moi ni chez
vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave,
chaque maison a une âme qui est un peu notre conscience. Je vais vous
proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous
irons débarquer au Grand-Hôtel ou à l'hôtel du Louvre, comme des
voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! répondit la marquise:
j'y ai songé, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime
de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de
Paris, plus loin que la France, à Ems.»
Octave pensa que c'était bien loin. «Vous ne me répondez pas?
reprit-elle avec anxiété.--C'est mon rêve comme c'est le vôtre,
répondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu à Parisis
et que si je n'y suis pas demain, après-demain matin Geneviève sera
à Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez à Parisis et j'irai à Ems.
Adieu.»
Octave ne se résignait pas si vite à dire adieu. Il regarda Mme de
Fontaneilles et ne put s'empêcher de se dire en lui-même: «Elle est
pourtant bien belle!»
La femme ne néglige jamais la figure visible, même si elle est tout
sentiment, tout coeur, toute âme. Celles-là mêmes qui ne croient pas
à la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce
jour-là, quoique la marquise n'eût songé qu'à jeter de l'eau sur le
feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure à la
Récamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiète et
agitée, qui donnait un voluptueux mouvement à sa gorge, que recouvrait
à peine une légère robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des
robes Pompadour.
La robe n'a pas été inventée par la pudeur, mais par l'amour.
Octave prit les mains, prit les bras, prit les épaules de la marquise,
puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: «j'irai à Ems,»
lui dit-il.
Il espérait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle
sortit victorieuse de ses bras.
Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna
amoureusement jusque dans l'antichambre. «A Ems! lui dit-elle.--A
Ems!» lui répondit-il.
Cette promesse fut scellée par un dernier baiser; mais dès qu'Octave
entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: «Je
n'irai pas.»
XXI
LE DERNIER SOUPER
Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par
Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dîner avec
lui.
On se rappelle peut-être que dans les premiers chapitres de ce
livre on a mis en scène quatre amis très opposés de caractère, qui
aspiraient: AU POUVOIR: c'était M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'était
M. de Miravault;--A LA RENOMMÉE: c'était Monjoyeux.--A L'AMOUR:
c'était M. Parisis.
Ils se retrouvèrent donc ce soir-là à dîner. «Eh bien, leur dit
Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublié, c'est
le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur
un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les
siècles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passées aux
pieds d'une femme? Mais après tout le duc de Parisis a raison, car
combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour créer une
oeuvre immortelle!--d'autant que tout a été fait.--Je m'avoue vaincu
devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous
confier un secret. Vous savez tous que je rêvais le pouvoir par le
ministère des affaires étrangères. Eh bien! j'ai brûlé mes vaisseaux,
après vingt années de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade;
j'ai eu le tort de dévoiler que j'avais des idées absolues en
politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle;
j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais
que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maîtres. Je n'ai
pas voulu m'humilier devant moi-même: j'ai discuté pied à pied comme
un homme qui sent que son épée est bonne. Quoique ma nomination fût
décidée, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salués
froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le
mien.»
Monjoyeux félicita Villeroy. «Ces défaites-là, lui dit-il, sont des
victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-même. Vous voilà
un homme libre, buvons à votre liberté.»'
Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement
du dîner il était soucieux. «À quoi pense Marivault? demanda
Parisis.--Mon cher ami, répondit l'homme d'argent, je pense que moi
aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave.
Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danaé, j'ai
tremblé pour vos millions.»
Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi:
«Meâ culpâ! J'ai défié l'or et j'ai été mitraillé par l'or. J'ai eu
mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombé à mon
point de départ. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course
au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues
indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont dépassé d'une
tête! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela
pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'était à recommencer, comme j'irais
me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien,
c'est-à-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voilà mon histoire en
quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire
de quatre-vingts mille francs à Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus
d'une année quand on a des passions. Or, quand on a mangé son capital,
on n'a plus de revenus; j'ai mieux aimé ne vivre qu'un jour. J'ai joué
à la Bourse sur les idées de Parisis, j'ai ramassé ses miettes et
je suis devenu maître de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre
millions quand on a quatre millions! La veille, c'était beau;
le lendemain, on aspire au cinquième million. Nul ne reste dans
l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point où
l'on tombe à la renverse poussé par le vertige. C'est moins encore la
fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours
raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danaë, il m'a dit:
«Elle a deux fausses dents, cela ne l'empêchera pas de te manger.»
Elle m'a mangé tout vif.