Elle était de celles qui ne peuvent vivre réfugiées en elles-mêmes

dans l'horizon de leur âme; nature de feu et d'expansion, elle courait

toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce

que celle-là aussi avait un idéal inaccessible. Avant de rencontrer

le duc de Parisis, elle avait lutté bravement contre toutes les

tentations. On a vu que le vrai coupable était son mari. Si M.

d'Antraygues se fût montré plus digne de cette jeune femme romanesque,

elle eût passé le cap des tempêtes sans trahir cet hyménée où elle

avait apporté toutes les illusions et toutes les grâces de ses vingt

ans. Mais Parisis avait passé par là.

Certes, elle eût aimé Parisis d'un amour éternel,--que dis-je? elle

n'avait pas cessé de l'aimer un instant,--mais il n'était pas dans

la destinée de Parisis d'être heureux avec une femme, quelle que fût

cette femme. Il émiettait l'amour comme un enfant joueur émiette son

pain aux oiseaux quand il fait l'école buissonnière.

Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les

bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour,

pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien

n'avait pu l'arracher à son amour pour son premier amant. Elle s'était

amusée des coups de dés de l'imprévu; elle avait de plus en plus

compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignité; après avoir

subi le mépris de tout le monde, elle s'était méprisée elle-même.

Rien ne lui restait, pas même Dieu. Quand on donne sa vie au premier

venu, on s'éloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par

oubli.

Il ne lui restait même plus sa famille, puisqu'elle avait fini par

se brouiller avec sa grand'mère et les soeurs de sa mère. Une de ses

tantes était venue à Paris pour l'arracher à ses folies; cette femme

avait parlé de haut, la comtesse s'était révoltée à jamais. «Dites à

ma grand'mère que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle

peut me déshériter, mais elle ne m'obligera jamais à m'humilier devant

vous.»

La grand'mère mourut sans l'avoir pourtant déshéritée, mais les tantes

s'arrangèrent si bien que, grâce au procès qu'elles suscitèrent, il ne

revint presque rien à la comtesse, parce que c'était une fortune en

terres impossibles à vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir

un crédit de cinquante mille francs sur cette succession à longue

échéance.

Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite

rente de sa famille, et qui pêchait à la ligne, sans trop regretter

une jeunesse inféconde, où, tous comptes faits, il avait eu bien plus

de déboires que de plaisirs.

Quoique Mme d'Antraygues fut renommée par la fraîcheur de son teint,

la robustesse de ses épaules bien nourries de chair, l'éclat de

ses beaux yeux, elle perdit l'âme du sang, elle fut prise par des

palpitations et tomba malade.

Elle tomba malade, parce que son âme était malade.

Elle avait voulu jouer un jeu qui dépassait sa fortune; elle avait

bien vite dissipé cette belle santé qu'enviaient toutes les femmes

étiolées qui font leur entrée dans le monde avec une jeunesse déjà

flétrie.

Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son

appartement--un petit appartement--ne rappelait guère le haut luxe de

son hôtel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas

son chez soi. Elle se levait tard et déjeunaît dans son lit; elle se

traînait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en

tourmentant son piano comme pour atténuer toutes les sottises qu'ils

débitaient. Elle ne dînait guère chez elle, et elle rentrait fort

tard, courant les théâtres et soupant quelquefois; il lui arrivait

même de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne,

excepté elle-même, car elle avait gardé, sans le vouloir, des rappels

de dignité.

Un matin qu'elle n'était pas rentrée chez elle, quoiqu'elle fût déjà

bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le

parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait là, elle regardait

toujours la façade de son hôtel qui la regardait, lui aussi:

expression triste d'un côté, sévère de l'autre.

Ce matin-là, elle y remarqua deux affiches: l'hôtel était à vendre.

Après le procès en séparation de corps, on avait, d'un commun accord

avec les créanciers, vendu l'hôtel tout meublé à un Américain

fraîchement marié qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il

paraît que le bonheur conjugal ne voulait pas loger là: l'Américain,

forcé de faire un voyage à New-York, y laissa sa femme qui, elle non

plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Américain, la femme

avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit:

l'Américain cherche encore sa femme.

