Toutefois, Geneviève fit bien de ne pas trop s'attarder à Paris. Dès

qu'on fut de retour à Parisis, on parla de la succession de Violette,

parce que les notaires insistaient à cause des droits d'enregistrement

et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait,

comme on sait, un legs de cent mille francs.

Voici les termes du testament:

«J'écris ici mes dernières volontés.

«Mademoiselle Geneviève de la Chastaigneraye m'a donné un million

que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en

toute amitié, de reprendre la terre de la Roche-l'Épine et les

créances qui y sont attachées.

«Il me reste la fortune de ma mère. Je donne cent-mille francs à

mademoiselle Hyacinthe Auberti, à prendre sur la succes

que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, née de

Pernan-Parisis.

«Écrit à Burgos, à l'heure de ma mort, le 13 août 1866.

«LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.»

Un notaire de Burgos avait envoyé ce testament au notaire de Pernan,

en disant qu'il obéissait à l'ordre de la testatrice.

Sur la prière d'Octave, le notaire de Pernan avait écrit au notaire

de Burgos pour lui demander des détails sur la mort de Violette. Cet

homme répondit très brièvement que la jeune dame lui avait elle-même

remis le testament, qu'elle lui en avait payé le dépôt, qu'il avait

appris sa mort, qu'il croyait à un suicide, mais qu'il ne savait rien

de plus.

Geneviève voulut donner aussi cent mille francs à Hyacinthe; elle

voulut en outre que le petit château de Pernan, qui valait bien cent

mille francs, devînt sa propriété.

Et comme Hyacinthe refusait: «C'est par égoïsme, lui dit-elle; c'est

pour vous avoir toujours dans le voisinage.»

L'idée d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le

rêve d'être châtelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe

de la mort de Violette.

Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse

qu'elle habiterait le petit château de Pernan où elle verrait toujours

errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantôme de

Violette s'imposa à son imagination?

A Parisis, elle avait voulu aller, à chaque repas, puiser de l'eau à

la source vive du parc. Octave et Geneviève trouvaient l'eau meilleure

quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas

la cruche sur la tête pour imiter les filles de la Bible, mais elle

trahissait une grâce charmante en portant une jolie cruche du Japon

qui emplissait les deux carafes du déjeuner ou du dîner.

Un soir, la nuit était venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe,

familière aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau.

On n'avait pas encore rebâti la glacière; l'eau de cette source était

si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours

l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de

source; il le croyait presque frappé.

Or, ce soir-là, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute

hâte, blanche comme une statue. «Qu'avez-vous?» dit Geneviève, qui

traversait le salon pour passer dans la salle à manger.

Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effarés qui lui firent

peur. Parisis survint. «Qu'y a-t-il? demanda-t-il à son tour.--Je

viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver

mal.--Vous êtes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu

Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle

était au-dessus sous les arbres, toute vêtue de noir. La terreur m'a

prise, au lieu d'aller à elle je me suis enfuie.

On n'entra pas dans la salle à manger. Octave s'élança sur le perron

qui descendait sur le parc. «Octave, je vais avec vous!» lui cria la

duchesse.

Geneviève suivit son mari, Hyacinthe suivit Geneviève. Il les prit

toutes les deux par le bras et les entraîna vers la source.

Vainement ils parcoururent tout ce côté du parc. «Vous voyez bien,

ma chère Hyacinthe, que vous êtes une folle, dit la duchesse à son

amie.--Peut-être pas si folle que cela!» pensait Parisis.

On dîna avec quelque agitation. L'éclat des lumières n'avait pas

ramené la gaieté sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle était toute

à sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des

distractions incroyables.

Aussi elle proposa à la duchesse d'aller avec elle à la fontaine.

«Peut-être la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus

peur.--Allons,» dit la duchesse.

Et les voilà toutes les deux à la porte. «Allez, allez, dit Parisis.

Il ne faut jamais fuir les fantômes.»

Les deux amies furent bientôt au bas du perron. La nuit était sombre;

elles se hasardèrent vers la fontaine avec des battements de coeur.

Parisis, qui les avait suivies, s'était arrêté sur le perron. Tout à

coup il entendit un cri; il courut vers elles. «Violette! Violette!

dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te

jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle,» dit Parisis.

Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette.

Parisis alla jusqu'à la fontaine, entraînant les deux femmes. Il eut

beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les

branches agitées des marronniers. «Voyez, leur dit-il, le jeu de

l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous

jure que j'ai vu apparaître Violette.»

XV

LE DIABLE AU CHATEAU

Cependant on était rentré au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa

femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais

rire des visions, puisque les plus grands hommes ont été des

visionnaires.

Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutumé se fit entendre. «J'ai

peur, dit Geneviève.» Le duc de Parisis se pencha vers elle et

l'embrassa. «Peur avec moi! à côté d'Hyacinthe! Mais le diable

lui-même n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable

existait.--Octave, je vous en supplie, ne défiez pas le diable.--Vous

avez raison, Geneviève; si le diable n'existe pas, son esprit est

répandu partout. On m'a dit souvent à moi-même que j'étais le diable,

quand j'étais un pécheur. Maintenant, grâce à vous, j'ai abdiqué le

sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une

femme qu'on retrouve le diable.»

La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que

c'était le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer.

C'était un coup de vent dans la porte, un domestique à moitié endormi

venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir fermé les fenêtres de

l'antichambre. «Qu'est-ce que cela? dit Octave impatienté.--Monsieur

le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en

présentant un plat d'argent, c'est une dépêche télégraphique.»

Geneviève, curieuse, se leva pour la saisir. «Prenez garde, dit

Octave; si elle venait de l'enfer!»

Geneviève ouvrit la dépêche et lut ces vingt mots:

«Après-demain, midi, j'arriverai à Tonnerre. Venez me prendre au

chemin de fer, je passerai huit jours à Parisis.

«ARMANDE.»

«Dieu soit loué! s'écria Geneviève.--Pourvu, dit Octave, que Mme de

Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait

prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embéguine.--Rassurez-

vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle

ne vous ennuiera pas de son mari.»

Hyacinthe s'était levée pour tourmenter le piano. «Cette dépêche me

chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, à minuit, au moment

où on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je

suis bien sûre que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre

Geneviève! elle est si heureuse!» Et après avoir rêvé un instant:

«Si jamais la destinée retournait la page de son livre!»

Le duc et la duchesse allèrent le lendemain à Tonnerre chercher à

quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eût fait Louis XIV.

Ce fut une vraie fête de se revoir. Pendant toute une demi-heure les

mille propos de l'amitié, de l'imprévu, de la curiosité se croisaient

et se brouillaient comme un écheveau que tiennent des mains

capricieuses. On parla de soi-même et on dit un peu de mal de

son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit

la caricature de la dernière fête de l'hôtel ----, où tous les

asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'étaient retrouvés comme à

un enterrement de première classe. «Est-ce que vous avez beaucoup de

monde au château? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde!

dit Geneviève; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc!

s'écria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalité.»

Geneviève regardait son amie. La marquise n'avait jamais été plus

belle. Elle était vêtue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe

en foulard des Indes «framboise et lis» avec une mante Pompadour et

une ceinture fermée par un chou. Louis XV n'a rien vu à sa cour de

mieux troussé et de mieux chiffonné. Et le chapeau de paille avec

la couronne de sorbiers, comme il était planté dans cette belle

chevelure! La marquise balançait une ombrelle pareille à sa robe;

elle montrait son petit pied dans des bottines mordorées du plus

merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme.

«Quand on pense, disait Octave en voyant cette beauté épanouie, que

tout cela est du bien perdu!»

On dîna à quatre. «Et vous êtes bien heureux? dit Mme de

Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fées, répondit

Geneviève.--N'allez pas croire, ma chère marquise, dit Parisis, que

notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Geneviève.--Prenez

garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai

jamais eu de goût pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous

voudriez nous faire croire que vous n'êtes pas la femme la plus

heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur.

--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-même?--Peut-être, mais je vis

presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave.

S'il fallait représenter la Charité, on prendrait votre figure.»

La marquise soupira. «Que voulez-vous! quand on ne peut pas

faire, comme Geneviève, le bonheur d'un homme, on se consacre aux

pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'écria Geneviève; mais le

marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous

croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on

lui présentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire

sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne

maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais été amoureux, dit

étourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous

avez peut-être raison: mon mari m'a aimée à peu près comme il aimait

sa soeur, dont il vient d'hériter.--Ingrate, dit Geneviève en

regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le

marquis est jaloux de toi?--Ma chère enfant, la jalousie de M. de

Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux

par orgueil et point par amour.»

Octave retint cette exclamation sur ses lèvres: «Et pourquoi ne vous

a-t-il pas aimée!» Les jeunes femmes marchaient devant lui; il

s'adressa la question à lui-même pendant qu'elles se parlaient bas.

«Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aimé sa femme?» Et il répondit:

«Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a

des coeurs qui n'ont pas l'énergie de l'amour.»

Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thèse, Parisis se trompait.

Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'était un duo de

confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ça et là à Octave.

Il comprit que Geneviève, toute en effusion, disait à la marquise les

joies de son coeur.

En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'était du bien

perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni à sa beauté ni à

son intelligence. «Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!» se dit-il

en admirant l'adorable tête de la marquise. Mais comme il voyait du

même regard la tête de sa femme, plus adorable encore, il fit comme

les soldats après la bataille, il mit son épée au fourreau et ne

songea qu'à être un ami charmant pour la marquise.

Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le

diable y vient par la fenêtre.

XVI

LA MARQUISE DE FONTANEILLES

La marquise de Fontaneilles s'était mariée à vingt ans. On l'a connue

jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de

Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre.

Pour les uns, elle n'avait que la beauté du diable, tandis que pour

les autres elle avait la beauté absolue. C'est que les juges, en

France, n'ont pas étudié à l'université de Phidias et d'Apelles. Le

Français n'est pas né dessinateur, je dirai même qu'il n'aime pas la

ligne sévère; les minois chiffonnés l'ont toujours ravi. La plupart

des gens de lettres eux-mêmes n'ont qu'un vague sentiment de l'art.

Jean-Jacques, à Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les

Titien; Voltaire, à Ferney, disait pompeusement: «Mon Versailles,»

devant quelques tableaux italiens des plus médiocres. Aujourd'hui,

Voltaire aurait peut-être de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait

voir les chefs-d'oeuvre pendant son séjour à Venise; mais si on leur

demandait leur sentiment sur la beauté, ils n'iraient pas le chercher

devant la Vénus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne

aux lignes brisées par l'expression et la coquetterie.

Y aurait-il deux beautés, celle du marbre et celle de la chair?

La marquise avait la beauté de la chair, aussi disait-on que c'était

la beauté du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait à Dieu?

Non, elle se donnait à Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas

su la prendre.

C'était un de ces maris pareils à beaucoup de maris qui ne savent pas

amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser

leur coeur--parce qu'ils sont trop sérieux dans leur magistrature

de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent

volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de

l'amour. Ils s'achètent une terre; elle est bien à eux après le

contrat et la purge des hypothèques; ils épousent une femme, n'est-ce

pas à eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils

oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa

fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelées blanches du mariage

viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les

moissons ni les vendanges.

C'est ce qui arrivait à M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres

femmes ses heures de jeunesse; il était revenu de ce qu'il appelait

les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautât à pieds joints

sur toutes ces «fémineries» indignes d'une âme fière, qui ne doit

resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la

religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purgé les hypothèques,

il n'avait pas effacé du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans

qui se réveillent un jour et l'envahissent toute.

Il était d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mère, une

Pyrénéenne, lui eût donné dans son lait cette inquiétude méridionale.

Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais «pactisé»

avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pèlerinage de

Frosdorff pour espérer encore dans les destinées de la France. Il

sentait bien que son heure était passée ou n'était pas venue; il se

résignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent

d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chrétien et bon mari.

La marquise eût préféré de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais

chrétien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adorés de

leur femme, ce qui prouve que, si la perfection était de ce monde, on

n'en voudrait pas.

Mme de Fontaneilles s'était résignée, disant à ses amies, qui la

plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: «Je me suis

résignée à mon bonheur.»

Quoique son mari fût très jaloux, il la laissait aller ça et là

dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il

l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop

décolletée, à l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux

l'accompagner à la messe qu'au bal.

La marquise s'était donnée à Dieu. A Dieu toutes ses espérances et

toutes ses aspirations. Elle avait jugé, quand elle était jeune fille,

que sa vie ne serait pas si sévère. Elle restait neuf mois au château

de Fontaneilles; à peine si elle passait à Paris le dernier mois du

printemps; à peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle

appelait cela ses vacances--à Dieppe, à Biarritz, à Bade, où elle

allait avec sa mère et sa soeur, presque toujours sans lui.

C'était donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espéré avoir

des enfants, mais la trentième année allait sonner sans qu'un berceau

fût entré dans sa chambre. Le berceau, la bénédiction du ciel dans le

mariage.

Elle avait ses heures de désespoir; elle priait avec passion, le

dirai-je, quelquefois avec colère, car il lui semblait que Dieu

n'était pas toujours là. Elle avait aussi ses heures de tentation;

quand elle voyait sa beauté opulente, elle s'écriait avec un battement

de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de

vague volupté: «Est-ce donc pour le tombeau!»

Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle

n'était pas tombée dans les bras d'Octave.

Le duc de Parisis avait juré très sérieusement d'effacer de son âme

les images du passé pour mieux voir celle de Geneviève dans l'avenir.

Il avait juré à Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait:

il avait juré à lui-même que Geneviève serait la seule femme de son

âme, de son coeur et de ses lèvres. Et il était de bonne foi; car

s'il ne croyait pas à un Dieu qui écoute les serments, il croyait à

lui-même: il n'avait jamais manqué à sa parole.

Pourquoi Mme de Fontaneilles était-elle venue à Parisis? Elle ne le

savait pas bien elle-même. Etait-ce un de ces jeux de la destinée, qui

s'amuse à créer des orages sur les sérénités de la vie? Etait-ce pour

vivre sous le même toit que celui qui lui faisait peur?

Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Geneviève.

Mais huit jours après, des Parisiens vinrent au château. Octave avait

déjà oublié qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent

eux-mêmes oublié d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-même en

cette solitude à trois où Mme de Fontaneilles répandait un charme

nouveau par sa figure et par son esprit.

Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les rêves. Lui qui

avait été tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine

nature, entre deux femmes qui étaient comme les figures de l'amour et

de l'amitié.

Et puis, quoiqu'il ne fût pas jaloux dans le sens français du mot,

c'est-à-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetât un

regard trop vif dans sa maison. Il était Romain en deçà du seuil;

pour lui, la femme était une créature sacrée que ne devaient jamais

profaner les vaines curiosités. Mais enfin, il faut être de son temps

et de son monde.

On vit arriver à Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince

Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux,

d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme,

la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenèrent Mlle

Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une

adorable créature, un sourire de Dieu sur la terre.

Le château fut comme métamorphosé. C'était tout un monde qui allait,

qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siècle, les ombres de

cette grande solitude n'avaient pas été si gaiement évoquées. Ce fut

tous les jours une fête: on commençait le matin pour quelque belle

promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades

irrégulières; on déjeunait dans la forêt, où les plus beaux menus

sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades,

on jouait la comédie improvisée, la seule comédie de l'avenir; on se

couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie

de château est plus désordonnée que la vie de Paris; il faut être

fièrement campé pour y résister: jambes d'acier, estomac d'enfer et

coeur de bronze.

On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arrachèrent

Parisis à cette vive aspiration qui l'avait entraîné vers Mme de

Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le

coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le blé de mars.

Vous êtes tout surpris, aussitôt les semailles, de voir le bleuet

et le coquelicot s'élancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas,

au-dessus des tiges de blé. Et plus la terre est bonne et plus

l'ivraie monte vite. Voilà pourquoi les plus grands coeurs sont

souvent les plus coupables; voilà pourquoi la femme qui n'apporte à

Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a

fallu bien de l'héroïsme pour arracher toujours les mauvaises herbes.

Octave de Parisis n'avait pas cet héroïsme-là. Mais il croyait

fermement à la vertu de Mme de Fontaneilles.

La vertu est une robe faite après coup sur la nature, pour cacher

les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que

l'homme croit trouver la vertu sous la robe.

L'antiquité a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'était pas né à

l'amour.--Les anciens ont élevé des temples à Vénus--Vénus pudique

et Vénus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais

ils n'ont pas pénétré dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne

connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les

sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_.

Si nous avons moins bâti de temples à l'idée, nous avons pieusement

élevé l'autel du sentiment.

Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes

les colères, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais

jusqu'aux larmes. Elles sont égarées, mais elles ne pleurent pas. Le

feu qui les altère, qui les dévore, qui les consume, c'est la volupté

de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est

pas la piété universelle qui ouvre et répand leur coeur sur toutes

choses: elles sont dominées par les désirs qu'allume le sang.

La femme que nous a donnée le christianisme ne voudrait pas, au prix

de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer

de l'amour païen. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures

des bêtes féroces de la volupté, se détache, d'un pied victorieux, de

la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa

vraie patrie est au delà de la forêt ténébreuse qui lui cache le ciel.

Dans l'antiquité, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans

la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voilà pourquoi il y a moins

de Messalines et plus de La Vallières.

Mme de Fontaneilles était la femme du christianisme; mais à force de

contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue,

comme les femmes de l'antiquité qui jetaient leurs imprécations aux

vents des forêts et aux vagues de la mer. Le corps se révoltait contre

l'âme, la nature étouffait Dieu.

Octave sera-t-il là, le jour de la crise? En attendant, on jouait

à Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des

petits-pieds, charmantes folâtreries où l'amour trouve toujours son

compte. On dit les jeux innocents par antiphrase.

XVII

LE DÉJEUNER SUR L'HERBE

On renouvela donc à Parisis les belles fêtes agrestes du XVIIIe

siècle. C'était tous les jours des cavalcades dans la forêt, des

caravanes vers les châteaux voisins, des déjeuners et des goûters sur

l'herbe, vrais tableaux vivants à réjouir Giorgione.

On s'amusait bruyamment. Geneviève donnait son beau rire à la fête,

mais elle aspirait au temps où elle retrouverait la solitude à deux.

Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fête des autres;

l'amour est jaloux de tout, même des joies du soleil: il aime à se

réfugier en lui-même sous l'ombre des fraîches ramées.

Geneviève fut pourtant bien heureuse, le jour où on alla déjeuner

à la Roche-l'Épine et dîner à Champauvert.

Les grandes dames · 第 36 / 41 段