Voilà pourquoi l'hôtel était encore à vendre, mais on devait commencer

par les meubles. Mme d'Antraygues, après avoir lu rapidement les

affiches, franchit le seuil en toute hâte.

Elle avait peur d'être reconnue; elle ne savait pas qu'à Paris en

moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui

passe aujourd'hui emporte toutes les épaves d'hier. On ne vit plus au

jour le jour, on vit à l'heure l'heure.

On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non

plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce

bien cette jeune femme enviée de tout le beau Paris, pour qui

piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part

de royauté dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette

inconnue qui montait l'escalier? «Où allez-vous, madame?» lui cria une

voix aiguë.

_Où allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce

n'était plus son escalier qu'elle montait. «Je vais voir les meubles,

parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'à

midi.»

La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la

rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant à la rampe, elle se

rappela la première soirée où elle attendait Parisis dans cet idéal

déshabillé blanc qu'il trouva si bon à chiffonner. Elle se souvint

comment il l'emporta jusque devant le feu qui pétillait si gaiement

dans sa chambre. Tout le roman de cette soirée remplissait encore

son âme: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle

qu'elle l'avait quittée. Le même lit, la même causeuse, la même

pendule, la même jardinière. Mais dans la jardinière il n'y avait que

des fleurs artificielles. «Hélas! dit la comtesse, moi aussi j'ai

changé mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles.»

L'Américaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre.

On sait d'ailleurs que les étrangères se soumettent à toutes les

fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les

modes de l'intérieur comme de l'extérieur. Elles habitent toute une

année une chambre disposée par une autre; quand elles s'en vont, tout

est à sa place, tant la France impose jusqu'à ses habitudes.

Après ces images riantes du souvenir, qui arrachèrent deux larmes à

Mme d'Antraygues, des images plus sérieuses passèrent sous ses yeux.

Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient

tristement cet hôtel. Elle se rappela toutes ses déchéances; elle

pensa à toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse,

ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: «Je

veux mourir.»

Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: «Je veux mourir ici.»

C'était très bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir

là, dans cet hôtel qui n'était plus à elle, dans ce lit qui allait

être vendu?

Elle sortit en toute hâte et alla rue Castiglione, chez le notaire

chargé de vendre ou de louer l'hôtel. Avec le peu qui lui restait de

la succession de sa grand'mère, il lui était impossible de vivre là;

mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs à faire. Le

notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas,

elle offrit de signer le bail à l'instant même. Elle alla ensuite chez

le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fût

le prix, tout ce qui était dans la chambre à coucher, dans le boudoir

et le cabinet de toilette.

C'était dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher.

Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin,

Mme d'Antraygues, accompagnée de sa femme de chambre,--son ancienne

femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hôtel

qu'elle avait paré de ses mains, mais surtout de sa grâce. La

concierge, qui l'attendait, avait en toute hâte effacé les traces de

la vente à l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de

désolation qui avait pris la place des meubles.

Mais Alice ne put s'empêcher de parcourir, un bougeoir à la main,

ces beaux salons dépouillés comme par l'ennemi. Elle éprouva quelque

bien-être à entrer dans sa chambre qui avait été fermée aux curieux

et où tout était en ordre. Dans la journée, la femme de chambre était

venue mettre de vraies fleurs dans la jardinière et des draps au lit.

Elle y avait répandu les parfums chers à sa maîtresse, elle y avait

apporté les livres souvent feuilletés, si bien que Mme d'Antraygues se

sentit chez elle.

Elle respira et soupira. «Enfin, dit-elle, voilà le rivage!»

Oui, c'était le rivage. Elle s'était embarquée pendant la tempête;

après toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante

aborder au port.

Dès qu'elle fut seule, elle se jeta à genoux et remercia Dieu. En

retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: «Je vous remercie, ô mon

Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison.»

XI.

LA D'ANTRAYGUES!

M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il était

marié. Quelques jours après la cérémonie, il avait reçu d'elle ce

petit mot écrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait:

«Il le fallait!» «Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de

ma vie.» «C'est égal, j'ai bien de la peine à croire que vous êtes

marié.»

Et vous qui vous êtes tant de fois marié, le croyez-vous? Oui,

n'est-ce pas? car Geneviève est la vraie femme. Cette fleur

je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez déjà

respirée....

«ALICE.»

A ce mot, Octave avait répondu par je ne sais quel billet sentimental,

moitié railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec

mélancolie ce qu'elle était devenue, cette Alice qui lui avait laissé

un très vif souvenir; il ne s'était pas éternisé dans cet amour, mais

elle n'était pas de celles qu'il avait aimées à «la hussarde» ou à

la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait résisté avec un

charme étrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scènes

pittoresques du patinage, les scènes intimes de l'escalier d'onyx, la

tasse de thé bue à deux, la rencontre au château de Parisis, tout

cela répandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eût

rejeté bien volontiers dans les bras d'Alice.

Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il

faisait comme elle: il baisait du regard la façade de l'hôtel

d'Antraygues.

Le lendemain de son retour à Paris, il y passa en voiture avec

Geneviève, il vit des affiches: c'était au moment de la vente du

mobilier. Il ne parla pas à Geneviève, mais il se dit tout bas qu'il

irait à cette vente.

Voulait-il acheter la fameuse théière de vieux Sèvres qui faisait le

thé si bon?

Il alla à la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux

qui pourraient le reconnaître sur ce terrain brûlant. On voit

qu'un même sentiment était sorti de son coeur et du coeur de Mme

d'Antraygues, le sentiment du passé: seulement, lui voulait en vivre

une heure et elle voulait en mourir.

A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de

toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui

dit que la comtesse d'Antraygues avait donné l'ordre d'acheter à

quelque prix que ce fût. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais

malgré lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient

les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait

d'elle comme de la première coquine venue.

Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tâté le

pouls à l'opinion publique. Tout le monde appréciait à sa manière ce

rachat de meubles. «Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa

vertu! j'en connais qui l'ont achetée à meilleur compte.--Il paraît

que cette vertu-là n'a rien coûté au duc de Parisis. Bien mieux, on

dit que dans leurs premières folies ils ont cassé deux tasses

de Sèvres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du

Petit-Trianon.»

Octave était furieux; il se contint. Ce n'était pas tout. «Qu'est-elle

devenue, cette femme à la mode?--Plus à la mode que jamais.--A la

mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah!

c'est celle-là?»

Celui qui avait dit «_la d'Antraygues_» était un _Monsieur_, un

monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta à

trois pas de là par un geste de colère. «Monsieur! quand on parle

d'une femme qu'on ne connaît pas, on ne dit pas «la d'Antraygues!»

Le monsieur pâlit, balbutia et se perdit dans la foule.

Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique

sur la comtesse, du moins jusqu'à la fin de la vente: nul n'osa plus

parler d'elle d'un air dégagé.

Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du

mal.

XII

LA MORT D'UNE PÉCHERESSE

Quelques jours après, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense,

après avoir dîné dans un des hôtels du parc Monceaux, vit une lumière

à la chambre à coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la

fenêtre. «Que veut dire cette lumière?» se demanda-t-il, ne se doutant

pas que la comtesse eût racheté les meubles pour habiter l'hôtel.

Il sonna. «Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues.» Il

monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme

de chambre, qui reconduisait un médecin, s'écria: «M. de Parisis!»

Et quand le médecin fut parti: «Ah! lui dit-elle, le vrai médecin,

c'est vous, monsieur le duc.»

Elle le conduisit à sa maîtresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne

trouva pas un mot à dire quand il vit Mme d'Antraygues couchée toute

blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle

les paroles du poète: «Elle s'est échappée des bras de l'amour pour se

jeter dans les bras de la mort.»

Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba

agenouillé. «Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je

croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je

m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvée de ma joie.»

La mourante--car elle était mourante--se ranima un peu. «Dieu me

pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais

espérer cette grâce.» Et après un silence: «Ah! je suis bien heureuse

de vous avoir revu.»

Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme

avec une passion respectueuse. «Alice! est-ce bien vous?» murmura-t-il

d'une voix étouffée.

La comtesse avait sur son lit un petit miroir à cadre d'argent qu'elle

souleva de sa main gauche; sa main droite était toujours dans les

mains de Parisis. «N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez

pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez métamorphosée

ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire

que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuée. Allez, Octave, la femme,

quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense.»

La comtesse se souleva sur l'oreiller: «Voyez-vous, mon cher Octave,

quand une femme est tombée de haut, elle peut répéter les paroles de

Jésus: «Je suis triste jusqu'à la mort.» Elle a beau rire, elle est

frappée au coeur.»

Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: «Voyez, il y a longtemps

que le mien bat trop vite: on dirait qu'il dévore une année en une

heure. Oui, frappée au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes

trop calomniées, à moins pourtant....» Elle regarda Octave avec amour:

«A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans

leur fragilité et qui les console de tout, même de l'honneur perdu.»

Octave était ému profondément. Mme d'Antraygues, qu'il avait çà et

là mal jugée parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a

abdiqué, le dominait du haut de sa douleur. «Est-il possible, se

disait-il, que si peu de plaisir soit payé si cher!»

Il n'en revenait pas de la voir si changée. En quelques semaines de

maladie, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Le sceau de la

mort s'était déjà imprimé sur cette figure si vivante naguère. «Alice,

dit-il en dévorant ses larmes, il faut vivre, Geneviève viendra vous

voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par

le coeur et non par les actions. Vous êtes un noble coeur.»

Et pour la réconforter, il ajouta ce pieux mensonge: «La duchesse de

Hauteroche m'a parlé de vous hier en toute amitié; elle aussi viendra

vous voir.»

La mourante sourit amèrement: «Dites à la duchesse de Hauteroche

que je la remercie: dites à Geneviève que je l'aime; mais je veux

mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien.

C'est ma volonté seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous

donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du

devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous

m'avait fermée.»

La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'était épuisée dans les

émotions de cette entrevue inespérée. «Sachez-le bien, mon ami, j'ai

voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On

jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai

tout disposé pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-être

demain; c'est demain, du moins, que je me réconcilie avec Dieu. Vous

ne me croirez pas! je me fais une fête de l'Extrême-Onction!»

Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilité. Il se

perdait dans cet abîme où Dieu a marqué l'infini, il s'émerveillait

de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute créature.

«Ouvrez la fenêtre, dit tout à coup Mme d'Antraygues.»

L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui

guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacée le front de sa

maîtresse. «Oh! dit-elle, voilà une visite qui lui fera beaucoup de

bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme

d'Antraygues à Octave en rouvrant à demi les yeux. Reviendrez-vous

demain?--Oui, je reviendrai.--Après trois heures, car le curé de

Saint-Philippe-du-Roule viendra à deux heures.»

Octave baisa doucement Alice sur le front et s'éloigna désolé,

n'espérant presque pas la revoir.

Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passé

une mauvaise nuit; le médecin ne lui accordait plus que quelques

jours. Octave n'avait rien dit à Geneviève. Il devait, ce soir-là,

présenter sa femme aux Tuileries. Aussitôt qu'il eut dîné, il courut

chez Mme d'Antraygues.

Quoiqu'elle fût très contente d'avoir communié, elle était plus mal

encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, même assise; le

médecin l'avait transportée dans un fauteuil devant le feu; à chaque

instant il fallait ouvrir la fenêtre. «Ce qui prouve qu'elle va

mourir, dit la femme de chambre à Octave, c'est qu'à toute minute elle

regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est.»

En effet, à peine Alice eut-elle soulevé la main pour la donner à

Octave, qu'elle lui dit d'une voix éteinte: «Il est huit heures,

n'est-ce pas?»

Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait

d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. «Savez-vous quand

je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez

quand vous aurez quatre-vingts ans.»

Elle sourit avec impatience. «Je mourrai à minuit.»

Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit

d'Octave avait passé en elle,--elle ne put arrêter ce mot qui

trahissait la pécheresse: «Et vous ne serez pas là quand je jetterai

ma coupe à la mer.»

A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse

d'Antraygues au bal des Tuileries. «C'est étrange, dit-il à Villeroy,

je deviens visionnaire.»

C'était l'âme d'Alice qui passait devant lui.

XIII

LA LETTRE DE DEUIL

Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut à minuit.

Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave.

Elle avait dit à sa femme de chambre: «S'il vient demain, tu lui diras

qu'il embrasse mes cheveux.»

Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte.

«Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon.»

Les larmes, qu'il avait dévorées la veille et l'avant-veille, il les

répandit sur les cheveux et les mains de la morte: «Madame, dit-il

encore, je vous demande pardon.»

Toutes les amies d'Alice, quand Alice était une femme du monde,

reçurent cette lettre d'invitation:

-------------------------------------------------------------

|M |

| |

|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON |

|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont |

|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils |

|viennent de faire en la personne de madame la comtesse |

|D'ANTRAYGUES, née ALICE MAC-ORCHARDSON, leur nièce |

|et cousine, décédée dans sa vingt-septième année, munie |

|des Sacrements de l'Eglise, en son hôtel, avenue de la |

|Reine-Hortense;_ |

| |

|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement |

|qui se feront en l'église Saint-Philippe-du-Roule, |

|le samedi 12 janvier, à midi. |

| |

|ON SE RÉUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE |

| |

|_Priez pour elle!_ |

-------------------------------------------------------------

Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues était morte «en son

hôtel.»

On pouvait se réunir «à la maison mortuaire.»

Mais le monde ne pardonne pas, même quand on meurt pieusement dans son

hôtel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus sévère que

Dieu.

Trois femmes seulement se réunirent à la maison mortuaire. C'étaient

la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de

Hauteroche.

Elles prièrent pour la morte à Saint-Philippe-du-Roule. Elles

pleurèrent de vraies larmes sur sa tombe, au Père-Lachaise. «Hélas!

dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison

quand elle s'écriait en retournant sa carte: «Je ne veux pas jouer la

Dame de Pique.»--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand

chacune de nous a tiré sa carte pour faire dessiner son costume, Alice

eut peur de la Dame de Pique: «Tant pis, dit-elle, il n'y a pas à s'en

dédire. Il faut jouer sa carte.»--Qui sait, dit la marquise, si la

Dame de Carreau et la Dame de Trèfle nous porteront bonheur?»

Les deux amies se regardèrent comme des femmes qui n'étaient pas

heureuses. «Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Geneviève qui ait

mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur.

--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si

grand qu'il m'effraye.»

Quand les trois grandes dames se furent éloignées de la tombe de Mme

d'Antraygues, une jeune fille toute vêtue de noir, une ample robe de

cachemire brodée de jais, la tête presque masquée par un double voile,

vint s'agenouiller et pria longtemps.

Il était deux heures, une sombre nuée couvrait le Père-Lachaise,

quelques gouttes de pluie tombèrent sur la jeune fille sans qu'elle

relevât la tête.

Elle détourna son voile comme pour permettre à ses larmes de mouiller

la terre.

Elle avait entendu, cachée derrière un monument, l'oraison funèbres

des trois amies de Mme d'Antraygues. «Elles ne savent pas,

murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux égarements de

l'amour.»

Et regardant la fosse, qui peut-être attendait une dalle de marbre,

qui peut-être n'attendait-que l'herbe des cimetières, la jeune fille

se releva et murmura: «Pauvre femme!»

Puis, portant la main à son coeur, elle reprit: «Pauvre fille! Pauvre

fille!»

XIV

L'APPARITION

A Paris, Octave fut un mari idéal. Il revit tout ses amis, mais il

refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque

côté qu'il tournât ses yeux! Les femmes qu'il avait aimées et les

femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ébauchées,

combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoïque,

se disant qu'on est plus près de l'amour avec une seule femme qu'avec

toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui!

Les grandes dames · 第 35 / 41 段